VOYAGE D'UN PÉRIGOURDIN EN SAINTONGE SOUS LE SECOND-EMPIRE
par Jacques Grézillier
AVANT PROPOS
Le texte qu'on va lire est inédit. Son manuscrit est conservé par les descendants de l'auteur, qui ont bien voulu autoriser sa publication. Il s'agit d'un voyage à Royan, effectué en 1854, par un habitant de Brantôme, en passant par Bordeaux, et en utilisant comme moyens de transport la diligence, le chemin de fer et le bateau à vapeur.
L'auteur, Eugène Dudognon-Valade (1823-1890), était propriétaire terrien à Brantôme. C'était un homme instruit : il avait fait son droit. Il connaissait Paris comme on pourra le voir par quelques allusions. Il sera plus tard maire de Brantôme. Ces Dudognon sont issus d'une vieille famille du Périgord, peut-être apparentée au comte Foucault du Daugnon (1616-1659), qui fut vice-amiral, gouverneur de Brouage et maréchal de France. La famille se continue.
Mais revenons-en au texte. Il est reproduit intégralement, y compris les fautes d'orthographe. On a seulement ajouté de la ponctuation, l'auteur en étant fort avare, ainsi que quelques titres. Les notes ont aussi été ajoutées.
Pour faciliter la lecture, nous donnons ici un calendrier du voyage : Jeudi 27 juillet 1854 matinée départ de Brantôme; 21 h. départ de Périgueux, en diligence. - Vendredi 28 juillet au jour arrivée à Libourne, départ pour Bordeaux par le train; matinée arrivée à Bordeaux. - Samedi 29 juillet 8 h. départ pour Royan en vapeur; 14 h. arrivée à Royan. - Mardi 1er août excursion à Rochefort.- Jeudi 3 août excursion à Cordouan.- Vendredi 4 août Royan-Bordeaux, en vapeur. - Samedi 5 août 18 h. départ de Bordeaux par le train; vers 20 h. 30 arrivée à Laroche-Chalais. - Dimanche 6 août 4 h. arrivée à Périgueux, en diligence; 10 h départ pour Brantôrne, en voiture; midi arrivée à Brantôrne.
Les distances sont les suivantes :
Brantôme-Périgueux 27 km. Bordeaux-La
Roche Chalais 63
km
Périgueux-Libourne 89 km.
La Roche Chalais-Périgueux 65
km
Libourne-Bordeaux 35 km. Périgueux-Brantôme 27
km
Brantôme-Bordeaux 151 km. Bordeaux-Brantôme 155 km
Bordeaux-Royan 100 km.
SOUVENIRS DE MON VOYAGE À ROYAN EN 1854
De Brantôme à Bordeaux
J'ai quitté Brantôme le 27 juillet, dans la matinée. Je suis parti de Périgueux le même jour, à 9 heures du soir. La voiture dans laquelle j'occupais une place de banquette, était pleine d'officiers espagnols réfugiés à Périgueux, à la suite de la révolte de leur régiment à Barcelonne ; amnistiés par la reine (1), ils revenaient dans leur pays, non sans remercier vivement le Périgord de sa bienveillante hospitalité.
Les voyages en voiture, la nuit, sont assez monotones, surtout pour les personnes qui ne peuvent pas dormir, et c'était là mon cas. Aussi ai-je trouvé durer jusqu'à Libourne où nous sommes arrivés au jour. Les portes du chemin de fer s'ouvrent (2), et nous nous embarquons. La campagne est magnifique, on voit un château. antique à Vayres, au loin le gigantesque et plein d'audace pont de Saint André de Cubzac (3), des vignobles et des prairies, peu de bois, telles sont les remarques qu'il m'a été permis de faire. Nous parcourions un kilomètre à la minute (4). Bientôt, nous sommes à Lormont où le chemin de fer est protégé par cinq tunnels contre les éboulements de la montagne de terre au pied de laquelle il passe. On est sur les bords de la Garonne, Bordeaux se découvre dans le lointain, nous voici à la gare.
Bordeaux
L'embarcadaire de Bordeaux est grandiose (5) : la galerie vitrée est spacieuse, sa charpente est riche et leste, c'est une curiosité qu'on ne vous permet pas d'examiner dans ses détails. Sorti des wagons, il faut partir.
J'arrive au fleuve avec mon portefaix. Nous prenons une barque (6), je ne rêvais que marine, me voici dans mon élément de circonstance. Enfin à dix heures je suis casé chez un de mes cousins, rue Maumejean. Après un déjeuner confortable et une légère toilette, je m'aventure dans la jolie ville de Bordeaux.
Mes pas me conduisent au palais de justice - édifice remarquable - tout neuf et richement bâti. De là, je me dirige vers la Bourse.
A Paris le palais de la Bourse est souvent trop petit pour contenir tous ceux qui poursuivent la fortune. Il en est de même à Bordeaux ; c'était un murmure sourd et étourdissant, une espèce de vacarme comme il doit s'en faire aux enfers quand les diables se mettent en colère.
Oh ! vanité des vanités ; oh ! homme, combien tu es petit dans tes intérêts ! Les loueurs de tripot ont la mine livide, les joues creuses, les yeux caves, les paupières allourdies par l'insomnie ; tout cela n'est rien en comparaison de certains joueurs de Bourse : vous les voyez, la figure couverte de sueur froide, l’œil hagard, les nerfs tendus, l'oreille aux aguets. Pauvre argent, combien de soucis tu causes à tous ces intrigants ! C'est le siècle !
Je quitte ce temple de Mercure, le port est là. J'ai le temps de jeter un coup d’œil, j'en profite.
Aussi grandes, aussi commerçantes, aussi agréables que soient les villes, il leur manque quelque chose de bien beau, de bien majestueux, quand elles n'ont pas un port, aussi petit qu'il soit. Le port de Bordeaux doit être compté pour les trois quarts de l'importance, de l'agrément, de la fortune de cette belle cité. J'aime à voir ces vastes magasins flottans, qui sont chargés de porter au delà des mers les produits. de notre belle France ; allez sur le port de Bordeaux, c'est un mouvement continu, un va et vient perpétuel, toujours du nouveau, toujours de la distraction, c'est une délicieuse promenade pour l'étranger avide d'instruction.
Mais Bordeaux n'est pas le but de mon voyage, aussi vais-je arrêter une place pour Royan dans le bateau à vapeur, qui doit partir le lendemain.
Après diner, avec deux amis, je fume l'indispensable cigarre sur Tourny, puis je laisse ces messieurs pour aller au spectacle. Le grand théâtre est en réparation et fait relâche, je vais aux Variétés. A Bordeaux, comme partout, les théâtres de vaudevilles sont peu suivis l'été ; on préfère l'air, la promenade, les spectacles en plein vent.
Aussi, ce soir là, il y avait peu de monde. Les acteurs qui jouent devant des banquettes vides baillent et font bailler. Je ne trouvais pas une jouissance que j'étais venu chercher, mon meilleur parti était d'aller demander au sommeil les forces suffisantes pour continuer mon voyage, ce que je fis (7).
De Bordeaux à Royan (8)
Le samedi 29 juillet, je prens place à bord du Gascon, capitaine Leblanc, à huit heures du matin. Nous étions deux cent cinquante, autant de femmes que d'hommes à peu prés. Le signal du départ est donné, nous sommes en route. Avec une place des premières, j'avais la faculté de parcourir le bateau dans tous les sens. Nous découvrons sur les deux rives de la Garonne des sites délicieux, chacun dit son mot, ceux qui n'en sont pas à leur premier voyage donnent des détails sur les campagnes et les bourgs qu'on voit au loin. Nous marchions bien, il me semblait que le roulis du bateau allait en augmentant. J'avais peur du mal de mer.
Le capitaine passe, je lui demande si un bon déjeuner préserve du mal de mer, il me répond affirmativement ; aussitôt, avec un jeune Bordelais qui, étant seul, m'avait proposé de se réunir à moi pour déjeuner, je descend dans le salon, une pièce magnifique, divans moelleux, tapisserie de glaces.
On nous sert un succulent déjeuner qu'on nous fait payer fort cher ; les mets étaient bien choisis, le service riche et nous déjeunons en fort bonne compagnie ; le café nous a été servi sur le pont, et un cigare d'une douceur ambrée a couronné l’œuvre. Je n'ai ressenti aucun malaise, et j'ai compris que le raisonnement de mon capitaine était bon.
Mais, avec une lunette, on distingue l'anse derrière laquelle est Royan. Je n'ai point parlé de Blaye que nous avons laissé à droite depuis longtemps, je n'ai pu rien distinguer que de noires murailles et une espèce de fort octogone, je crois, qui se trouve dans une île et que l'on nomme le Paté de Blaye. Quand à Pauillac, qui est sur la droite, je n'ai pas pu le voir, me trouvant à table, quand nous l'avons rencontré.
Nous sommes au Verdon. Nous tournons à gauche. Près du rivage, une embarcation montée par 8 rameurs et un officier de la douane vient à nous et prend à son bord une commission de 4 notables bordelais, chargée d'inspecter les travaux qu'on exécute à la pointe de Grave.
Nous reprenons notre chemin et, à deux heures, nous arrivons à la côte. La mer était basse. Ne pouvant pas entrer dans le port (9), on jette l'ancre, et nous sommes portés à terre par plusieurs embarcations de rameurs, moyennant une rétribution de 20 centimes.
La plage était couverte de dames aux toilettes riches et élégantes. Mon convive du matin m'avait indiqué l'hôtel de Bordeaux comme étant le meilleur, de loin. Je donne cette adresse à mon portefaix, nous montons un escalier pratiqué dans le roc et, en cinq minutes, nous sommes à l’hôtel. Mais hélas ! il était plein. On m'adresse en ville chez une dame qui a des chambres à louer ; arrivés au second, je dis à cette dame que la chambre m'est fournie par l'hotel auquel elle aura à faire. Elle me répond qu'elle veut en faire son affaire personnelle, deux francs par jour. Je n'accepte pas, mon Ciceron m'indique l’hôtel d'Orléans, où je vais me caser dans une modeste chambre du second, sur la cour.
Royan (10)
Il me tardait de visiter Royan. Après un repos d'une demi-heure, je commence mon inspection. Par un temps magnifique tout le monde était dehors, c'était l'heure du bain. Je parcours l'esplanade couverte de gens élégants faisant un tour de promenade ou s'arrétant devant les boutiques ou les billards en plein vent. Cette masse d'étrangers, ces beaux arbres, ce beau soleil et cette mer que je voyais à mes pieds, tout cela exaltait mon imagination qui alors s'est faite de Royan un tableau enchanteur. Ces jolies maisons blanches, cette rue bien propre, l'accent délicieux des habitants, la grace avec laquelle ils accueillent les baigneurs, le site, le ciel de Royan, me l'ont fait comparer à un petit paradis terrestre.
Il est quatre heures. Je suis la foule qui me conduit vers la grande conche.
Le bain
Nouveau spectacle pour moi. Sur la plage, à une assez grande distance de l'eau, la marée étant basse, je vois une vingtaine de barraques montées sur quatre roues et ayant 4 ou 5 pieds au carré. Les belles dames en robe de soie avec leur maris, pères ou frères arrivent. Leurs femmes de chambre les introduisent dans ces boudoirs mouvants, et là s'opère une métamorphose : au lieu de ces jolies personnes ronflantes que vous avez vues entrer, sortent de grandes femmes maigres sans poitrine ni jambes et on peut en juger à coup sûr, car elles ont un pantalon en laine descendant à mi-jambe et une belouse (sic) même étoffe qui tombe plate sur la poitrine comme une feuille de fer blanc. Il serait cependant injuste et indigne d'un historien de dire qu'il n'y a pas d'exception - non - sur cent baigneuses il peut bien y en avoir une douzaine de jolies femmes. (11)
Ne connaissant pas les habitudes du bain, je me suis contenté pour le premier jour de prendre un bain de jambes. Mais je me suis bien amusé de voir tous ces messieurs et ces dames pataugeant, se roulant, folatrant sur le sable et narguant la vague.
Il est difficile de peindre la béatitude dans laquelle on se trouve en sortant de l'eau, le sang circule mieux, les nerfs sont plus souples, les idées sont riantes, vraiment ont est tout autre, vous avez un appétit charmant, non glouton.
Table d'hôte
Le voyage, le bain, m'avaient bien disposé, je vins avec plaisir m'asseoir à la table d’hôte de mon hôtel à laquelle une trentaine de personnes avaient déjà pris place ; le principal du diner consistait en plats de poisson. Les fruits transportés de Bordeaux ne valaient rien. Mais vive les soles de Royan ! Chaque convive s'en servait une toute entière, pesant plus d'une livre ; avec le jus de citron de choix, c'était un bon manger. J'ai remarqué non sans peine l'indifférence du siècle : les jeunes ne fesaient point de politesse aux personnes agées, chacun se sert ce qu'il croit le meilleur et fait passer le plat ; on parle peu à moins d'être du même pays, il vient des chanteurs qu'on abhorre. En un mot, à part l'appetit, les soles exquises, le turbot qui parait quelquefois ainsi que la dorade, les diners de Royan à table d’hôte ressemblent à tous ces diners d’hôtels de province, qui se composent de saucisses, de mauvais potage, de cotelettes de mouton à 4 sauces, et de gens qui, ne se connaissant pas, ont très peu envie de faire connaissance.
Après le diner, on se rend au café qui se trouve dans une pointe charmante en face de la mer. Tout le monde prend son café et fume la pipe. Je fais comme tout le monde. C'est une véritable extase que cette digestion s'opérant lentement, le sujet n'étant absorbé par aucune autre idée que celle des tourbillons de la fumée de sa pipe, l'arôme de son café et la beauté de la belle nature qui est devant lui, car rien n'est beau, selon moi, comme la mer.
Au casino (12)
La nuit arrivant, la foule s'est portée vers une rue latérale à laquelle je n'avais pas encore pris garde, j'ai suivi la foule qui se rendait à l'établissement connu sous le nom de Casino. J'ai pris pour huit jours un abonnement qui m'a couté dix francs. C'était jour de grand bal ; en effet les toilettes étaient plus recherchées, le grand salon mieux décoré, la réunion plus nombreuse. Le casino est un édifice bati à la turque, avec des peintures italiennes ; c'est tout simplement un café, dans un grand parc, avec des allées sinueuses dont la principale dressée au cordeau conduit sur une dune dont les pieds se baignent dans la mer. On reçoit dans cet établissement presque tous les journaux de Paris et ceux de Bordeaux. Dans la journée, on va lire ou promener et le soir, à l'entrée de la nuit, on danse pendant une heure ou deux. Le samedi c'est grand bal. Le vendredi bal d'enfans, les enfans les plus mignons du monde ; et les autres jours soirée dansante avec moins de frais.
La salle principale est un carré long, flanqué aux quatre coins de 4 salons carrés. Mille bougies dont la lumière se noie dans les glaces qui tapissent le grand salon font de ce lieu un séjour enchanteur quand il est plein de jolies femmes. Les figures reposées par le bain et animées par le diner paraissent rosées dans ces réunions qui ne durent pas assez longtemps, car de 10 à 11 heures tout le inonde se retire. L'orchestre se compose de 11 musiciens sous la direction d'un très bon pianiste de Bordeaux, qui a eu le talent d'arranger en quadrille des morceaux délicieux.
J'étais bien un peu fatigué, mon costume était négligé, je me disais : "Vais-je me lancer dans ce tourbillon ? ". La réflexion ne fut pas longue, je revins vite à mon hôtel refaire ma toilette ; dix minutes plus tard je demandais une valse à une des plus jolies. La musique s'annonce, me voici en danse ; hélas, hélas, fortune tu m'avais abandonné : ma danseuse n'avait pas d'oreille et ne savait pas tourner, avec cela que c'était une demoiselle de poids. Nous faisons deux tours, elle pesait trop, impossible de pouvoir la trainer plus longtemps. Nous nous arrétons, je la prie de revenir à sa place en lui disant que nous ne pouvons pas nous accorder, point du tout ; elle veut recommencer. Oh ! pour le coup j'ai arrosé le parquet de mes sueurs. La tapisserie s'est aperçue de mon embarras ; chacun disait : "Voyez ce pauvre garçon arrivé probablement d'aujourd'hui même, quelle épreuve !". J'ai tenu tant que mes jambes ont pu me soutenir ; hors de moi, éperdu, mettant toute politesse à part, j'ai nettement déclaré à ma rude valseuse que je n'en pouvais plus et je l'ai ramenée à sa mère. Voulant me soustraire à la curiosité, je suis parti immédiatement.
Les jours se ressemblent tous à Royan : le matin, bain avant déjeuner ; promenade sur les cotes dans la journée ou séance au casino - à quatre heures : bain, diner et bal. Le monde se renouvelle souvent, les voitures, les bateaux à vapeur mènent des étrangers et s'en retournent chargés. Ne connaissant personne, le temps me paraissait un peu long ; aussi, pour varier, je fis le projet d'aller visiter Rochefort. Je n'étais pas très bien décidé néanmoins - une circonstance imprévue me détermina. Le lundi soir, un monsieur me reconnut et me demanda si je n'étais pas de Brantôme, il était lui des environs de Thiviers. Nous fîmes connaissance, il me présenta à sa femme. Lui ayant fait part de mon projet d'aller à Rochefort, il me dit qu'il partait le lendemain pour Angoulême et que, ne connaissant pas Rochefort, il voulait y passer. J'arrétai immédiatement ma place pour faire le voyage avec lui.
Voyage à Rochefort
Le lundi matin 1er août, nous partons à 5 heures du matin, par un temps superbe. La campagne de la Charente-Inférieure est riante, bien cultivée. Je ne connais pas le bocage de la Vendée, autrement je comparerais le pays que nous avons parcouru aux vallées du Morbihan.
Notre voyage a duré 4 heures, nous avions 42 kilomètres ; on traverse Saujeon qui fait un grand commerce comme entrepot des bois de Norwège; plus loin, on découvre dans l'horizon Marennes, dont les huitres sont en grand renom. Les récoltes sont fécondes dans ce beau pays et les pierres pour batir sont rares, le tout à tel point qu'on laisse dehors les pailles et les foins ; le tout est cordé en meules, la surface seule se pourrit à un ou deux pouces de profondeur.
Nous sommes en vue de Rochefort, on nous fait descendre de voiture, voici la Charente. Pas de pont, on embarque notre modeste équipage dans un bac qui ressemble un peu aux bateaux dont on se sert pour porter le charbon de la Nièvre à Paris. Les voyageurs prennent place dans une barque, et nous passons. Vingt minutes après, nous faisons notre entrée dans Rochefort par la porte Martrou.
Nous descendons dans le meilleur hôtel, celui de la Rochelle (13) ; pendant que le déjeuner se prépare, j'entre chez un coiffeur. Son accent me parait étranger, je lui demande s'il est français, il me répond qu'il est de l'Alsace ; de propos en propos je gagne sa confiance et il me charge de parler en sa faveur à la bonne de l'hôtel, une charmante petite blonde qui, au même instant, vient me prévenir que le déjeuner est servi.
Il pouvait y avoir 25 convives, nous avions quelques officiers de Marine de manières distinguées et j'ai remarqué à cette table plus de politesse et d'urbanité qu'à celle de Royan.
Visite de l'Hôpital Maritime.
A onze heures nous allons visiter l'hopital de la marine. Il est extra-muros. On s'y rend de la ville par une porte basse appelée poterne. Un employé supérieur, sur ma demande, nous accorde la permission de tout voir. Cet établissement, peu riche en architecture (14) est un amas de corps de logis grouppés ensemble au milieu d'une vaste cour dont l'entrée plantée d'arbres et semée de gazon figure un parterre sans fleurs.
Nous parcourons les corridors sans entrer dans les salles qui contiennent chacune 74 lits en fer presque tous occupés. Un cabinet placé à chaque porte sert de cellule à la bonne sœur de charité qui a la direction de la salle. Tout absolument était d'une propreté admirable, néammoins l'air me semblait vicié, aussi avons-nous vite passé à l'amphithéatre, au musée et aux dépendances, pressé que j'étais de sortir de cet asile de mourants, et puis les malades étant tous marins venant de toutes les parties du globe avec diverses maladies épidémiques, telles que la fièvre jaune, le tiphus, le choléra, les dissenteries, le scorbut, il n'était pas prudent de prolonger notre séjour dans ce lieu, où la curiosité aurait pu devenir funeste.
Visite de l'Arsenal
Il va être bientôt midi, allons voir l'arsenal. Nous traversons Rochefort. Un maréchal des logis de gendarmerie est chargé de demander à un adjudant général de la marine la permission de visiter l'arsenal. Nous étions six. La permission obtenue, un gendarme nous fait entrer et nous pilote avec une complaisance toute française.
Nous étions pressés de voir de prés un vaisseau à trois ponts. Le Turenne, de 100 canons, tout armé, achevait son équipement pour prendre la mer dans dix jours. (15)
Avant d'aller plus loin je dois dire que ce qu'on appelle arsenal à Rochefort est un vaste emplacement sur la Charente, fermé de hautes murailles et dans lequel sont les chantiers de construction des vaisseaux, les bâtiments qui servaient au bagne, supprimé depuis quelques années, la préfecture maritime, les magasins, les fabriques de toutes les pièces servant à la construction des vaisseaux (à part les fonderies), une scirie importante, des ateliers de forgerons immenses, la corderie qui a 500 mètres de long, d'immenses provisions de bois, etc. etc.
On dresse des vaisseaux sur des établis qui vont en pente sur le bord de l'eau, on les construit puis on les lance sur la rivière ; une fois lancés, on les accole à des pontons, vieux bateaux plats, fortement amarés au rivage, et là on les termine, on les mâte et on les arme. Quand ils sont prêts à prendre la mer, on décharge les canons, le vaisseau descend la rivière jusqu'à la mer, il y a à peu prés 3 lieues de parcours et c'est là qu'il reprend ses canons transportés à l'embouchure de la Charente soit par terre soit sur des bateaux ad hoc.
Le Turenne était amaré à un ponton ; le capitaine (16) qui commandait la manœuvre à 3 ou 400 marins, nous laisse entrer sur son vaisseau qui est un chef d’œuvre d'art. Nous le visitons dans tout les détails, et les vieux grognards ainsi que notre gendarme nous donne toutes les explications désirables.
Le Turenne
C'est du pont que sortent les mats. Il y en a 4, le beaupré qui est incliné sur l'avant, le mat de misaine qui vient ensuite, le grand mat qui est presqu'au milieu, et le mat d'artimon qui est vers la roue du gouvernail. L'arrière du vaisseau a deux étages de chambres avec galeries extérieures pour le logement de l'état major. On descend par une ouverture carrée de 8 ou 10 pieds à la première batterie. C'est un étage qui a un rang de canons de chaque coté. Chaque pièce a sa fenêtre qu'on appelle sabord, deux forts cables retiennent le canon à la muraille du vaisseau, avec une latitude de deux mètres de recul quand il part. Des crochets adaptés au plafond reçoivent les écouvillons et autres pièces de service, et sur un gril en fer placé entre chaque sabord, on dispose les boulets en pyramide.
Une autre ouverture donne accès à un escalier qui descend à la seconde batterie, parfaitement identique à la première. On descend ensuite à la troisième batterie qui est la reproduction des deux autres. Les sabords de cette dernière sont à fleur d'eau.
Vient ensuite un autre étage qui a moins de hauteur et qu’on nomme entrepont. C'est le dortoir de matelots. Un placard à petites cases reçoit les hamacs qui, chaque soir, sont suspendus aux poutrelles du plafond. Plus bas se trouve la cale ou magasin général ; les vivres, les poudres, la provision d'eau, tout y a sa place ; et tout à fait au fond encore un étage; c'est le fond de cale.
Après le Turenne nous avons visité le Louis XIV (17), vaisseau de 120 canons dont l'armement était moins avancé.
Nous avons continué notre promenade dans le port ; les forges, l'atelier de sculpture, l'atelier des mats, les provisions de bois, la corderie, la scirie, les bassins ont tour à tour attiré notre attention.
Notre visite terminée, nous avons pris congé de notre bienveillant pilote en lui laissant un petit pourboire.
La ville de Rochefort
J'avais toujours pensé que Rochefort était une ville tortueuse, sale, mal batie ; j'ai du changer d'avis après une promenade de deux heures que nous avons faite dans tous ses quartiers. (18)
Rochefort se trouve plaçé sur un plateau très peu élevé, séparé de la Charente par l'espace assez grand qu'occupe l'arsenal. Les fortifications n'offrent rien d'extraordinaire ; ce sont simplement des murailles d'environ 20 pieds de haut, assez épaisses pour que leur sommet serve de promenade. Il y a plusieurs bastions. Par bastion on entend une masse de terre qu'on élève en pyramide angulaire dans les endroits formés en angles aigus qui facilitent les feux croisés. Ces bastions sont très incommodes pour les habitations qui les avoisinent, parce qu'ils leur dérobent une partie du jour.
Une assez large rue longe les fortifications intra-muros, et un fossé d'environ 15 ou 20 pieds de large sur 8 ou dix de profondeur se trouve de l'autre coté.
J'ai remarqué que ce fossé privé d'eau recevait toutes les immondices de la ville : il n'est pas de saleté qu'on y dépose bien. Au mois d'août, les grandes chaleurs, adossées pour ainsi dire contre les remparts, répercutent dans le fossé sur toutes les matières insalubres qui y trouvent place et, d'un autre coté, le reflux descendant de plus haut que Rochefort, laissant à nu, une partie de la journée, les vases blanches et argileuses de la Charente, voilà selon moi l'origine des maladies qui sévissent à Rochefort au mois de septembre, maladies qui souvent prennent des proportions terribles.
Pour ce qui est de l'intérieur de la ville, les maisons sont bien blanches, bien baties, les rues sont au cordeau avec de jolis trottoirs, la chaussée admirablement pavée ; une vaste promenade se trouve au milieu de la ville, elle est plantée d'une allée et entourée d'une grille dont les portes sont fermées le soir ; on a construit récemment une vaste halle qui est très belle ; je n'ai pas pu visiter l'église nouvellement restaurée, mon temps était compté, aussi n'ai-je fait que saisir au vol ce qui m'a le plus impressionné.
Le faubourg
Après notre diner nous sommes sortis de la ville pour visiter le faubourg ; c'est là que sont logés les nombreux ouvriers de l'arsenal ; il m'a semblé un moment me trouver dans un faubourg de Paris, la chapelle St-Denis par exemple ; c'est la barrière, les guinguettes en nombre et les marchands de légumes.
Il était nuit, j'ai accompagné mon compagnon de voyage à la voiture et, après une station au café des officiers de marine, je suis allé demander au sommeil un repos que mon activité de la journée avait rendu nécessaire.
Et le lendemain j'étais de retour à Royan à l'heure du déjeuner.
La traversée vers Cordouan (19)
A trois lieues (20) de Royan en mer, on aperçoit une tour, c'est la tour de Cordouan. Dés le premier jour de mon arrivée, j'étais poursuivi par l'idée d'aller voir ce phare, je remettais sans cesse la partie, mon ange gardien semblant me dire qu'il y avait du danger. Cependant, tous les jours des touristes plus courageux entreprenaient le voyage et revenaient le soir ; il ne restait qu'un jour, mon départ étant fixé au vendredi 4 août.
Le jeudi matin je me rends sur le quai et je lis sur un tableau : "La Bonite, patron Pigoulet partira pour Cordouan à 11 heures." Je vais chez le patron qui se trouvait à table avec une phisionomie des plus heureuses. Je lui demande s'il y a du danger à faire le voyage de Cordouan. Il me répond gaiement qu'il n'y en a aucun. Tout à coup sa femme, une grande maigre assez jolie, me dit d'un ton solennel : "Ce serait bien malheureux si justement aujourd'hui il arrivait malheur. Mon mari va toute la saison à Cordouan depuis 6 ans sans que jamais rien ne lui soit arrivé". Le ton dont ces paroles sont prononcées me glace tant soit peu, néammoins j'arrétai ma place.
A onze heures, profitant de la marée descendante, nous nous embarquons. Nous étions 15 : le patron, un matelot, 2 mousses et onze baigneurs.
La Bonite est une chaloupe pontée d'environ 50 pieds de long, avec deux petits mats à deux voiles. A sa suite se trouve amarée une petite barque.
Nous sommes partis ; les courants de l'embouchure de la Gironde nous empêchent d'aller droit à la tour ; nous faisons trois bordées, c'est-à-dire une ligne brisée composée de trois lignes droites. Nous marchions bien ; un amateur s'ennuyant de ce que personne n'éprouve le mal de mer, tire à lui le cable qui retient la barque, descend dans ce frèle esquif pour mieux braver la vague ; bientot, nous le voyons changer de mine, les nausées le fatiguent, notre capitaine est obligé de le rappeler à nous. Cette scène impressionne la réunion, une femme est prise de vertiges, elle vomit tout ce qu'elle a dans le corps. Un grand jeune homme se couche à plat ventre sur le pont en pleurant. Nous avions avec nous un parisien de distinction, accompagné d'une charmante petite femme très courageuse, car jamais elle n'a pali. Son mari est incommodé, vite il prie le patron de lui procurer un remède. Notre marin s'empresse de lui apporter un baquet, seul remède se trouvant à bord pour de semblables indispositions. Quant à moi, je tenais bon, je n'ai rien ressenti ; je crois que la jeune parisienne et moi sommes les seuls avec les hommes d'équipage qui n'ayons rien éprouvé.
Nous passons tout prés de la pointe de Grave, assez prés pour distinguer les ouvrages d'art que les ponts et chaussées font élever pour protéger cette partie du Médoc contre les irruptions de la mer.
Un peu plus loin nous rencontrons un brick, la Louise, allant de Bordeaux à Brest. De voir ce gracieux navire se balançant sur les flots, je me souvenais de ces bateaux gros comme la main que les enfants confient au bassin du jardin du Palais Royal ; on eut dit, s'il m'est permis de m'exprimer de la sorte, une plume emportée par le vent sur notre rivière.
Il est impossible de pouvoir exprimer combien paraissent légers sur les vagues ces navires que vous voyez à Bordeaux chargés jusqu'à la gorge. C'est une chose à voir pour pouvoir comprendre.
Le débarquement à Cordouan
Nous approchons de Cordouan. Jadis la pointe de Grave allait jusqu'au rocher sur lequel se trouve la tour. Peu à peu les vagues ont entrainé les terres et ont fini par s'ouvrir un passage qui, aujourd'hui, a une lieue et demi de large et tend tous les jouis à s'agrandir. Il se trouvait donc à l'embouchure de la Gironde un rocher plat d'environ trois hectares d'étendue qui était à fleur d'eau à la marée basse et à 8 ou 10 pieds sous les flots à la marée haute, ce qui était très dangereux pour les navigateurs ; c'est ce qui a donné lieu à la construction de la tour de Cordouan, il y a 2 ou 3 siècles.
A environ 100 brasses de l'ile, notre chaloupe risquant toucher le fonds est amarée à une bouée ; par bouée on entend une barrique forme pain de sucre, cerclée en fer et dont la pointe est attachée à une énorme chaine en fer dont le bout est fixé au fond de la mer. A l'autre bout du pain de sucre, on trouve un anneau sur lequel on amare la chaloupe.
Nous avions encore des eaux profondes, on embarque la moitié du monde dans la barque qui suit la chaloupe. Je fais partie du premier convoi commandé par le matelot assisté d'un mousse. A son tour notre barque n'a plus assez d'eau, le mousse la maintient en panne, notre matelot relève son pantalon, descend sur une chaussée très étroite qu'il connait et nous présente son dos pour nous porter sur la terre ferme. Je me présente le premier, mon poids a failli culbuter mon homme ce qui nous eut procuré un bain. L'eau lui monte au genou, il y a environ 20 mètres à parcourir.
Un impatient de la bande, trouvant la chose facile, relève son pantalon pour imiter mon porteur. Je sens un ricanement intérieur, "vous allez voir", me dit ce dernier. En effet, à peine l'autre, qui était orléanais, a-t-il fait trois pas qu'il disparaît entièrement. Il avait dévié d'une chaussée sous marine large comme une planche, connue parfaitement de mon guide, et était tombé dans le profond. Il en fui quitte pour se sécher à la tour.
Les autres passagers, plus prudents, attendirent leur tour de rôle et tout se passa bien. Quelques hommes un peu méfiants voyaient bien avec quelque peine notre vigoureux matelot porter leurs dames, mais il n'y avait pas moyen de faire autrement. Nous voici aux pieds de la tour.
La tour de Cordouan
Un piédestal en maçonnerie massive de 30 à 40 pieds de haut lui sert de base. On arrive à une cour circulaire par un escalier ménagé dans ce piédestal ; cet escalier de vingt-cinq marches et les ferrements de la porte qui est en bas, sont en cuivre parce qu'elle est entièrement couverte à marée haute. Le parapet de ce piédestal est formé par des casemates ou chambres voutées éclairées dans l'espace qui se trouve entre elles et la tour. C'est le logement des gardiens. Ils ont cuisine, chambre à coucher, grenier à provisions, salon pour recevoir les ingénieurs, four, bucher et cave.
La tour a son entrée sur la cour. On arrive par un large escalier jusqu'au premier étage, qui se compose d'une vaste pièce ; un escalier circulaire conduit aux étages supérieurs jusqu'à la lanterne. Nous arrivons jusqu'au chapiteau sans encombre, mais là, il fallut se batailler pour pouvoir avoir accès plus haut ; plusieurs ouvriers étaient occupés à la réparation du phare et on ne voulut pas nous recevoir ; cependant, grace à l'intervention du parisien qui faisait partie de la bande et qui fit valoir ses titres, on consentit à nous admettre dans la lanterne, mais seulement un par un.
Le phare de Cordouan est à feux blancs et tournans (21), c'est-à-dire que les navigateurs les aperçoivent, puis ils disparaissent pour réapparaître. Chaque phare a un feu spécial connu des marins qui, de cette manière, en apercevant la lumière, se rendent compte de l'endroit où ils se trouvent.
Quand vint mon tour, me souvenant de la citation d'un prédicateur de St-Front qui disait que du haut du phare de Cordouan on se faisait une idée grandiose de l'infini et de l'immensité, car on ne voyait du haut d'une tour solide que le ciel et l'eau, j'avoue que mon imagination fut vivement impressionnée par ce spectacle. Je ne voyais en effet que ciel et eau, un ciel limpide d'azur et une eau bleue à bouillons blancs. Çà et là, dans le lointain, quelques vaisseaux disparaissant sous les vagues et des nuées de goelands touchant l'écume du bout de leurs ailes.
Nous descendons pour repartir, il fallait profiter de la marée. Avant de prendre congé des gardiens, ils nous ont fait signer un registre couvert des noms de tous les visiteurs.
Retour mouvementé.
Pour regagner notre chaloupe, nous avons pris la même marche que pour descendre au phare.
Nous sommes en route pour Royan que l'on aperçoit à peine, bien loin, bien loin.
Nos peureux se couchent pour ne pas voir les vagues ; nous naviguons tout à fait sur l'arrière, l'avant étant en l'air. Je me hisse à l'avant et là, fortement cramponné au bastingage, je me réjouis de la vue de cette belle mer, sur laquelle nous courions avec la rapidité de la flèche.
Le rivage se rapproche, nous ne faisons qu'une bordée ; tout à coup les mouvements de notre chaloupe augmentent, le vent souffle trop fort dans nos voiles, un des assistants voyant poindre un petit nuage noir nous menace d'un grain - le patron le blame de mettre l'effroi - le matelot parait consterné ; pour comble de malheur le canot amaré à la chaloupe se détache et va à la dérive, alors l'épouvante devient générale.
Les vagues montent sur notre pont, on amène des ris (22), les passagers sont consternés ; seule notre jeune dame de Paris reste calme, elle s'attache à un mat par une corde qu'elle passe autour de sa taille et attend les évènemens. Quant aux autres femmes, elles poussent des cris d'effroi à fendre le cœur. Les hommes, oui, les hommes se roulent sur le pont en pleurant. Je conserve mon calme quoique peu rassuré et seul j'aide les matelots dans leurs manœuvres. Je vois la côte contre laquelle les flots vont se briser ; combien alors j'enviai le sort de ceux qui avaient le bonheur d'être sur la terre ferme.
Peu à peu la panique se calme, la mer semble nous prendre en pitié, elle devient plus tranquille, le patron veut aller à la recherche de son canot qu'on aperçoit au loin, il faut regagner la mer au grand désappointement de tous. On nous rassure et à l'aide d'une manœuvre bien exécutée, nous arrivons au canot.
On donne un bout de corde à un mousse qui se jette dans le canot mais oh calamité ! dans son élan il échappe la corde et tombe entre le canot et la chaloupe. Il ne sait pas nager, voilà un garçon perdu - point du tout ; la providence le fait remonter à l'eau et, saisissant l'instant du salut qui lui est offert, il met une main sur le canot qui, entrainé par son poids, menace de sombrer.
Nous crions tous "courage", un brillant rayon de soleil fend le ciel nuageux et vient éclairer cette scène émouvante ; enfin, après des efforts inouis, il parvient à grimper sur le canot. Une lame l'emporte bientôt loin de nous et nous voici de nouveau alarmés.
Notre gamin ne perd pas courage ; armé d'un aviron qu'on avait oublié par hazard, il fait tout son possible pour venir à nous, qui, de notre coté, gouvernons à lui. Nos mouvements remuant les flots avec plus de violence que son embarcation, nous prenons le parti de nous mettre en panne. De cette manière il finit par aborder notre chaloupe, on lui lance une corde, et le voilà sauvé. On le hisse et, au lieu de le complimenter sur son sang froid et sa présence d'esprit, le matelot lui applique quelques coups de ce qu'il a eu la maladresse de ne pas tomber directement dans le canot lors de sa rencontre avec la chaloupe.
Après ce pénible incident qui a duré prés d'une heure, nous reprenons notre route et nous abordons à Royan à 7 heures.
J'étais tellement impressionné de ce voyage et du danger réel que nous avions couru qu'en mettant pied à terre je ne pouvais pas conserver mon aplomb. Les maisons dansaient et semblaient venir à moi, j'étais comme un homme ivre. Je vais m'attabler à mon hotel, pensant qu'un bon diner dissipera mes hallucinations, je ne puis pas manger. J'entends la musique au casino, je m'habille et vais au bal ; au risque de me flanquer par terre, je prends part aux danses et, à onze heures, je vais demander au sommeil un peu de repos pour cette journée pleine d'émotions.
Départ de Royan
Le mercredi matin (23), je quitte Royan par le même vapeur qui m'avait amené. Nous étions peu de monde ; aussi marchons-nous rapidement. Je déjeune à bord, nous admirons les magnifiques campagnes du Médoc et à deux heures nous descendons à Bordeaux.
Mon éblouissement qui m'avait quitté en mettant le pied sur le bateau à vapeur, me reprend en mettant le pied sur le quai. Toutes les maisons remuent, c'est à un point que je n'ose pas parler, dans la crainte de dire des sottises.
Je reste à Bordeaux jusqu'au samedi soir à 6 heures. Je prends le chemin de fer jusqu'à Laroche Chalais, où je trouve la diligence pour aller jusqu'à Périgueux. Dans le chemin de fer je n'étais pas trop mal, mais dans cet étroit coupé de diligence j'étais rompu, brisé sans pouvoir trouver une position convenable. A Périgueux j'arrive anéanti à 4 heures, je me couche et, à dix heures, je prends la voiture de Brantôme, où j'arrive à midi après une absence de dix jours.
Mon éblouissement ne m'avait pas encore quitté ; je trouve une foule de gens d'affaires que je renvoie au lendemain, ayant besoin du plus grand repos.
Enfin le lundi, après avoir eu le bonheur de dormir bien tranquille dans le bon lit de ma petite chambre silencieuse, j'étais complètement remis ; mes vilaines lueurs avaient fait place à une grande sérénité d'esprit et à une béatitude corporelle inexprimable.
Notes
1- Isabelle II (1833-1868). Il s'agit d'une des nombreuses insurrections qui émaillèrent le règne d'Isabelle II et aboutirent à son exil, en 1868.
2- La ligne de chemin de fer d'Angoulême à Bordeaux était ouverte depuis septembre 1852.
3- Il ne s'agit pas des ponts actuels, qui datent de la fin du siècle (des années 80) mais d'un pont suspendu, assez haut pour laisser passer les vaisseaux, qui fut construit en 1840. Ce pont était, comme dit notre auteur, plein d'audace, un peu trop même, car il fut détruit par une tempête à la fin du Second Empire.
4- Un horaire de 1855 indique que le trajet de Paris à Bordeaux se faisait en 12 h. 30, soit à une moyenne de 46,50 km à l'heure. Le prix du voyage était de 65,25 f. en 1ère classe et 35,90 f. en 3ème. Le trajet de Libourne à Bordeaux (35 km.) durait 40 minutes. (La vie du Rail du 28 janvier 1973).
5- Il s'agit de la gare de Bordeaux-Bastide (ou de la Bastide-Orléans), qui avait été inaugurée l'année précédente. Cette gare, réputée l'une des plus belles du réseau, existe toujours mais n'est plus utilisée par les voyageurs depuis la fin de la dernière guerre. Quant à la gare de Bordeaux-Saint-Jean, elle n'entra en service qu'en 1855, sous forme provisoire. Le pont de chemin de fer que les Bordelais appellent " la passerelle " date de 1860 (La vie du Rail, déjà citée).
6- Le "Pont de Pierre", le seul de Bordeaux, à l'époque, date de 1821. Mais les liaisons entre les deux rives se faisaient beaucoup par bateaux à rames, puis, à partir de 1867, par "vapeurs omnibus non couverts".
7- Les mots "ce que je fis" sont rayés sur le manuscrit, mais lisibles.
8- C'est le 3 août 1818 que fut lancé le premier bateau à vapeur construit dans la région bordelaise. Et c'est le 18 juin 1820 que le Triton, vapeur de 50 CV., pouvant contenir 350 personnes, fit la première escale d'un vapeur à Royan. Le service fut hebdomadaire en été à partir de 1820 (La vie balnéaire en Aunis et Saintonge, 1815-1845, par Christian Genet, p. 20 et suiv.).
9- En attendant que l'aménagement des quais soit exécuté, les vapeurs jetaient l'ancre en rade et les passagers débarquaient en canot. A marée haute, les canots accostaient la jetée. Mais à marée basse, l'accostage se faisait dans un port improvisé dans l'extrême pointe du promontoire de Foncillon et il fallait ensuite gravir la falaise par des sentiers abrupts et dangereux (La vie balnéaire, op. cit. page 30).
10- Habitée depuis la préhistoire, Royan était au Moyen Âge une petite cité fortifiée, située sur le promontoire de Foncillon. La place possédait un château fort, où résidait un gouverneur, qui prélevait une taxe sur les navires remontant la Gironde. Le port date du XVIème siècle ; situé au pied du château, il était protégé par une jetée de 50 mètres. C'est en 1623 que survint la première des deux grandes catastrophes qui ont marqué l'histoire de Royan (la deuxième étant celle de 1945). Ville, château et jetée furent rasés par Louis XIII, à la suite d'une rébellion des habitants. Il n'en reste rien. Pendant deux siècles, Royan ne fut plus qu'un village de pêcheurs de sardines (les "royans"). En 1 789, la ville n'avait que 1 500 habitants. Mais, sous la Restauration, deux événements ramenèrent Royan à la vie : la vogue des bains de mer et l'avènement de la navigation à vapeur. Royan devint alors, avant Arcachon, la plage des Bordelais. Petit à petit, les maisons, les boutiques envahirent de nouveau l'antique site de Foncillon, qui devint le quartier chic de Royan. Le recensement de 1857 donne 3568 habitants pour la commune dont 2719 agglomérés.
11 - Il n'y avait pas très longtemps que les messieurs pouvaient assister au bain des dames. Un arrêté municipal de 1819, qui resta en vigueur jusque vers 1850, réservait la conche de Foncillon "aux personnes du sexe féminin ". Ce même arrêté n'interdisait pas le nudisme qui pouvait être pratiqué dans la grande conche, "à la distance d'un demi quart de lieue (500 m.) ou dans la conche du Chay, près le fort, ainsi qu'il sera marqué par un poteau placé exprès" (La vie balnéaire, op. cit.)
12- Il s'agit du premier casino, créé en 1846, dans un site de jardins et de promenades.
13- L'hôtel de La Rochelle se trouvait près de l'église Saint-Louis, au numéro 110 de l'actuelle rue Pierre Loti, alors rue Saint-Pierre.
14- Notre Périgourdin ne semble pas apprécier l'architecture du XVIIIème siècle. L'Hôpital Maritime, construit juste avant la Révolution par Pierre Toufaire, est habituellement considéré comme un remarquable ensemble architectural.
15- Le Turenne, vaisseau de 100 canons, longueur 62,50m - largeur 16m,20 - déplacement en charge 4500 tonnes, venait d'être armé comme transport de troupes, pour la guerre de Crimée, avec un équipage de 500 hommes. Il devait faire trois voyages sur Constantinople en 1854 et 1855. En 1859 il fut doté d'une machine à vapeur. En 1863, il participa à la guerre du Mexique. Utilisé pendant les douze dernières années de sa vie comme charbonnier du port de Brest, il fut finalement condamné en 1886.
16- Capitaine de Vaisseau Fleuriot de Langle.
17- Le Louis XIV, percé pour 132 canons en quatre rangs superposés, avait été lancé le 28 février 1854. Son lancement fut un événement à Rochefort : les journaux. l'appelaient "le boulevard flottant de la France". Vingt-cinq mille personnes assistèrent à la cérémonie (L'Illustration du 11 mars 1854). En 1856, il reçut une machine de 600 CV. et une hélice qui lui permettaient d'atteindre la vitesse de 9 nœuds. Sans quitter Toulon, le Louis XIV participa glorieusement au siège de Paris, pendant la guerre de 1870 : il fournit en effet 8 compagnies de canonniers pour armer les forts qui défendaient la capitale. Le Louis XIV fut démoli à Toulon en 1882.
18- Pour les éventuels lecteurs non Rochefortais, rappelons que l'arsenal de Rochefort a été créé par Charles Colbert du Terron, cousin du grand Colbert, en 1666. La ville s'est construite à partir de cette date, en particulier sous l'intendance de Michel Bégon, qui à sa mort, en 1710. avait fait de cette ville en bois une ville de pierre ("Nascentem hanc urbem ligneam invenit, lapideam reliquit" peut-on lire sur sa plaque commémorative, dans l'église Saint-Louis). Dans la partie ancienne, les rues se coupent à angle droit. Il y subsiste un certain nombre d'hôtels du XVIIIème siècle, quelques-uns remarquables. Du rempart dont il est question plus loin, il ne reste qu'une échauguette et quelques pans de muraille.
19- Le phare de Cordouan est sans doute le plus ancien phare de France. En 1409, le Prince de Galles fit construire à cet endroit la "tour du Prince Noir". Le phare actuel remonte à Henri III : commencé en 1584, il ne fut achevé qu'en 1610, trois ans après la mort de son architecte, Louis de Foix (qui avait participé à la construction de l'Escurial et du port de Bayonne). C'était un édifice magnifique "réunissant tout ce que l'architecture peut fournir de richesse dans la beauté des proportions et la sculpture de goût dans les ornements" (Chevalier Isles, 1787). Les deux premiers étages du phare actuel sont de cette époque. Sa partie supérieure fut remplacée avant la Révolution par une tour qui rehaussait le feu de 20 mètres. La hauteur actuelle du phare est de 67 mètres.
20- Exactement à 6,5 milles marins, soit 12 km.
21- Alimenté à l'origine par du bois, puis par du "charbon de terre", le feu de Cordouan fut équipé à la fin du XVIIIème siècle d'un lustre tournant, comportant 80 lampes à huile et autant de réverbères ou miroirs métalliques. Les réverbères furent remplacés à partir de 1823 par un système de lentilles de verre imaginé par Augustin Fresnel et qui s'est généralisé depuis. L'électrification ne fut réalisée qu'en 1948. Actuellement, la puissance de feu est de 6000 watts, sa portée de 28 milles (52 km). (René Faille : Les trois plus anciens phares de France : Cordouan Les Baleines, Chassiron ; Quartier Latin, La Rochelle, 1974).
22- L’auteur veut dire "on prend des ris", ce qui a pour effet de réduire la voile.
23- Il s'agit en fait du Vendredi 4 aoùt.
Publié dans Roccafortis, bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, 2e série, tome IV, n° 5, 1er semestre 1980, p. 4-18.