Quelques voyageuses entre 1883 et 1910

d'après la revue " Le Tour du Monde "

par Suzanne Mariot

 

Il n'est pas étonnant de trouver dans la bibliothèque de notre société de nombreux récits de voyages, car longtemps la géographie, avant de devenir une science, s'est contentée d'être descriptive. Déjà, au XVIIIe siècle, dans sa monumentale compilation " L'Histoire des Voyages " dont nous possédons l'intégralité, soit soixante-seize volumes, l'abbé Prévost ne se contente pas de reprendre tous les récits connus des explorations mais il s'efforce d'en tirer une philosophie directement inspirée des principes du " siècle des lumières ". Dès le titre, il annonce qu'il prétend fournir un " système complet d'histoire et de géographie moderne, qui représente l'état actuel de toutes les nations .... ". Son successeur, au siècle suivant, reprend le même titre pour les quarante-huit volumes qui complètent et actualisent l'oeuvre de l'abbé Prévost, mais se garde bien de prétendre en tirer quelque système que ce soit ; l'objectif est devenu beaucoup plus modeste, il se limite aux narrations et aux descriptions. Lorsque paraît, dans les années 1880, la revue périodique le Tour du Monde, il ne s'agit plus que de proposer dépaysement, exotisme et au passage quelques connaissances précises, au lecteur sédentaire qui rêve d'horizons lointains et ne peut se les offrir.

Mais lorsqu'on feuillette les ouvrages du XVIIe et du XVIIIe siècle, on ne rencontre que des voyageurs, pas une seule voyageuse à notre connaissance, ce qui se conçoit facilement. En revanche, en relevant les articles du Tour du Monde, nous avons eu l'agréable surprise de découvrir quelques récits de femmes, relativement peu nombreux mais cependant significatifs.

Qui sont donc ces voyageuses ? Quels mobiles les poussent à se hasarder sur les grands chemins ? Leurs récits présentent-ils quelques particularités, se distinguent-ils des écrits des hommes ? Nous avons voulu creuser un peu la question, en nous limitant aux seuls textes publiés dans la revue le Tour du monde durant trente années, de 1882 à 1912. Nous ne prétendons pas dégager des vérités irréfutables à partir d'un échantillon aussi limité ; il conviendrait de compléter cette étude qui reste dans le cadre étroit ainsi défini.

Il est difficile de se défaire de quelques a-priori et, en commençant cette recherche, nous nous attendions à rencontrer de ces femmes hardies et aventureuses, des " suffragettes " en quête d'exploits jusqu'alors réservés aux hommes. Or, il faut bien en convenir, plusieurs de nos voyageuses échappent à cette image stéréotypée : elles n'entreprennent des expéditions lointaines que pour suivre un époux qu'elles ne veulent pas quitter. Nous les rangerons dans un premier groupe, le second étant constitué par des femmes seules.

Trois femmes accompagnent donc leurs époux sur des chemins longs, difficiles et hasardeux. Ce sont Madame Jane Dieulafoy (1) (qui avait même déjà suivi son mari en 1870 à l'armée de la Loire !), Madame Chantre (2) et Madame de Ujfalvy-Bourdon (3). Toutes trois ont en commun une grande admiration pour leur conjoint, surtout Madame Chantre qui ne perd pas une occasion de le mettre en valeur. En outre bien d'autres traits les rapprochent : elles se chargent de tenir le journal anecdotique et descriptif de l'expédition alors que les maris mènent des recherches et prennent des notes en vue de publications savantes. Toutes trois s'acquittent de cette tâche avec beaucoup de verve et de talent. Elles apportent aussi leur concours à ces recherches, Madame Chantre et Madame de Ujfalvy prennent par exemple les mensurations des femmes indigènes à des fins anthropologiques, ce que des hommes ne pourraient pas faire sans scandale et sans prendre de gros risques. Madame Dieulafoy fait de nombreuses photographies ; elle participe aux fouilles que conduit son mari archéologue et à la restauration des pièces découvertes ; elle montre plus de personnalité que les deux autres qui n'agissent que sous les directives de leur " chef "... Aucune n'est rebutée par les dangers des routes peu sûres, à peine frayées parfois : elles voyagent tantôt en train, tantôt à cheval et même à pied, ou encore dans des attelages de fortune, et même sur une sorte de chaise à porteurs très primitive, inconfortable et dangereuse. Au côté de leur cher époux, elles bravent toutes les épreuves, même s'il leur arrive parfois d'être épuisées de fatigue et de fièvre. Madame de Ujfalvy et Madame Chantre traversent des régions où sévit le choléra. Toutes trois signalent la malpropreté de certains gîtes de rencontre, mais elles s'accommodent des coutumes locales et savent faire bonne figure sans manifester leur répugnance : " une coupe de lait circule à la ronde ... il faut prendre tout son courage et ne pas penser que Feth Alé (l'un des guides) y a trempé ses moustaches teintes de henné " (Mme Chantre). Elles ont aussi un coeur sensible et compatissant ; elles s'intéressent tout particulièrement au sort des femmes généralement asservies et opprimées, et même aux souffrances des montures et des bêtes de somme... Enfin on ne trouve jamais dans leurs récits, pourtant pleins de remarques très personnelles, le moindre regret, la moindre allusion à leur foyer, à leur famille, à leurs amis, qu'elles ont quittés pour plusieurs mois.

On aimerait s'étendre davantage sur les particularités de chacune, Madame Dieulafoy, la plus intellectuelle, la plus " virile ", Madame Chantre, la plus romantique, Madame de Ujfalvy, la plus mondaine, charmée d'être reçue chez les hauts dignitaires et de recevoir des honneurs.

Mais il nous faut faire place au second groupe, celui des " amazones ", de celles qui affrontent seules le voyage. Et là aussi, au premier abord, on est déçu. En effet, où voyagent-elles, ces hardies solitaires ? Plusieurs se limitent à des pays voisins, dont la civilisation est proche de la nôtre et dont parfois elles parlent la langue : c'est le cas de Marie-Anne de Bovet (4) qui visite l'Écosse et l'Irlande, ou de Marthe Maillé (5) qui parcourt l'Espagne, recherchant le pittoresque de préférence à l'aventure. Certes, Madame F. Michel (6) se hasarde jusqu'au Cachemire mais sans s'écarter des lieux touristiques et bien équipés ; son récit ressemble à un guide destiné aux voyageurs néophytes qui y trouveront tous les renseignements utiles : curiosités à visiter, adresses de gîtes confortables, conseils sur la nourriture et sur certains produits locaux qu'il peut être avantageux d'acheter ; il ne manque même pas le détail chiffré du budget à prévoir.

Madame Lydie Paschkoff (7), membre de la Société de Géographie de Paris, nous paraît beaucoup plus digne de retenir l'attention par sa personnalité énergique. C'est pourquoi nous nous attarderons quelque peu sur son cas. Elle affronte le dépaysement dans des régions peu connues et souvent dangereuses de l'Asie Mineure. Elle sait faire preuve d'une hardiesse toute virile et de beaucoup d'indépendance, bien que le consul de Russie et sa femme l'hébergent et essaient de la protéger, en la faisant toujours accompagner d'un drogman ou d'un soldat. Ses premières impressions sont pénibles : " Sinope a l'aspect tragique d'une ville morte, au milieu des campagnes fertiles mais abandonnées. Peu de bétail, des vaches sans abri ni litière, aux côtes efflanquées, au poil hérissé, gémissant de douleur par le froid, la neige et la pluie, se nourrissant de l'herbe maigre des ruines et des cimetières ".

Les populations qu'elle rencontre sont peu accueillantes : " Les enfants ... me jetèrent du sable et des cailloux, d'autres crachaient presque sur ma robe ". Ses amis et les autorités lui déconseillent fermement de s'aventurer dans les petites rues de la vieille ville par crainte des réactions hostiles des habitants. Elle brave cependant l'interdit et, revêtue d'un costume local, elle s'y rend secrètement sans son garde du corps habituel, accompagnée seulement d'une servante. Personne ne reconnaîtra en elle une étrangère. Ce n'est pas la seule fois qu'elle se dérobe à l'autorité : on lui refuse le droit de copier ou de dessiner les inscriptions sur les ruines. Audacieusement, elle affirme : " Je me promis de le faire quelquefois en cachette, fût-ce à la hâte ".

Car ce n'est pas seulement le goût du dépaysement qui la pousse sur les grands chemins. Madame Paschkoff est une érudite et beaucoup de domaines sollicitent sa curiosité.

Archéologue, elle déplore l'abandon de sites prestigieux : " Les habitants ont besoin de pierres ... ils s'en vont creuser dans la plaine où fut le palais de Mithridate ; elle note l'existence d'un aqueduc, la découverte d'une mosaïque à un mètre cinquante sous le niveau actuel. Des fouilles clandestines ont livré des monnaies d'or, d'argent, de cuivre, mais aucune recherche sérieuse n'a été entreprise. Madame Paschkoff se borne à signaler modestement ces éléments " à plus savant qu'elle ".

Historienne, elle retrace la vie et l'oeuvre de Mithridate sur les lieux même où il vécut. Géographe, elle s'intéresse au dessin des côtes, à la végétation, à l'hydrographie, au relief, observant " des monticules qui n'ont pas l'air naturel ". Elle pose des problèmes d'ordre scientifique, par exemple, quel est l'âge exact de l'isthme de Sinope qu'elle croit quant à elle de formation récente.

Sociologue, elle s'intéresse à la population, en particulier au sort des malheureux : " On laisse les forçats libres pour qu'ils gagnent la nourriture qu'on n'a pas les moyens de leur fournir ", et surtout des femmes confinées au gynécée, et empêtrées dans leurs préjugés. Beaucoup lui demandent : " Où est votre mari ? ... Êtes-vous veuve ? ", ne concevant pas qu'une femme puisse ainsi voyager seule. Pire encore est le sort des esclaves blanches ou noires que l'on peut acheter dans certaines maisons de beys.

Hardiment féministe, c'est avec une évidente satisfaction qu'elle signale qu'une veuve grecque a repris avec succès le commerce compliqué que faisait son mari ou qu'à un examen dans les écoles entretenues par les notables, " les petits garçons eurent la honte de la défaite alors que les filles montrèrent leurs connaissances ". Bravant l'opinion, elle a l'audace de se baigner dans la mer, au grand scandale des spectateurs et plus encore des spectatrices : " les femmes assises sur l'herbe se voilaient ".

Cette attitude énergique s'accompagne d'un comportement de type viril. Visitant, non sans difficultés, le parc d'artillerie, elle s'attarde complaisamment à admirer l'officier de garde " un très beau garçon ; dans d'autres circonstances, elle observera un jeune homme " qui avait une figure idéale de beauté "; autrement dit, elle regarde hardiment les hommes, comme les hommes regardent habituellement les femmes.

Notons qu'elle a de l'expérience et n'en est pas à son premier voyage : elle fait des comparaisons avec la Russie, avec le Japon, ce qui prouve l'intérêt qu'elle porte à la découverte de l'étranger. Ajoutons enfin qu'elle a un réel talent d'artiste : ce sont ses croquis et ses dessins qui illustrent son texte.

Elle nous a paru représenter le type le plus accompli de la voyageuse parmi les cas que nous avons rencontrés ; nous aurions pu accorder aussi une large place à Madame Carla Séréna (8) qui voyage dangereusement au Caucase et en Transcaucasie, mais dont les objectifs restent plus étroits.

Il reste à faire enfin une mention spéciale, presque une catégorie à part, pour une aventurière un peu écervelée. Il s'agit de Miss M. French-Sheldon, une Anglaise particulièrement intrépide et originale. Elle aussi voyage seule et dans des conditions périlleuses, parmi des peuplades africaines renommées pour leur cruauté et leur agressivité envers les étrangers. Ce n'est ni par curiosité scientifique ni par bravade : elle n'affronte pas le danger, elle le méprise ou plutôt elle l'ignore.

Une foule hostile s'assemble sur son passage. On craint pour elle ; mais non ! Les indigènes sont-ils subjugués par son costume chargé d'ornements ou par le sabre serti de joyaux passé dans la ceinture de sa jupe courte ? Craignent-ils son alpenstock sur lequel est gravé " Noli me tangere " ? Toujours est-il que personne ne l'attaque et qu'elle reste constamment flegmatique, comme si la peur n'avait pas prise sur elle, peut-être parce qu'elle est incapable de concevoir qu'un danger pût la menacer. Elle va son chemin, distribuant la pacotille dont elle a toute une provision, des bagues qu'elle a fait graver à son nom " French-Sheldon ", exprès pour la circonstance. Sa hardiesse est fondée sur une totale inconscience, et les événements la confortent dans la conviction que rien de grave ne peut lui arriver : elle passe sur un pont primitif qui s'écroule et sort presque indemne de l'accident, elle essuie une terrible tempête sans se départir de son calme ... et sans une égratignure.

On aimerait mieux la connaître, percer le secret de son extraordinaire confiance en elle - si tant est qu'il y ait quelque chose à comprendre ! Mais le " Tour du Monde " ne reproduit pas le texte même de cette miss French-Sheldon, qu'elle a publié en Angleterre sous le titre " Adventures among the Masaï and other tribes of East Africa " (le mot " adventures " prend ici tout son sens !). Il ne nous est proposé qu'un compte rendu critique de son extravagante épopée. Elle aurait néanmoins manqué à notre galerie de portraits de voyageuses, car il se trouve aussi des " têtes brûlées " parmi les femmes, même si l'on en rencontre moins que parmi les hommes !

Par curiosité, nous avons cherché dans le dictionnaire encyclopédique Larousse s'il restait trace de ces femmes. L'édition de 1928 consacre un court article à Madame Dieulafoy et un à Marie-Anne de Bovet, mais cette dernière est d'abord citée comme romancière, à peine est-il fait mention de ses récits de voyages. Madame de Ujfalvy-Bourdon ne figure que dans un paragraphe de l'article consacré à son mari, savant et diplomate. Enfin, si Monsieur Chantre est mentionné, Madame Chantre passe complètement inaperçue. Rien au sujet de Lydie Paschkoff ou de Carla Séréna. Dans l'édition moderne, seule demeure Jane Dieulafoy qui a oeuvré à l'enrichissement des collections archéologiques du Musée du Louvre.

Et pourtant, cette brève étude nous a prouvé que les voyageuses de la fin du siècle dernier et du début de notre siècle avaient joué un rôle non négligeable dans la connaissance du monde et des peuples. Elles apportent à leurs narrations une sensibilité, une chaleur humaine, un sens du concret que l'on ne trouve pas toujours dans les rapports des voyageurs. Si nous n'avons rencontré aucune voyageuse qui mérite le nom d'exploratrice, nous avons pu faire connaissance avec des femmes pleines de courage, entreprenantes et volontaires, se lançant hardiment dans de vastes entreprises, investissant peu à peu un domaine jusque là interdit. Si aucune n'a la trempe et l'envergure d'une Alexandra David-Neel, on peut affirmer cependant que, dans une certaine mesure, elles lui frayent le chemin.

Peut-on voir, dans cet effort des femmes pour sortir d'un cadre traditionnel étroit, un aspect du mouvement féministe qui prend force dans la seconde moitié du XIXe siècle ? Pour l'affirmer, il faudrait une étude plus ambitieuse, portant sur un échantillonnage plus vaste. Nous nous sommes volontairement limitée, circonscrivant le champ de nos recherches à la seule publication " Le Tour du Monde " qui figure dans notre bibliothèque. C'est pour nous l'occasion de souligner la richesse et l'intérêt de notre fonds, qui est, rappelons-le, à la disposition de nos sociétaires. Il serait bon qu'il soit plus largement exploité.

 Notes

 (1) Dieulafoy Jane : La Perse, la Chaldée et la Susiane - Le Tour du Monde, années 1883 et 1884.

(2) Chantre B. : A travers l'Arménie russe - Le Tour du Monde, années 1891 et 1892.

(3) Ujfalvy-Bourdon : Voyage d'une Parisienne dans l'Himalaya occidental - Le Tour du Monde, année 1883.

(4) Marie-Anne de Bovet : En Ecosse, le Tour du Monde, année 1890, tome I et II. - Voyage en Irlande, le Tour du Monde, année 1890.

(5) Marthe Maillé : Promenades à Alicante et à Elche, Le Tour du Monde, année 1892 tome 2.

(6) Madame F. Michel : L'été au Kashmir, le Tour du Monde, année 1895.

(7) Madame Lydie Paschkoff : Voyage en Asie Mineure dans l'ancienne capitale de Mithridate : Sinope. Le Tour du Monde, année 1889, tome 1.

(8) Madame Carla Séréna : Voyage au Caucase - La Gourie et les régions de Gori, Börjom et Achelzick, Le Tour du Monde, année 1884.

Publié dans Roccafortis, 3e série, tome III, n° 17, janvier 1996, p. 32-36.