Une sépulture gallo-romaine à Vaucouleurs (Saint-Agnant)
par Philippe Duprat et Jean Guénégan
Lors d'un labour de surface effectué en octobre 1995 à Saint-Agnant, Jacques Maillet, exploitant agricole, a soulevé avec sa charrue un crâne et un petit récipient de verre miraculeusement intact. Cette découverte a pu être communiquée à la Société de Géographie par l'intermédiaire de Jean Guénégan. Jacques Maillet, qui avait parfaitement repéré l'endroit de la découverte, l'a localisé avec une très grande précision, ce qui nous a permis d'intervenir dans l'urgence, avant les labours plus profonds, pour dégager et préserver les restes d'une sépulture à inhumation en place, bien que très abîmée.
Orientée sud-ouest / nord-est, cette sépulture est située sur la " plaine du Plessis ", en limite de champ, au bord de la route départementale 239, à une centaine de mètres environ de l'angle formé par la D 239 et le chemin de GR 360. La fosse, d'environ 2 m sur 1,20 m, située perpendiculairement à la route, a été creusée dans la couche argileuse brun-rouge (d'une épaisseur d'environ 15 à 20 cm) qui recouvre la banche calcaire. La couche de terre arable n'excède pas 20 à 30 cm. La fosse est bordée de pierres de dimensions diverses, en grande partie arrachées par les labours. Toute la zone située près de la tête (sud-ouest) a été très perturbée par le creusement du fossé bordant la route. Le squelette était disposé en décubitus dorsal, bras tendus le long du corps, en position très rectiligne : de nombreuses parties avaient disparu à cause des labours (clavicules, côtes, colonne vertébrale, la plupart des os de la main et du pied). Les mesures approximatives indiquent un sujet d'environ 1,60 m dont l'âge et le sexe n'ont pu être précisés. Quelques fragments de mâchoire inférieure ont été recueillis, ce qui permettra peut-être d'en cerner l'âge approximatif.
Lors du dégagement, quelques clous (un clou entier et deux fragments qui n'étaient pas en place) ont été recueillis ainsi que divers tessons erratiques, très usés, de céramique commune grise et un minuscule fragment de sigillée. Il y a là peut-être l'indice d'un cercueil, ou d'un simple coffrage de bois, calé par les pierres : la position très rectiligne du squelette tendrait à renforcer cette hypothèse. Mais les clous peuvent aussi n'être que le signe d'un dépôt rituel, fréquent dans les sépultures gallo-romaines. A droite de l'emplacement présumé du crâne, un petit bol de verre en position retournée et quasiment intact (écrasé sur lui-même : environ 65 tessons) a été retrouvé en place : l'autre récipient, emporté par le soc de la charrue avec le crâne, se trouvait vraisemblablement à gauche de la tête.
Le mobilier de verre
Ce type de mobilier, très répandu dans le nord et le nord-est de la Gaule, semble moins courant dans notre région. Le récipient emporté par le labour est une bouteille intacte. D'une hauteur de 11,6 cm, d'un poids de 70 g et d'une contenance de 16 cl, elle a une panse sphérique et un fond légèrement rentrant. L'encolure, haute de 3,2 cm et légèrement oblique, est terminée par une lèvre évasée, repliée sur l'intérieur et étirée en une sorte de bec verseur. Il s'agit d'un verre verdâtre, soufflé à la volée et mis en forme au pontil, dont l'embouchure a été réchauffée, étirée et pliée. On note la présence de filandres et de très nombreuses bulles qui en rendent le toucher un peu rugueux : autant de signes d'un matériau de qualité médiocre. Des traces de dépôt marron tapissent les parois intérieures. Toutes ces caractéristiques rattachent cette bouteille à la forme Isings 101, généralement datée de la fin du IIIe et du IVe siècles. L'usage de ce type de bouteille semble strictement funéraire.
Le deuxième récipient, un bol en position retournée et écrasé sur lui-même, a pu être remonté (quelques manques au niveau de la panse). Il s'agit d'un petit bol apode à dépressions, d'une hauteur de 6,3 cm pour un diamètre de 8 cm (un peu ovalisé), d'un poids de 24 g et d'une contenance de 22 cl. Il se caractérise par une panse hémisphérique, une large ouverture à lèvre simple, légèrement éversée, coupée brute. Au niveau de la panse on peut remarquer un décor de petites dépressions sphériques pratiquées tous les centimètres environ. La technique de fabrication est ici légèrement différente : soufflage à la volée, découpage à l'embouchure laissée coupante brute (pièce non reprise au pontil). Le verre est très fin (moins d'1/2 mm), de couleur verdâtre, translucide, légèrement bulleux.
Ce type de bol apode, de forme Isings 96, apparu dans la deuxième moitié du IIIe siècle, est un produit spécifique du IVe et persiste jusqu'au début du Ve. Très répandu dans la Gaule du nord et du nord-est, on le trouve essentiellement dans les tombes, parfois dans les habitats, mais les bords coupants et l'extrême finesse de la panse laissent un doute sur un éventuel usage de verre à boire.
Le contexte de la sépulture
Le dégagement de la sépulture et la prospection de surface n'ont pas révélé d'autres ossements : il s'agit, apparemment, d'une tombe isolée. Mais l'environnement est ici nettement gallo-romain. A une centaine de mètres se trouve, dans le bois du Châtelet qui longe la plaine de Vaucouleurs, un site gallo-romain majeur (sanctuaire ? thermes ? villa palatiale ?). Par ailleurs, à une vingtaine de mètres à l'est, deux rapides sondages (après observation de labours frais) ont permis de repérer deux assises de murs de facture gallo-romaine (largeur : 65 cm, gros moellons liés au mortier jaune). Au bord de l'un d'eux ont été recueillis un petit " bouton " de bronze et une minuscule monnaie gauloise erratique. Sur l'ensemble de la zone (surface du champ, arase des murs sondés) apparaissent des fragments de tegulae et d'imbrices, et quelques tessons de céramique commune et d'amphores. Enfin la D 239 pourrait, à cet endroit, recouvrir une ancienne voie reliant Champagne, le Pas-d'Arnaise, Saint-Agnant, en direction de Soubise et de l'île Madame.
Conclusion
Il s'agit donc ici d'une sépulture gallo-romaine tardive, datable du IVe siècle, tout à fait comparable, pour l'orientation, la position et la typologie du mobilier de verre, aux inhumations récemment découvertes à Muron (1) . Il sera intéressant -- mais cela dépasse le cadre de cette étude -- de recenser les sépultures rurales gallo-romaines de la région de Rochefort, afin d'en définir la fréquence et les caractéristiques, et d'étudier en particulier leurs liens avec les habitats.
Note
1. Fouille non encore publiée. Voir le résumé de l'opération, paru dans le Bilan scientifique 1994 (Muron, La Couture, par A. Bolle), que nous reproduisons dans ce numéro.
Publié dans Roccafortis, 3e série, tome III, n° 17, janvier 1996, p. 9-11.