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CARNETS DE GUERRE ET DE CAPTIVITÉ D'UN ROCHEFORTAIS (1939-1945)

par Roger Tessier

 

Roger Tessier est né le 23 janvier 1913, à Saint-Agnant. La même année, sa famille s’installe à Rochefort. La mort de son père en 1926 – des suites de blessures de guerre – le contraint à la vie active juste après le Certificat d'Études : saute-ruisseau à l’étude de Me Louis Duplais (propriétaire de la Limoise), employé à l’épicerie en gros de la rue Lesson (actuel Musée des Métiers de Mercure), apprenti peintre en bâtiment, miroitier, il finit par obtenir, en 1937, un poste dans l’administration municipale, à l’octroi. Après plusieurs mois de " drôle de guerre ", il revient à Rochefort en mai 1940 pour voir sa petite Dany, née en février : cette " permission de détente " est écourtée et il regagne précipitamment son unité, sans se douter qu’un long exil de cinq ans le séparera des siens. A son retour, Roger Tessier retrouve l’administration municipale au service des eaux, l’octroi ayant disparu. A la fin des années cinquante il subit une ablation du larynx, qui le prive de voix pendant vingt-cinq ans. Il termine sa carrière en 1974, responsable de la perception des eaux, avec le grade de rédacteur. A force de volonté, il réapprend cependant à parler et il s’investit dans plusieurs associations.

Beaucoup ont vécu la même tragédie de la guerre. Quelques-uns ont écrit leurs souvenirs. Roger Tessier, dès le début du conflit, a l’intuition de noter ce qui lui arrive. Pendant cinq ans il consigne minutieusement tous les faits de sa vie quotidienne, tout en écrivant régulièrement à Hélène, son épouse. Ce livre n’est donc pas un simple ouvrage de mémoire, encore moins d’imagination, mais un véritable document à valeur historique, confirmé par tout ce qui a pu être sauvegardé de feuilles de notes, de petits carnets remplis au crayon (parfois devenus illisibles), et d’une abondante correspondance.

Ce qui caractérise aussi cet ouvrage, c’est qu’il ne s’agit pas ici d’héroïsme militaire : Roger Tessier décrit la vie quotidienne d’un soldat ordinaire, puis d’un prisonnier parmi d’autres. Nul fait d’armes, nulle évasion spectaculaire. Mais le récit simple et juste d’une expérience brute : Roger Tessier côtoie plusieurs fois la mort, mais aussi la camaraderie ou l’ignominie, la joie et la peine, parfois l’horreur, la familiarité des civils allemands ou leur distance hautaine, sans parler des nombreuses figures féminines auxquelles le jeune Roger n’est jamais tout à fait insensible.

L’un des mérites, et non des moindres, de Roger Tessier, est de s’être mis à écrire à 84 ans, d’une écriture au fil du crayon, claire, rapide, spontanée, sans apprêt. Porté par ses notes, encouragé par les siens, il tentait aussi de surmonter une douloureuse épreuve familiale, la longue maladie incurable de son épouse. Destiné initialement à un cercle étroit de proches, le récit s’est révélé si authentique et si prenant que l’idée d’une publication a fait son chemin, tant à la Société de Géographie, à l’activité de laquelle Roger Tessier participe activement, qu’aux Archives Municipales : avec l’aide déterminante du service de Philippe Schweyer, une succession de " petites mains " (parmi lesquelles une petite-fille de Roger Tessier) a abouti à l’informatisation du document, sous le contrôle constant de l'auteur. C’est ce texte que nous vous proposons, agrémenté de photos et documents conservés par Roger Tessier, et complété de cartes, d’un index et d’une table des matières.

 

Plan général

 

La drôle de guerre (août 1939 - juin 1940)
La guerre et la captivité en France (juin - septembre 1940) 
La captivité en Allemagne (septembre 1940 - mars 1945)
La libération, la Pologne, l’Ukraine, le retour en France (mars 1945 - juillet 1945)

 
La drôle de guerre (août 1939 - juin 1940)

 

Au début d’août 1939, des bruits de guerre courent; cependant seuls les pessimistes s’inquiètent, la majorité de la population profite au maximum des vacances. Le 23 août, les affiches de mobilisation générale sont apposées dans toute la France. En ce qui me concerne, je rejoins le centre de mobilisation au 3ème Colonial, pour être habillé et affecté provisoirement à la réception des mobilisés en gare de Rochefort. Je dois, après cette affectation, rejoindre mon centre mobilisateur de la 4eme région militaire, pour être à la disposition des divers régiments de cavalerie formés à Tarbes, à titre de renfort, selon les besoins.

Réception des mobilisés en gare de Rochefort

Le lendemain, je prends le service en gare de Rochefort mais je peux rentrer coucher chez moi tous les soirs. Je me trouve en compagnie d’autres Rochefortais qui sont dans le même cas que moi. Entre temps, la France se joint à l'Angleterre pour déclarer la guerre à l’Allemagne, le 3 septembre 1939. De mes camarades militaires de cette époque, je n’ai le souvenir que de deux ou trois, sur les douze que nous étions. D’abord Viaud, le beau frère de M. Amestoy, le pâtissier, avec qui il devait être associé ; leur magasin était à l’emplacement du magasin Frot ; et Georges Drablier qui, je crois, travaillait dans l’assurance à Rochefort, et aussi Edmond Raille, qui avait une situation dans l’installation du chauffage central. Je vois bien tous les autres, dans mes souvenirs, mais je ne peux mettre un nom sur ces visages et ces silhouettes. Par contre, je me souviens assez bien de la vie militaire qui nous était imposée ; il s’agissait de diriger les supposés mobilisés vers le bureau prévu dans la gare où on les prenait en charge ; selon leur titre de transport, ils allaient à l’aviation, à la coloniale ou à la marine ; ils étaient faciles à reconnaître à leur descente du train. Notre service ne pouvait durer que quelques jours, voire quelques semaines ; on ne s’ennuyait pas. Chacun avait son humour bien particulier et les jours sont passés assez vite. Parmi nous, il y avait des paysans, de Tonnay-Charente et de Lussant, qui nous apportaient tous les jours de quoi faire des casse-croûte imposants et de quoi les arroser; nous aurions bien passé toute la guerre au service de la mobilisation... ! Il y en avait qui étaient célibataires et qui ne manquaient pas de chercher fortune, toujours sans succès, la durée de notre séjour était trop courte. Ma situation de fidèle jeune marié ne me permettait pas ce qui aurait été un écart de conduite pour moi.

Au dépôt de cavalerie de Tarbes

Le 13 septembre, ce service était terminé et nous rendions les effets militaires au 3ème colonial, caserne Joinville. Libres pour un soir, nous partions le lendemain pour les choses sérieuses au dépôt de cavalerie à Tarbes, au 2ème Hussards, où nous étions la nuit suivante. Au dépôt, il ne restait plus que les réservistes en attente d’affectation. A la mobilisation, il avait été formé des régiments à faibles effectifs, des groupes de reconnaissance, un de corps d’armée et plusieurs de divisions. Ces régiments étaient en position sur le front ; nous, au dépôt, nous formions la réserve qui devait fournir les renforts si besoin était.

Dès le premier jour, je fus affecté à un escadron monté, comme brigadier chef. Nous faisions l’exercice tous les jours car il fallait être tout de suite entraîné pour être valables comme renfort dans une unité combattante mais, au bout de deux ou trois jours, j’ai eu l’heureuse surprise d’avoir une autre affectation. Je n’avais monté à cheval que peu de temps, juste pour avoir le plaisir de me remettre en selle. L’armée avait eu des ordres pour mettre en place des postes de défense antiaérienne, équipés d’une mitrailleuse et d’un groupe à faible effectif, commandés par un sous-officier ou éventuellement un brigadier chef en faisant fonction, avec comme second, un brigadier et, je crois, six hommes.

Le poste où nous étions affectés se trouvait dans le parc d’une propriété, le " château " de Bel Air, dans la proche banlieue de Tarbes. Nous étions logés dans les servitudes du château qui était fermé et inoccupé bien avant la déclaration de guerre, une chambre au premier étage d’un bâtiment vétuste et une salle au rez-de-chaussée. Une corvée de deux hommes d’entre nous allait chercher la nourriture au quartier. Nous étions tout à fait tranquilles, la mitrailleuse qui justifiait notre présence était parfaitement entretenue et, de temps en temps, nous vérifiions son fonctionnement, mais sans tirer. Un poste antiaérien à Tarbes, en 1939, était purement symbolique, personne ne croyait que des avions ennemis viendraient se perdre dans cette région. Dans les consignes que je devais observer, il fallait désigner un homme de garde au sommet d’un château d’eau voisin avec des jumelles, pour voir venir les avions. Aussi, ce poste était-il une planque parfaite, nous passions des journées entières à jouer aux cartes et à nous amuser comme des gosses ; il fallait en profiter car nous savions qu’un jour ou l’autre il faudrait aller remplacer des manquants, dans les groupes de reconnaissance. Le brigadier, avec qui j’ai entretenu des relations extrêmement amicales, était particulièrement intéressant, nous avions des conversations et des rapports enrichissants.

Dans le groupe, un " pays " du côté de Surgères, avec qui j’avais des amis communs à Rochefort, faisait équipe avec nous. Les autres, assez différents de nous, étaient des Pyrénéens, de la région de Pau et plusieurs Catalans du côté de Perpignan, mais l’entente était parfaite; d’ailleurs je possède des photos et des lettres qui en font foi. Nous sommes restés ensemble du 17 septembre au 12 novembre, date où je suis parti, seul de l’équipe, rejoindre le 74ème GR, en position sur le bord du Rhin ; j’en reparlerai plus loin. Quelques jours après notre installation nous avons eu un autre équipier : il fallait deux brigadiers et l’équipe était au complet. Le nouvel arrivant, très bien aussi, était un Landais du côté de Dax.

Le chauvinisme régional animait les discussions. Les Catalans, avec leur accent très prononcé, et aussi leur humour à part, entretenaient une ambiance très sympathique. Ma responsabilité de chef de poste était plutôt une rigolade. Nous avons été inspectés plusieurs fois par des officiers réservistes qui n’avaient rien à faire de nous et, du moment que je leur répondais correctement, dans le sens qu’ils attendaient, repartaient tout à fait ravis. Un dimanche sur deux, j’allais en permission de la journée chez des amis qui avaient été voisins à Rochefort quand j’habitais avec ma mère et ma sœur Christiane, rue Jean Jaurès ; ils étaient enchantés de ma compagnie et je passais des dimanches agréables. Trois fois par semaine, je recevais une lettre de quatre pages, à laquelle je répondais sur le même ton. Je pensais constamment à mon Hélène qui me manquait beaucoup, et pourtant j’avais une petite liaison tout à fait innocente et platonique avec une petite voisine qui, tous les jours, sous divers prétextes, m’attendait au fond de son jardin mitoyen avec la prairie où nous faisions souvent la sieste. Nos conversations m’amusaient beaucoup. Il était évident qu’elle devenait amoureuse de moi, mais ce n’était vraiment pas attirant. Elle n’avait rien de séduisant, pas très jolie, mais d’une laideur sympathique, d’un certain charme, peut-être 17 ou 18 ans, mais pas très soignée...

Et puis, je me serais tellement senti coupable, vis-à-vis d’Hélène, de profiter de la situation. Ça ne m’a pas marqué, je n’ai pas gardé le souvenir de son nom. Mais les copains n’arrêtaient pas de me charrier à son sujet, ils ont même été beaucoup plus loin. Un jour où je faisais la grasse matinée, ils me l’ont amenée, presque de force, au pied de mon lit et m’ont laissé seul avec elle, en fermant la porte. J’ai pris la chose très au sérieux et lui ai promis je ne sais quoi. Je pense qu’elle a été déçue de mon refus. Pour moi, cette aventure m’a laissé assez froid et nos relations se sont rafraîchies. A la suite de cet incident, longtemps après, dans un courrier avec un des nôtres, j’ai appris qu’après mon départ un des Catalans avait obtenu d’elle ce qui m’aurait été accordé de bonne grâce. Je n’avais aucun mérite dans cette histoire.

Quelques jours avant de quitter ce poste, j’ai eu une autre histoire dans le voisinage, qui me semblait plus sérieuse, mais qui n’a pas pu avoir de dénouement. Je parlais avec une fille, au hasard des rencontres. Nous avons échangé des banalités, puis des choses plus sérieuses, l’un et l’autre toujours très réservés. Celle-ci s’appelait Rolande ; ça n'a pas duré très longtemps. Je suis parti assez vite, mais plus tard, au 74ème, j’ai reçu une lettre d’elle, très amicale. J’avais la preuve qu’elle avait gardé un très bon souvenir de moi ; elle avait demandé mon adresse à mon copain, le brigadier Dupouy, avec qui j’ai longtemps correspondu. J’avais gardé cette lettre, qui a disparu avec tous mes papiers personnels dans la voiture détruite par un obus le 8 juin 1941. J’ai donc gardé un bon souvenir de ce temps passé à " Bel Air " à l’automne 1941, à Tarbes, mais mes lettres de quatre pages à Hélène étaient toujours aussi chaleureuses et je lui restais quand même fidèle. C’était un heureux temps car j’étais jeune et rempli d’espoir. ..

Mes dimanches dans la famille Hipoustéguy n’étaient pas tristes non plus, et comme tout a une fin, à la mi-novembre, une page a été tournée pour moi le jour où j’ai été appelé au bureau du capitaine où j’ai appris que j’étais désigné pour le 74ème G.R.D.I, stationné quelque part aux environs de Strasbourg. Je devais partir le surlendemain, avec une douzaine d’autres, et comme j’étais le seul gradé, j’avais la responsabilité du détachement. Nous sommes partis à 13, le 13 novembre, ça devait porter bonheur, puisque je suis revenu ... longtemps après !

Déplacement de Tarbes en Alsace

Je vais raconter ce voyage qui n’a pas été banal non plus. Il nous a fallu cinq jours et cinq nuits, passés dans divers trains et aussi dans les salles d’attente de gares, et même ailleurs..., pour rejoindre notre destination prévue à une vingtaine de kilomètres au sud de Strasbourg. Actuellement, je n’ai aucun souvenir de mes douze compagnons de voyage. Je ne les connaissais pas avant, et, par la suite, ils étaient dans d’autres escadrons. Au régiment, je les voyais très peu. La veille au soir de notre départ de Tarbes, il a fallu que je discute ferme avec l’adjudant responsable de la distribution de notre ravitaillement pour le voyage, dont la véritable durée n’était pas prévue. Nous n’avions pas la priorité de la part des chemins de fer. Il fallait souvent rester en gare pour laisser passer les trains réguliers, plus rapides. En général, nous occupions deux compartiments, dans des trains omnibus. Notre première étape, nous amena jusqu’à Narbonne et nous avons attendu dans la salle d’attente, presque toute la nuit, pour poursuivre notre voyage. Le lendemain, nous sommes allés jusqu’à Avignon et Tarascon ; nous avons laissé les bagages à la garde de ceux qui préféraient rester se reposer et nous sommes allés en ville. Nous savions l’heure pour le départ. Au lendemain, nous étions assez bien vus partout; nous allions vers le front et les gens avaient plutôt un préjugé favorable à notre égard. Dans les gares, personne ne nous faisait de difficultés. Nous étions le jour suivant dans la vallée du Rhône où la ligne de chemin de fer suit à peu près le fleuve, à travers les vignobles des Côtes du Rhône.

Notre troisième étape devait nous laisser plus de souvenirs. Le train n’allait pas plus loin qu’à Valence. Comme pour les autres fois, grâce à la complaisance des employés, nous avons laissé nos bagages dans un petit local, où il ne risquaient rien et nous sommes allés en ville, avec l’intention d’y prendre un repas. Tout s’est bien passé dans un restaurant où, comme ailleurs, nous avons dîné pour pas trop cher et nous avons eu la tournée du patron ! Comme nous étions en pleine euphorie au sortir du restaurant et qu’il n’était pas encore très tard, les jeunes ont fait une proposition, qui n’a pas mis tout le monde d’accord. Mais après une courte discussion et en raison de la bonne ambiance qui régnait depuis le début de la soirée, tout le monde s’est laissé entraîner vers un établissement que le lecteur devinera ! la " maison Tellier " de Maupassant. Étant donné notre nombre et notre qualité, nous avons encore été reçus à bras ouverts. Il a fallu encore boire et pour certains danser, au son du piano mécanique; pour d’autres, beaucoup parler et baratiner. Nous étions en gracieuse compagnie; j’avais perdu le sens de ma culpabilité. Les bouteilles ouvertes et aussi offertes n’étaient sans doute pas du champagne, mais l’effet produit était le même. Je crois que tout le monde avait un peu perdu la tête, et le personnel, très au dessus de la moyenne, des filles plutôt jeunes et belles, nous engageait à prolonger la soirée, qui fut très agréable. À l’heure du retour, le jour pointait déjà. Nous sommes arrivés à la gare pas très longtemps avant le départ de notre train, et avec des gueules de bois. Cet incident de parcours n’avait pas été prévu ; c’était la guerre et nous en étions les victimes innocentes !

Quand nous sommes arrivés en gare de Lyon, la matinée était avancée. Nous avions l’habitude du voyage ralenti. Les bagages en sécurité à la gare, notre situation régularisée avec les autorités militaires qui surveillaient la gare, nous sommes partis en ville, mais pas très loin ; un petit restaurant, à prix modique, nous a très bien accueillis. C’était moins chaleureux que la veille mais pas mal quand même, avec plus de sobriété ; ce n’était pas tous les jours fête. J'ai écrit à Hélène, depuis le Prisunic de Lyon.

Nous avons repris un train en fin d’après midi, qui nous a laissés en pleine nuit dans la gare de Dijon, où nous avons dormi, dans la salle d’attente, jusqu’au jour. Ce jour devait être le dernier de notre randonnée ; nous touchions au terme du voyage, c’était l’Alsace. Nous avons cassé la croûte dans le train. En début d’après-midi, c’était Mulhouse, d’où j’ai envoyé une carte à Hélène. De Sélestat, j’ai gardé le souvenir d’un café du centre ville, où nous avons dégusté des chopes de bières énormes, pour 90 centimes. Il y avait quelque chose de curieux dans ce café. Au ras du plafond, un mécanisme faisait tourner des personnages animés. Cette sorte de manège aérien était accompagné d’une chanson de Mistinguett bien connue : " C’est mon homme ". C’est drôle que très longtemps après, je revois cette scène comme si c’était hier. Le soir nous arrivions à Obernai. Depuis Tarbes, nous avions connu quelques coins de France pour la première fois. C’est dommage que la raison du voyage nous laissait une certaine inquiétude pour les jours à venir.

Un adjudant nous attendait avec un camion. L’accueil n’était pas vraiment mauvais, mais assez distant quand même. Le régiment était en position sur les bords du Rhin, l’état major et les services un peu à l’arrière dans un village, où nous étions attendus. Là, l’accueil fut encore plus froid, surtout pour moi. Nous étions tous alignés pour être présentés au chef de corps, le commandant De Carmejane, tout à fait le profil de l’officier de cavalerie, comme ceux que j’avais si bien connus, pendant mon année de service actif.

Insatisfait de ne voir aucun gradé pour nous présenter, il demanda d’abord qui était responsable de nous. Je me présentais donc. - " Comment, vous êtes brigadier chef, et vous n’avez pas de galons ?

Au capitaine qui était à ses côtés : - " On va pas le renvoyer à Tarbes ! Tachez de me le caser quelque part. "

Je me suis retrouvé encore une fois à un carrefour du destin. Étant donné mes états de service précédents, je n’étais pas un motocycliste (même pas de permis moto). Par contre, j’étais un cavalier. Ma place normale était à l’escadron à cheval, où il manquait des sous-officiers. Si le commandant ne s’était pas braqué contre moi pour une histoire de galons, j’avais de fortes chances d’être affecté à l’escadron à cheval, comme chef de groupe, ce qui aurait eu des conséquences néfastes pour la suite de ma guerre.

Voilà pour l’accueil. J’ai su plus tard que les douze que j’avais amenés remplaçaient des affectés spéciaux. Quelques tués et blessés, depuis deux mois, ce qui était beaucoup trop, mais relativement peu, pour une guerre semblable.

Et moi ? Eh bien, ce soir là, j’ai d’abord été affecté comme brigadier responsable des quelques pionniers qui étaient chargés d’utiliser la pelle et la pioche, si besoin était. Mais, on ne m’a pas trouvé le physique de l’emploi; et après un test avec l’officier d’approvisionnement, j’ai fini secrétaire de son service, ce qui a fait parfaitement mon affaire ! Je préférais les chiffres à la pelle ! J’allais me trouver planqué dans un régiment qui ne l’était pas du tout, surtout dans une guerre de mouvement.

En Alsace, à Nordhouse, au sud de Strasbourg

Il me faut donner quelques détails sur mes nouveaux amis ! Nous devions vivre des jours plus ou moins difficiles avec eux. Tout d’abord le pays où nous allions résider était un gros village du nom de Nordhouse, près de la petite ville d’Erstein, au sud de Strasbourg et à quelques kilomètres de la rive gauche du Rhin. Le régiment se composait d'un escadron à cheval, d’un escadron de motocyclistes, d’un escadron de mitrailleuses et d’un escadron hors rang, pour les services ; j’appartenais à ce dernier, commandé par un capitaine et mon chef, qui était le lieutenant Bouychou, officier d’approvisionnement réserviste, pas tellement guerrier. J’avais comme collègues le maréchal des logis Bonnard qui, comme le capitaine, était militaire de carrière dans les gardes mobiles, et un brigadier, chargé de la manutention. Pour moi, brigadier chef, chargé des écritures, j’étais en relations avec l’officier de détail et l'intendance. Il y avait le chauffeur et ordonnance du lieutenant, et deux plantons motocyclistes, à la disposition de tous, François Travaux et Vassal. Le premier conduisait une puissante moto et le second un side-car B.S.A.

Les trois escadrons étaient en position sur le bord du Rhin, et nous, les services, occupions le village, un peu à l'arrière. Voilà avec qui j’allais vivre ma guerre, de mi-novembre à la captivité, le 19 juin 1940. Nous logions dans une maison particulière qui était vide et avait été réquisitionnée. Le lieutenant occupait une chambre et j’avais une pièce qui me servait de bureau, avec une table assez vaste, très encombrée, devant une fenêtre. Une autre pièce, assez grande, avait une cuisinière qui chauffait toute la journée. Les deux plantons étaient également dans mon bureau, la voiture et les motos à l’abri sous un appentis dans la cour. La cuisine me servait aussi de magasin pour le petit matériel, dont j’étais responsable ; nous déjeunions en principe dans la cuisine. Les plantons allaient à la roulante chercher la nourriture ; mais, en fait, nous prenions souvent nos repas chez Mme Blanchet, dans une maison du village, où couchait l’autre brigadier, Faurciel, avec qui j’étais assez bien, mais pas trop. Nous n’avions pas les mêmes idées sur beaucoup de choses. Avec les plantons plus jeunes que moi, ça allait très bien; eux couchaient dans d’autres maisons. Quant à moi, j’étais mal tombé dans une famille pas très sympathique et nos rapports étaient assez froids. J’avais une chambre pour moi, où des portraits d’Allemands à casques à pointes étaient accrochés aux murs. Mon lit était bon, mais la chambre n’était pas chauffée. Un volumineux édredon me réchauffait très vite. Mes chaussures souvent mouillées étaient collées par la glace au sol cimenté! Le plus souvent, nous passions nos soirées chez Mme Blanchet, où nous faisions la belote. Au cours de nos repas régnait toujours une ambiance agréable. Cette dame était très attachée à la France et le manifestait envers nous. Il n’y avait rien d’équivoque avec elle, car elle aurait pu être notre mère à tous. Son mari était mobilisé dans la région et était souvent en permission.

Les plantons, François Travaux et Vassal, avaient des liaisons dans le village, je crois pas très reluisantes ! Ils en parlaient souvent, sur un ton pas très gentil pour elles ! Le maréchal des logis Bonnard, très gentil avec nous, vivait plutôt avec les autres sous-officiers. Cette madame Blanchet nous rendait également de petits services : couture, dépannages quelconques, et elle était une remarquable cuisinière. Nous avons apprécié, avec elle, toute la cuisine alsacienne.

Nous avions les échos de ce qui se passait dans les escadrons qui étaient en position sur le bord du Rhin, par les copains qui, plusieurs fois par jour, leur portaient le ravitaillement et tout ce dont ils avaient besoin. C’était le travail de Bonnard, de Faurciel et de toute leur équipe de chauffeurs et d’aides, qui assuraient la liaison avec l’intendance et les escadrons. L’intendance fournissait plusieurs régiments et était stationnée dans une petite ville, à une vingtaine de kilomètres à l’arrière. Nous avions aussi quelques distractions dans le village : un cinéma, l’église, avec un curé très sympathique, que retrouvions quelquefois chez Mme Blanchet. Je dois ajouter quelques remarques au sujet de ces repas. Les convives gardaient une certaine réserve. Catholicisme oblige ! Les Blanchet étaient très pieux, le brigadier Faurciel appartenait aux Jeunesses Catholiques. Pour moi, mon éducation religieuse aidant, je m’adaptais assez bien ! Le Noël 1939 fut très bien marqué, avec une messe de minuit chantée dans une église bien trop petite où il y avait foule. Et après, un réveillon plantureux, dont je garde encore le souvenir (j’avais fourni les huîtres envoyées par Hélène).

Nous fréquentions un peu les filles du village qui sympathisaient avec les Français. Pour ma part, ça n’allait jamais plus loin que les conversations et les plaisanteries innocentes. Tous les jours, j’écrivais une longue lettre, de quatre pages, à Hélène, où je lui parlais beaucoup de la future naissance que nous attendions.

Un jour, (dont j’ai oublié la date) il y eut une prise d’armes, à l’écart du village, au niveau de la division ; il y avait des représentants de tous les régiments, avec le général et les colonels. Sur le plateau, balayé par un violent vent d'est, ces cérémonies étaient assez pénibles ; des détachements de régiments d’infanterie de la division nous avaient rejoints. Cette cérémonie était assez impressionnante. Il faut aussi signaler nos déplacements du dimanche, dans les villes voisines, Erstein et Obernai, où nous allions rencontrer du monde. J’étais très lié aussi, à Nordhouse, avec les deux secrétaires de l’officier de détail. Celui-ci était chargé de tout le contrôle administratif du régiment, des effectifs journaliers, des soldes du personnel d’active et des réservistes, etc. Je les rencontrais souvent pour mon travail, qui était lié au leur. L’un était instituteur dans le Gers et l’autre employé de banque à Toulouse. Le 3 février 1940, le régiment s’est déplacé aux environs de Bitche, à Volksverg.

À Volksberg, dans le Bas-Rhin

Il y eut quelques jours de préparatifs et de surcroît de travail, car le déplacement de toute une division, en temps de guerre, demande un tas de complications matérielles et administratives. Pour moi, le voyage va être plus agréable : nous partons par la route avec nos véhicules, tandis que les escadrons de combat se déplacent par le train. Je dois faire le voyage avec le lieutenant, dans la voiture. Mais le temps a changé. Au moment du départ, un froid très vif succède à d’importantes chutes de neige. Il y a un bon côté : ce sont les paysages merveilleux que nous pouvons admirer pendant la traversée des Vosges, par le col de Saverne. Les sapins sont recouverts de neige, éclairés par le soleil, il y a de quoi nous réconcilier avec la neige. Mais une température entre - 10° et - 15° nous cause des désagréments, car la chaussée est verglacée dans certains endroits, où la circulation a été plus intense.

Nous passons par des routes difficiles, en raison de l’épaisseur de la neige. C’est en début d’après midi, après une halte dans un petit restaurant, que nous avons une difficulté majeure. Dans un virage, la voiture se déporte et quitte la route, pour se mettre en travers sur la berme. Malgré tous les efforts du chauffeur, les roues patinent, et il nous faut aider en poussant, pour redresser la voiture. J’ai la maladresse de m’écarter un peu trop, sans me rendre compte qu'un fossé n’est plus apparent, sous la couche uniforme de la neige. Il en résulte que je m’enfonce dans la neige fraîche, jusqu’à mi cuisse. Et pour m’en sortir, mouillé jusqu’au ventre, à - 10°, que faire ? Il n’est pas question de me déshabiller et de me changer, d’autant plus que nous sommes tout près du terme de notre voyage. Après de nouveaux efforts, la voiture reprend sa place et nous repartons, mais j’ai très froid. Nous arrivons après une heure de route dans un gros village, où rien n’est prévu, et où nous ne connaissons personne. Il me faut attendre de prendre contact avec le propriétaire d’une maison réquisitionnée, pour enfin me changer et aller me réchauffer.

Nous prenons notre repas du soir à l’auberge du village, et je vais me coucher tout grelottant. Le lendemain, j’ai 39 de fièvre et un sérieux refroidissement. Je dors très mal, j’ai pris de l’aspirine et un grog très fort, avec de l’eau de vie de mirabelles. Le lendemain, j’ai la poitrine prise et je ne suis pas bien du tout. Pourtant je dois m’installer dans mon nouveau local et reprendre mon magasin, qui est contenu dans un camion. Il me faut plusieurs jours pour m’en remettre. Je couche à côté de mon bureau et les plantons sont également auprès de moi, dans la maison. Les propriétaires nous ont acceptés très vite; avec eux, nous avons beaucoup de suppléments de nourriture. Le village est construit sur des coteaux et il n’y a pas une rue de même niveau. Entre nous et les propriétaires, c’est un simple chemin, avec une forte dénivellation ; quand la neige fond ou qu’il pleut, l’eau court devant la porte. Nous avons un lieu de rencontre intéressant, dans un café, au milieu du village. Nous pouvons nous réunir pour parler, jouer aux cartes et manger. C’est très pratique pour nous. Les escadrons ont pris position un peu à l’écart de Bitche, et nous dans le village de Volksberg. Dans l’ensemble ça ne vaut pas Nordhouse que nous venons de quitter et où nous avons laissé des amis dans la population.

Tous les jours je reçois une longue lettre d’Hélène. Ces lettres, que j’ai conservées depuis cinquante-sept ans, me permettent d’évoquer avec précision des détails aussi anciens. Nous sommes au début de février et notre grande préoccupation est l’arrivée du bébé, pour la mi-février. Nous attendons un Gérard... Et le 19, j’ai un télégramme m'annonçant l’arrivée de Danielle... Ce soir-là, j’arrose copieusement l’événement au café, avec mon entourage de chaque jour, et aussi avec les propriétaires, en " famille ". La nuit qui suit, je dors très peu ; ma pensée est à Rochefort, avec Hélène et cette toute petite, qui est issue de " nous deux ". Mais il n’y a aucune déception, tout s’est bien passé. Hélène et " Dany " se portent bien, je suis impatient d’être auprès d’elles. Il faut noter que la permission exceptionnelle de trois jours, qui m’est accordée pour la naissance de " Dany " se passe très bien, mais elle est trop courte.

A mon retour aux derniers jours de février, je retrouve mon service et la vie reprend son cours normal. Aux cartes, nous jouons un peu d’argent et tout va dans une cagnotte qui sert à faire un bon repas au restaurant, et les jours passent, tous pareils. Les escadrons en ligne, à quelques kilomètres en avant, ont bien quelques contacts avec les Allemands mais ce sont des opérations très ponctuelles, regrettables, qui ne vont pas très loin. Un peu avant notre relève, il y a quelques accrochages plus sérieux, avec quelques morts et blessés, des petits coups d’éclat, qui, quelquefois, apportent plusieurs décorations en une seule opération, pour la capture d’un ou deux prisonniers. C’est bien la " drôle de guerre ", sauf pour quelques-uns… Si mon régiment a relativement peu souffert pendant cette période, il n’en a pas été de même pour de nombreuses unités. Ma mémoire me fait défaut à ce sujet. Dans mes archives, j’ai retrouvé un hebdomadaire de l’époque, le " Miroir ", qui faisait état de la réalité des choses.

A Volksberg, ça va assez bien. Nos voisins, les propriétaires, sont vraiment gentils ; ils nous ont donné des draps et des édredons. Et le matin nous prenons un copieux petit déjeuner : tartines beurrées, confiture et souvent des brioches. Presque tous les gens cuisent leur pain, tous les dix ou douze jours, mais il ne durcit pas. Il nous arrive également de manger du gibier ; à Nordhouse, c’était pareil, car les copains qui apportaient le ravitaillement aux escadrons avaient l’occasion d’en " trouver " sur leur route. C’étaient eux qui se débrouillaient à le faire cuire et ils nous invitaient.

Le temps s’est mis à la pluie et, avec la fonte des neiges, nous pataugeons dans une boue glacée. Hélène me dit dans une lettre avoir eu la visite de Joubert, un peintre de Rochefort, qui était à Nordhouse et que je voyais souvent. Il lui a raconté ce qu’était notre vie dans le village; Hélène a eu ainsi plus de détails. Je ne le reverrai pas, car il n’est pas de mon régiment. Avec nos lettres quotidiennes, un peu répétitives, de l’un et de l’autre, je suis curieux de savoir comment se passent les premiers jours de Dany et le rétablissement d’Hélène. Pendant plusieurs semaines, j’ai été inquiet pour Hélène, qui a eu deux ou trois abcès aux seins. Elle était suivie par le Docteur Demarque, en partie par homéopathie. Son rétablissement a été assez long. Quand à la petite, juste après la naissance, elle a eu du muguet dans la bouche. Enfin ! Tout ça est revenu dans l’ordre et, quatre ou cinq semaines après, Hélène est sortie en ville avec sa voiture et " notre " bébé. Il y a aussi des questions d’argent, car je suis exigeant pour qu’elle assure un maximum de soins et de confort. Elles sont toujours chez ma mère et Christiane, mais envisagent de revenir dans notre appartement, rue Lesson.

Quand nous sommes libres et qu’il fait beau temps, nous partons en promenade, dans les bois et la forêt voisine, et souvent dans des petits villages assez proches, où il n’y a pas de troupe. Nos principales distractions sont les cartes, la lecture et les grandes discussions, où nous sommes en train de refaire le monde ! Mais il y a aussi des conversations beaucoup plus frivoles et qui ne sont pas tristes non plus... Du côté féminin, il y a une fille ou une femme possible pour au moins dix garçons. Parmi les candidats, certains sont très performants, gradés en bel uniforme ou jeunes, sportifs, très séduisants. Quant à moi, je n’ai en pensée que ma prochaine permission de détente.

Il me revient en mémoire que j’ai eu connaissance, à l’époque, de la mort de deux camarades, qui me touchaient d'assez près pendant les années 1934-1935, à Rochefort. L’un, Robert Braud, avec qui j’avais de longues conversations, particulièrement sur le sujet de la guerre, a été tué d’une balle en plein front dans les toutes premières semaines du conflit. L’autre, Guy Rivasseau, que j’avais bien connu, peintre en bâtiment comme moi, qui était dans la cavalerie, au 1er Hussard, a été tué, lui aussi, pendant la même période.

Nous sommes dans ce village depuis le 3 février et nous arrivons au 20 mars quand l’ordre de la relève arrive, un soir, pour le lendemain. Nous devons quitter le pays pour aller vers le sud, au repos, pendant une durée indéterminée. Tout le régiment doit se déplacer en convois, par la route ; ces déplacements ne sont pas particulièrement rapides et il y a encore de la neige par endroits. Partis très tôt, nous n’arrivons à destination que très tard le soir. Mes souvenirs sont précis ; nous devons atteindre d’abord la petite ville de Phalsbourg que nous abordons par la porte d’Allemagne. Après l’avoir traversée, nous sortons par la porte de France. Petite ville en partie fortifiée, patrie des écrivains alsaciens Erkmann et Chatrian.

À Mittelbronn, près de Phalsbourg

Notre destination finale est le petit village de Mittelbronn, situé juste à la sortie de Phalsbourg, à deux kilomètres. Cette proximité est très pratique pour nous ; nous avons tout sous la main, ravitaillement et objets de toutes sortes. Il faut encore deux ou trois jours pour m’installer dans ce pays. J’ai la chance de trouver encore ce que j’ai eu auparavant, une petite pièce qui me sert de bureau, au rez-de-chaussée d’une ancienne ferme. A côté de ce bureau est une pièce plus grande, où nous installons des lits, pour Travaux, Vassal et moi. Les environs immédiats sont habités par des gens sympathiques. J’ai la possibilité de me procurer, pour une somme modique, une paire de draps qui a servi à un sous-officier. Une grande cour fermée par une grille donne directement accès à la grande route. La table qui me sert de bureau est placée devant une fenêtre qui domine la campagne jusqu’à un horizon lointain. Le paysage est très agréable, surtout en cette saison. Le printemps commence à embellir les vergers, les prairies et les bois. Je me souviens des dimanches matin, quand les huit clochers qui étaient visibles à l’ouest jusqu’à la ligne d'horizon se mettaient à sonner ensemble pour la messe. Là encore, la population était très pieuse. Je n’ai pas de difficultés pour trouver à faire laver mon linge et pour la nourriture. Nous nous débrouillons très bien pour manger, soit sur place, soit en ville, toute proche. Tout le régiment ne peut loger en si peu de place et les escadrons logent dans d’autres villages, très proches. J’ai eu l’occasion d’y repasser, il y a une vingtaine d’années, en allant en Allemagne. Les lieux ont bien changé, il y a un aérodrome à cet emplacement.

Dans cette région, la population est très dense et les villages rapprochés. Nous allons chercher les repas à la roulante qui n’est pas très éloignée. Pendant ce repos du régiment, les permissions de détente sont commencées; pour moi, ce n’est pas encore. Je suis rentré seulement depuis un mois ; je n’espère pas avant le mois de juin. Où serons-nous alors ? Nul ne le sait. Avant la relève, les escadrons à cheval et à motos ont subi quelques pertes, qui sont venues s'ajouter à celles de la première position sur le bord du Rhin. A cette occasion, il y a eu quelques décorations pour récompenser les plus méritants. Le commandant a voulu profiter du repos pour organiser une prise d’armes avec remise de médailles et appel des morts, mais seulement dans le cadre du G.R. Le jour prévu pour cette cérémonie, le temps a changé et il fait un froid vif. Évidemment, tout le régiment est en formation, sur un grand terrain communal ; il est procédé à l’appel des morts. A chaque nom prononcé, le chef d’escadron répond " mort au champ d’honneur ". Je crois qu’à cette époque, il y en a relativement peu, je n’ai pas le souvenir du nombre exact. C’est plus émouvant qu’à la précédente prise d’arme de la division. Cet appel justifie une décoration, à titre posthume, peut-être la médaille militaire ? Ensuite, il y a une remise de croix de guerre pour les auteurs d’un fait d'arme caractérisé. Après la cérémonie, comme nous avons très froid et pour nous remettre de nos émotions, nous allons nous en jeter un, pour nous réchauffer et échanger quelques propos divers sur le patriotisme et la grande utilité des guerres, mais à titre privé !.

Cette période de repos n’est pas tellement reposante pour nous, au ravitaillement, car tout le monde mange et la dispersion des effectifs nécessite plus de déplacements. Le jour de la distribution des cigarettes, je suis envahi par une véritable foule. Les escadrons sont venus directement chercher le tabac et c’est moi qui procède à la distribution. Il y a beaucoup d’animation dans les villages, mais les distractions sont rares, en dehors des cafés. Nous restons peu de temps à Mittelbronn. Je ne sais pour quelles raisons, il faut se déplacer vers un autre village situé à une quinzaine de kilomètres, près de la ville de Sarrebourg. Mais la saison s’avance et le printemps aussi ; la température est agréable. Tous les jours je reçois une lettre d’Hélène, de trois ou quatre pages, et je réponds de même.

A Réding, près de Sarrebourg

Le 10 avril, un détachement précurseur est désigné pour reconnaître le nouveau cantonnement ; il se trouve que j’en fais partie. Je vais pouvoir choisir mon bureau et les locaux pour tout le service du ravitaillement. Je suis avec des sous-officiers et un capitaine. Nous parcourons plusieurs villages et j’ai la possibilité de me choisir une chambre chez l’habitant, pour moi tout seul ! Je n’ai pas perdu ma journée ! J’avais le choix et j’en ai usé, car j’ai retenu une chambre chez une dame fort agréable. Après un déjeuner au restaurant, avec ces messieurs, nous rentrons le soir. Je n’ai eu que l’obligation de noter toutes ces affectations : de chambres d’officiers, de locaux pour le matériel et d'écuries pour les chevaux. Après une nuit passée à rassembler toutes nos affaires et tout préparer pour le déménagement du lendemain, j’ai très peu dormi.

Le 12 avril, à midi, nous avons pris possession de notre nouveau cantonnement à Réding. Pour mon bureau et mon petit matériel, j’ai deux pièces bien ensoleillées, dans le centre du village et en très bon état. Les copains plantons et les autres du ravitaillement sont très bien logés. Nous prenons nos repas sur place, nourris par la roulante, mais pour la chambre, c’est l’idéal ! J’ai tout sur place et ça pourrait même être encore mieux. Cette chambre était occupée précédemment par le lieutenant vétérinaire du régiment. Je suis très bien accueilli par la famille, dont le chef est marin et mobilisé comme nous. Je crois qu’il était à Toulon. C’est sa femme qui est donc la responsable de la maison. D'ailleurs, c’est une coquette maison, avec tout le confort ; il y a des fleurs devant et un grand jardin derrière. Il y a également un vieillard, de soixante-dix ans, qui ne parle pas du tout le français, ne connaissant que le dialecte alsacien, deux garçons de huit et dix ans, et madame Anna Bourgeois, la maîtresse de maison, une brune aux yeux bleus (décidément, je devais en connaître d’autres brunes aux yeux bleus, mais beaucoup plus tard... ), très volubile, très curieuse du reste de la France, un peu calotine, mais pas trop, juste ce qu’il faut ! L’église est à côté et le curé du village a ses entrées à la maison. L’âge de la patronne ? La quarantaine, mais pas plus. Elle est dotée de deux amies fidèles, avec qui elle entretient des relations de voisinage assez étroites. L’intérieur de la maison est très soigné, tout brille, même dans ma chambre, qui se trouve au premier étage. D’ailleurs, de ma fenêtre j’ai vue sur la rue, avec le clocher en face. Un bon lit bateau et un coin toilette. Le premier jour, elle s’offre pour laver et repasser mon linge. Le petit déjeuner n’est servi qu’à la cuisine, au rez-de-chaussée ; il comporte du café, du lait, du beurre, de la confiture maison, du pain grillé et, en plus, elle reste là, à nous faire la conversation...

Le soir, quand j’arrive, même tard, personne n’est couché, sauf les enfants. Si les copines et le grand-père sont là, tout le monde parle en dialecte alsacien, que je ne comprends pas du tout ! c’est vraiment leur langage habituel. Les conversations sont souvent ponctuées d’éclats de rire et je dois boire quelque chose avec eux, le plus souvent du café ou une tisane, quelquefois avec des gâteaux. Puis je monte me coucher, en lisant les dernières lettres d’Hélène avant de m’endormir.

C’est vraiment une " drôle de guerre " et dire que je ne reste que trop peu de temps, jusqu’à ma permission de détente, le 9 mai, qui a été avancée, je ne sais pourquoi. Pendant la longue captivité qui a suivi et même encore aujourd’hui, j’ai conservé le souvenir de ce séjour à Réding. Il arrive que les trois femmes soient seules avec moi et je vois bien que je suis l’objet de rires et autres remarques. Alors, j’interviens et il faut bien qu’elles s’expliquent. Je n’ai pas retenu les propos exacts, mais c’était amusant pour tout le monde; il était beaucoup questions du vétérinaire qui m’avait précédé. J’ai toujours pensé que j’aurais pu être à sa hauteur, si j’avais voulu. J’étais l’objet d’une sympathie grandissante. C’était vraiment le pays rêvé pour nous.

Nous avons vite pris l’habitude de nous rendre, en fin d’après midi, très souvent pour le repas du soir, dans la banlieue de Sarrebourg. C’était un petit pays appelé Eich qui était indépendant de la ville. Il y avait le grand Eich et le petit Eich, qui était sur le bord de la route. Il y avait également un café très agréable qui, à l’occasion, servait à manger : deux grandes salles dont une avec un billard. Nous avions l’habitude de nous y rendre presque tous les soirs, à cinq heures, et nous revenions plus ou moins tard, selon les circonstances. Mais c’était toujours la fête! Les gens du café, patron, patronne et serveuses, nous prenaient pour des militaires qui étaient au repos, après des jours et des semaines passés au front... Après tout, c’était en partie vrai ! Nous avions le droit de nous amuser. Nos chefs s’occupaient de leur côté et nous fichaient la paix, pourvu qu’il n’y ait pas de vagues.

Il y eut des beuveries mémorables ! Nous pratiquions un jeu inventé par je ne sais qui. Il fallait disposer autant de verres sur la table qu’il y avait de buveurs et ces verres étaient remplis de boissons les plus diverses, eau, vin rouge ou blanc, Pernod avec du rhum, mélange de cognac et de Suze, limonade, Picon, souvent très difficiles à boire ! L'un d’entre nous passait dans la salle à côté et, à la demande de quelqu’un, devait désigner qui devait boire le verre. Après plusieurs tours de ce jeu, tout le monde était " rond " et, pour terminer, les filles dansaient sur les tables. La soirée finissait par une sorte de farandole ; en tenant celui de devant par les épaules, il fallait faire le tour de la salle en sautillant, accompagné par une musique de circonstance. Au moment de l’épuisement général, tout le monde allait se coucher ! Jusqu’à la prochaine fois ! Pour ces soirées, le café fermait de bonne heure et les patrons, les serveuses et les copines des serveuses participaient ; c’était la fiesta. Moi, je rentrais bien sagement retrouver Anna. Si elle n'était pas couchée, j’avais droit à une tisane ; par contre, s’il était trop tard, je montais me coucher sans faire de bruit. Mais le lendemain, au petit déjeuner, j’étais l’objet de remarques désintéressées et je devais répondre à des questions innocentes. Cependant elle savait au bout de quelques jours ce qui se passait là-bas et pourtant j’étais blanc comme neige. La journée suivante, j’écrivais une lettre, à Hélène, de quatre pages. Mes scrupules me protégeaient contre les aventures. J’ai toujours pensé que si, le matin, quand Anna venait frapper à ma porte pour me dire qu’il était l’heure de me lever, au lieu de dire " oui ", j’avais répondu " entrez ", les choses auraient été plus graves pour Hélène que les beuveries de " petit Eich " ; mais j’ai toujours été sérieux et timide ; on ne se refait pas.

Les jours passaient et nous étions au commencement du mois de mai. Hélène m’avait mis un brin de muguet dans sa lettre. J’ai le souvenir d’avoir souffert des Rogations, en ce début de mai. C’est une pratique religieuse qui avait lieu autrefois dans les campagnes. A Réding, pays très catholique, cette coutume était toujours en usage. Une sonnerie de cloches annonçait les trois jours des Rogations. Le pays, qui ne regardait pas à la dépense, avait remplacé la sonnerie de cloche par un système mécanique et les cloches se mettaient en branle toutes seules et ça durait ! ça durait ! Comme je n’étais qu’à quelques mètres du clocher, j’avais droit à un réveil inhabituel ! Il n’était pas question de dormir... Le jour du départ en permission arriva, je fis des adieux ordinaires à tous, avec l’espoir de revenir très bientôt. Hélas, j’allais vivre autre chose, après ma permission ; je ne me doutais pas de ce qui m’attendait.

En permission écourtée à Rochefort

Et aussitôt parti de Réding, j’étais tout au bonheur de revoir mes amours de Rochefort, mon Hélène et mon bébé de Dany, qui allait sur ses trois mois. Je savais par les dernières lettres que j’étais attendu et que tout allait bien. C’est avec l’esprit libre de tout souci que je partais vers ces quelques jours de bonheur. J’avais vingt-sept ans, j’étais jeune et plein d’espoir dans l’avenir. Je n’avais qu’une fausse idée de la guerre. Il ne m’est pas possible de me souvenir avec précision de ces quelques jours passés dans notre appartement de la rue Lesson. J’ai dû faire un peu le tour de la famille proche et, dès le deuxième jour, la nouvelle de l’attaque allemande sur tout le front surprit tout le monde. Pour nous, c’était plus dramatique, les permissionnaires étaient rappelés. Il fallait faire viser la permission à la gendarmerie où on nous donnerait des instructions. Ce n’était plus la " drôle de guerre ", nous entrions dans la " vraie guerre ", avec tout ce que cela comporte. Où était mon régiment ? J’allais le retrouver comment ? Les instructions de la gendarmerie m’ont révélé le départ, qui était prévu le 16, ce qui me laissait quelques jours dont nous avons profité au maximum. Et le soir du 16, après avoir fait mes adieux à tous, je reprenais le train pour l’est, mais où ? Ces adieux ont marqué ma mémoire, surtout pour ma petite sœur, qui venait de fêter ses dix-huit ans. Je la revois encore sur le trottoir, devant le magasin de chaussures Cendrillon où elle travaillait, dans la rue Audry, qui donnait sur la place Colbert. Je ne devais plus jamais la revoir. Hélène et ma mère n’avaient pas voulu venir à la gare. Les adieux furent assez brefs. Si j’avais su que je ne reviendrais que plus de cinq ans après! Heureusement que l’on ne connaît pas l’avenir !

De Rochefort à Tarbes par le chemin des écoliers

Dans le train, je connaissais un rappelé comme moi, de Tonnay-Charente ; nous allions dans la direction de Paris où nous sommes arrivés assez vite. Nous avons été rassemblés dans une gare de la région parisienne où il y avait des militaires de tous les régiments et des permissionnaires de partout. J’ai retrouvé quelques camarades du 74ème, en particulier un que je connaissais un peu et qui avait été muté d’un escadron de combat à mon escadron; il n’était pas encore affecté. Nous avons bien sympathisé tout de suite, il était brigadier et originaire de Toulouse où il exerçait dans l’enseignement. Il s’appelait Trilles et était célibataire. Après un dernier triage, nous avons été embarqués dans des wagons à bestiaux et nous sommes partis très lentement vers Sarrebourg où nous devions retrouver notre régiment mais, en réalité, personne ne savait où il était ! Ce voyage vers Sarrebourg a été d’une lenteur désespérante ; nous n’avions pas la priorité et il fallait laisser passer tous les trains. Nous avions très peu de nourriture, rien pour dormir ; il fallait se débrouiller aux nombreux arrêts, en général dans des petites gares.

Nous avons atteint Sarrebourg, je crois, le matin du 18 mai, pour apprendre que le 74ème avait quitté la région ! Provisoirement, nous avons été logés dans une sorte de caserne, en attendant qu’une décision soit prise. Nous étions nourris et couchés sur la paille, mais nous avions la liberté de sortir l’après-midi, seulement dans les limites de la ville, en cas de départ précipité. D’après les bruits qui couraient, il était prévu soit de réintégrer nos régiments le plus vite possible soit de rejoindre nos dépôts, où nous resterions en renfort, à la disposition des régiments qui y avaient été formés. Je redoutais cette éventualité, mais il fallait attendre. Et dire que je n’étais qu’à cinq kilomètres de Réding ! Évidemment, je pensais à Anna, mais ce n’était pas possible de rejoindre le village. C’était déjà le passé !

Avec mon nouvel ami, le temps ne m’a pas duré à Sarrebourg. Nous avons occupé nos loisirs au mieux ; nous avions beaucoup d’idées communes. Il faisait un très beau temps. Le seul ennui, c’est que nous n’avions pas beaucoup d’argent, ni l’un ni l’autre. Nous avions déjà dépensé pas mal, sur notre parcours Paris-Sarrebourg. Pendant les nombreux arrêts, nous allions nous ravitailler dans les petits pays ; mais nous étions assez bien nourris à la caserne. Pour la toilette, nous ne disposions que du robinet d’eau froide de la caserne. Notre séjour à Sarrebourg devait s’achever le vendredi 24 mai au matin. Nous avions été prévenus de la décision qui avait été prise dans la journée. Les préparatifs avaient été rapides et c’est encore dans un train de marchandises que nous avons embarqué, aussi lent que l’autre. Il a fallu toute la journée du vendredi 24 et la nuit suivante pour arriver à Épinal, le 25 au matin. Nous avions parcouru une centaine de kilomètres en 24 heures, et, le matin du 25 mai, nous nous arrêtions encore pour une nouvelle caserne ! De l’autre côté de la ville, à quatre kilomètres, les autorités compétentes avaient décidé de nous renvoyer au dépôt ! C’est-à-dire à Tarbes !

Nous sommes à Épinal, première nuit dans cette caserne. J’ai bien dormi mais je suis tout de même fatigué. Au réveil, j’avais une paille dans l’œil, et malgré tous mes efforts, je n’arrivais pas à m’en débarrasser ; j’ai donc été obligé d’aller à l’infirmerie. Seulement, la matinée a été troublée par une alerte. Comme il n’y avait pas d’abris, j’ai été obligé de sortir dans la campagne toute proche et de me réfugier dans les bois avec mes camarades. Nous avons alors découvert un beau paysage, avec une vue sur toute la ville. Les avions allemands sont arrivés, au moins une vingtaine, mais ils ne faisaient que passer et nous avons réintégré notre caserne. J’ai visité la ville avec Trilles qui avait retrouvé un peu d’argent que nous avons dépensé. Nous avons passé une bonne heure à la terrasse d’un café, devant un demi, comme autrefois ! Nous étions complètement détendus. Après le repas de midi, nous avons repris la direction de la gare, où nous avons attendu un train problématique, mais il n’y eut rien ce soir-là. Il nous a donc fallu rester dans le hall de la gare, avec nos bagages. Que faire ? Nous sommes repartis pour nous promener, pas très loin, sur le bord de la rivière, où des gamins qui pêchaient à la ligne, sans succès, nous ont intéressés. Trilles leur demanda une ligne et prit un poisson. Ils étaient tous admiratifs ! Nous sommes restés un peu et Trilles rencontra, par hasard, un cousin de Toulouse. Ils parlèrent famille et je les laissai pour rejoindre la gare avec les autres, où, dans un coin de la salle d’attente, des civils nous parlèrent et nous interrogèrent sur les événements. Bien sûr, nous n'en savions pas plus qu’eux.

Je liais conversation avec une jeune femme qui cherchait à se renseigner où nous étions, en s’adressant tout particulièrement à moi. J’engageais, alors, une conversation presque amicale. Je pense qu’elle avait quelqu’un sur le front et elle semblait s’inquiéter. Le temps passait et la conversation prenait un ton plus personnel. Pour ma part, je jouais le jeu ! Elle avait beaucoup d’esprit et me parlait un peu de la vie à l’arrière du front et, enfin, de généralités qui n’avaient plus rien à voir avec la guerre. J’appréciais beaucoup cet échange d’idées et je m’aperçus qu’elle était plutôt jolie. Je lui répondais sur tous les sujets et nous sommes arrivés à sympathiser. Je constatais aussi que le temps ne m’avait pas duré et qu’à la pendule de la gare cela faisait une heure que nous parlions. C’est alors que Trilles revint, tout étonné de me voir si attentif avec une inconnue. Je le présentai avec une formule un peu originale qui ne trompait personne. Par ailleurs, rien n’indiquait que nous étions sur le départ. C’est alors qu’elle me demanda si je voulais bien l’accompagner un bout de chemin. J’acceptai, en assurant à Trilles que je revenais très vite. Contrairement à ce qu’un lecteur peut supposer, il n’y avait rien d’autre qu’un peu de sympathie et le plaisir d’avoir échangé des propos un peu ambigus. Notre conversation dura encore sur le même ton. Après l’avoir accompagnée jusqu’au centre ville, nous nous quittions avec regrets, sur un baiser... amical ! Après quelques mètres, nous nous retournions pour un grand signe de la main, qui mettait fin, pour toujours, à un moment privilégié. Il y a des moments dans la vie où nous faisons abstraction de toutes les réalités quotidiennes pour vivre un bref " ailleurs " qui ne laissera aucune trace. Il m’est arrivé de repenser à ce moment et, dans mon esprit, elle a toujours été " l’inconnue d’Épinal ". Sans plus ! Quelque temps après, pendant ces voyages, une histoire presque semblable a encore embelli une journée perdue.

Je revins donc à la gare, sans que Trilles trouve mon histoire étrange. Je pense qu’il était bon psychologue et m’avait très bien compris. Nous avons passé un long moment à nous restaurer, un peu avant que tout le monde soit informé qu’un train venait de se former et que le départ était proche. En effet, au début de la nuit, nous étions installés dans un train de marchandises qui allait vers le sud, pour gagner ce dépôt de Tarbes. Nous allions faire un petit tour de France avant de rejoindre le " casse pipe ".

Tout le monde n’allait pas au même endroit ; chacun rejoignait le dépôt de sa région militaire. Au cours du voyage, certains wagons étaient détachés ; dans d’autres cas, il fallait changer de train. Pendant la nuit, nous avons roulé simplement couchés sur le plancher du wagon. Nous nous sommes réveillés en gare de Dijon, bien fatigués, fourbus et avec mal aux reins. La Croix Rouge assura notre petit déjeuner, quelques heures après un triage préalable. Nous prenions place dans un superbe wagon de 2ème classe, réservé pour nous. Ce train partit de Dijon à 13 heures. Par un beau temps, nous avons pu admirer de jolis coins de France que nous ne connaissions pas. Après avoir longé une rivière qui devait être la Saône, nous avons pris la direction de Lyon où, après un arrêt assez long, nous avons entrepris la descente de la vallée du Rhône. Comme les nuits étaient plus courtes, nous avons encore profité du paysage. Le soir, nous sommes descendus à Tarascon pour y attendre un train normal, qui devait nous conduire plus loin. Après avoir vu la Méditerranée, nous sommes descendus à la gare de Toulouse, où il y avait foule : beaucoup de réfugiés de toutes les régions, mais aussi des Belges, par familles entières qui avaient tout quitté, beaucoup de Belges militaires qui s’étaient repliés devant l’attaque allemande et avaient abouti ici, pour se reformer et, bien sûr, des isolés de l’armée française qui, comme nous, rejoignaient les dépôts.

Nous ne pouvions pas partir immédiatement, mais seulement le lendemain matin, pour Tarbes. Les convois étaient surchargés, beaucoup partaient sur Bordeaux ; la Croix Rouge se démenait pour parer au plus pressé. Il y avait des femmes, des enfants et des vieillards parmi les réfugiés. Chacun faisait ce qu’il pouvait. Comme nous avions du temps devant nous, je partis donc avec Trilles, d’abord en ville, pour boire un coup. Pour lui, tout allait bien, il connaissait parfaitement la ville puisqu’il était chez lui. Au café où nous étions, des militaires belges commentaient les événements. Ils n’en étaient pas revenus de l’avance allemande, chez eux et en France, et de la supériorité allemande en matériel et en aviation, ce qui d’ailleurs avait surpris tout le monde. Personne ne comprenait cette infériorité des alliés en matériel moderne. Les Allemands pratiquaient une guerre de mouvement et nous attendions une guerre de positions. C’était le cri de général, nous étions en retard d’une guerre ! Personnellement, je n’y comprenais pas grand chose, mais je constatais ce que nous subissions, sans doute avaient-ils raison !

En fin d’après-midi, Trilles m’emmena chez lui, dans un quartier un peu éloigné du centre ville, aux Pont Jumeaux, où nous avons été chaleureusement reçus. Ses parents, pas très âgés, occupaient une maison confortable, avec jardin. Après les effusions familiales, nous avons raconté nos diverses aventures, tout en prenant l’apéritif dans le jardin. Sa mère nous a préparé un véritable repas, des asperges, de l’agneau, un bon dessert et du bon vin, le tout dans une bonne ambiance, suivi d’une conversation sur l’actualité et notre aventure. La fatigue aidant, nous avions envie de nous reposer. Une chambre fut mise à ma disposition et, après ma toilette, nécessaire !, je passais une excellente nuit. Le lendemain, assez tôt, après un bon petit déjeuner, nous reprenions le chemin de la gare en voiture, avec son père. Nous avions un casse croûte, pour voir venir. A notre arrivée à Toulouse, la veille, j’avais griffonné une carte à Hélène, pour qu’elle sache où j’étais. Pendant que nous roulions, doucement, en direction de Tarbes, dans un train omnibus qui s’arrêtait à toute les gares, j’avais un secret espoir, celui de pousser jusqu’à Rochefort, ou, au moins, qu’elle vienne me voir dans une gare proche. Enfin, dans l’après-midi, nous descendions en gare de Tarbes. Nous étions alors le 28 mai.

Au quartier, caserne Larrey, que je connaissais bien, nous étions très nombreux. Je retrouvais d’anciens copains qui étaient avec moi à " Bel Air " ; nous étions très heureux de parler de ce temps là. Ils étaient tous dans les G.R., eux aussi. Il y avait également des égarés du 74ème, qui étaient dans les escadrons de combat, notamment un grand, très jeune, qui était brigadier à l’escadron à cheval ; c’était un Parisien, du 16ème arrondissement. Il était un peu précieux, mais très sympathique. Quelques-uns de l’escadron motos avaient subi le choc des premiers jours. Nous apprenions beaucoup de choses, il y avait eu des pertes au premier contact avec les Allemands.

La première journée du 28 s’acheva par les formalités. Le soir, nous sommes sortis un peu, nuit normale de caserne, et le lendemain il fallut bien passer le temps ; nous avons donc creusé des tranchées, sur les promenades, devant la caserne. Comme c’était un peu au compte de la ville, nous avons été bien soignés, avec des casse-croûte et à boire. La population était assez bien disposée à notre égard. Tout le monde connaissait notre situation, nous revenions du front et nous allions y retourner. A ce propos, il paraissait certain que nous rejoindrions nos unités respectives. J’en étais bien heureux et les autres aussi. Nous serions sûrs de reprendre nos places et de retrouver notre entourage. J'avais donc toutes les chances de retourner à l’approvisionnement. A ce propos, il paraît que mon lieutenant fut blessé et évacué, car la voiture du ravitaillement avait été mitraillée. Le soir, nous sommes sortis en ville, mais je ne pouvais pas aller chez mes amis Hipoustéguy car ils habitaient trop loin et nous devions partir rapidement. En effet, le samedi 1er juin, les ordres sont arrivés et il nous fallait rejoindre nos régiments le plus vite possible. Nous avons appris que le 74ème G.R. était en position dans la Somme, au sud d’Amiens. Pas très loin de Paris ! La situation militaire était très grave. J’écrivis une lettre, en hâte, à Hélène, sans lui donner de précisons. Je savais que le baptême de Dany devait avoir lieu le dimanche 2 juin. C’est René, de l’Île d’Elle, qui serait le parrain et Christiane, ma sœur, la marraine.

Départ pour la région d’Amiens

Nous avons touché des vivres pour le voyage et j’avais trouvé un sac de couchage quelque part. Ça n’a pas été noté et la mémoire a des limites! Nous avions à peu près ce qu’il nous fallait. Le train qui nous emmenait n’était pas très rapide. Nous avons d’abord fait une halte à Puyoô et un arrêt assez prolongé à Dax. Notre train devait nous conduire à Bordeaux, mais nous sommes partis assez tard, en fin d’après midi. Après un rapide tour en ville nous nous sommes reposés, pour la fatigue à venir. J’étais en pleine lecture d’un bouquin, sur une voie de garage, et des gens des alentours venaient faire la conversation, quand une charmante jeune fille apporta des cerises aux uns et aux autres. Je pensais que ça allait être mon tour. Elle est donc revenue après avoir été remplir son assiette. J’avais envie de faire un peu de conversation car elle était vraiment attirante. Ça passa le temps agréablement.

En effet, elle me donna deux poignées de cerises et j’engageais une conversation tout à fait innocente. Il se trouvait qu’elle n’était pas timide et aussi bavarde que moi, curieuse de ce que nous faisions et où nous allions. Je l’ai contentée sur ces sujets, sans insister. Je ne pouvais pas lui dire que j’étais planqué et que, malgré tout, je redoutais les risques de la guerre. Je préférais parler d’autres choses, de tout et de rien, d’idées générales malgré sa jeunesse, peut-être vingt ans. C’était une blonde aux yeux bleus. Sans avoir l’air, je l’ai trouvée vraiment bien. Nous trouvions toutes sortes de sujets;  elle avait fini ses études mais ne travaillait pas. Même si je pensais à Hélène, je ne lui en parlais pas. C’était mieux pour dire n’importe quoi. Elle devait pourtant bien voir mon alliance ? Mais elle ne pensait à rien de pareil, elle bavardait et appréciait ma conversation, sans plus. De mon côté, je ne voyais pas plus loin. C'est alors qu’elle me surprit par une question à laquelle je ne m’attendais pas du tout : " Vous n’avez pas de marraine de guerre ? " Normalement, j’aurais dû la dissuader tout de suite mais j’étais pris au dépourvu. Mon attitude, correcte, voire timide, était quand même celle d’un célibataire qui pouvait laisser espérer n’importe quoi. Après réflexion, ça ne m’engageait en rien, je répondis " mais non ". Alors, sans aucune timidité, elle me dit : " Je vais vous donner mon adresse, vous m’écrirez et ainsi nous pourrons poursuivre notre conversation ". Je me laissais faire et promis tout ce qu’elle voulait. Le temps avait passé, elle partit avec un regard et un signe d’adieu, pleins de promesses.

Évidemment, je n’avais pas l’intention d’écrire. Je pensais qu’elle n’aurait aucune difficulté à trouver un autre filleul. J'étais quand même fier, à vingt-sept ans, de pouvoir intéresser à ce point une fille comme elle. J’en ai gardé le souvenir pendant quelque temps et, instinctivement, j’avais gardé l’adresse, qui a disparu avec mes papiers personnels, dans la destruction et l’incendie de la voiture d’approvisionnement, pendant la triste journée du 8 juin, où j’aurais pu y rester moi-même ! Aujourd’hui, je suis incapable de me souvenir de son nom. Dans mon esprit, elle est devenue " l’inconnue de Dax ". N’ayant jamais rien reçu de moi, peut-être a-t-elle cru à mon indifférence ou à ma disparition.

Après un voyage de quelques heures, nous sommes arrivés en gare de Bordeaux. Il n’était pas très tard, le train repartait le soir même pour Paris, mais nous avons eu le temps d’aller dîner en ville, dans un petit restaurant pas cher, aux environs de la gare. Vers dix heures, nous étions de nouveau installés dans le train régulier qui devait arriver à Paris au matin. Mais, devant passer par Poitiers, je pensais que je ne verrais pas Hélène. Je lui écrivis donc une carte de Bordeaux avant de prendre le train. La nuit s’est bien passée, j’étais allongé dans le train, à demi déshabillé, dans mon sac de couchage. Nous sommes descendus dans une gare au sud de Paris, je ne sais plus laquelle. Des piquets militaires étaient là pour nous accueillir et nous diriger vers un autre train, qui ne fut pas rapide du tout et qui nous fit contourner Paris. Je crois que c’était la petite ceinture, qui n’existe plus depuis longtemps. Ce train nous déposa gare du Nord, en fin de matinée. Après un casse- croûte offert par la Croix Rouge, nous prenions un autre train qui devait nous conduire vers la région d’Amiens, là où le G.R. était en zone de combat. Trilles resterait avec moi et les autres, des escadrons en opération, rejoindraient leurs postes.

Pour nous, une page tournait. La " drôle de guerre " était finie. Nous allions prendre contact avec la vraie guerre et l'incertitude...


La guerre et la captivité en France (juin - septembre 1940)

 
74ème
Groupe de Reconnaissance Divisionnaire d’Infanterie (G.R.D.I.).

Unité de Cavalerie affectée à la 4ème division d’infanterie coloniale, composée de régiments d’Afrique du Nord.

Quand la division avance, le groupe de reconnaissance est devant, quand elle recule, il est derrière pour couvrir le recul, donc toujours exposé.

Le 74ème G.R.D.I. a été formé au dépôt de cavalerie n°18 à Tarbes, garnison du 2ème Hussards. Le régiment comprend 4 escadrons : un à cheval, un à moto, un avec mitrailleuse, un hors rang (le mien).

Chronologie d’une débâcle

3 juin 1940 :

Nous sommes à la gare du Nord, ce 3 juin 1940, presque au terme de notre voyage pour rejoindre le G.R. Le train est parti en direction d’Amiens. A Meaux, des avions venaient de lâcher des bombes sur une gare de marchandises. Pour nous, c’est le premier contact avec la guerre.

A Creil, 3 heures de l’après-midi, un arrêt assez long, et nous repartons de Creil à 6 heures pour Saint-Just, puis Breteuil, arrêt définitif, où nous descendons et où le G.R. a été prévenu. Le pays est presque totalement évacué; seuls quelques civils sont encore là. Un petit avion allemand survole la gare, un avion mouchard. Pas d’avion français, seulement quelques crépitements de mitrailleuse de la D.C.A. Nous attendons que les copains du ravitaillement viennent nous prendre. François Travaux arrive à moto ; je suis heureux de le revoir. Le G.R. a subi pas mal d’avatars depuis que je l’ai quitté début mai. Il n’est pas question de repartir ce soir ; les Allemands s'infiltrent dans toute la campagne. Après un léger casse-croûte, nous dormons dans la grange d’un bistrot

4 juin 1940 :

Réveillés par l’adjudant Lebas, de l’E.H.R., qui vient nous prendre en camion, nous traversons l’agglomération de Breteuil, ville bombardée depuis quelques jours. Beaucoup de maisons détruites, des animaux de ferme errent à l'abandon dans la campagne. Nous traversons un bois qui nous conduit à la ferme Sébastopol, commune de Mailly-Raineval, dans la Somme, au sud-est d’Amiens. Je retrouve tous les copains du ravitaillement, le lieutenant Michon, qui remplace le lieutenant Bouychou blessé il y a quelques jours, et tous les autres déjà connus. Nous logeons dans une petite maison qui fait partie de la ferme.

Un mouvement a été décidé dans les affectations, avec un petit avantage de grade pour certains : Faurciel va passer maréchal des logis à l’escadron motos, Trilles va passer brigadier chef et prendre ma place, et moi, je dois passer maréchal des logis à la place de Bonnard qui passe à l’escadron motos. Je n’ai pas fini de courir les routes, cela ne m’arrange pas du tout.

Nous prenons immédiatement ces nouvelles fonctions mais elles ne seront jamais entérinées. En attendant, ce soir, je dois débuter en allant à la gare de Breteuil récupérer des vivres pour les distribuer aux escadrons. Pour l’instant, je passe une partie de la journée à rassembler mon matériel dans la pagaille générale. La journée se passe sans incident important. Nous disposons d’un stock de vivres et de liqueurs en provenance de maisons abandonnées, stock varié et de qualité... Il y a un peu d’abus… et d’entraînement. A 8 heures du soir, sommeil ! Les Allemands se manifestent par des tirs d’artillerie, pas très proches. A 23 heures, je suis réveillé par Gachassin, pour une tournée générale de champagne. Il faut arroser quelque chose ! Que ce besoin d’alcool ne scandalise pas un le lecteur ! Dans toutes les guerres, l’héroïsme a toujours été stimulé par l’alcool et la peur et, souvent sous-entendues, les promesses de viols et de pillages. Les " bons sentiments " et la " vie en pantoufles " vont rarement avec l’esprit du combattant. En 14-18, on distribuait un quart de mauvais alcool avant les attaques à la baïonnette. Je rejoins mon matelas par terre pour un certain temps...

Dans la journée, j’avais pris contact avec le lieutenant Michon qui m’avait donné de nouvelles instructions, suite à ma nomination.

5 juin 1940 :

Réveillé à 4 heures du matin par le bruit des avions allemands et la violence du bombardement qui ébranle tout. Nous descendons précipitamment dans la cave voûtée de la ferme. Pendant une heure, trois vagues successives nous obligent à redescendre à la cave alors que nous sommes à peine remontés. Le bombardement a pour cible la petite ville de Moreuil, à un kilomètre et demi de la ferme. Nous sommes relativement à l’écart, la ferme étant un peu dissimulée par le bois.

A 6 heures, silence. Nous nous rendormons jusqu’à 8 heures, pour le lever, le casse-croûte et … gueule de bois. Je dois récupérer mon mousqueton et mon casque qui ont disparu. Il faut dire que depuis trois semaines le G.R. a beaucoup souffert et a été en mouvement continuel. Les trois escadrons de combat sont campés dans le bois, sous la tente et dans des abris. Les escadrons à cheval et à moto ont eu 25 morts et de nombreux blessés. Depuis le début de l’attaque allemande, le 10 mai, ils se sont repliés trois fois en gardant le contact. Je pense que nous allons encore nous replier. Les Allemands nous débordent de tous les côtés. Le gros de la 4ème D.I.C. a déjà quitté le secteur.

Le lieutenant Michon vient me donner un peu de travail d’écriture et de rangement pour l’après-midi. Pour mémoire, ce lieutenant est le fils du colonel Michon, commandant le cadre noir de Saumur. Il est fana de moto et de vitesse mais également remarquable cavalier comme son père. Je prends le repas de midi avec les sous-officiers Bonnard, Pétraud, Rieudefort et les copains de l’officier de détail, Sost et Tougeas. Je suis très bien avec tous. Je reçois une lettre d’Hélène ; elle ignore mon arrivée ici pour l’instant.

A 13 heures, je pars en moto avec Travaux, pour reconnaître les possibilités de ravitaillement car nous avons perdu momentanément le contact avec l’intendance. Moreuil, qui a été bombardée ce matin de 4 heures à 5 heures et encore vers 9 heures, n’offre pas beaucoup de possibilités. Le spectacle est plutôt pénible. Les destructions sont importantes mais les deux églises sont à peu près intactes ainsi que le monument aux morts. Des animaux tués gisent encore dans les rues. Il y aurait eu trois tués et de nombreux blessés parmi la population non évacuée. Au retour, je retrouve mon mousqueton, mon casque et une partie de mon magasin.

Je repars avec Sost : il y aurait du matériel à récupérer dans les bois environnants. Ce secteur a été le théâtre des combats de 14-18 ; il y a encore de nombreuses traces. Nous sommes dérangés par le survol d’avions allemands ; à noter que l’aviation française est totalement absente. Le crépitement des mitrailleuses nous oblige à nous mettre à l'abri pendant un long moment. L’alerte passée, nous rejoignons le cantonnement pendant quelques instants. Après, je repars en side-car avec le planton Vassal et Bonnard, à moto, pour essayer de joindre l’intendance mais sans succès. D’après certains renseignements, des wagons de ravitaillement seraient en gare de Crèvecœur, dans l’Oise, à une vingtaine de kilomètres, mais il faudrait y aller de nuit. Nous mangeons un morceau puis repos. La journée a été bien agitée...

6-7 juin 1940 :

Départ avec le camion vide à 22 heures 15. Nous croisons diverses colonnes, le tout sans lumière. Nous sommes à la gare de Breteuil à 23 heures 15 ; la rame n’est pas arrivée. Après une courte attente, elle arrive mais pas le ravitaillement prévu, seulement peu de chose. Nous sommes servis, il est presque minuit. Nous restons coucher au café, qui est évacué. Nous couchons tout habillés sur un lit, en cas de départ précipité.

Réveil à 5 heures. Nous repartons au cantonnement où nous arrivons sans incident à 6 heures. La nuit a été relativement calme malgré le repli de la division. Nous restons seuls en contact avec les Allemands. L’artillerie a quitté le secteur depuis hier, la situation n’est pas brillante. Le beau temps de ce mois de juin, en pleine nature, contraste avec cette ambiance de destruction et de mort. Nous distribuons le peu de ravitaillement que nous avons rapporté aux détachements des escadrons en position dans le bois.

L’artillerie allemande a repris ses bombardements. Les retombées se rapprochent de nous. Plus rien à faire qu’à attendre. Je profite de ce moment de répit pour une toilette sommaire. Nous mangeons vers midi, avec les moyens du bord. La situation est stationnaire, peut-être un peu plus calme. Je m’assoupis dans le camion jusqu’à 16 heures.

Des ordres du commandement arrivent. Les unités engagées n’ont plus rien à manger. Ordre de rejoindre le café des " Deux Cigognes " à Moreuil. Arrivés là, il est question d’une distribution importante, à Saint-Omer-en-Chaussée, par l’intendance. Après un léger casse-croûte, départ avec deux camions et une voiture légère ; le lieutenant et trois hommes nous accompagnent. En passant par Breteuil, vers 22 heures, il semble qu’il n’y aura rien pour nous. Nous poussons plus loin dans l’obscurité totale ; la conduite est très difficile.

A 2 heures, nous arrivons à Saint-Omer. Toujours rien, les wagons n’ont pas pu y arriver. Nous restons dans les voitures après les avoir camouflées dans un petit bois, vers La Neuville. Réveil à 6 heures, très fatigués. Un régiment d’infanterie se replie en causant un sérieux embouteillage. Nous rejoignons le plus rapidement possible le cantonnement à la ferme Sébastopol. Là, nous apprenons le repli d’urgence du Groupe de Reconnaissance qui risque l’encerclement. Nous chargeons rapidement notre matériel. A 9 heures 30, début d’un violent bombardement ; des obus éclatent à une centaine de mètres de nous. Descente précipitée dans la cave voûtée. Les obus touchent les bâtiments que nous occupions. Nous partons précipitamment, moi dans le side-car avec Vassal, précédé du lieutenant Michon à moto. Des avions allemands nous survolent à basse altitude ; un avion français a été abattu en bordure du bois. Nous sommes bloqués à la sortie d’un chemin, obligés de nous disperser et de faire plusieurs détours par des petits chemins. Il fait très chaud, nous sommes couverts de poussière et en sueur. Nous nous arrêtons à Bonvillers, endroit qui serait agréable en d’autres temps. Nous sommes en plein bois.

A 12 heures 30, deux bombes tombent à moins de cent mètres de nous. Nous sentons le souffle et des éclats nous passent au dessus de la tête. Je me réfugie sous un camion ; il se trouve qu’il est chargé de munitions ! Le bombardement durera jusqu’à 15 heures 30, accompagné d’une grande activité aérienne. Nous en sortons indemnes. Nous essayons de manger après avoir étendu une toile de tente par terre. Drôle de pique-nique ! Cela ne coule pas très bien. A 16 heures, reprise du bombardement par des avions légers munis de sirènes qui attaquent le bois en piqué. Ce sont des Stukas, dont on a beaucoup parlé plus tard. Des bombes tombent très près;  un éclat brise le pot de confiture devant nous;  nous avons vraiment la " baraka ". Mais aussi, sous le feu de la mitrailleuse et sous les bombardements, nous avons peur ! Mon père, qui avait fait toute la guerre de 14-18 et qui est mort en 1926 des suites de la guerre, a toujours dit que les actes héroïques étaient presque toujours irraisonnés et dus à un sentiment aigu de peur. Lui-même avait une citation et la croix de guerre ! Enfin le calme revient et toujours pas d'aviation pour nous ; le ciel appartient aux Allemands. Le pays tout proche n’a pas été totalement évacué, des réfugiés s’y sont arrêtés. Il y a eu plusieurs tués et blessés. Nous ne savons rien sur le sort des escadrons face à ces bombardements de l’aviation et de l’artillerie allemandes mais ce n’est que la préparation à une attaque imminente des unités au sol. Le calme règne jusqu’à 20 heures.

Nous partons, sans ordre précis, pour une expédition de ravitaillement vers Crèvecœur. Il fait un temps magnifique. Le secteur a beaucoup souffert des bombardements de l’après midi ; partout où il y a une habitation, après les incendies monte une colonne de fumée. A Breteuil, un incendie plus important durera toute la nuit. Après avoir emprunté des chemins détournés, nous arrivons à Crèvecœur, à la nuit. Mais là encore, il n’y a rien pour nous ; par contre, une rame de wagons est réservée à la 16ème D.I. Nous nous planquons dans les abords et nous dormons, d'un œil, dans les voitures, jusqu’à 3 heures. Les Allemands sont à deux kilomètres de là. Les diverses unités ont été dispersées et nous rencontrons des égarés sur toutes les routes.

8 juin 1940 :

A 3 heures 30, comme il n’y a plus personne à la rame de wagons, nous resquillons des quantités importantes de vin et de conserves et nous repartons en direction de Paillart. En vue de Breteuil, la route est coupée. Nous poursuivons et atteignons Paillart où nous retrouvons trois roulantes des escadrons. Nous profitons de l’aubaine et leur donnons une grande partie de notre " butin ". Nous nous restaurons nous-mêmes. Ils n’ont pas de nouvelles exactes de la situation des escadrons. Nous reprenons le chemin de Bonvillers. Au bout de quelques kilomètres, nous sommes obligés d’abandonner un camion vide à la suite d’une panne. Après avoir rejoint le bois de Bonvillers, au petit matin, un épais brouillard est tombé et se maintient jusqu’à 9 heures. Après le casse-croûte, nous creusons des trous pour nous protéger mais tout ceci est bien précaire.

Les tirs d’artillerie reprennent ; ils partent de l’autre côté du village et les " arrivées " se rapprochent de nous. Il est certain que les Allemands attaquent en force et nous sommes en arrière-garde de la division qui se replie. A 11 heures, les escadrons du G.R. qui étaient toujours en position se replient sur nous, mais en gardant le contact. La situation s’aggrave de minute en minute. Breteuil et Moreuil doivent être atteintes et dépassées par les automitrailleuses ennemies.

Trilles me rejoint et nous mangeons un morceau de lapin que nous avons eu aux roulantes, mais nous nous tenons prêts à partir à tout instant. Les tirs d’artillerie sont toujours très fournis. Les trous creusés ce matin sont vraiment inutiles. Le petit avion mouchard survole le bois mais nous sommes à l’abri de ses regards. L’ordre de repli arrive et l’itinéraire est étudié par le lieutenant. L’ordre est formel : repli dans le plus bref délai !

Maintenant, nous distinguons les tirs d’armes automatiques individuelles dans le bois. Il est déjà trop tard pour partir. Le premier convoi, y compris nos voitures, quitte le bois et s’engage sur une route à la sortie du village. Il ne va pas très loin ; la route et la crête, en campagne découverte, sont balayées par les tirs des automitrailleuses allemandes. La voiture légère du ravitaillement, qui contient tous les comptes du service et mes affaires (livret militaire, papiers, objets personnels...) est détruite et incendiée. Je n’ai jamais connu le sort exact des copains qui étaient dedans.

Tout l’escadron à cheval, qui a abandonné le combat à pied, se replie monté. Mais à la sortie du village, à la vue des automitrailleuses, il change de direction et file au grand galop vers le sud à travers champs. Seule alternative ! Comment résister avec des mousquetons et des sabres qui étaient gravés d’une date antérieure à 1870 ?

Nous, qui devons nous engager sur cette route, nous sommes pris au piège. Le lieutenant Michon donne l’ordre d'abandonner les gros véhicules et fait évacuer tout le monde sur les sides et motos, par un étroit chemin de terre qui descend vers le sud, encaissé dans le fond d’un vallon, donc à l’abri du tir des automitrailleuses. Je pars dans le side BSA conduit par Vassal, avec Trilles sur le tan-sad. Nous sommes derrière le lieutenant, lui-même sur une grosse moto. Le chemin est très difficile, plein de trous et d’ornières. Tout le service est derrière nous, dans un nuage de poussière. Les balles passent au dessus de nos têtes. Heureusement, il n’y a pas d’avions car nous sommes très visibles. Nous perdons du temps sur le lieutenant et sur Travaux qui, lui aussi, est à moto. Le fond du side touche le sol et rebondit. La chaleur est de plus en plus forte, le chemin s’est élargi mais la situation est toujours difficile. Un peloton de l’escadron à cheval nous a rejoints. Les chevaux, effrayés par les moteurs, aggravent encore cette cohue.

Nous arrivons enfin sur la route de Paris mais nous avons perdu le lieutenant. Nous roulons maintenant à 90-100 kilomètres à l’heure, sur la route moins encombrée. Baudou nous a rejoints avec la Renault du service. A 20 kilomètres de là, nous nous arrêtons à Saint-Just-en-Chaussée, très touché par les bombardements. Nous prenons une mauvaise route mais nous retrouvons une partie de l’escadron moto, eux aussi complètement désemparés. Nous les suivons en direction de Paris, nous aviserons de la conduite à tenir.

Vers Clermont, une ambulance nous a rejoints, avec des blessés. Un peu avant Clermont, six bombardiers attaquent un groupe de maisons et une grosse ferme jusqu’à ce que tout flambe. Nous nous sommes arrêtés et couchés dans le fossé au bord de la route, jusqu’à leur départ. L’alerte passée, nous repartons vers Clermont où, après renseignements, nous essayons de remonter sur Montreuil. Arrivés à La Neuville-en-Hez, nous nous arrêtons dans un café plus ou moins évacué. N’ayant pas de carte, nous nous sommes égarés dans la direction de Beauvais. Nous n’avons pas tellement d’essence. Une partie de l’escadron motorisé est reparti sur Mouy et nous ne restons qu’à quatre sides. Arrivés sur la grande route, il nous faut rebrousser chemin.

Après quelques kilomètres, nous sommes attaqués à la mitrailleuse par un groupe d’avions. Un de ces avions s'acharne sur notre groupe en passant en rase-mottes à 50 mètres au dessus de nous. Nous descendons précipitamment et tournons autour des troncs d’arbres, dans le sens opposé à son vol. Personne n’est touché mais des balles ont atteint les sides, sans causer cependant de dégâts pouvant nous immobiliser. Nous repartons. En passant au village de Nory, un colonel nous donne l’ordre de rejoindre à 6 kilomètres une unité en position. Peu après, nous croisons une colonne qui descend vers le sud. Nous avons la surprise d’y trouver le lieutenant Deloze, avec des copains à nous. Ils sont en sides eux aussi et nous disent de les suivre. Des éléments du 74ème G.R. se seraient regroupés pas très loin.

Quelques instants après, nous sommes encore sous le tir des avions allemands. Nous descendons de nouveau pour nous mettre à l’abri et nous perdons encore les autres. Peu après, nous sommes arrêtés par une chicane qui barre la route. Un adjudant qui commande nous fait mettre en joue ; je suis obligé de lever les bras en l’air. On nous a pris pour des Allemands;  il y a quelques minutes, des blindés ennemis sont passés ici. La situation est vraiment curieuse. Les unités françaises sont complètement désorganisées, c’est la débandade la plus complète. Il y a des militaires de toutes armes, tout est mélangé. Fantassins, artilleurs, cavaliers, tout le monde circule dans tous les sens.

Les Allemands avancent et contournent les points de résistance en procédant par encerclement. Comme ils n’ont pas la possibilité de faire des prisonniers, c’est une cohue générale. Ils ne tirent que s’ils sont obligés. Leur supériorité est écrasante, en hommes et surtout en matériel moderne, en particulier l’aviation. Leur avance dans le secteur, depuis 8 heures ce matin, est bien de 50 kilomètres. Un peu après, un capitaine nous arrête et nous ordonne de faire le coup de feu contre les automitrailleuses. Attitude plutôt suicidaire. Devant notre peu d’enthousiasme, changement de mission : nous devons rechercher un certain lieutenant Lamoulère, en direction de Mouy. Mais, à la sortie de Clermont, nous sommes encore attaqués par des avions. Le temps de sauter et de nous protéger, tant bien que mal dans des encoignures de portes, les balles ricochent un peu partout. La chance est toujours avec nous, nous ne sommes pas atteints.

L’alerte passée, nous repartons. Un peu partout sur les routes, des postes de tireurs, sans commandement précis, sont en position de combat. Quelques kilomètres plus loin, nous trouvons de l’essence et nous buvons un coup. Il fait toujours très chaud et nous sommes très fatigués et inquiets de cette situation. D’autres militaires sont dans le même cas que nous. Nous demandons conseil à un lieutenant d’infanterie. Il nous dit de faire comme les autres, d'essayer de rejoindre soit des éléments de notre régiment soit le dépôt le plus proche, Pontoise ou Meaux, où paraît-il, les isolés se regroupent.

Nous partons sur Pontoise par Beaumont, où nous arrivons après un rapide trajet sans incident notable. Là, nous retrouvons Simard et Lafeuille, sans leur camion, et un side de l’escadron moto monté par deux copains. Nous faisons quelques provisions et nous partons ensemble de Beaumont pour passer la nuit dans les bois. Un grand carrefour semble pouvoir faire l’affaire mais, à la réflexion, l’endroit n’est pas très sûr. Après un léger casse-croûte, nous repartons dans la nuit pour L’Isle-Adam. L’essence fait encore défaut, nous cherchons mais sans succès. Un poste de tirailleurs marocains nous arrête. Ils sont surpris de notre présence car beaucoup de troupes allemandes sont passées dans l’après midi. Ils nous renvoient vers leur officier qui, après explications, nous indique un bois assez sûr pour passer le reste de la nuit.

Nous sommes tout près de Méry-sur-Oise et préférons dormir dans une maison évacuée qui a subi des dégâts. Le mobilier est en partie détruit et la maison, en grande partie pillée, semble avoir été visitée par les Allemands. Une grande armoire a été renversée en avant. Il ne reste qu’un grand matelas en bon état ; nous l’étendons sur le dos de l'armoire et nous nous endormons dessus. Très fatigués, nous dormons profondément jusqu’à 5 heures du matin. Au réveil, nous partons presque aussitôt. Je me souviens d’avoir été intrigué par la tache sombre d’un liquide qui semblait venir de dessous de l’armoire.

9 juin 1940 :

Des troupes montent toujours vers le Nord ! Pour aller où ? Nous allons filer vers Pontoise où le bureau de la place doit nous donner des directives. Mais, après un parcours sans histoire, en y arrivant ce n’était pas la solution. Les bombardements d’hier ont fait des dégâts considérables et le bureau de la place a été évacué en catastrophe avant le bombardement.

La seule solution est de rejoindre Maisons-Laffitte, où personne n’a été évacué. La population civile ne semble pas au courant de l’avance des Allemands pendant ces deux jours. Ils ont vu passer des motorisés allemands et des troupes françaises en pagaille, de l’aviation allemande mais pas d’aviation française. Personne ne comprend, les gens réagissent de façons diverses. Les uns paniquent, d’autres semblent indifférents et continuent leur petit train-train habituel. Un de nos sides est en panne d’essence mais nous restons ensemble. Vassal part pour essayer d’en trouver. Pendant ce temps, nous cassons la croûte ; il n’est plus question de faire de véritables repas, nous mangeons sur le pouce à n’importe quelle heure. Pour dormir, c’est la même chose, n’importe où n’importe quand ; nous profitons des possibilités. Vassal revient de la Patte d’Oie ; il n’a rien, mais un peu plus tard nous en avons par siphonnage...

Ce qui est remarquable, c’est l’absence de nos officiers. Peut-être sont-ils tous morts ? Plus tard, j’ai su que beaucoup du G.R. se sont retrouvés à Toulouse, par je ne sais quel miracle ! Cette journée du 9 juin a été beaucoup plus calme que celle d’hier. Aujourd’hui, nous n’avons pas été en danger de mort tandis qu’hier nous y avons échappé avec beaucoup de chance, à de nombreuses reprises. Mais ce n’est pas fini. Dans ces opérations de guerre de mouvement, la situation change d’une heure à l’autre. Le danger touche autant la population civile que militaire. Un café est ouvert ; nous en profitons pour boire et manger. Les civils que nous approchons sont toujours très gentils avec nous et font ce qu’ils peuvent pour nous être agréables. J’en profite pour écrire un mot à Hélène, sans trop lui dire la vérité. Plus tard, j’ai su qu’elle ne l’avait jamais reçu. En fin de journée, nous allons dormir dans les servitudes d’une maison fermée et évacuée.

10 juin 1940 :

Vers 2 heures du matin, nous sommes réveillés par des avions et des tirs de D.C.A. dans la direction de Paris. Je me rendors jusqu’à 4 heures, réveillé par une grande activité sur la route. Un régiment d’artillerie de 155 mm fait mouvement, pour aller où ? Je me recouche jusqu’à 7 heures, pour aller au café d’hier casser la croûte et faire une toilette très sommaire ; ni savon, ni rasoir, seulement de l’eau. Il n’y a rien à acheter, les civils manquent de tout.

Pas d’autres solutions que de joindre Maisons-Laffitte, comme il était prévu hier. Nous y arrivons en fin de matinée. Nous y trouvons des autorités militaires pas très au courant de la situation exacte. Ils nous conseillent de rejoindre les éléments de notre régiment si la chose est possible. Un centre de regroupement a fonctionné depuis quelques jours mais il n’y a presque plus personne. Dans la journée, nous avons la surprise de voir arriver le lieutenant Deloze, avec plusieurs égarés du 74ème. Il a eu des renseignements et peut nous emmener au G.R. qui s’est reconstitué avec des éléments dispersés et qui a pris une position de résistance sur l’Oise. Nous allons prendre un repas rapide et nous partons tous avec le lieutenant.

Mais, après quelques centaines de mètres, notre side n’avance plus. C’est la panne ! Le lieutenant nous laisse sur place et doit nous envoyer un mécanicien du G.R. pour réparer ce qui ne paraît pas grave. Nous retournons au parc où nous sommes presque seuls, il est environ 14 heures. Pendant tout l’après-midi, nous attendons. A 18 heures, le dépanneur n’est toujours pas là. C’est alors que nous apprenons que les Allemands sont à Pontoise, que la plupart des ponts ont sauté et que l’Italie vient d’entrer en guerre aux côtés de l’Allemagne. Nous comprenons que nous avons encore eu de la chance, car le groupe rassemblé par le lieutenant Deloze avec qui nous étions ce matin, a dû rencontrer les Allemands. Comment les choses se sont-elles passées ? La fin de l’après-midi s’achève sans incident ; nous bavardons et nous nous reposons un peu sur les pelouses d’une promenade proche.

Vers 22 heures commence une canonnade assez nourrie d’artillerie légère ; on dirait des 75 mm. Ce serait une résistance française ponctuelle qui tirerait de la rive droite de l’Oise. Nous nous couchons sur nos pelouses. La fatigue aidant, je m’endors rapidement au son lointain du canon.

11 juin 1940 :

Réveil à 4 heures ; bien dormi. Nous allons nous renseigner auprès des responsables. On évacue tout le monde. Les hommes à pied doivent partir dans des camions sur Massy-Palaiseau et tous les autres véhicules doivent être conduits à Nemours. Nous prenons nos dispositions pour rejoindre Nemours, malgré notre side en panne. Mais, nouveau coup de théâtre : le dépanneur attendu depuis hier arrive enfin. Le groupe Deloze a seulement été retardé.

Il est 8 heures du matin, nous allons partir avec eux pour rejoindre ce qui a été rassemblé du G.R. La direction de Pontoise étant fermée, nous prenons celle de Paris-Saint-Denis-Beaumont. A la sortie de Maisons-Laffitte, un câble du side coupe. Après réparation, nous continuons mais, en arrivant au pont de Courbevoie, nous sommes tous arrêtés à un barrage pour " insuffisance de l’ordre de mission ". Voilà des sous-officiers qui ne réalisent pas la situation. Encore une pause ;  j’en profite pour écrire un mot à Hélène qui, comme d’habitude, ne lui parviendra jamais !

Un officier nous conseille de rejoindre Belloy pour arriver au G.R. A 11 heures 30, nous entrons dans la banlieue de Paris ; nous achetons à des gens très agréables un peu de ravitaillement. La population, en général, ne semble pas informée des événements. Nous profitons d’un préjugé très favorable, nous avons même droit à la bise d’un groupe de jeunes filles. Quel dommage ! Dans les jours qui viennent, elles ne verront plus que des militaires allemands...

Nous repartons en direction du Bourget. Le coin a été sérieusement bombardé les jours passés. A Bonneuil, nous faisons le plein d’essence et nous nous arrêtons un peu sur le bord de la route, pour manger un morceau. En fin d'après-midi, nous arrivons à Saint-Martin du Tertre perdu dans les bois, où des tirs d’artillerie allemande bombardent encore tout le secteur. Les " arrivées " sont très proches. Nous nous replions un peu vers le sud. Dans un village totalement évacué il n’y a personne, que des animaux errants et d’autres tués depuis peu. Un commerce d'alimentation paraît permettre un peu de ravitaillement qui pourrait nous être utile, au cas où nous ne pourrions joindre le G.R.

C’est alors qu’un adjudant inconnu, qui semble animé d’un zèle un peu excessif étant données les circonstances, nous menace de son revolver en nous accusant de pillage. Devant sa détermination, nous prenons le large par les jardins mais nous sommes obligés de franchir une clôture grillagée de façon plutôt acrobatique. Il était temps car il faisait usage de son arme sur tout ce qui bougeait. Dans notre situation, il fallait aussi tenir compte de ceux qui perdaient plus ou moins la tête !

Après avoir regagné les side-cars, nous reprenons la direction de Belloy, où nous devons rejoindre le G.R. En fin de compte, nous nous arrêtons par force près de Luzarches : nous sommes pris entre deux feux, les tirs rapides des 77 mm allemands auxquels répondent les non moins rapides tirs de 75 mm français. Le secteur n’est pas sûr du tout, et, ironie du sort, nous sommes au sommet d’une crête où s’est arrêtée, le 3 septembre 1914, la cavalerie allemande.

La nuit arrive, il n’est pas question d’aller plus loin. Nous apprenons que le G.R. a beaucoup souffert, il manque beaucoup de monde. Je m’endors malgré tout et, à 4 heures du matin, la pluie nous oblige à nous réfugier dans les camions jusqu’à 7 heures 30.

12 juin 1940 :

Toute la matinée, calme relatif, ainsi qu’une partie de l’après-midi. Le soir, l’adjudant Lebas nous signale une épicerie intacte à Asnières-sur-Oise. Comme le ravitaillement est nul depuis pas mal de temps, est-il possible de récupérer des vivres ? Je pars avec Bonnard, Mélix et quelques autres. L’épicerie, une succursale de la chaîne Familistère, se trouve dans un secteur complètement abandonné et extrêmement dangereux. Les Allemands sont en position dans le village, à peine à 200 mètres. Si nous n’y allons pas, ce sont eux qui vont profiter de l’aubaine !

Nous arrivons à la tombée de la nuit, le plus discrètement possible, en empruntant les arrières du magasin. Sans bruit, nous remplissons le véhicule léger qui nous a amené : victuailles diverses, surtout des conserves et des liquides, de préférence tout ce qui est de très bonne qualité.

Au retour, nous sommes très bien accueillis par tout le monde. Ce n’est pas la grande foire mais nous nous rattrapons des jours passés. Il faut même modérer les abus de certains. Personnellement, je n’abuse pas des alcools, il faut garder la tête saine car notre situation est plutôt précaire. Une fois de plus, nous sommes pratiquement encerclés. Dans l’après midi, sur la route voisine, une grande activité a régné. Tout ce qui restait de militaire, coincé dans cette poche, se dirigeait vers le sud. La pluie qui se met à tomber n’arrange pas les choses. En attendant de pouvoir faire demi-tour nous aussi, nous passons une partie de la nuit sous les véhicules, un peu à l’abri. Je m’endors vers 23 heures, la fatigue est la plus forte, mais la nuit devait être très courte.

13 juin 1940 :

Vers 2 heures du matin, réveil précipité. Il faut partir dans le plus bref délai sur Saint- Denis. Je pars avec Vassal dans le side. Nous formons une colonne assez réduite avec les éléments rescapés du 74ème G.R. Il fait très noir, l'obscurité est totale et la circulation difficile. Comme dans la Somme il y a quelques jours, c’est la pagaille. Nous rattrapons ce qui reste d’un régiment de Spahis, qui, eux aussi, ont été dispersés. Il y a de tout sur cette route : voitures attelées, cavaliers, motos et sides, troupes à pied. Tout le monde est désorganisé et cherche à échapper à l'encerclement. Nous nous arrêtons pour essayer de nous regrouper avec ceux du 74ème. Nous y parvenons et formons une colonne à peu près correcte. Il n’y a aucune trace de commandement.

Le side de Vassal n’avance plus, nous l’abandonnons pour une voiture presque neuve que nous avons récupérée hier ou avant-hier dans la vitrine d’un concessionnaire Renault. C’est une Juvaquatre, pas très spacieuse. C’est Travaux qui conduit. Vassal nous a quittés pour une autre voiture. Nous sommes donc trois, Travaux, Trilles et moi, avec une partie de notre équipement. Nous nous endormons dans les voitures.

Avec les autres de cette colonne du 74ème, au petit jour, nous nous retrouvons dans l’agglomération de Saint-Denis, où nous sommes passés il y a deux jours. Là, nous attendons et suivons les autres. C’est un mélange de tous nos escadrons mais il n’y a plus comme officiers que deux ou trois lieutenants.

Des explosions très violentes nous inquiètent : des dépôts de munitions proches de Paris seraient détruits pour ne pas les laisser aux Allemands. Par des réfugiés qui errent dans la région nous apprenons que Paris serait déclarée " ville ouverte " aux Allemands, pour éviter des combats inutiles et des destructions irréparables. Nous trouvons des barrages antichars abandonnés. Notre mouvement de ligne de défense dans l’Oise n’a abouti qu’à un repli définitif. Nous avançons vers Bondy, à l’est de Paris.

A 8 heures du matin, nous sommes à l’arrêt, dans une rue assez retirée de Bondy. La population manifeste des opinions diverses mais c’est la consternation qui domine. Beaucoup de critiques sur la conduite de cette guerre et aussi de l’inquiétude pour l’avenir du pays. Toutes ces conversations n’apportent rien.

Nous avons une liaison avec l’escadron à cheval qui n’est pas avec nous mais dans les environs immédiats. Ils n’ont plus rien à donner aux chevaux. Sur ordre, je prends contact avec un négociant en fourrage pour avoir de l’avoine. L'opération terminée avec succès, les chevaux seront nourris. Le type nous offre le champagne, par sympathie pour nous ! Vers midi, nous déjeunons dans un café, avec nos propres moyens. Il nous reste encore quelques choses du Familistère ! Je fais la sieste dans la voiture et, à mon réveil, j’effectue un petit tour dans les environs immédiats avec mon copain Sost, secrétaire de l’officier de détail. Nous nous connaissons depuis Nordhouse. Nous sommes prévenus que les Allemands sont signalés à quelques kilomètres. Il faut partir en catastrophe, en abandonnant des choses sur le trottoir, direction Nogent et Créteil. Notre crainte est d’être faits prisonniers.

A Créteil l’évacuation de l’hôpital, qui était en cours, se termine. Ce sont encore des scènes de panique. Nous continuons pour nous arrêter à Morsang, envahi par des réfugiés dont la plupart manquent de tout. Nous prenons vraiment contact avec " l’exode " dont on a beaucoup parlé par la suite. Pour compliquer les choses, un violent orage éclate et, sous une pluie battante, nous aidons des femmes seules qui ont des enfants. Nous sommes complètement immobilisés, les militaires sont mélangés aux civils et, sur les routes, plusieurs colonnes avancent de front dans la même direction.

Tout le monde est écœuré par le déroulement des événements et la conduite des autorités tant civiles que militaires ; c’est l’anarchie et le chacun pour soi. La vraie nature des gens apparaît devant ces difficultés ; les uns font montre d'un dévouement sans borne tandis que d’autres se conduisent en parfaits égoïstes.

Le soir arrive et la nuit n’arrange rien. Il ne pleut plus mais la chaleur est pénible. Nous avons fait monter des gosses dans la Juva et je m’étends sur un tas de planches mais je ne peux pas dormir. Je me relève pour marcher un peu. Beaucoup de personnes se sont installées dans l’église pour la nuit. J’aurai très peu dormi cette nuit là.

14 juin 1940 :

Il fait à peine jour quand nous démarrons avec la Juva. Les enfants qui étaient dans la voiture ont été récupérés par leurs mères. On craint que le pont de Corbeil ait été détruit pour retarder l’avancée des Allemands.

A 9 heures 30, nous prenons la direction d’Étampes pour y attendre des officiers du G.R. et peut être d’autres éléments du régiment dont nous sommes sans nouvelle. Nous arrivons à Mennecy, où nous nous reposons pendant quelques heures. Des égarés nous rejoignent mais pas de nouvelles du reste de l’approvisionnement. Les réfugiés sont de plus en plus nombreux. Tous sont exténués par manque de sommeil et de nourriture. La plupart ont quitté leur maison avec presque rien. La file est interminable, de tous les âges et de toutes conditions sociales. Nous mangeons quelques restes. Les maisons et les cultures n’offrent aucune ressource. A bout de fatigue, je m’endors à même le sol, au bord de la route. A 14 heures l’adjudant me réveille car, par un chemin de traverse, nous pourrions rejoindre Arpajon où il y aurait une rame de ravitaillement.

Je pars avec le sous-lieutenant vétérinaire qui est à moto ; nous avons des sacoches et des sacs ; il est 15 heures. En effet, nous arrivons à obtenir quelque ravitaillement, de la viande, du pain et des bricoles ; ce sera toujours ça. Avant de revenir, nous nous arrêtons pour prendre une anisette qui nous est offerte. Après notre retour, en fin d’après midi, il est question de se diriger vers Brétigny où il y aurait encore du ravitaillement.

Après pas mal de détours nous y arrivons. C’est une gare de triage qui se trouve à proximité d’un important dépôt de l’intendance. Là, tout le personnel est évacué depuis le matin. Tout le monde se sert. C’est encore l’anarchie et même le pillage. Nous arrivons avec beaucoup de difficultés à avoir du vin, du pain et quelques conserves, à la suite de quoi nous reprenons la route vers Mennecy. Environ 10 minutes après notre départ, des avions survolent l'entrepôt et le bombardent, sans se soucier de la foule présente. Ont-ils eu le temps de se mettre à l’abri ? Peut être ! Des bombes ont atteint l’entrepôt et tout flambe.

Nous essayons de rejoindre ceux que nous avons quitté. En route, nous sommes arrêtés par un bouchon qui nous fait perdre plus d’une heure. Nous en profitons pour manger un peu et nous donnons du pain à des réfugiés qui n’ont rien mangé depuis ce matin. En arrivant à La Ferté-Alais nous retrouvons un peloton de l’escadron moto. Nous filons avec eux pour rejoindre les autres. Nous poursuivrons notre route demain matin.

15 juin 1940 :

Réveil dans la voiture, nous roulons lentement. Le jour se lève quand nous arrivons à Milly. Là, nous marquons un temps d’arrêt à la sortie du village, sur le bord de la route, repos complet. En milieu de journée, repas sur nos provisions et légumes verts en provenance des jardins voisins. Très fatigués, nous faisons une longue sieste. La colonne n’avance plus. Le bruit court que les Allemands progressent et risquent de nous encercler. Nous repartons vers Malesherbes, sur une route très encombrée. Des avions allemands nous survolent mais ne mitraillent pas. Le bruit court qu’ Hitler serait à Paris et l’armistice proche. Nous avons perdu le camion de Mélix et la voiture de Reynaud, partis à la recherche d’essence.

L’E.H.R. se disperse. Tout le monde est très fatigué par le manque de sommeil et de nourriture régulière. Nous manquons de tout ; j’ai une barbe de plusieurs jours. Nous souhaitons tous la fin de cette situation. Nous roulons très lentement, sur plusieurs files, mélangés aux piétons et aux cyclistes. L’affluence est telle que certains avancent à travers champs. Nous sommes bloqués à 7 kilomètres de Malesherbes, les voitures n’avancent plus. Nous y arrivons quand même, à 22 heures. Tout le monde dort dans les voitures ou dans la nature. Il paraît que des avions italiens ont mitraillé des colonnes de réfugiés qui circulaient avec des militaires.

16 juin 1940 :

Une partie du G.R. nous a rejoint par une route latérale ; ce sont des éléments de l’escadron moto et de l’escadron mitrailleuse. Nous formons une colonne avec tous ces réfugiés. Le capitaine de l’escadron moto est du nombre. Notre but est d’atteindre Bourges mais la Loire nous en sépare.

Nous avons pris une femme et sa petite fille dans la Juva. Elles étaient dans une voiture qui est tombée en panne. Vers midi, peu après Bellegarde où règne un grand désordre, pendant un arrêt prolongé nous entrons dans une maison qui est occupée par des réfugiés. Il y a beaucoup de monde dans la cuisine ; une bassine sur le feu est à moitié pleine d’œufs. Nous profitons d’un moment d’inattention pour en soustraire une petite douzaine et, toujours sans nous faire remarquer, nous rejoignons la Juva. Pendant ce temps, la femme et la petite fille ont pris une autre voiture car la colonne a avancé. Nous nous retrouvons presque en queue de la colonne du G.R. et nous avançons en dégustant nos œufs.

A midi, nous nous arrêtons à Lagardelle. Le spectacle est pénible. La proximité de la Loire a conduit les Allemands, et peut être les Italiens, à bombarder le pont de Sully et ses abords. De nombreuses voitures sont brûlées et la route est complètement coupée. Il y a de nombreux blessés. Sur le bord de la route, une fille d’une vingtaine d’années meurt sous nos yeux. Les blessés sont sans soin et il n’y a aucun moyen d’évacuation, dans la pagaille générale. Des bombes éclatent encore çà et là. Après quelques heures de ce cauchemar, nous arrivons à partir par un chemin de traverse et à nous rapprocher du pont de Sully. Nous sommes complètement bloqués par les voitures. Tout le monde les abandonne pour essayer de passer le pont à pied. Nous faisons de même et abandonnons notre Juva. Nous partons avec une partie de notre " barda ".

Nous arrivons en vue du pont vers 20 heures. Impossible d’avancer. Après des bombardements et des tirs de mitrailleuse, il y a des tués et de nombreux blessés. C’est sans doute la présence de nombreux militaires qui a incité les Allemands à reprendre les hostilités qu’ils avaient ralenties ces deux derniers jours. Le pont est l’objectif poursuivi.

Nous avons perdu le gros du G.R. qui a dû passer avant l’attaque du pont. Notre arrêt prolongé pour piquer les oeufs nous a empêchés de conserver notre place en tête du convoi. Les conséquences seront dramatiques pour nous car nous ne pourrons éviter la captivité. Tout le monde est arrêté devant le pont en partie détruit, sans nourriture, sans eau et sous les bombardements sporadiques ; la panique est générale. La nuit approche et on ne voit aucune autorité responsable. A 21 heures 30, une nouvelle vague d’avions bombarde Sully qui est en feu.

17 juin 1940 :

A 2 heures du matin, encombrés de nos bagages nous essayons de nous engager sur le pont. Mais la progression est très lente. Seules quelques poutrelles permettent un passage difficile. A 3 heures, nous sommes bien engagés mais, dans cette foule indisciplinée, il y a des incidents regrettables. Des enfants sont piétinés, des femmes s’évanouissent ; plus loin, dans la bousculade, certains tombent à l’eau.

A 4 heures 30 du matin, après une heure et demie de traversée, nous atteignons la rive gauche de la Loire, à pied et complètement démunis. Les environs du pont sont abandonnés, les maisons en partie détruites ou pillées par les rescapés de la traversée. A quelques kilomètres, nous gagnons une ferme abandonnée. Après s’être passé de l’eau sur le visage, nous nous endormons sur la paille, complètement à bout de forces ; il est 6 heures.

Nous nous réveillons à 14 heures 30 avec pour seul souci manger !… Il nous reste quelques biscuits et nous cueillons des légumes que nous mangeons crus, petits pois, haricots verts, arrosés d’une bonne bouteille récupérée dans une maison abandonnée. Ensuite, nous partons dans la direction de Bourges, par les champs et la route. Nous trouvons un isolé de l’escadron à cheval. Il les a quittés pour partir seul. D’après lui, ils auraient traversé la Loire par leurs propres moyens et ils seraient quelque part dans les bois. Ils auraient abattu un cheval pour se nourrir. Nous avons eu confirmation de ces dires quelques jours après, par ceux qui avaient vécu l’événement. Nous prenons la grande route après avoir trouvé du pain et une petite charrette pour transporter ce qui nous reste de nos affaires. Un officier, perdu lui aussi, nous recommande de rejoindre une partie de la 4ème D.I.C., par Viglain et Villemurlin. Nous en prenons la direction mais le soir nous surprend avant d’être arrivés. Nous mangeons ce que l’on trouve et dormons dans un bois, sur de la paille. Aucune des voitures que nous avons essayé de récupérer n’a pu rouler.

18 juin 1940 :

Nous avons très bien dormi dehors, malgré un peu de pluie. Ce matin, il fait encore très beau, les nuages d’hier sont partis. Vers 9 heures 30, nous reprenons notre route pour Viglain, où, après avoir cherché de quoi manger et un peu d’eau pour une " petite " toilette, nous ne trouvons aucune trace de la 4ème D.I.C. Ils ont sans doute continué vers le sud. Nous repartons un peu au hasard, dans la même direction. Nous sommes surpris d’entendre encore le bruit sourd du canon. Il est certain que les Allemands risquent de nous rejoindre ; éviterons-nous la captivité ? De toute façon, celle-ci ne devrait pas être très longue et nous serons bientôt auprès de nos familles. Pourvu qu’il ne soit rien arrivé de fâcheux à Hélène et Dany dont je suis sans nouvelles depuis tous ces jours.

Un autre coup de canon éclate, plus proche, et nous entendons son " arrivée ". Nous accélérons en poussant notre charrette. Je souffre beaucoup des pieds, moi qui n’ai jamais pu faire de longs parcours avec mes pieds plats ! Dans la cavalerie, au moins, je n’avais pas ces ennuis. A un arrêt, je trouve une espadrille que j’échange avec une de mes chaussures. Nous n’entendons plus de tirs d’artillerie. Nous nous arrêtons sur le bord de la route. Après un court repos, nous repartons en changeant de direction ; nous allons vers Cerdon.

A la sortie d’un hameau qui semble abandonné, nous remarquons au fond d’un jardin une sorte de talus, élevé peut-être à deux mètres et bizarrement muni d’une porte. Après quelques efforts, nous pénétrons à l’intérieur. Là, nous avons l’heureuse surprise de découvrir une abondance de rayons garnis de prestigieuses bouteilles. Il y a de tous les crus : Bordeaux, Bourgogne, Alsace, etc., etc. Il n’est pas possible de laisser ça aux Allemands ! Après une dégustation quand même modérée, nous faisons une petite provision, dans la mesure où notre charrette peut la contenir, et nous continuons sur Cerdon que nous atteignons après quelques kilomètres.

Le pays est en partie abandonné. Il reste quelques commerces mais plus rien à vendre ; l’exode est passée par là. Je trouve un chapeau de paille qui va me protéger du soleil. Nous n’avons plus grand chose de militaire, tous en bras de chemise. J’ai vraiment une drôle d’allure : chemise à carreaux, un soulier et une espadrille et le chapeau de paille au dessus de tout ça. Les autres ne sont pas plus brillants, même le sous-lieutenant vétérinaire du G.R. qui nous a rejoint avant le passage de la Loire. Il ne fait pas " officier " du tout et pousse la charrette à son tour.

Sur une carte du département, récupérée sur un calendrier des postes, nous choisissons un nouvel itinéraire, direction Argent-sur-Sauldre. Mais le soir arrive et nous espérons dormir à l’abri. Après un petit écart, nous nous arrêtons à une maisonnette de passage à niveau qui contrôle une ligne secondaire. Il n’a pas dû passer de trains depuis longtemps car l’herbe a poussé entre les voies. Cette petite route mène à l’étang du Puy que nous ne verrons jamais. Nous nous installons pour passer la nuit ; il reste des matelas et même des bois de lits qui ont échappé au pillage. Le site est très agréable, nous dressons une table dehors avec des sièges de fortune. Après un repas plutôt frugal nous avons le plaisir de déguster un dessert de choix dans un grand saladier ; nous avons cueilli des fraises en abondance dans le jardin, qui sont arrosées de deux bouteilles de " Chambertin ". La bonne humeur nous est revenue et, comble de bonheur, je trouve une deuxième espadrille. Elle n’est pas assortie à l’autre mais peu importe ! Pendant le repas, à notre grande surprise une locomotive attelée à deux wagons passe sur la voie ; d’où vient-elle ? où va-t-elle ? A la nuit tombée, nous nous endormons d’un profond sommeil.

Chronologie de ma captivité en France

19 juin 1940 :

Nous nous réveillons à 5 heures. Déjeuner avec du vin sucré et nous partons vers Argent-sur-Sauldre. Je souffre toujours des pieds - j’ai des ampoules qui sont crevées - et aussi de fatigue générale, depuis trois semaines que nous menons cette vie. Nous trouvons des voitures abandonnées qui sont inutilisables, ainsi que des bagages sans intérêt. Il est inutile de se charger de choses que nous ne pourrons pas transporter.

Nous arrivons à Argent-sur-Sauldre vers les 8 heures. Là encore, les bombardements et le pillage de la plupart des maisons laissent peu de possibilités de ravitaillement. Après une heure d’arrêt nous poursuivons la route. Des avions allemands nous survolent à basse altitude mais ne tirent plus. Nous allons vers Aubigny. Nous devons être dans le département du Cher. Après un moment de marche nous arrivons à avoir un peu de pain et du saucisson. Il y a toujours des militaires dans notre cas et aussi des réfugiés, mais de moins en moins. Nous faisons une pause dans un bois où nous apprenons que les Allemands sont plus au sud que nous et arrêtent tous les militaires pour les regrouper. Que faire pour leur échapper ? Se mettre en civil ? Mais sans papier, nous sommes trop nombreux dans ce cas. Il faudrait avoir la complicité d’un civil et nous avons la certitude d’une courte captivité. La guerre va finir. Nous ne pensons pas à autre chose qu’à manger et dormir !

Il fait très chaud, nous poursuivons un peu et gagnons une ferme habitée. Ici, la population est restée sur place. Nous nous endormons quelques heures. Il est midi passé, nous sommes toujours huit ensemble : Travaux, Trilles, Vialard, le vétérinaire, Seigneron, Saint-Loubert, Goyoneix et moi. Nous sommes réveillés par des avions qui ne font que passer. Sur la route beaucoup d’activité : des Allemands et quelques voitures de militaires français avec un drapeau blanc. Nous sommes vraiment prisonniers et n’avons pas la possibilité de l’éviter. Nous restons une partie de l'après-midi près de la ferme. Les gens sont très gentils et nous ont donné des casse-croûte ; ils nous laissent cueillir des cerises. C’est notre dernier moment de liberté. Avec mon chapeau de paille, ma chemise à carreaux et mes espadrilles, j’ai plutôt l’air d’un épouvantail dans ce cerisier.

Un militaire français vient nous dire que nous avons été vus par les Allemands et qu’il faut rejoindre un poste sur la route. Les fermiers nous donnent un bol de lait et nous partons avec notre charrette et ce qui reste de nos bagages et de nos bonnes bouteilles. Les plus grands dangers de la guerre sont sans doute finis pour nous mais que nous réserve l’avenir ?

La prise de contact se passe pour le mieux. Après avoir fait un kilomètre sur la route sans rencontrer personne, nous trouvons un avant-poste installé avec un canon de 25 pour la forme. Nous avons été repérés à la jumelle. L’accueil est dépourvu d’aménité. Nous échangeons quelques paroles en français ; ils nous offrent des cigarettes et nous montrent la direction du village. Là, nous sommes dirigés vers les écoles. Nous apprenons par les habitants que les hostilités seraient finies entre la France et l’Allemagne. Aucune attitude de provocation de la part des Allemands. L'armistice serait sur le point d’être signé.

Des réfugiés qui ont été ravitaillés s’apprêtent à prendre le chemin du retour. Nous arrivons aux écoles avec notre charrette à bras. Là, nous subissons une fouille sommaire et nous attendons avec d’autres prisonniers. D’après certains échanges de mots, les Allemands disent ne pas en vouloir à la France mais à l’Angleterre. Nous constatons qu’au moins localement ils respectent la population et les biens civils. Vers 21 heures, nous prenons la direction d'Argent-sur-Sauldre, sous escorte cycliste. Cette courte étape m’est assez pénible, en raison de l’état de mes pieds. Nous arrivons à destination vers 22 heures. Nous sommes parqués dans la cour des écoles où nous nous endormons à même le sol sur nos couvertures.

20 juin 1940 :

Réveil vers 7 heures ; mes pieds me font souffrir mais je ne dois pas avoir à marcher les prochains jours. A 8 heures nous avons un quart de " jus ". A 9 heures nous sommes rassemblés pour nous compter et nous devons remettre certains objets tels que lampes, cartes, boussoles, jumelles. A 11 heures distribution d’un repas froid. Nous sommes près d’un millier. Toute la journée repos total ; le moral dans l’ensemble n’est pas trop mauvais. Nous passons la journée à discuter, tout le monde espère une captivité très brève. A la tombée de la nuit, nous nous endormons sur de la paille mais toujours en plein air. Heureusement, les nuits ne sont pas trop fraîches !

21 juin 1940 :

Réveil à 5 heures, mes pieds vont mieux. Même journée qu’hier : repos total et nourriture légère. Toilette à l’eau pure. Depuis hier il court des bruits d’armistice. Nous sommes en attente des événements.

22 juin 1940 :

Les Nord-Africains ont été déplacés et emmenés ailleurs. Depuis la nuit dernière, nous couchons le long d’un mur, sous des toiles de tente de fortune mais toujours à même le sol. Le temps est beau mais orageux. Hier, j’ai écrit à Hélène. Dans l’ensemble, les Allemands sont assez indifférents avec nous. C’est le repos complet toute la journée. De nombreux nouveaux arrivent. Les Allemands rassemblent tous les militaires qui traînent encore dans la campagne et sur les routes. Le ravitaillement est fortement perturbé et devient franchement insuffisant. Les bruits d’armistice se confirment. Je me suis rasé ce matin, une barbe de dix jours. Je n’ai plus rien de mes affaires tant militaires que personnelles, plus de papiers, rien ! Tout a été perdu et détruit depuis ces trois dernières semaines. Le temps se gâte et je crois bien qu’il va pleuvoir. C’est ennuyeux car nous sommes dehors et les toiles de tente ne sont pas imperméables. La nuit est pluvieuse et sans sommeil.

23 juin 1940 :

Réveil à 6 heures, après une mauvaise nuit. Le bruit court que nous partons un millier pour un camp mieux aménagé, à quelques kilomètres d’ici. A 7 heures, nous sommes rassemblés et attendons jusqu’à 8 heures avant de partir en direction de Gien. Le parcours est plus long que prévu. Nous traversons et dépassons la ville qui a souffert. Des combats ont eu lieu il y a quelques jours. Beaucoup de dégâts, il y a eu des incendies importants. Nous avons fait 23 kilomètres et je suis très fatigué ; mes pieds sont en mauvais état, avec des ampoules crevées, et je n’ai que mes espadrilles. Nous sommes dans une usine désaffectée. A notre arrivée, nous mangeons ce qui nous reste de vivres et nous trouvons une cabane vide où nous nous installons. Nous dormons sur des ripes de bois étendues sur le ciment. Deux d’entre nous sont partis pour la soupe mais ils ne rapportent rien. Il est question d’une distribution de nouilles dans la soirée mais elle n’aura pas lieu. Je me repose le reste de la soirée. Un orage menace encore mais, ce soir, nous sommes à l’abri. Nous nous endormons, nous mangerons peut-être demain.

24 juin 1940 :

Réveil à 6 heures après une nuit sans histoire. Le beau temps est revenu. Il n’y a pas d’eau pour la toilette. Pour avoir un litre d’eau, il faut faire la queue. Le peu d’eau de pluie de l’orage de cette nuit, retenu dans quelques flaques, a été recueilli et il ne reste que de la boue. Tout le monde doit se rassembler pour former des groupes de 50 ; nous sommes près de 5 000 ! En fait de ravitaillement, nous avons droit à un quart de " jus " tiède et un petit morceau de pain ; quelques nouilles, cuites hier, sont distribuées, c’est-à-dire apportées dans un grand chaudron. La distribution n’a pas été organisée et tout le monde se précipite pour prendre à pleines mains une poignée de nouilles. Des Allemands, avec un sourire amusé, en profitent pour photographier la scène ! Pour ce qui me concerne, je m'abstiens et ils n’auront pas ma photo ! Dans la journée, nous avons une petite distribution de riz au gras où quelques petits morceaux de viande apparaissent. La journée se passe à jouer à la belote et à discuter de la situation.

Ce que nous vivons actuellement n’a rien de comparable avec ce que nos pères ont vécu pendant la guerre 14-18. Mais actuellement le sort des Français n’est pas le même pour tout le monde. Alors que nous sommes ici, d’autres sont chez eux en famille, auprès des femmes et des enfants. Malgré les restrictions, ils vivent comme avant et couchent dans leur lit tous les soirs. Certes, il faut bien défendre les valeurs du pays, même si, pour la plupart d’entre nous, ce ne sont que des valeurs d’une minorité qui, souvent, ne participe pas à cette défense.

Enfin belote et rebelote....Et puis cela ne peut pas durer très longtemps! La fin de l’été nous verra revenir à la maison. Forts de cet espoir, le moral n’est pas trop mauvais (si on avait su que cela durerait encore cinq longues années...!) Enfin, les " valeurs " ont été sauvées. En attendant, je voudrais bien avoir des nouvelles d’Hélène. Je pense qu’elle aussi doit se faire du souci car elle n’a certainement aucune nouvelle de moi depuis plusieurs semaines.

Vers 21 heures nous avons une nouvelle distribution de riz. Le bruit court que nous devons prendre la route demain matin pour une autre destination. Je crains encore pour mes pieds ! Aux dernières nouvelles nous devons rejoindre Montargis, à 38 kilomètres ! Je préfère ne pas y penser et je m’endors.

25 juin 1940 :

Réveil à 4 heures par Travaux, avec son briquet. Je me lève à 4 heures 30. Préparatifs de départ après un petit déjeuner fait d’un minuscule morceau de pain noir et d’un quart de jus tiède. Nous abandonnons encore des bagages inutiles puis rassemblement par groupes. Attente... Départ à 7 heures ½ pour Montargis. Mes pieds me font à peine mal au départ.

A la sortie de Gien, nous constatons des dégâts importants. La route est encombrée de véhicules de toutes sortes : voitures renversées et éventrées, parmi lesquelles des fourgons et des voitures militaires. Le plus répugnant, ce sont de nombreux cadavres d’animaux, chevaux, vaches, etc., non enterrés. Nous découvrons aussi de nombreuses tombes improvisées de militaires, signalées par un piquet surmonté d’un casque, et aussi de civils avec une inscription sur une planchette. Pendant plusieurs kilomètres nous traversons cette zone qui témoigne d’une résistance bien inutile la semaine dernière, quand nous étions de l’autre côté de la Loire. Nous marchons un mouchoir sous le nez tant l’odeur est insupportable.

Un peu plus tard, nous arrivons dans une région un peu différente. Tout est calme, un peu désolé et marécageux ; nous abordons peut-être la Sologne ? Je ne sais. Mes pieds ne vont pas du tout, j’ai des plaies à vif, je n’atteindrai jamais Montargis dans cet état. A 11 heures, à l’entrée de Nogent, nous nous arrêtons pour manger, du pain et de la moutarde arrosés d’un quart d’eau, car il faut ménager l’eau.

L’attitude de certains Français a été odieuse. Sur le bord de la route, des paysans distribuaient de l’eau contre une petite somme d’argent ! C’est sans doute les mêmes qui ont le plus profité du marché noir par la suite. Heureusement ce n’était pas la majorité car d’autres donnaient de l’eau et souvent un peu à manger ou des fruits. Mais si la marche du convoi était ralentie, les sentinelles allemandes renversaient les seaux d’eau et faisaient rentrer tout le monde dans les rangs, au moyen de coups de crosse si besoin était.

Après notre " déjeuner ", nous repartons. Pour combien de temps ? Comme nous sommes doublés par des voitures civiles françaises, les sentinelles en arrêtent pour prendre ceux qui ne peuvent plus avancer. Il reste encore 12 kilomètres à faire avant d’atteindre Montargis. Les 27 kilomètres déjà parcourus n’ont pas été faciles pour moi. Ils arrêtent enfin une traction avant pour me prendre mais il n’y a pas de place à l’intérieur ; alors je m’installe sur une aile de la voiture. Ce n’est guère confortable et un peu acrobatique, mais ça pourra aller. Les occupants de la voiture, quoique français, n’ont accepté que sur l’insistance de la sentinelle. Ils semblent tout à fait indifférents à notre situation. Peut-être nous reprochent-ils de ne pas nous être faits tuer sur place ? Mais, eux, où étaient-ils ?

Séjour à Montargis

Les 11 kilomètres sont parcourus assez rapidement. Après avoir traversé un gros village assez désert, la voiture m'arrête à l’entrée d’une grande caserne qui, je crois, était occupée par des gardes mobiles et leurs familles, sans doute évacués depuis quelques temps ; peu importe, maintenant ils étaient libres. La ville paraît intacte, peu de monde dans les rues. Il semble qu’il n’y a pas eu de pillage et que tout soit normal. J’ai été déposé devant la grille, où j’attends un peu. Des soldats allemands sont installés dans un poste de garde. Nous sommes quelques éclopés qui attendons. Au bout d’un moment, nous sommes dirigés vers les cuisines où j’obtiens, comme les autres, un peu de nourriture : un petit bifteck avec des frites dans une assiette et un grand verre d’eau, un vrai régal ! que nous dégustons assis sur une marche. Mes pieds sont très douloureux et je marche en boitillant. Nous sommes dirigés vers le bâtiment central où nous avons de grandes chambres au deuxième étage. La pièce, orientée est-ouest, est meublée d’une vingtaine de lits en fer avec ressorts et matelas! Je suis le premier dans cette chambre. Je prends possession d’un lit, près d’une fenêtre qui donne à l’ouest, avec vue sur quelques maisons et jardins. La campagne est assez agréable et le soleil est encore assez haut. Je retiens une dizaine de lits pour les copains avec qui j’aimerais bien rester ; il y en a plusieurs du 74ème G.R. Au bout d’une heure, après m’être reposé, je descends attendre l'arrivée des autres.

Quand la colonne arrive, il est environ 19 heures. Nous sommes contents de nous retrouver et j’emmène vers la chambre ceux qui me sont les plus proches. C’est avec joie que tout le monde s’installe. Les maisons voisines, sous les fenêtres, sont occupées par des familles. Les gens sont très gentils et nous parlent. Demain, je vais encore écrire à Hélène et faire poster la lettre par quelqu’un. Il nous faudra aussi trouver un récipient pour aller chercher la soupe. Pour l’instant, nous avons eu du pain et un peu de viande. Tout le monde s’endort très vite, il y a longtemps que nous avons eu un lit.

26 juin 1940 :

Réveil pour le jus. Je reste encore couché et je me rendors jusqu’à 8 heures. Je me lève et vais faire un peu de toilette, j’en ai bien besoin ! Je me rase aussi. Mes pieds me font moins mal, cela guérira tout seul, avec le repos. J'écris ma lettre pour Hélène et je la confie aux gens d’en bas qui nous ravitaillent un peu avec des cordes et un panier. Il faut fournir une liste détaillée sur chacun de nous. Peut-être en vue d’une libération prochaine ? Pour la nourriture, c’est vraiment juste, mais mieux que les jours passés. Nous avons trouvé un récipient tout à fait valable, un seau hygiénique récupéré dans un autre bâtiment. Il a servi mais, bien nettoyé avec du sable et de l’eau, ça va très bien. Aujourd’hui, il fait un peu frais mais nous sommes à l’abri. La journée se passe en parties de cartes et conversations diverses.

Nous sommes en pays de connaissance, la plupart de ceux qui nous ont rejoints sont du 74ème. Parmi eux est un sous-officier de l’escadron moto avec qui je sympathise, Henri Dedieu, que je reverrai en captivité et avec qui je serai très lié. Ce soir, à 22 heures, tout le monde dort.

27 juin 1940 :

Journée strictement comme celle d’hier. Nous avons quelques livres et journaux, donc un peu de lecture. La belote et de longs séjours à la fenêtre à observer le va-et-vient des environs occupent le reste du temps. Nous avons très peu de rapports avec les sentinelles. Aujourd’hui il est arrivé un autre convoi, environ 2 500 hommes, ce qui porte l'ensemble à près de 8 000, paraît-il ? Beaucoup de Nord-Africains, tirailleurs algériens et marocains, et aussi quelques Sénégalais. Ils sont logés à part mais nos rapports ne sont pas mauvais. Comme hier, à 22 heures tout le monde au lit.

28 juin 1940 :

Dormi profondément toute la nuit. Je récupère un peu et mes pieds vont mieux naturellement, sans médicaments. Journée de repos complet, lecture des dernières nouvelles de Paris ou belote et je rêve de mon retour auprès d'Hélène et de ma petite Dany qui va sur ses six mois. Elle doit être bien intéressante. J’espère qu’à Rochefort tout s'est bien passé et que personne n’a été en danger. Je ne quitte pas beaucoup ma fenêtre. Le ravitaillement est toujours très léger mais les gens d’en bas nous procurent des suppléments très appréciés. Le très beau temps continue. Au lit et à demain.

29 juin 1940 :

Ce matin, réveil à 6 heures et lever à 9 heures pour cause de lecture. Rien de particulier à signaler, c’est la journée d'hier qui se poursuit. Je descends dans la cour pour le strict nécessaire, toilette, lessive, c’est un bien grand mot. Nous avons très peu de savon par les gens d’en bas ; eux-mêmes sont rationnés. Je fais sécher auprès de moi, à la fenêtre. Les Allemands ont fait creuser des latrines auprès des bâtiments, une tranchée avec des planches en travers. Évidemment, tout se passe en commun, les uns très proches des autres... Enfin, on a vu pire ! C’est tout pour aujourd’hui.

30 juin 1940 :

Même journée qu’hier. Réveil à 6 heures, lever à 9 heures. Rien de neuf, la vie est plutôt monotone. Un journal de Paris annonce que les prisonniers belges seraient tous libérés. Qu’en est-il ? Il y a quelques problèmes avec les Africains, surtout les Arabes. Une corvée de pain de notre bâtiment a été attaquée par eux, dans la cour : ils nous ont volé les boules de pain. Aussi, maintenant, le ravitaillement est-il placé au centre d’une couverture tenue aux quatre coins par les nôtres et une escorte de quatre autres assure la sécurité. Et tout se passe bien ; il faut y aller à huit au lieu de quatre. Sans doute la faim justifie-t-elle tous ces incidents. Il faut aussi surveiller le linge qui sèche et ne pas le perdre des yeux. La journée se passe normalement, avec un peu de cafard pour tout le monde.

1er juillet 1940 :

Rien à signaler d’important, peut-être la discipline qui se resserre un peu mais cela ne nous touche pas pour l’instant. Dans les autres bâtiments, des équipes se sont formées pour aller en corvée en ville, sous le contrôle des Allemands. Belote, lecture et conversation où chacun affirme un peu trop sa personnalité, etc.

2 juillet 1940 :

Même emploi du temps. La discipline est plus sévère. Dans la nuit, des coups de feu ont été tirés, nous ne savons pas dans quelles circonstances. Peut être certains d’entre nous ont-ils essayé de faire le mur ? Nous le saurons sans doute. La libération serait retardée en raison du manque de transports. En réalité, nous ne savons rien. J’ai quand même mauvais moral d’être sans nouvelles depuis si longtemps et là-bas ce doit être la même chose. Hélène doit se demander ce que je suis devenu. Il fait toujours beau et très chaud, la nourriture bien insuffisante. Heureusement on ne se dépense pas beaucoup.

3 juillet 1940 :

Rien, rien de nouveau. Il faudrait écrire toujours la même chose. Aujourd’hui nous avons eu du pain frais par des corvées qui travaillent en ville. Nous voudrions bien y aller, nous aussi, mais notre bâtiment n’est pas concerné. Ce soir, un orage menace.

4 juillet 1940 :

Rien. Occupations habituelles. Dans l’après-midi, il arrive un fort contingent de 3 000 prisonniers provenant des localités. Mais, comme nous avons dépassé les possibilités d’accueil, cela ne pourra pas durer. Parmi eux, une vingtaine de l’escadron à cheval du 74ème. Il y a deux sous-officiers que je ne connais pas. Ils logent dans un autre bâtiment. Ils ont confirmé le bruit qui avait couru : ils ont passé La Loire par leurs propres moyens, à la nage, en évitant les ponts, et se sont réfugiés dans les bois, sur la rive gauche. Mais ils n’ont pas pu tenir très longtemps et ils ont abattu des chevaux pour se nourrir. La nuit dernière, j’ai été dérangé comme beaucoup d’autres, sans doute l'eau ou la nourriture.

5 juillet 1940 :

Meilleure nuit, pas trop de coliques, mais les autres en ont de plus en plus. Nous avons un journal, rapporté de la ville par les corvées, qui donne le texte de l’armistice. Il apparaît qu’en principe tous les prisonniers devraient être libérés d’ici la fin de l’été et que la France serait partagée en deux zones, une occupée et l’autre libre. Depuis quelques jours, des troupes allemandes remontent vers le nord. L’occupation devrait cesser à la signature de la paix, mais faudrait-il que l’Angleterre capitule, ce qui n’a pas l’air d’être pour demain ! Ici, les Allemands réquisitionnent un peu tout, mais ils semblent faire des efforts pour être acceptés de la population, ce qui n’est d’ailleurs pas toujours le cas. Je vais me faire couper les cheveux, j’aurai peut-être l’air plus normal.

 

Ici s’arrêtent les notes écrites au crayon sur un carnet. Ce qui va suivre fera seulement appel à ma mémoire et à la correspondance adressée à Hélène que je possède encore. Mais, pour mon séjour en Allemagne et la libération en 1945, d’autres carnets facilitent le rappel de ces souvenirs !... Plus de cinquante ans sont passés depuis tous ces événements. Je ne peux dater exactement ce qui va suivre mais je peux indiquer les grandes lignes.

Certaines épouses, qui venaient surtout de Paris, sont venues et ont réussi à faire libérer leurs maris. Mes lettres à Hélène restaient sans réponse. Je crois qu’une femme de Paris avec qui j’avais parlé a pris contact avec Hélène. Mais aujourd’hui, je ne peux le préciser.

Notre santé s’est aggravée dans ce mois de juillet. Nous avions presque tous une sorte de dysenterie, qui se manifestait par de fréquents besoins, allant jusqu’à des pertes de sang. J’ai été sérieusement touché par cette épidémie. Il fallait courir plusieurs fois dans la journée et même la nuit. Il y avait affluence dans ces latrines, en plein air, tous alignés, très proches les uns des autres ; c’était assez pénible. Ceux qui avaient de très gros problèmes de santé étaient transportés dans un hôpital allemand et n’en revenaient pas. C’est pendant cette longue période qu’en cherchant dans les autres bâtiments j’ai rencontré Paul Orlianges. Lui non plus n’avait pas de nouvelles de Rochefort. Par la suite, il est resté en Allemagne, dans la même région que moi, mais il n’a pas été en Ukraine et il est rentré plus tôt.

La résistance de l’Angleterre met les Allemands en colère. La discipline est devenue très stricte et petit à petit le camp se vide. Des convois sont formés et des départs ont lieu sans en connaître la destination, paraît-il pour le Nord ou l’Est de la France. Certains parlent bien de l’Allemagne mais personne ne veut y croire. Il n’y a plus de corvées en ville. Vers la fin août, notre tour arrive. Nous devons partir dans ces conditions, dans les premiers jours de septembre. Le moral est au plus bas.

En général, le moral des combattants de cette guerre n’était pas poussé vers l’héroïsme! La précédente guerre était encore présente à l’esprit de beaucoup d’entre nous. Les deuils et les souffrances de la guerre 14-18 étaient encore dans les mémoires;  nombreux étaient ceux qui avaient perdu des membres de leur famille pendant l’autre guerre, celle qui devait être la " der des der ", on ne devait jamais revoir ça ! et pourtant dès la génération suivante tout avait recommencé !

 La captivité en Allemagne (septembre 1940 - mars 1945)

 

De Montargis en Poméranie

Et le 2 ou le 3 septembre 1940 ce fut notre tour, un transfert pour une destination inconnue. La veille au soir, on nous avait distribué des vivres pour deux jours : de l’eau, du pain, et très peu d’autre chose... En plus, le voyage dura plus longtemps que prévu. Le matin, on nous a rassemblés dans une cour. Nous étions encadrés par des sentinelles inconnues qui hurlaient de rage en nous comptant et en nous séparant par groupes de cinquante.

Au milieu de la matinée, départ en direction de la gare de marchandises, où un train constitué de wagons français (" Hommes 40 - chevaux 8 ", type de wagons bien connu), nous attendait. C’est par groupes de cinquante que nous avons été embarqués et immédiatement verrouillés de l’extérieur. Nous étions aérés et éclairés par des ouvertures horizontales assez étroites, percées très haut et au nombre de quatre. Nous n’avions pratiquement aucun bagage, seulement le peu de ravitaillement distribué la veille et, en cas de besoins urgents, deux récipients en tôle, bidons ou simples bassines. Il était quasiment impossible de s’allonger à terre ; nous étions condamnés à rester debout ou accroupis.

Le train n’a quitté Montargis qu’en fin d’après-midi et nous sommes restés dans ces conditions trois nuits et deux jours, avec quelques arrêts au cours desquels il nous était permis de satisfaire nos besoins et de prendre un peu d'eau. Le tout sous étroite surveillance, hostile, et à coups de crosses si ça n’allait pas assez vite.

Durant ces jours difficiles, quel était notre moral ? Il est aisé de comprendre qu’il était au plus bas, même pour les plus optimistes. Le premier jour du voyage nous avons su que nous allions vers l’Allemagne du nord. Ces journées ont été très mal vécues par l’ensemble de notre groupe. Certains sont restés prostrés, muets durant tout le voyage ; d’autres parlaient sans arrêt, même trop. Chacun s’exprimait selon son tempérament et sa " culture ". D’autres se chamaillaient et se disputaient l’abord des ouvertures, d’une part pour voir ce qui se passait, d’autre part pour échapper à l’odeur ! Les récipients avaient été utilisés et, dans cet espace confiné, c’était vraiment insupportable !

Pour ma part, je suis resté le plus longtemps possible debout, alternativement avec mon ami Dedieu. Nous avions vue sur l’extérieur. La campagne allemande était assez agréable en cette fin d’été. Les paysans, occupés aux travaux des champs, s’arrêtaient de travailler pour manifester leurs sentiments envers les occupants du train. A notre égard, leur attitude était le plus souvent hostile : on nous montrait le poing en nous insultant ou on applaudissait pour marquer la satisfaction de nous voir prisonniers. Les soldats qui nous accompagnaient avaient, eux, droit à leur sympathie. Quelques-uns pourtant semblaient indifférents, et peut-être étions-nous l’objet d’une certaine pitié et de sentiments un peu plus humains...

Le train a fait plusieurs arrêts prolongés dans des gares de triage, pour laisser passer des convois plus urgents, souvent des trains de matériel militaire divers faisant route vers l’ouest - la guerre continuant avec l’Angleterre - mais aussi des convois civils, les trains réguliers habituels. J’ai le souvenir d’un arrêt où nous nous trouvions tout à côté d'un train de voyageurs qui semblait se diriger vers la France et je revois le visage d’une femme d’une cinquantaine d'années, derrière une vitre, laissant échapper des larmes au spectacle de notre présence dans cette situation.

A Berlin, l’arrêt se prolongea pendant plusieurs heures. Les arrêts de nuit paraissaient aussi très longs. A la fin de la troisième nuit, tout le monde était exténué, à bout de force. C’était très dur de dormir accroupis ou appuyés les uns contre les autres ! Enfin, au petit jour, l’arrêt a semblé définitif. Un groupe important de soldats a pris position de chaque côté du train et les portes ont commencé à s’ouvrir. Il fallait se regrouper en face de chaque wagon et, après une attente interminable, dans le froid du petit matin, la colonne s’est mise en route, sans doute pour un camp de la périphérie de la ville. Nous avions pu lire le nom qui, pour nous, était inconnu : Stargard. Quelque temps après, nous avons su que cette ville était située en Poméranie, non loin de la mer Baltique, entre Stettin et Dantzig : c’était bien l'Allemagne du nord, à peu près à 1 600 kilomètres de la France.

Au camp de Stargard

Après une marche pénible d’un kilomètre et demi, nous sommes entrés dans la cour du camp, qui était constitué d'un alignement de baraques en bois entourées d’un épais réseau de fils barbelés. Des miradors équipés de mitrailleuses assuraient la surveillance. Cette fois, nous étions vraiment prisonniers ! Une évasion, dans ces conditions, si loin de la France, dans un pays aussi hostile, semblait un rêve impossible à réaliser. Et pourtant certains y sont parvenus, avec succès ! Mais ce furent des cas extrêmement rares et comportant des risques considérables.

A ce sujet, il est intéressant de savoir que quelques-uns ont tenté l’évasion dans les wagons, pendant leur transfert. Munis d’outils de fortune, ils sont parvenus à pratiquer des trous dans le plancher des wagons et à se glisser au sol pendant des arrêts de nuit dans les gares. Le risque était grand : en cas de découverte, c’était la fusillade à coup sûr de la part des sentinelles. Ceux qui les ont vus partir n’ont jamais su s’ils étaient arrivés quelque part! Peut-être, avec beaucoup de chance, ont-ils réussi... Dans tous les cas, notre train n’a pas connu cette expérience.

Les " anciens " du camp s’approchaient de nous et s’informaient : d’où venions-nous, de quel régiment ou de quel pays ? Puis nous nous sommes dirigés vers un bloc sanitaire où il a d’abord fallu subir une fouille très poussée, un déshabillage, suivie d’une douche. Pendant ce temps, les vêtements étaient passés à l’étuve pour la destruction des poux, s’il s’en trouvait. Ensuite nous passions tous à la tondeuse et, une fois le crâne rasé, nous étions photographiés avec une ardoise sur le ventre, portant notre matricule de captivité. En ce qui me concerne, c’était le 63 947 ; je le saurai jusqu’à la fin de mes jours ! A la fin de toutes ces formalités, la journée était très avancée. Comme il n’y avait plus de baraques libres, nous avons été dirigés vers d’immenses toiles de tente, sortes de marabouts, où nous avons occupé chacun quelques mètres carrés à même le sol !

Les douze jours que j’ai passés dans ces conditions ont été particulièrement pénibles. La nourriture était réduite au minimum : un jus - de l’eau colorée et tiède - le matin, un morceau de mauvais pain pour vingt-quatre heures et, une fois par jour, un litre de soupe ou quelque chose qui y ressemblait, un liquide avec quelques légumes qui surnageaient au hasard de la distribution. Il fallait protéger cette gamelle pendant la centaine de mètres qui nous séparait du lieu de distribution, la protéger des tourbillons de sable soulevés par un vent froid qui soufflait en permanence dans ce maudit pays ! Il y avait toujours du sable à se mettre sous la dent en mangeant. Un détail pouvait améliorer notre sort : c’était l’existence d’une cantine gérée par des prisonniers comme nous, avec l’accord des autorités allemandes.

Mais la grande question était d’avoir quelque chose à vendre pour se procurer des marks de camp, seule monnaie ayant cours. Vendre quoi ? Souvent ce qui avait échappé à la fouille, un bijou, une alliance, un briquet, une montre... Mon copain Dedieu avait sauvé sa montre, qui n’avait pas une grande valeur. C’était un objet très recherché par les Polonais, qui étaient nos voisins. En effet, ce camp était occupé par de nombreux Polonais, d’ailleurs pas toujours très gentils avec nous. Mais cette montre était très capricieuse et fantaisiste pour donner l’heure... Heureusement, nous avions avec nous un copain très compétent en la matière qui, après l’introduction d’un petit morceau de caoutchouc à l’intérieur de la montre, la remit en marche. Elle était donc bonne à vendre ! Après un laborieux marchandage, nous étions en possession de quelques marks qui nous ont servi à améliorer notre menu pendant quelques jours.

Et le temps passait bien lentement et péniblement. Les matinées étaient occupées en grande partie par des appels prolongés quand le temps le permettait. Les Allemands nous comptaient et nous recomptaient, tous alignés, et le total n’était jamais le même car les rangs se modifiaient sans cesse ; il suffisait de reculer ou d’avancer dans les autres rangs pour que le résultat soit faussé. Cette résistance passive ne nous avançait pas à grand chose, sinon à faire hurler de rage ces pauvres Allemands ! Et les jours passaient... dans une promiscuité souvent difficile.

Au commando de Wopersnow

A partir du 13 ou du 14 septembre des groupes de travailleurs se formaient à la demande des employeurs. Tout le monde était volontaire pour aller travailler et être mêlé à la population civile. Nous avions tous conscience que la vie serait plus supportable que dans ce camp ! C’était un peu la loterie : la grande culture, les petites fermes, les ateliers ou chantiers d’artisans, mais aussi le travail en usine.

Il se trouve que, pendant cette longue captivité, j’ai fait l’expérience de toutes ces situations. Mais au départ du camp, en ce mois de septembre 1940, c’était l’inconnu. Cependant nous avions une grande confiance dans une proche libération : la guerre ne durerait plus longtemps et nous ne pouvions pas rester prisonniers ! Aussi, après la fin de la guerre, le moral n’était pas trop mauvais.

Notre tour arriva, je crois, le 14 septembre. Nous avons formé un groupe de dix où il y avait deux copains et amis du soixante-quatorzième, Henri Dedieu et Jean-Louis Gaulène, et sept autres de tous les coins de France et de régiments différents. Au début de l’après-midi, sous la conduite d’un gardien qui devait rester avec nous dans le commando, nous sommes partis vers la gare prendre un train de voyageurs normal et, après un voyage assez court de 40 à 50 kilomètres, nous sommes descendus à la gare d’une petite ville de peut-être 4 000 habitants, du nom de Schivelbein.

Là, il nous restait encore 8 kilomètres à faire à pied pour atteindre un petit village du nom de Wopersnow. Nous étions destinés à une grande ferme dépendant d’une importante propriété. Le soir même, nous avons logé dans un local prévu pour nous dans le sous-sol d’une grande bâtisse. Le mobilier comprenait seulement une grande table pour dix, pourvue de bancs de chaque côté, et, le long du mur opposé, il y avait un large bat-flanc garni de dix paillasses et de couvertures. La place de chacun était donc assez étroite. Au-dessus de la table, fixées à bonne hauteur, deux longues étagères avec des séparations qui formaient des casiers, permettaient de ranger notre vaisselle : un récipient en terre d’une contenance de deux litres, qui faisait office d’assiette, de saladier ou de cuvette, et chacun une chope, une cuillère, une fourchette et un bol. Ce matériel était jugé suffisant. Par la suite, nous l’avons amélioré, selon l’ingéniosité de chacun.

Au-dessus du bat-flanc, une autre étagère permettait de ranger notre linge, préalablement plié. Une série de portemanteaux placés au-dessous d’un soupirail vitré et équipé de barreaux, terminait l’aménagement de notre " résidence ". Le bâtiment était plus important qu’une maison bourgeoise mais n’avait pas l’aspect d’un château. Le propriétaire, Coqui, était issu d’une famille de protestants français de la Rochelle, qui avait émigré en Prusse pendant les guerres de religion. Le premier soir, il est venu nous souhaiter la bienvenue, en excellent français mais, à part cela, nous l’avons toujours considéré comme une " peau de vache " ! Et ce n’était que le début d’une longue captivité qui devait durer cinq ans, dans huit commandos différents où j’ai pratiqué des métiers très variés.

Nous voici dans ce commando à dix, d’origines diverses. Nous représentons toutes les régions de France, ce qui va animer les conversations et les discussions toujours empreintes d’un peu de chauvinisme. Professionnellement et socialement, le mélange annonce déjà des motifs de frictions. La vie en commun, cette promiscuité n’est pas toujours bien acceptée. Dès le début il s’est formé trois petits groupes, par affinités, et dans l’ensemble ça s’est bien passé. Nous n’étions pas les seuls prisonniers de guerre à travailler dans cette ferme. A côté de nous, un local semblable au nôtre abritait dix Polonais, tous dans nos âges et qui avaient entre eux les mêmes problèmes que nous.

Entre les deux groupes, les débuts ont été assez froids et même une grande réserve a subsisté par la suite. Le militaire allemand responsable de nos deux groupes n’était pas très futé et s’est montré plus bête que méchant. Nous l’avions surnommé Arthur, à l’unanimité. Notre vie se partageait en périodes de travail et de repos, mais toujours sous surveillance. Notre équipement laissait à désirer : nous n’avions pas reçu de colis et nous n’avions pas de vêtements d’hiver. Les premières semaines ont donc été très difficiles. Pour la toilette, nous avions le droit de disposer de la buanderie où il y avait de l’eau à discrétion mais froide. Nous avions une serviette et un petit savon qui contenait du sable et ne moussait jamais.

Une fois par semaine, le dimanche, nous avions droit à un bain chaud, mais dans des conditions bien particulières. Une petite usine appartenant à la propriété, distante de 150 mètres de nos bâtiments, transformait les pommes de terre en alcool à 90°. Cette usine fonctionnait 24 heures sur 24 et disposait d’une réserve d’eau chaude en permanence. Tous les dimanches matin, le gardien nous réveillait à partir de quatre heures, été comme hiver, et, deux par deux, nous prenions un bain en commun, dans une baignoire en zinc. Les premiers transportaient la baignoire de la buanderie à l’usine et les derniers la ramenaient. Par tous les temps, pluie, vent, neige, il fallait parcourir ces 150 mètres dehors... Si ce bain n’avait pas été obligatoire, je pense que personne n’y serait allé. A deux, avec un mauvais savon et une eau ou trop chaude ou pas assez, c’était plutôt une corvée.

Le travail consistait à exécuter tous les travaux agricoles les plus divers, sans spécialité particulière. Une grande partie de la propriété comportait des bois de sapins mais aussi une plaine vallonnée et un lac assez important. Entre plaine et forêt, les cultures sont les mêmes dans toutes ces grosses fermes de la région : seigle, pommes de terre, betteraves fourragères. Il s’y ajoutait l’entretien de la forêt. Pour nous, il y avait environ 800 hectares, une centaine de vaches, de nombreux chevaux de trait et aussi des chevaux plus légers pour la monte et les différentes calèches. Nous disposions de quatre tracteurs, de chariots et de voitures aménagées pour les différents besoins.

Le village voisin était occupé par tous les ouvriers, plus ou moins spécialisés. Les femmes et les filles formaient une équipe qui partageait nos travaux. Nos relations avec tous ces Allemands n’étaient pas très chaleureuses. La communication était difficile, surtout au début. A cette époque, la langue allemande nous était presque inconnue. Nous disposions d’un vocabulaire assez pauvre, appris au jour le jour, où les mains et les mimiques en disaient plus que le langage. Comme dans toute société, certains nous étaient sympathiques et d’autres pas. Pourtant, nous étions attirés par la population féminine où la beauté et le niveau intellectuel étaient vraiment chose rare.

Aussi, dès le début, notre entourage étranger était désigné par des surnoms. Parmi ceux-ci, quelques-uns me sont restés en mémoire. L’ancien combattant de Verdun, un " vieillard " d’une cinquantaine d’années, qui se déplaçait à l'aide d’une canne, d’un pas saccadé, et surveillait le travail des femmes, était désigné par " Pousse bite ", un autre, borgne, par " Neuneuil ", celui qui avait la jambe raide par " la Jambe de bois ". Un contremaître qui marchait la pointe des pieds exagérément écartée était surnommé " Dix heures dix ". Une jeune femme dont j’ai oublié le nom, d'une trentaine d’années, avec qui nous échangions des propos et des plaisanteries gaillardes, était devenue, je ne sais pourquoi " Cul sucré "... Peut-être l’un de nous avait-il obtenu quelques faveurs pour justifier ce surnom qu’elle ne pouvait comprendre. Certains travaux à l’intérieur, tels que tourner le grain dans le grenier pour l’aérer, raccommoder des sacs, nous mettaient en rapport direct avec les femmes et les filles. Avec le temps, pour quelques-uns d’entre nous, certaines affinités s’étaient précisées. Je n’ai que de vagues souvenirs mais je sais que c'est une période au cours de laquelle j’ai fait de gros progrès pour m’exprimer.

L’automne 1940 a été assez pénible. Le manque de vêtements chauds et de longues journées passées sur un siège de fortune, occupés à couper des queues de carottes fourragères, étaient assez éprouvants. Pour tenir à peu près, il fallait se garnir la poitrine de papiers épais, récupérés sur des sacs d’engrais vides et, dans les galoches, des morceaux de tissus coupés au carré nous servaient de chaussettes.

Si le lieu de travail était éloigné, le repas de midi nous était servi sur place. Dans ce cas, nous finissions plus tôt le soir. J’ai toujours le souvenir de longues soirées d’hiver à dix, dans trente mètres carrés : cartes, belote, lecture, conversations et parfois discussions animées, mais aussi une occupation qui s’imposait, la recherche des poux dans les sous-vêtements, surtout pendant les premières semaines car, pendant ces périodes passées sans se déshabiller et sans changer de linge, les poux de corps apparaissent... Génération spontanée ? La question restait sans réponse pour nous. Mais, le plus souvent, il était question de la famille, de la femme, des enfants, de la fiancée... On montrait des photos et on évoquait beaucoup le temps " d’avant ". Dans ces conversations, nous voyagions dans des régions de France le plus souvent inconnues. Nous prenions conscience des difficultés et des joies, de métiers ignorés... Cette vie de captivité a eu, pour beaucoup d’entre nous, un côté positif et cet aspect de nos loisirs fut un enrichissement pour ceux qui surent en tirer partie.

C’est dans ce commando que j’ai fait l’expérience du plus grand froid que j’aie jamais supporté, au mois de janvier 1941. Le thermomètre est toujours resté au-dessous de moins 10 degrés, avec une pointe dans la première quinzaine, pendant deux ou trois jours, à moins 30 ! Et même, un soir, le record fut moins 32 ! C’était du jamais vu, même par les gens du pays. C’est pendant ces grands froids qu’une habitude locale nous a surpris. Il s’agissait de la conservation de la glace, qui était stockée pour être utilisée pendant les mois d’été. Évidemment, le lac était gelé à une grande profondeur et les traîneaux, attelés de chevaux, y circulaient avec de lourdes charges. Il fallait découper et transporter des blocs de glace de 40 centimètres de côté. Ces blocs étaient conservés dans un bois, dans une sorte de casemate fermée par une porte. Ce local était à demi enterré et recouvert de deux mètres de terre.

Pendant ces grands froids, le travail, était assez pénible. Il fallait continuellement alimenter l’usine en pommes de terre. Une équipe travaillait en plein champ et les pommes de terre étaient stockées en silos aménagés à l’automne, au moment de l’arrachage. Un sillon assez large et profond était rempli de pommes de terre. Par dessus, on étalait une épaisse couche de paille de seigle, maintenue par une couche de terre. Sur cette dernière encore une couche, de fanes de pommes de terre et, par dessus, encore une épaisse couche de terre. Ces silos avaient l’aspect de monticules assez élevés au-dessus du sol et s’étendaient sur plusieurs centaines de mètres.

Pour retirer les pommes de terre et charger les tombereaux, le travail se compliquait encore, à cause des congères de neige durcie que le vent avait accumulée sur le flanc des silos. La couche supérieure de terre nécessitait l’emploi de coins en fer et d’une masse pour dégager des blocs de terre entièrement gelés. Au moment des très grands froids, les pommes de terre elles-mêmes étaient partiellement gelées et n’étaient pas consommables ; elles étaient alors destinées à l’usine, pour la distillation. En ce cas, le gel n’avait aucune importance.

L’équipe chargée de ce travail passait la journée en plein air, parfois sous la neige et dans le froid. C’était fatigant et désagréable. Par contre, celle qui recevait les tombereaux à l’usine, constituée de seulement deux hommes, était plutôt favorisée. Elle attendait dans la cave, où la température était plus douce, à l’abri du vent et de la neige. Un large soupirail permettait le déchargement rapide par basculage. Il se constituait ainsi un tas de pommes de terre assez imposant et il s’agissait, à l’aide d’une fourche spéciale, de les rejeter dans une cuve en ciment où une sorte de grosse vis sans fin posée en oblique les remontait dans l’usine. Nous allions plus vite à faire disparaître le tas qu’à ramener un nouveau tombereau. Il nous restait 20 à 30 minutes d’inactivité. Pour ma part, si mon compagnon n’était pas bavard, le temps me paraissait long. Cinquante-sept ans après, j’ai le souvenir de ces journées passées dans cette cave. Le froid était supportable car nous étions très couverts : passe-montagne, gros manteau, foulard, gants de laine. Je me revois encore, le dos appuyé le long de la cuve, les yeux fixés sur le soupirail, à regarder la neige qui tombait à gros flocons, la pensée tournée vers Rochefort, auprès de mon Hélène et de ma petite Dany et aussi de tout ce qui m’était le plus cher.

La solitude et l’impuissance où nous étions de faire changer les choses, l’incertitude de l’avenir, se traduisaient toujours par un cafard difficile à surmonter. Je m’évadais parfois pendant de longs moments, dans mes songes. On pouvait bien m’en faire sortir mais on n’aurait pas pu m’y rejoindre.

D’autres travaux n’étaient pas plus réjouissants. Dans la forêt, des arbres avaient été abattus les mois précédents et les troncs avaient été soit débités, soit transportés dans une scierie. Mais les grosses branches étaient restées sur place et maintenant, en hiver, il fallait les récupérer et les amener à une grande remorque stationnée dans le chemin forestier, c’est-à-dire les prendre sous le bras et les traîner pendant quelquefois plusieurs mètres en évitant tous les obstacles. Ces gestes répétitifs duraient toute une journée, coupée seulement par une pause, le repas sur place, dans le froid et la neige. Ces journées paraissaient interminables !

Je pourrais décrire d’autres travaux aussi pénibles et ennuyeux, mais mon récit paraîtrait trop fastidieux... Pour changer un peu, je vais parler de la nourriture dans ce commando. Le matin, un de nous allait chercher le petit déjeuner, un mauvais jus avec des tartines de mauvais pain et un peu de bon beurre. Le repas de midi n’était pas très varié : pommes de terre de très bonne qualité et à volonté, avec un grand plat d’une sauce où surnageaient quelques morceaux de lard, et toujours le même pain. Comme boisson, du " butter milch ", la boisson nationale de l'Allemagne, ou de l’eau, au choix. Le soir, nous avions une soupe aux légumes, le plus souvent acceptable, et des tartines avec soit de la marmelade - prunes et betteraves à sucre - soit une sorte de fromage blanc et des pommes de terre bouillies. Nous n’avions que rarement de la charcuterie. Deux fois par semaine, nous avions un plat assez copieux de viande, le plus souvent du chevreuil ou du sanglier. C’étaient les produits de la chasse que ces messieurs pratiquaient assez souvent sur leurs terres. En effet, seuls les propriétaires avaient le droit de chasse : le père et le fils. Le premier, qui nous avait accueillis à notre arrivée, était un gros bonhomme habillé exclusivement en vert sombre, le visage tailladé au sabre, conformément à la tradition des hobereaux prussiens. Il n’avait rien de commun avec le fils, de taille plutôt chétive. Tous deux étaient coiffés d’un feutre orné d’une plume. Par beau temps le père, accompagné de sa femme, faisait un long parcours en calèche pour inspecter ses terres et " ses gens ". Au travail, c’était le vrai Seigneur !

Pour terminer avec la nourriture, il faut dire que, depuis l’arrivée des colis, nos menus s’étaient bien améliorés. J’ai déjà parlé des petits groupes que nous avions formés par affinités. Pour ma part, je faisais équipe avec les deux copains de mon régiment qui étaient avec moi à Montargis, Henri Dedieu et Jean-Louis Gaulène. Ce dernier était herboriste à Toulouse et un peu plus jeune que moi, fiancé à Mimi, dont il nous parlait à longueur de journée. Quand il recevait de très bonnes nouvelles de sa fiancée, il le manifestait par des moments d’euphorie spectaculaire, comme par exemple déclamer d’une voix de stentor de longs passages de tragédies classiques, du haut du tas de fumier sur lequel nous étions en plein travail. Les Allemands qui assistaient à la scène le traitaient de fou dangereux. Et pourtant, à la libération en 1945, son grand amour était mariée et mère de famille ! C’était ça aussi la captivité !

Henri Dedieu, aussi plus jeune que moi, marié, appartenait à l’administration du cadastre à Saint-Gaudens. Lui aussi a eu un mauvais retour en 1945 : sa femme était décédée depuis trois mois, son beau-frère fusillé par les Allemands, ses grands-parents morts et un ami de toujours, qui avait été avec nous au 74ème GR, mort en Allemagne. J’ai encore la lettre où il m’annonçait tous ces décès.

A l’époque de Wopersnow, nous partagions les colis et nous étions très liés. Vers le mois de février 1941, un événement inattendu a provoqué une animation qui a rompu la monotonie habituelle de notre vie : l’annonce de la libération anticipée de Jean-Louis Gaulène ! Un soir, le gardien, avec un air tout joyeux, vint annoncer à Jean-Louis de se tenir prêt le lendemain matin à 7 heures car il devait l’accompagner au camp à Stargard, en vue d’une libération exceptionnelle ! Il assurait avoir reçu des ordres dans ce sens. La chose ne nous a pas paru invraisemblable ; nous savions, par les journaux qui nous étaient destinés, que le maréchal Pétain avait obtenu la libération d’un certain nombre de prisonniers, service de santé, grands malades, et nous savions qu’il en rentrait quelquefois sans raison apparente, sans doute à la suite de certaines démarches. Peu importait ; notre Jean-Louis allait rentrer dans sa famille, auprès de sa Mimi. Malgré notre envie d’être à sa place, aucune jalousie ne se manifestait et les conversations allaient bon train. C’est à qui demanderait de faire savoir de nos nouvelles à nos familles. Certains lui remirent même des lettres pour leurs femmes ou leurs parents et des commissions diverses. Lui-même vivait en pleine euphorie. Chacun d’entre nous, au fond de lui-même, pouvait espérer bénéficier de la même faveur. Ce soir-là, le sommeil fut bien long à venir...

Le lendemain matin, les adieux furent extrêmement chaleureux et le départ au travail moins triste que les autres jours. Nous avions tous un petit espoir au fond du cœur. La journée se passa quand même comme toutes les autres. Le soir, à la tombée de la nuit, à la vue d’Arthur, notre gardien, accompagné d’un prisonnier se dirigeant dans la grande allée vers notre " château ", nous avons tout de suite pensé à un remplaçant de Jean-Louis. Et quelle ne fut pas notre surprise de constater que c’était lui qui revenait ! Notre déception était bien grande, mais pas autant que la sienne. Après une courte explication, nous avons compris qu’il avait été victime d’une erreur de l’administration du camp. Sa déception était impossible à décrire ! Il n’avait même pas envie d’en parler davantage. Sans ranger ses bagages et sans manger, il se coucha à sa place habituelle et, sous sa couverture, il s’endormit peut-être ?...

Au commando de Schivelbein

Nous étions un peu déçus par sa propre déception et la soirée fut assez morne.
Le lendemain matin, nous étions tous au travail et la vie devait continuer... jusqu’à un événement qui me touchait directement, au début du mois de mars. Exactement le 8. Le gardien m’informait que je devais me tenir prêt pour un départ du commando. Cette fois, il n’était pas question d’un retour en France mais d’un changement de résidence et d’activité. En effet, la profession qui avait été déclarée à mon arrivée était celle de miroitier. Les Allemands n’avaient pas bien compris de quoi il s’agissait et ils m’avaient considéré comme une sorte de menuisier. Je devais donc rejoindre le commando de la ville voisine, où le train nous avait descendus en septembre dernier, c’est-à-dire à 8 kilomètres. Le matin du 9 mars, je faisais mes adieux à mes compagnons avec lesquels je venais de passer les six derniers mois. Je ne devais plus jamais les revoir, sauf Henri Dedieu que j’ai retrouvé plus de trois ans après, dans une ville voisine. Mes changements de commando m’ont toujours laissé une nostalgie pénible : avoir vécu intimement avec des camarades pendant des mois, cette notion de " jamais plus " était pour moi une séparation définitive.

Enfin, le gardien m’a accompagné à pied à la ville voisine, Schivelbein, que j’ai déjà citée, ville assez agréable de 4 000 habitants. Mon arrivée au commando s’est bien passée. D’autres prisonniers arrivaient de la campagne comme moi. Nous étions destinés à être placés chez des artisans. Plusieurs métiers étaient représentés : des maçons, des électriciens, des menuisiers, des coiffeurs, etc. Comme prévu, le lendemain matin j’étais dans l’atelier d’un menuisier qui travaillait seul. Je lui ai vite fait comprendre qu’il y avait erreur. Sur le moment, il a été très contrarié. Mais comment faire ? Finalement, il a été assez compréhensif. Il m’a installé dans un coin de l’atelier et j’ai assemblé, avec des pointes, des planches qui avaient été préalablement préparées. Il en ressortait des caisses destinées à je ne sais quel usage.

J’ai eu droit au repas de famille. Personne ne comprenait le français et mon allemand était vraiment insuffisant pour une conversation que je ne souhaitais pas. Il m’aurait fallu être menuisier. J’ai peut-être manqué une bonne place ? Le lendemain, j’étais de nouveau disponible, mais pour quel métier ? Je suis resté toute la matinée au commando et l'après-midi je suis parti pour une entreprise de travaux publics assez modeste, mais qui employait des ouvriers de diverses formations du bâtiment, l’entreprise Bitner.

Je n’étais pas seul. Avec moi étaient un autre prisonnier, d’une quarantaine d’années, qui n’avait jamais eu de profession bien définie, et un Parisien qui, dans sa jeunesse, aurait pu être qualifié de " titi Parisien ", d’une faconde extraordinaire. Vieux garçon, il avait été choyé par une mère exagérément possessive. Nous avons fait équipe pendant les six mois de mon séjour dans ce commando. Avec lui, les journées n’étaient pas tristes ! Il avait un nom allemand, Adrien Reitz, mais il ne pouvait se faire passer pour un des leurs car il était incapable d’utiliser le peu de vocabulaire qu’il connaissait.

Un troisième larron s’est joint à nous deux, Parisien lui aussi, employé dans un grand magasin. Il n’était pas du métier non plus. J’ai complètement oublié son nom. Fils d’émigré italien, naturalisé français, il était né à Venise et y avait de la famille. Lui aussi avait la parole facile et nous apportait souvent la contradiction. Sur les chantiers, nous faisions équipe ensemble et également au commando, pour les colis et la bouffe.

Par ailleurs, j’avais fait la connaissance de deux Charentais. Un cultivateur de Bords, Crépin, travaillait dans une ferme près du commando ; je l’ai très peu fréquenté en Allemagne mais je l’ai vu très souvent à Rochefort après la guerre. L’autre, dont j’ai oublié le nom, était commerçant à Pons et défendait l’esprit charentais quand les grandes discussions empreintes d’un chauvinisme exagéré animaient les soirées de cet été 1941.

Nous étions logés dans un grand local, sans doute un ancien garage, et deux grandes tables disposées bout à bout, avec des bancs de chaque côté, servaient pour les repas mais aussi à d’autres usages. Pour dormir, nous disposions de lits superposés munis de paillasses, avec deux couvertures l’hiver et une seule l’été. Évidemment, pas de draps ! Ce luxe nous était inconnu depuis bien longtemps. Pour la toilette, nous avions une dizaine de bassines en zinc et de l'eau chaude, le dimanche seulement, jour de la douche que nous prenions à tour de rôle, toute la matinée, entre le petit déjeuner et le déjeuner, huit à dix à la fois, ce qui donnait lieu quelquefois à des confrontations sur le plan anatomique. En effet, certains d’entre nous étaient particulièrement performants et en étaient très fiers ! L’humour de ces compétitions volait assez bas ! Il fallait bien trouver un intérêt quelconque à la situation, mais se trouver dans cette promiscuité n’était pas du goût de tout le monde.

Dans l’ensemble, la nourriture était plus variée que dans la grosse ferme où je venais de passer l’hiver et les colis nous parvenaient à peu près normalement. Je partageais avec mes deux compagnons de travail, Adrien et le Parisien. Nous occupions des lits rapprochés. Tout près de moi, j’avais aussi deux voisins qui animaient les soirées et étaient très liés par la camaraderie. Ils étaient toujours en opposition sur tous les sujets. Sur la paillasse du dessus, il y avait un grand maigre du nom de Peuchot, coiffeur à Toulouse, et sur la paillasse du dessous un petit gros, commerçant à Lille, du nom d’Aufroy. Les joutes oratoires entre le gascon et le " chtimi " faisaient l’amusement du voisinage. La lecture était une distraction favorite de beaucoup d’entre nous mais la lumière s’éteignait trop tôt et il ne fallait pas gêner ceux qui dormaient à côté. Nous avions donc trouvé la solution : sur l’étagère au-dessus de notre tête, une petite boîte de conserve remplie d’huile de boîte de sardines, munie d’un cordon de coton faisant office de mèche, nous servait de veilleuse. Souvent, nous étions astreints à la corvée de pluches. Comme nous arrivions à la période des jours les plus longs, cette corvée avait lieu le soir après dîner et la quantité de patates était assez importante. Je me suis rendu compte de la situation de la Poméranie par rapport à Rochefort. Nous restions dehors très tard : après onze heures, il faisait encore assez clair et le ciel était tout blanc au nord.

Quelle était la nature de notre travail de manœuvre maçon à l’entreprise Bitner ? Il faut bien en dire quelque chose. Nous étions une quinzaine de prisonniers de l’entreprise à travailler sur un chantier relativement important. Aux abords de la ville, presque à la campagne, il s’agissait de construire un camp destiné à abriter une population de déportés du travail. Pour l’instant, ce n’était qu’un terrain, clôturé par une sorte de palissade, sur lequel il était prévu de construire des baraques en matériaux légers. Une assise en briques devait supporter des panneaux légers en fibrociment, et des ouvertures, portes et fenêtres, toutes prêtes. Plusieurs corps de métiers étaient donc nécessaires. Adrien, le Parisien et moi n’étions que des manœuvres, bons à tout et à rien à la fois. Nous quittions le commando le matin, accompagnés du gardien, et nous allions à pied pendant deux kilomètres environ, munis d’un petit seau en émail avec cuillère et gobelet, car le repas de midi nous était apporté sur place. Le soir, nous revenions assez tôt, la journée finie. Sur notre chemin, en passant par la Mühlenstrasse, un magasin d’ébénisterie avait attiré notre attention : l’une des vitrines offrait, à notre grand étonnement, un grand choix de cercueils à la clientèle. Ce n’étaient pas de simples boîtes, comme en France : le couvercle, en forme de bâtière nettement plus prononcée, était orné de moulures abondantes.

En arrivant le matin, des outils nous étaient distribués selon le travail à faire. Pour nous trois, c’était presque toujours une pelle et une pioche. La journée nous paraissait bien longue et le travail fastidieux : creuser des tranchées, déplacer des tas de sable ou de cailloux, transporter des sacs de ciment ou des briques...Tous ces travaux étaient effectués sous le commandement d’un civil qualifié, mais la cadence était supportable. C’était à qui irait le plus doucement et quand il n’y avait pas de surveillance nous faisions de longues pauses, le menton appuyé sur le manche de la pelle, pauses qui facilitaient la conversation.

En cas de mauvais temps, pluie en avril et même neige, les abris étaient rares, mais aussitôt que les premières baraques furent érigées les repos ont été plus confortables. A ce sujet, j’ai un souvenir très précis. Je faisais équipe seulement avec le Parisien. Un matin, nous avons " attaqué " un imposant tas de sable à la pelle. Il s’agissait de le rentrer dans une baraque, par une ouverture qui devait devenir une fenêtre. Par beau temps, c’était assez agréable, d'autant plus que le secteur n’était pas trop fréquenté. Nous sommes restés tous les deux une bonne dizaine de jours avec ce tas de sable ! Quand il était passé à l’intérieur, nous le passions à l’extérieur. Les jours de pluie, de l'intérieur nous le passions dehors ; les jours de beau temps, nous étions dehors et le passions à l’intérieur. Qu’est-ce que l’on a pu se raconter comme histoires pendant ces dix jours ! J’ai tout appris sur la vie quotidienne à Venise au temps de l’enfance de mon copain.

Il y eut quand même des jours plus pénibles, notamment lors du déchargement des camions. Des sacs de 50 kilos de ciment à transporter à l’abri, le déchargement des briques à la chaîne... C’était les travaux forcés ! Il fallait en attraper une et la lancer au suivant; si on ratait son coup, on la recevait sur les pieds et, en plus, on se faisait " engueuler " !

Ce chantier longeait une voie assez fréquentée qui était habitée de l’autre côté. Rien ne nous échappait du mouvement des gens qui se déplaçaient à heure fixe, tous les jours. C’était le policier en uniforme qui allait prendre son service à bicyclette, la voiture du boulanger, celle du laitier, un couple de vieillards qui partait je ne sais où, toujours à la même heure, la petite jeune fille qui saluait un vieux bonhomme en faisant une petite révérence, jambe fléchie et en lui disant " Heil Hitler ! " Ce geste était habituel de la part des filles et nous amusait un peu.

Cette vie dura trois mois, de mars à juin 1941. Vers la fin juin, le chantier était fini. L’entreprise nous occupa donc différemment. Je fus incorporé à une petite équipe de vrais maçons civils non mobilisés, c’est-à-dire d’un certain âge, pour travailler sur de petits chantiers, chez des particuliers. Là, j’ai fait l’expérience d’une nouvelle couche de la population. Leur attitude envers moi était empreinte de curiosité : comment vivait-on en France ? Je me suis assez amusé à leur raconter un peu de tout, des vérités et pas mal de mensonges. Mon allemand s’était un peu amélioré. Je connaissais des phrases toutes faites, mon vocabulaire s’était enrichi et le geste complétait la parole. Il n’y avait pas d’" hostilité " de la part de ces " nouveaux " Allemands.

Le premier chantier était assez important : c’était l’agrandissement d’une maison en centre ville, chez un artisan électricien. La famille se composait du couple et de deux jeunes filles. C’était elles les plus curieuses. Elles demandaient des renseignements quant à notre goût pour les grenouilles et les escargots. Je le leur confirmais et ajoutais que nous mangions aussi les petites souris sortant du nid. Pour elles, ce n’était pas plus répugnant ! Quant aux huîtres qu’elles ne connaissaient pas, je leur en expliquais l’élevage, en donnant des détails inédits. Pour obtenir des huîtres plates, je leur disais qu’il fallait les prendre très jeunes, quand la coquille était molle, et les passer au rouleau pour les aplatir ! Il fallait bien s’amuser un peu ! J’espère que, plus tard, elles auront compris. Il arrivait, selon les circonstances, que j’aie droit à quelques gâteries : un café avec un gâteau ou un fruit. Ça n’allait pas bien loin.

Le rappel de ce temps-là évoque pour moi un événement dont je garde un souvenir très précis et qui aurait pu avoir de graves conséquences. Il s’en fallut de peu que tout se termine ce matin-là pour moi : la captivité et tous mes soucis. Je suis en effet passé très près d’un très grave accident. Il faisait très beau et j’étais en train de mélanger du mortier pour le fournir aux maçons qui travaillaient sur un échafaudage au deuxième étage. Ils ont eu à manipuler une lourde pièce de bois, une sorte de poutre, mais un faux mouvement de leur part l’a fait basculer de l’échafaudage et elle est tombée dans la cour, à quelques centimètres de moi. Encore une fois, la chance était à mes côtés !

Ce chantier terminé, il y en eut d’autres, pas toujours très agréables, notamment celui de la gare où nous avons refait toutes les cheminées en brique sur la toiture ! Le travail était assez pénible pour moi et j’ai eu à monter des quantités de briques, à l’épaule, sur une planchette. Je montais à l’échelle jusqu’au toit et je les approchais des maçons qui étaient sur la toiture.

Après ce chantier, il m’est arrivé quelque chose de très désagréable. Pendant quelques jours, nous étions sur un autre chantier où de nombreux ouvriers, civils et prisonniers, travaillaient sans surveillance. Il faisait chaud et j’avais enlevé ma veste pour être à l’aise. Le soir, quand je l’ai reprise au clou où je l’avais accrochée, je me suis aperçu que mon portefeuille avait disparu ! J’étais très contrarié. Le portefeuille n’avait pas de valeur, j’avais très peu d'argent en marks du camp mais j’avais des photos, très précieuses pour moi : évidemment Hélène et Dany, une de la famille, et surtout une photo à laquelle je tenais beaucoup, de mon père à la guerre de 1914. Elle était irremplaçable ! Et au dos, il y avait un texte écrit de sa main.

 D’après mes notes, nous étions le 19 août 1941. Et le temps passait, malgré les journées de cafard... Nous sommes ainsi arrivés au début de septembre. Quelque chose s’apprêtait encore à changer. Le bruit courait que certains d'entre nous allaient partir à la campagne. La saison de l’arrachage des pommes de terre commençait et la main d’œuvre manquait.

Au village de Schlönwitz, à la ferme des Klug

Le 15 septembre au matin, trois d’entre nous étaient désignés pour partir, en début d’après-midi, dans un village au sud de Schivelbein, à environ 6 ou 7 kilomètres. Un paysan, accompagné du gardien de ce camp, devait nous prendre. La valise fut vite prête, dans deux musettes, et les adieux sincères et prolongés me faisaient regretter mes deux copains. C’était encore une page qui se tournait ! Et la nostalgie du " jamais plus "... Adrien et le Parisien éprouvaient le même sentiment.

Au milieu de l’après-midi, nous partions dans la voiture du fermier. Les deux autres qui m’accompagnaient étaient arrivés du matin, venant des environs. Je ne les connaissais pas du tout mais j’ai appris à les connaître par la suite. Un des deux devait devenir un de mes meilleurs amis de captivité. Menuisier-ébéniste, il a tenu une grande place dans le commando. L’autre, cultivateur en France, propriétaire d’une petite ferme, était le plus compétent de nous trois. Le sort lui a attribué une place éloignée de nous, à l’autre extrémité du village, et nous l’avons peu vu après.

Notre nouveau gardien était très bavard mais ne pratiquait que quelques mots de français. L’impression était plutôt favorable. Notre arrivée au milieu du village fut très discrète. Tout le monde était au travail. Schlönwitz était le nom de ce village, où je devais passer deux ans et demi de ma vie ! Là, une formalité indispensable nous attendait. Nous étions d’aspect assez différent ; les deux autres semblaient plus robustes que moi. Il fallait faire un choix. Ou chacun des demandeurs recherchait celui qui semblait le plus apte au travail de la ferme, et je n’étais pas le favori, ou on procédait à un tirage au sort, ce qui fut fait, avec l’accord des trois fermiers. Le gardien inscrivit nos noms sur trois papiers semblables qu’il mit dans mon calot et chaque paysan eut droit à son prisonnier. C’était la loterie ! Le sort en était jeté ! Puis chacun partit avec son nouveau patron. Pour nous, c’était la surprise ! Où allions-nous tomber ? Le soir même, nous étions fixés. J’avoue que ce tirage au sort a été décisif pour les mois et les années qui ont suivi, et peut-être au-delà...

Dans l’immédiat, la vie a été tout de suite différente pour chacun d’entre nous. Celui qui est devenu mon ami, Joseph Pambrun, des environs de Pau, était le plus défavorisé. Il était dans une grosse ferme de 250 hectares qui fonctionnait comme les très grandes, où il y avait beaucoup d’ouvriers agricoles civils, des hommes plutôt âgés, beaucoup de femmes et quelques filles, un contremaître assez brave, et en tout six ou sept prisonniers français. Sa profession de menuisier-ébéniste très qualifié lui permit d’être affecté, la plupart du temps, à l’entretien des bâtiments. Il ne participait au travail de la ferme qu’au moment des grands travaux : les foins, la moisson, les pommes de terre. En dehors de ces périodes, il disposait d’un atelier où il était assez libre et, le soir, il nous rejoignait pour la nuit au commando. Il a été un de mes meilleurs camarades de captivité. Longtemps après notre retour, je suis allé chez lui. Il est mort depuis de nombreuses années.

L’autre, que j’ai très peu connu, Adnaud, avait été le plus favorisé. La ferme où il avait été désigné était assez éloignée du centre du village et il était logé dans une annexe du commando. Par ailleurs, il était d’un caractère assez renfermé et la ferme était peu importante. Il était le seul homme dans la force de l’âge - les patrons étaient assez âgés et peu communicatifs - et il avait la chance d’avoir pour compagne dans tous les travaux de la ferme, Bronia, une jeune Polonaise d’une vingtaine d’années. Pendant la captivité et même après, combien de fois ai-je rêvé et regretté que le tirage au sort ne m’ait pas accordé cette faveur ! Pour comprendre, il faut savoir que la fille en question était d'une rare beauté. J’ai eu l’occasion de la rencontrer plusieurs fois à la laiterie où toutes les fermes livraient le lait chaque jour. Je ne lui ai que très peu parlé, mais des regards un peu complices et un comportement plutôt sympathique m’ont fait penser que je ne lui étais pas indifférent ! Et pourtant, mon amour et ma vie n’étaient que pour Hélène et ma petite Dany. Allez comprendre ça... J’avais vingt-huit ans !

Revenons un peu sur terre ! Je n’étais pas vraiment mal tombé. Le paysan qui nous avait amené de la ville et avait participé au tirage au sort n’était que le commis de la ferme et non le patron. Le véritable patron était décédé quatre mois auparavant, à la suite d’une chute dans un escalier. Il s’était rompu le larynx ! Moi qui connais bien ce genre de chose, je ne comprends pas bien comment il avait fait. Enfin, d’après la famille, qui se nommait Klug, il avait une canule et il ne parlait plus. Sa veuve, âgée peut-être de cinquante-cinq à soixante ans, continuait l’exploitation de cette petite ferme d’une dizaine d’hectares, aidée d’un commis, Tom, et de sa femme, parents de deux enfants d’une dizaine d’années, et de ses deux filles. La plus âgée s’appelait Anneliese - elle venait d’avoir dix-sept ans - et la plus jeune Ilse, qui avait une quinzaine d’années. Deux autres filles plus âgées étaient mariées et habitaient, l’une à Berlin, l’autre du côté de Dantzig. Je ne les ai que très peu vues pendant de courtes vacances.

Le commis et sa famille logeaient dans une petite maison un peu à l’écart, qui servait également de lieu de culte évangélique. Une courte cérémonie y avait lieu tous les dimanches. Le pasteur n’était autre que le frère du patron décédé, facteur de son état. Il avait une grande influence sur la moralité de la famille, surtout sur les distractions des filles qui n’étaient jamais allées à un spectacle quelconque. Il n’apparaissait que très peu à la maison car il habitait de l’autre côté du village et sa femme était fâchée avec la famille.

La maison était plutôt agréable et confortable. Devant, il y avait une cour bordée d’une grille, sur la route. La maison par elle-même était sur le modèle traditionnel, avec un jardin et un verger. Sur chaque côté de la cour étaient les bâtiments d’exploitation. D’un côté l’étable pour les six vaches et les deux veaux, surmontée d’un grenier à foin, l'écurie pour les deux chevaux, le local pour les porcs - en général sept ou huit, dont un conservé pour la consommation - et deux moutons, une vaste buanderie avec autoclave pour cuire les pommes de terre et, à côté, un four où le pain de seigle était cuit tous les quinze jours. De l’autre côté de la cour il y avait un vaste hangar pour la paille, le foin et les gerbes de seigle destinées au battage - qui avait lieu à mesure des besoins, à l’aide d’une batteuse individuelle comme dans toutes les fermes - et aussi la remise aux voitures, avec les équipements de traîneaux pour les périodes de gel et de neige. Sous ces bâtiments se trouvait une cave où étaient entreposées les pommes de terre. Je crois que la description de la maison est assez complète, si on ajoute le chien et les deux chats, auxquels l'intérieur de la maison était interdit.

Mon premier contact, ce 15 septembre 1941, avait été assez agréable. J’étais attendu par tous, pour des raisons différentes. Le commis s’était un peu informé avant mon arrivée, de ma profession et de mes aptitudes au travail de la ferme. Il faut dire qu’il n’était pas très rassuré et que le sort ne l’avait pas gâté. Enfin, son attitude ne montrait pas d’hostilité à mon égard. La patronne a eu le même regard et les mêmes préoccupations que le commis. Quant aux deux filles, leur première réaction fut un peu différente. D’abord, après m’avoir interrogé sur ma profession, elles ont testé les possibilités de conversation. Comme personne ne comprenait le français, il m’a fallu utiliser au mieux mon vocabulaire allemand qui commençait à être assez riche. Les gestes complétaient le tout et mes aptitudes au bavardage ont fait le reste. Mon impression fut encourageante : j’étais bien reçu par tout le monde ! Au cours du repas, soupe au lait et tartines de confiture, j’ai subi les interrogations sur ma situation familiale, marié, une petite fille, ma ville d’origine, etc. Les filles se sont montrées particulièrement curieuses. Pour elles, l’arrivée de cet étranger mais néanmoins " ennemi ", était un véritable événement.

J’ai su quelques jours après que les distractions étaient très rares. L’éducation religieuse de la famille était un obstacle. J’ai appris aussi que l’aînée, Anneliese, lisait beaucoup et un peu n’importe quoi. Je n’ai pas encore abordé la question de leur physique. Pourtant, il faut bien en parler un peu. Évidemment, j’ai été frappé dès mon arrivée par cet aspect des choses. D’abord, la plus âgée, qui venait de fêter ses dix-sept ans. Elle était du genre " fausse maigre ", menue mais bien faite, brune sur une peau claire. Ses yeux méritaient que l’on s’y attarde : d’un bleu foncé avec des reflets changeants, et surtout très expressifs. Les lignes du visage étaient pures et agréables. Je jugeais l’ensemble extrêmement attirant. Étant donnés mes vingt-huit ans, j’ai quand même des excuses ! Par la suite, j’ai beaucoup moins pensé à Bronia, la Polonaise, car au moins avec Anneliese, la conversation tant publique que privée était plus concrète, les paroles allant bien au-delà des sourires.

Quant à Ilse, avec ses quinze ans elle affichait encore plutôt l’écolière que la jeune fille, avec son perpétuel sourire et son air satisfait. Elle était aussi blonde que sa sœur était brune, avec les yeux bleus beaucoup plus clairs ; mais elle partageait la même curiosité à mon égard. Je me trouvais très souvent seul avec elles au travail, car elles participaient aux travaux des champs et des écuries. Nous nous retrouvions plusieurs fois par jour avec les vaches et les veaux, car elles faisaient la traite à la main. Bien sûr, elles s’occupaient du lait et des bidons et allaient souvent à la laiterie. Elles voulaient tout savoir de mes goûts et de mes distractions, de la vie en France, surtout des filles...

Notre seul point de désaccord portait sur la politique et la conduite de la guerre. Elles étaient beaucoup plus patriotes que moi et quelquefois j’avais droit à des reproches cinglants qui n’allaient pas jusqu’à l’insulte, mais presque... J’arrivais quand même à les calmer en changeant de conversation et même à les faire rire. Tout rentrait dans l’ordre quand nous nous retrouvions à table tous les quatre, la mère, les filles et moi.

Les repas commençaient toujours par la prière - dite en allemand mais se terminant toujours par " Amen " - que je ne suivais pas, mes pensées étant ailleurs... Alors j’y allais moi aussi de mon " Amen ", ce qui les faisait rire et provoquait la réflexion de la mère : " Nous allons arriver à le convertir, il en a bien besoin. " (je traduis son langage).

Le soir, après le dîner, je regagnais le commando. En cours de route, je retrouvais quelques copains qui travaillaient dans les fermes voisines. J’étais un peu jalousé car ils étaient plus mal tombés que moi, souvent mal vus, et beaucoup ne mangeaient pas à table avec la famille. Pour moi, la nourriture était très acceptable et se répartissait en cinq repas. A mon arrivée, le matin, je saluais les uns et les autres d’un triste " morgen ". Ma prononciation était conforme à l'accent du pays, à défaut d’être en langage classique.

A cette époque, j’avais déjà fait beaucoup de progrès en vocabulaire et la connaissance de nombreuses phrases toutes faites, à peu près correctes, tant en bon allemand qu’en dialecte poméranien, me permettait à la fois des conversations " utiles " et l’abord de sujets très variés. J’allais jusqu’à inventer des mots composés qui me faisaient mieux comprendre mais qui les surprenaient et les amusaient. Le geste, lui, venait préciser l’intention. Seul le commis, Tom, ne suivait pas toujours la conversation. Et si l’oncle facteur-pasteur était présent, il fallait mettre la conversation en veilleuse. En effet, il n’appréciait pas mon humour, ni la gaieté des filles...

Tous les quinze jours, la femme du commis faisait la lessive et chauffait le four pour cuire le pain de seigle et souvent des gâteaux à la farine de blé. Dans le verger, les fruits ne manquaient pas : pommiers, pruniers, cerisiers (bigarreaux noirs), groseilliers, framboisiers. Avec les cerises et les groseilles ils faisaient un " vin ". L’été, bien frais, c’était agréable pour accompagner des tartines de pain de seigle frais et du miel. Ce n’était pas habituel ; on consommait ce breuvage surtout au moment des travaux pénibles. L’hiver, c’était un faux café au lait, avec pain beurré. Dans d'autres fermes, c’étaient des tartines de pain de seigle rassis avec de la graisse et des rondelles de pommes de terre bouillies !

A mon arrivée, le matin, après mon bonjour, j’attendais à l’écurie où les filles étaient occupées à traire les vaches. Le premier contact était variable, selon l’humeur des uns et des autres. Au bout d’un moment, la mère m’appelait pour le petit déjeuner que je prenais seul dans la cuisine : café au lait, tartines beurrées et confiture maison. Aussitôt après, l’écurie : sortir le fumier, balayer, mettre de la paille fraîche, faire boire sur place, garnir les râteliers de foin. Je m’occupais aussi des porcs. Il fallait retirer le fumier, balayer, laver et garnir les auges de nourriture. Je les avais dressés à l’aide de la fourche, sans leur faire de mal ! Je leur criais des insultes en français, mais destinées aux Allemands, et dès que j’entrais ils se mettaient face au mur sur les pattes arrière et ne grognaient plus. Puis c’était l'heure du départ pour les champs ou le travail à la ferme : périodiquement battre à la machine, casser du bois, etc.

En milieu de matinée, j’avais un léger casse-croûte : tartines de pain garnies de charcuterie. Vers midi, repas assez court : viande le plus souvent en sauce, très rarement du poisson d’eau douce du lac ou des harengs frais, toujours accompagnés de pommes de terre cuites à la vapeur. Suivait une pause d’une demi-heure, que je passais dans la buanderie, à me raser ou à autre chose.

L’après-midi, reprise du travail de la matinée. Vers quatre heures, légère collation sur place, à la maison ou aux champs. Vers 5 ou 6 heures en hiver, et 7 ou 8 heures en été, selon l’urgence des travaux, nous prenions le repas du soir, à la cuisine. Ces repas comportaient également un dessert quelconque : des fruits, un laitage, quelquefois des gâteaux maison... Il arrivait qu’il y ait des crêpes comme en France, mais toujours accompagnées de semoule au lait. Ces jours-là, il n’y avait rien d’autre et ça ne correspondait pas à une date fixe, Chandeleur, Mardi gras ou Mi-carême. C’était n’importe quand. La boisson habituelle était le butter milch, ce qu’on appelle en français le babeurre et en saintongeais le babigeot. Pour les fêtes, Noël, Pâques, quelques fêtes locales, le menu était plus soigné, surtout les desserts. A l’automne, quand on tuait le cochon, c’était tout un événement et la nourriture était plus copieuse.

Il m’arrivait aussi d’aller donner un coup de main dans une autre ferme dont je parlerai plus tard, car il y avait une insuffisance de main d’œuvre au moment des grands travaux. De toute façon, le soir après le dîner, je rejoignais le commando, dans le centre du village. Là, nous passions les soirées tous ensemble. Les occupations ne manquaient pas ! D’abord, les conversations sur tous les sujets qui nous préoccupaient, les familles, la France, mais aussi les petites histoires de village. Chacun avait des commentaires à faire sur la journée passée.

Il y avait deux commandos. L’un, au nord, rassemblait ceux qui travaillaient à la laiterie, à la distillerie et dans plusieurs fermes voisines dont la principale était une sorte de petit château avec 250 hectares de terre. Le patron était le descendant d’un officier de Napoléon qui, au moment de la retraite de Russie, après la Bérésina, avait préféré rester en Poméranie. Il portait le nom bien français de Perrin. L’autre commando du centre du village était mon port d’attache. Il était installé dans l’ancien garage de la pompe à incendie, c’est-à-dire très mal éclairé. Il y avait une petite pièce au milieu qui servait à tout et, de chaque côté, deux pièces plus grandes, éclairées par des vasistas vitrés auxquels on avait ajouté des barreaux ! Dans chaque pièce, deux bat-flanc à deux étages, garnis de paillasses et, pour chacun de nous, une couette enveloppée dans une sorte de sac qui servait de drap, fournie par nos patrons. Ces enveloppes étaient lavées périodiquement à la ferme. C’était vraiment le confort !

Au milieu trônait une table pour huit, qui ne permettait pas à tout le monde de s’asseoir. Les autres restaient sur les lits. Pour compléter, il y avait un poêle à charbon, genre Godin, qui venait de France. C’était inconnu des Allemands, qui eux, n’avaient que des chauffages maçonnés, soit en briques, soit en carreaux vernis. Dans les cuisines, il y avait un foyer et un four. Étant donnée la rigueur du climat, avec la neige, le vent, le verglas, l’entrée des maisons était pourvue de portes doubles.

Dans le village, les fermes étaient nombreuses. La superficie était en moyenne d’une quinzaine d’hectares. Chez Klug, il y avait seulement dix hectares. C’était un peu faible pour avoir un prisonnier. Les deux plus grosses, qui fonctionnaient comme les très grandes, n’étaient que de 250 hectares pour Perrin et environ 300 hectares pour Ruhrmann, où travaillait mon copain Joseph Pambrun.

Chez Perrin, un des nôtres, un Breton, avait sauvé de la noyade un jeune Allemand qui se baignait dans le lac. A cette occasion, le patron avait engagé des formalités pour la libération de ce prisonnier. Les choses étaient allées assez vite et, après un court passage au camp de Stargard, il était rentré en France. Il faut dire que l’été le lac était très fréquenté tant par les Allemands que par toute la population en âge de nager et de se baigner. Les filles, Anneliese et Ilse, y allaient aussi, mais jamais avec les prisonniers. Nous faisions bande à part.

Souvent, à l’automne, au moment des labours, je laissais la charrue sur place et je rentrais à la ferme à cheval. Je retrouvais un peu les joies de la cavalerie, ce qui ne manquait pas d’impressionner les filles. Il faut dire que le sol, dans tout le village, était constitué d’une terre légère. Les labours étaient très rapides. Souvent un seul cheval suffisait. Le travail était cependant assez pénible, pour suivre le cheval pendant toute une journée.

A la fin octobre, pour nous l’arrachage des pommes de terre était fini, mais dans la région, beaucoup de grosses fermes avaient des difficultés de main-d’œuvre pour achever leurs récoltes avant les grands froids. L’office du travail prit alors la décision de prélever des prisonniers dans les villages qui avaient terminé les gros travaux. Je suis parti avec quelques autres pour une grosse ferme à une quinzaine de kilomètres au nord. J’étais très inquiet de ce départ. J’avais peur de ne pas revenir à la maison Klug, et les filles partageaient mon inquiétude. En fin de compte, ce séjour à Glötzin ne dura qu’une dizaine de jours : nous y avons travaillé avec une énergie particulière, afin de rentrer au plus vite dans nos " foyers " et d’y reprendre notre vie habituelle. Sur l’importance de cette ferme, j’ai noté à l’époque les chiffres suivants : 1200 hectares dont 250 de pommes de terre, un millier de cochons, 413 vaches, 60 chevaux, 4 tracteurs.

L’hiver, le lac gelait profondément, jusqu’à 40 à 50 centimètres. Il était alors accessible aux traîneaux, même chargés. Les fermes qui étaient de l’autre côté l’empruntaient fréquemment. Ces traîneaux n’étaient que les voitures habituelles. Nous enlevions les roues et montions de larges patins à la place. La circulation était plus facile sur la neige durcie et le sol gelé.

Le dimanche, jamais de travail. La matinée, nous allions quand même à la ferme pour laver notre linge et faire une toilette un peu plus complète dans la buanderie, avec de l’eau chaude à volonté. Les repas de midi étaient pris à table comme les autres jours. Le menu était plus recherché : le plus souvent une volaille rôtie garnie de choux rouges et de pommes fruits, et le dessert plus agréable. Après le repas, nous regagnions le commando et nos distractions habituelles. Pour moi, un courrier à Hélène, comme toutes les semaines, et petits travaux de raccommodage, jeux de cartes divers, belote... plus tard, le poker. Nos échanges tournaient souvent en discussions plus animées où les points de vue divergeaient selon la personnalité de chacun. Les lectures occupaient également une partie de nos loisirs, surtout plus tard, avec mon ami Dabère. J’aurai l’occasion d’en reparler.

Insensiblement, je prenais de plus en plus de place dans la famille Klug. Je ne m’occupais plus de mon linge : il était entretenu par la maison (lavage, repassage...). Je dois citer l’anecdote de la disparition de mon calot. Pendant une courte période, au printemps 1942, je suis resté tête nue. Je devenais de plus en plus libre avec les filles. Un jour, au moment de la traite, n’ayant rien à faire je m’amusais à les ennuyer, comme cela m’arrivait souvent. Avec la bouche j’imitais le vol des mouches, ce qui provoquait chez les vaches une agitation de la queue, qu’elles projetaient sur la tête des filles, d’où leurs protestations énergiques ! A un moment où je m’étais un peu trop approché d’Anneliese, elle se saisit de mon calot et le jeta devant les vaches. A l’instant où j’allais le ramasser, une vache était en train de le brouter ! Il m’a donc fallu demander à Hélène de m’envoyer un béret dans un colis. C’était le commencement d’une période où les choses ont pris une tournure différente dans nos relations.

Nous étions au mois d’avril ; il y avait sept mois que j’étais là et le temps ne m’avait pas duré ! J’ai le souvenir précis d’un changement de la part d’Anneliese. C’était un jour de battage à la maison. Le travail occupait tout le monde. La batteuse, installée dans la grange, était actionnée par un puissant moteur électrique. Nous étions chacun à notre poste. Le commis surveillait le fonctionnement de la machine et la sortie du grain, la mère se tenait sur la machine et introduisait les gerbes de seigle que les filles lui passaient. Moi, j’étais à la sortie de la paille, que je prenais par brassée, pour faire des bottes que je liais avec les brins les plus longs. Le travail était pénible pour tout le monde. Pendant un arrêt, j’ai saisi dans l’expression d’Anneliese quelque chose de différent, l'ébauche d'un sourire et ce regard par lequel tout allait commencer.

Dès le lendemain, ce quelque chose devait se concrétiser. J’étais déjà prêt à tenter ce qui s’est produit. J’y pensais beaucoup mais je n’étais pas sûr. Pendant la pause de midi, cette demie heure où je me retirais dans la buanderie, elle est arrivée comme elle le faisait souvent. Après quelques paroles encourageantes, je l’ai attirée vers moi et nous avons échangé notre premier küssen.

L’année 1942 fut pour moi plus facile à vivre. J’ai en mémoire tous les détails des mois suivants. Malgré mes scrupules vis-à-vis d’Hélène et le côté un peu puéril de ce qui va suivre, j’ai décidé de le décrire, mais seulement en partie, dans la mesure où mes souvenirs sont encore très précis. C’était la continuation d’une attirance réciproque, masquée par des " non dits " et des attitudes contradictoires. Elle recherchait les occasions de passer de longs moments seule avec moi, voire des heures, quand elle m’apportait le goûter sur place, dans les champs, et restait jusqu’au soir à m’aider à faire le travail. A la saison, nous partions avec Ilse, à vélo, dans les bois vers Labes, ramasser des myrtilles. Je trouvais toujours des réponses à leurs questions les plus diverses. C’est bien à cette époque que mon mauvais allemand est devenu plus efficace. Nos conversations prenaient un caractère plus intime. Elle m’expliquait ses lectures et nous en discutions, assez souvent des auteurs français que j’avais lus. Les questions politiques ou militaires nous divisaient souvent, jusqu’à la rupture… toujours provisoire. Le lendemain, nous nous raccordions avec une satisfaction réciproque.

C’est à cette époque que se situe un épisode dont j’ai gardé le souvenir. C’était, je crois, en avril. La chatte avait fait ses petits dans le foin, au dessus de l’étable. A l’aide d’une échelle, Anneliese était montée admirer les tout petits chats nés depuis deux ou trois jours. Elle m'avait appelé pour voir avec elle. Après un moment, je suis descendu et, sans réfléchir ?, j’ai retiré l’échelle. D’abord, elle n’a pas apprécié la plaisanterie mais elle a joué le jeu et a prétendu descendre sans échelle. J’ai eu beau l’en dissuader ; elle s’est laissée glisser sur la pente du tas de foin. Évidemment, je me suis précipité pour l’aider, en la retenant par les chevilles, mais le contact de la peau était si agréable que mon aide s’est manifestée plus haut que les chevilles. Hélas, il était midi et sa mère nous appelait pour nous mettre à table. Ce jour-là, le repas, après la prière, fut particulièrement joyeux.

J’ai encore d’autres lointains souvenirs, entre autres le jour où nous sommes partis tous les deux, avec la voiture attelée des deux chevaux, chercher des gerbes de seigle qui étaient restées dans un champ assez éloigné. Je m’en souviens comme si c’était hier. Il faisait très chaud, cet après-midi de fin juillet. J’étais le torse nu et elle aussi, sous une longue robe de toile blanche et légère. Nous étions sur les gerbes et elle était assise près de moi. Je conduisais d'une main et, de ma main libre, j’osais des caresses auxquelles elle n’était pas insensible. Notre attitude redevint tout à fait normale en quittant le petit chemin pour la grande route. Chaque fois que l’occasion se présentait, nous profitions du moindre instant de solitude. Au moment du binage des betteraves, travail long et fastidieux, plutôt monotone, nous avons passé des heures agréables à discuter. Nous étions à découvert et obligatoirement très sages;  les rares personnes qui nous voyaient n’imaginaient pas que notre conversation et nos pensées étaient très loin de ce champ.

C’est dans le mois de mai que se situe l’incident du briquet. J’avais acquis quelque part un briquet à essence en forme de cœur de couleur rouge. Il faisait partie d’un ensemble de choses auxquelles je tenais et, pour éviter qu’elles disparaissent au commando, soit par vol, soit au cours d’une fouille que le gardien était autorisé à faire, tous ces petits objets étaient rassemblés dans une boîte en fer plus ou moins camouflée sur une étagère, dans la buanderie. Or un jour, en vérifiant le contenu de la boîte, je m’aperçus que le briquet avait disparu. Sans trop réfléchir, j’en fis part aux filles. Je ne savais quoi en penser, mais au cours du repas du soir, Ilse éprouva le besoin d’en parler à table. Aussitôt, je me suis rétracté pour mettre fin à l’incident. Mais la mère, pour se moquer un peu de moi et en plaisantant, me dit : " Il ne faut pas prendre Schlönwitz pour Heidelberg ". Elle faisait allusion au texte bien connu des Allemands, que je connaissais aussi, d’un poète allemand dont j’ai oublié le nom : " Ich habe mein Herz in Heidelberg verloren " (j’ai perdu mon cœur à Heidelberg). C’est alors qu’un certain regard d’Anneliese m’a fait comprendre que le briquet n’était pas perdu. Le lendemain, je devais savoir que c’était un objet que l’on garderait en souvenir. J’ai été plutôt touché de cette attention.

Au mois de juin, les cerises étaient mûres et j’ai participé à la cueillette avec les filles. Moi qui n’ai jamais su chanter, je leur ai fredonné la chanson " Le temps des cerises ", avec les paroles qui me sont revenues. Je leur ai expliqué, mais c’était difficile à leur faire comprendre. Je leur ai quand même posé des pendants d’oreilles, qu’elles ont gardés le plus longtemps possible. Le jour de la tonte des moutons, la mère m’a mis en chantier avec Anneliese, pour tondre les deux moutons, puis est repartie. Cet après-midi a laissé des traces agréables dans mes souvenirs.

Nos rencontres avaient lieu le plus souvent dans la buanderie, où j’allais passer un moment après le repas de midi. Elle avait toujours quelque chose à y faire. C’est elle qui préparait l’autoclave pour faire cuire les pommes de terre à la vapeur ; il en fallait de 20 à 30 kilos tous les jours, pour nous, les porcs, les vaches, etc. C’était le moment de la journée où notre attachement s’exprimait pas des échanges légers. Par la suite, il y eut des moments dangereux, quand Ilse arrivait à l’improviste. A-t-elle su quelque chose ? Je ne saurais le dire.

J’ai un souvenir précis de certaines de leurs tenues. Pendant les mois froids, la rigueur du climat ne permettait pas beaucoup de fantaisie mais au printemps, et surtout l’été, elles exprimaient un souci de coquetterie, toujours habillées de la même façon, particulièrement d’une robe verte à petites fleurs, avec une étroite bande noire pour souligner un décolleté carré assez généreux, à quelques centimètres du bord. Cette bande se répétait au bas de la robe qui s'arrêtait aux genoux. Au moment des grandes chaleurs, nous allions ensemble, à bicyclette, dans une prairie éloignée, pour retourner le foin. Elles portaient alors des shorts bleu clair, avec des soutien-gorge assortis. Les copains du commando, qui avaient l’occasion de nous voir en plein travail, enviaient mon sort et je n’échappais pas à leurs plaisanteries.

Le pire aurait pu nous arriver, un matin d’été où nous étions seuls dans la cuisine. La mère et Ilse étaient parties avec le commis, à Schivelbein, la ville voisine. La porte de devant était toujours fermée à clé . Anneliese était sortie pour je ne sais quoi faire, par la porte côté jardin, et, en revenant, elle avait donné un tour de clé à cette porte. Nous étions donc enfermés. La femme du commis, qui était à notre recherche pour une raison quelconque, a été très étonnée de trouver les portes fermées et nous deux à l’intérieur. Nous avions quand même réagi assez rapidement pour qu’elle nous trouve dans une attitude irréprochable et la porte lui avait été ouverte dans le minimum de temps. Anneliese lui raconta je ne sais plus quelle histoire mais j’ai pensé qu’elle n’avait pas été dupe. Il n’y eut aucun écho les jours suivants mais l’alerte avait été chaude et nos relations furent plus réservées pendant quelques jours, où elle renonça à toute imprudence, se contentant de nos menus plaisirs qui m’apportaient quand même une heureuse diversion.

Tous ces faits remontent si loin dans le temps que je ne peux les situer dans l’ordre chronologique. Les carnets qui faisaient des allusions assez discrètes à ces moments privilégiés ont été détruits peu après mon retour en France. Si je peux encore en relater quelques-uns, c’est qu’il m’a toujours été agréable de les évoquer périodiquement.

Il y eut encore un épisode, qui sera le dernier, car ma mémoire arrive à faire défaut. Début octobre, il faisait mauvais temps et nous étions à la ferme. Je bricolais dans l’étable et j’ai eu besoin d’aller dans la grange pour emplir un sac de mélange pour les vaches. J’ai appelé Anneliese qui n’était pas loin, pour venir m’aider. Elle a fait quelques difficultés, mais elle est venue. Il s’agissait de tenir le sac ouvert. Tout allait bien quand j’ai eu la malencontreuse idée de tenter quelque chose qui ne lui a pas plu. Elle est partie très en colère. Il se trouve que, ce jour-là, il y avait eu des difficultés avec la mère, sur un sujet strictement familial. Il en est résulté un net refroidissent qui a duré deux ou trois jours, pour aboutir au soir de la réconciliation. Elle me faisait toujours " la gueule " et elle avait quitté la table sans rien dire. Aussitôt le repas fini, j’ai dit au revoir et je suis parti, comme d’habitude, à la nuit tombée. Alors Anneliese est apparue au coin de la maison, en m’offrant ses lèvres et, sans dire un mot, elle s’est sauvée. Le lendemain, tout était oublié, mais, ce soir-là, je suis rentré au commando d’un pas léger et particulièrement de bonne humeur. La vie a continué. Cette année 1942 s’est terminée dans le même état d’esprit. Il y eut sans doute des moments aussi riches, mais le temps, qui détruit tout, en a effacé une partie de mes souvenirs.

Tout ceci paraîtra sans doute bien innocent aujourd’hui, mais les conditions de vie qui m’étaient imposées pendant cette période expliquent mon comportement. Au commando, d’autres avaient des aventures plus concrètes mais je préférais la mienne aux leurs. L’objet de leurs amours n’avait rien d’attirant et, personnellement, je préférais les préliminaires plus ou moins actifs et les relations semi-platoniques à une conclusion rapide, banale et souvent décevante. " Désirer un monde, c’est le feu ; l’obtenir rien que de la fumée ". J’avais quand même un passé avant Hélène. Il fallait bien que la captivité m’ait obligé à une vie marginale pour adopter un comportement d’adolescent. J'avais retrouvé mes dix-huit ans pour entreprendre la conquête des dix-sept ans d’Anneliese.

Un jour tous les prisonniers du village, français et polonais, ont été transportés à Schivelbein pour une vaccination collective, exécutée en série par le personnel sanitaire du camp de Stargard, qui s’était déplacé à cette occasion. En effet une épidémie de typhus s’était répandue depuis les stalags où étaient concentrés dans des conditions très sévères les prisonniers russes, faisant de nombreuses victimes. Tous les matins, disait-on, une charrette passait au bout des baraques et ramassait les cadavres de la nuit. Lors de cette vaccination, j’ai fait la connaissance d’André Lamoureux, qui était forgeron à Etaules. Par la suite, à la fin de la guerre, il s’est fixé à Rochefort, rue Hoche, tout près de chez moi, et a fait carrière à la mairie comme plombier au service des eaux. Nous nous sommes toujours occupés de l’association des anciens prisonniers, lui comme président, et moi comme trésorier, pendant de longues années. Il est mort à 79 ans en 1983.

Pour en revenir à cette année 1942, elle fut pour moi l’année pastorale, où je n’ai pas franchi les limites du village une seule fois. Les jours se succédaient dans le calme de la vie champêtre et des petits bonheurs simples. Mes lettres à Hélène étaient toujours aussi chaleureuses. Le matin, quand je quittais le commando, c’était toujours avec la certitude que quelqu’un m’attendait et que j’allais vivre encore une journée agréable avec une présence féminine. Pierre Loti a écrit quelque part : " Il en faut presque toujours une, n’importe où le sort vous ait exilé, une âme féminine qui vous vienne en aide, dans la grande solitude ".

Quand on arrive à la fin des choses, à la séparation définitive, l’adieu, le " jamais plus " est préférable à un " au revoir " problématique : cet adieu laissera en mémoire les bons souvenirs qui resteront intacts, tandis que l’" au revoir " ne peut laisser que des occasions de rencontres accidentelles et inopportunes, sources de déceptions et souvent de reproches réciproques, qui détruiront les liens d’amitiés passées. C’est pourquoi j’aurais dû quitter définitivement le village et ne plus jamais revoir personne dès janvier 1943.

Au même village, à la ferme Walter Bergmann

À la mi-janvier 1943, le service de la main d’œuvre, qui contrôlait l’affectation des prisonniers de guerre dans les fermes du pays, prit la décision de retirer le prisonnier à la ferme Klug : l’âge des filles et la présence d’un commis suffisaient au fonctionnement de la petite exploitation. Je devais donc partir mais je restais dans le village, affecté à une ferme où j’allais quelquefois donner un coup de main, la ferme Walter Bergmann, plus éloignée du centre.

Pour moi, c’était une page qui se tournait... Je fus très affecté par cette décision, ainsi qu’Anneliese. Il nous restait une mince possibilité de nous voir dans le village, surtout à la laiterie où j’allais pour l’autre ferme. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, elle m’a assuré que, quoi qu’il arrive, elle n’oublierait pas notre longue période passée ensemble. Pour elle comme pour moi, la vie a dû continuer. Je sais que beaucoup d’Allemands de ce pays ont émigré à la fin de la guerre. La Poméranie est devenue polonaise et la plupart ont refait leur vie dans des pays lointains, le Canada, l’Australie, l’Amérique du sud... A moins qu’elle ait choisi l’homme de sa vie sur place.

Pour moi, il aurait été préférable de quitter le pays et de me faire muter ailleurs. C’est ce que j’ai tenté en février 1943. A ce moment-là, j’ai essayé de partir définitivement. Je me suis plaint de douleurs persistantes dans le côté droit, jusqu’à ce que j’obtienne une consultation au stalag, à Stargard. Après quelques jours de repos au commando, le gardien m’a emmené par le train, au camp. Il avait attendu d’avoir d’autres motifs pour ce déplacement.

A mon arrivée, j’ai été surpris de constater les grands changements survenus depuis septembre 1940. Pendant ces deux ans et demi, nous avions appris, par d’autres prisonniers, que tout était différent. Mais c’est surtout l’ambiance et les mentalités qui m’ont surpris. Tous étaient " installés " dans la captivité. Une sorte de communauté unissait les occupants du camp, qui était devenu le centre administratif du Stalag II D, à l’image des autres stalags de toute l'Allemagne. L’effectif était composé de nombreux sous-officiers qui, à leur arrivée, avaient refusé de travailler, comme cela était prévu par la convention de Genève.

Avec le temps, ils avaient pris en main la plupart des postes de contrôle et la gestion du stalag, évidemment avec l'accord des autorités militaires allemandes. A ces sous-officiers s’étaient joints de nombreux " spécialistes ", choisis le plus souvent à l’occasion de courts passages au stalag, des professionnels de tous les métiers (cuisiniers, coiffeurs, tailleurs, infirmiers, dentistes, médecins non officiers, beaucoup de membres de l’enseignement, des prêtres, des artistes...). Le niveau intellectuel était donc très supérieur aux commandos de travail auxquels j’appartenais.

Ceux qui, comme moi, ne faisaient qu’un court séjour, étaient plus ou moins écartés de cette " sélection ". Nous étions traités avec une certaine condescendance. La grande majorité d’entre nous n’était que des paysans et des ouvriers, et les sous-officiers qui étaient parmi nous, dans les commandos, s’étaient portés volontaires pour le travail. Ils ne le regrettaient pas. Le contact avec la population civile était plus enrichissant et permettait une vie plus active. La camaraderie y était plus sincère. Cet aspect de la vie en captivité est peut-être contesté par certains anciens prisonniers mais c’est ainsi que je l’ai vu.

Au camp, les activités étaient bien autonomes, avec des responsables autorisés dans chaque discipline. Il y avait les spectacles, concerts, théâtre, conférences..., dans une baraque appropriée. Il y avait l’infirmerie avec médecins, chirurgiens français, sous contrôle du service médical allemand, et aussi des infirmiers, dentistes, etc. Ces services, si besoin était, avaient accès à l’hôpital militaire allemand. Il y avait les cuisines avec un magasin annexe qui entreposait de la nourriture provenant des colis et sans doute ce qui était rapporté clandestinement par les corvées travaillant en ville. Il y avait aussi le service de la poste qui fonctionnait avec les Allemands et beaucoup de prisonniers. Une cantine permettait à ceux qui possédaient des marks de camp, monnaie donnée en paiement aux travailleurs des commandos, de se procurer, dans la mesure du possible, de la bière, des cigarettes, des objets de toilette (dentifrice, savon, rasoirs...). Il va sans dire que ce n’était pas la liberté ! Le camp était commandé par un officier supérieur allemand. Un poste de garde surveillait strictement les entrées et sorties et une épaisse clôture de barbelés était surveillée en permanence par des miradors munis de mitrailleuses dont les angles de tir convergeaient. Ce système de surveillance rendait les évasions extrêmement difficiles. Le travail en commando permettait les évasions plus faciles, surtout dans les régions plus proches des frontières, ce qui n’était pas notre cas en Poméranie.

Après cette description de la vie intérieure du stalag II D, revenons à mon arrivée. Nous étions en février 1943. Je fus d’abord conduit à une baraque destinée aux prisonniers de passage. L’accueil n’a pas été particulièrement chaleureux. Enfin, une place me fut désignée pour la durée de mon séjour et le responsable de cette baraque me fixa un rendez-vous avec un médecin français pour le lendemain. Le lendemain matin, je prenais donc le chemin de l'infirmerie où j’attendis assez longtemps avec d’autres " malades ".

Il y avait beaucoup de personnel qui avait une attitude assez distante avec nous. En parlant, j’ai fait connaissance d'un Rochelais qui avait habité Rochefort pendant quelques temps, avant la guerre. Nous avions des connaissances communes. Après une longue conversation, j’ai appris qu’il occupait un emploi assez important dans le service médical. Il était vêtu d’une blouse blanche mais son emploi n’était pas bien précis. Officiellement, il avait le titre d'infirmier, mais il assistait surtout le dentiste. J’ai appris par la suite qu’il était au mieux avec les médecins et les membres les plus représentatifs de l’équipe médicale. Malgré une certaine condescendance à mon égard, il m’invita à déjeuner dans leur baraque. Il m’informa aussi que je rencontrerais le responsable de la cantine qui était également rochefortais. Ma consultation avec le médecin s’est très bien passée. Il s’agissait de ma petite éventration qui datait de 1936. Les douleurs étaient simulées. Pour moi, ce n’était qu’un prétexte. Je ne sais si le médecin a été dupe. De toute façon, c’était un type très bien. Il a été gentil, il m’a proposé une petite intervention pour ouvrir et recoudre ce qui avait lâché, ou éventuellement le port d’une ceinture. Il m’a laissé un temps de réflexion. Je devais rendre la réponse à la visite du surlendemain. Ma motivation était surtout de changer de commando, de préférence en restant à la campagne. Il me fallait quitter Schlönwitz. Le lendemain, j’étais décidé pour la ceinture. Ça ne m’engageait à rien, je ne la porterais pas, c’était tout. A midi, je rejoignais la baraque des gens importants, où l’infirmier charentais m’avait invité. J’ai été plutôt bien accueilli par tous, mais l’ambiance n’était pas à mon goût. Ce n’était pas facile à définir. Ce n’était pas l’esprit prisonnier auquel j’étais habitué et pas non plus la vie civile. Certains dans les commandos qualifiaient ces équipes de stalags de vraies maffias ! Je pense que c’était exagéré. Disons qu’ils s'étaient habitués à certains privilèges. Ils constituaient une classe à part parmi les prisonniers. Le repas n’avait rien à envier à un repas de la vie civile. Peut-être recevaient-ils davantage de colis ?... Sans doute...

Par contre, j’ai été très heureux de faire la connaissance du responsable de la cantine, Pierre Babin, qui était de Rochefort où sa femme était enseignante. Aussitôt après la guerre je l’ai revu et toujours fréquenté jusqu’à son décès, à l’âge de 83 ans. Après ce repas, il m’a un peu pris en charge et m’a approvisionné en cigarettes et en conserves diverses. J’ai passé avec lui le reste de mon séjour au stalag.

Pendant les derniers jours, j’ai été occupé avec ma ceinture. Je suis allé deux fois en ville, avec un gardien. J’ai ainsi eu l’occasion de voir un peu la ville de Stargard, assez agréable, de l’importance à peu près de Rochefort. Pour mon retour au commando, je suis revenu à Schlönwitz, dans la ferme Bergmann ! J’ai retrouvé tous les copains qui ont été agréablement surpris de mon retour. J’allais encore voir Anneliese, mais très rarement. C’était vraiment le passé...

J’ai donc repris le contact. Le patron venait d’être mobilisé sur place. Il portait l’uniforme et devait assurer une présence quotidienne à un poste de D.C.A qui venait d’être créé, sur le territoire de la commune. Il ne participait plus que très partiellement aux travaux de sa ferme. Il fallait donc un prisonnier à temps plein avec l’épouse, d’une quarantaine d’années, et un couple de vieillards, de soixante-dix ans environ, les parents de l’épouse. La famille était complétée par deux enfants, Werner, onze ans, et Hildegarde, sept ans, deux enfants qui regardaient le françouse comme une bête curieuse.

La ferme était beaucoup plus éloignée que la précédente, à peu près à un kilomètre et demi du commando, donc du village. Les plus proches n’avaient pas de Français ni de Polonais. Je faisais la route matin et soir, toujours seul, mais ce n’était pas grave.

Quels rapports avec la famille ? Je la connaissais déjà mais j’avais beaucoup à apprendre. Le patron, grand sec, se donnait des allures débonnaires. Mais, comme cela arrive souvent, il n’était pas ce qu’il s’efforçait de paraître. Personnellement, je n’ai jamais eu à me plaindre de lui mais il n’était pas net. Quand il était seul au travail, soit à la charrue soit ailleurs, il parlait tout seul, en faisant de grands gestes désordonnés. Et je me suis très vite aperçu que le reste de la famille avait à se plaindre de lui. Sa femme, qui parlait assez peu et la plupart du temps pour ne rien dire, ne s’en plaignait jamais. Elle était insignifiante, mal faite et laide. Seule la grand-mère parlait beaucoup et, par elle, j'étais au courant de la vie familiale. Il est vrai qu’elle ne voyait presque personne. Elle était aussi laide que sa fille et je l’avais surnommée " Mamèche ", du nom d’un personnage du film Regain de Pagnol, à qui elle ressemblait étrangement. Le grand-père, peu loquace, était assez dégradé physiquement. Il avait fait la guerre de 1914 à Verdun et en Russie, où il avait eu les oreilles gelées. Le peu qu’il parlait faisait penser qu’il avait une certaine culture par rapport au reste de la famille. Il citait souvent ses lectures. Effectivement, il avait lu des auteurs français, Victor Hugo, Zola, Balzac, Maupassant. Je lui avais donné le surnom du Prouteur ! pour des raisons que tout le monde comprendra. A cette époque, mon odorat était intact.

La disposition des bâtiments de la ferme était différente de chez Klug mais tout y était. L’étendue des terres était supérieure : il y avait 14 ou 15 hectares. Pour mon travail, ils se contentaient de mon incompétence, pour les travaux difficiles de la ferme. Je faisais à peu près la même chose, mais souvent seul. Après quelque temps, j’ai su et un peu deviné que le patron battait sa femme et qu’entre eux il y avait des discussions orageuses... mais toujours en mon absence ! Le plus proche voisin, avec lequel il m’arrivait de parler, en avait des échos et la " mamèche " me le laissait entendre.

A vrai dire, je n’avais pas de raisons de me plaindre et, pour la nourriture, j’étais très favorisé. J’étais le mieux nourri de tout le commando, même mieux que chez Anneliese ! Toujours de la viande, des desserts, beaucoup de volailles. Les casse-croûte aux champs étaient toujours copieux mais je mangeais seul à la cuisine, où j’étais servi. Eux, mangeaient dans la salle à manger. Quand il y avait une volaille, j’avais la cuisse et l’avant cuisse, comme le patron. S’il y avait de la choucroute, souvent j’avais une bière.

Au début, j’avais recommencé à laver mon linge et à l’entretenir mais j’ai vite compris qu’en utilisant la monnaie qui se montrait la plus efficace je pouvais obtenir beaucoup de choses. Nous en reparlerons : le chocolat ! J’ai commencé à apporter quelques billes aux idiots de mômes et très vite la " mamèche " m’a offert de laver mon linge, qui m’était rendu reprisé et repassé, comme là-bas ! Mon emploi du temps était quand même un peu différent. L'éloignement du bourg et l’éloignement de certaines parcelles de terrain m’obligeaient beaucoup plus à atteler la voiture en été et le traîneau en hiver. Il y avait un superbe traîneau qui gardait ses patins et restait dans la remise en été. Avec un arc au-dessus du cheval et de belles clochettes, ça faisait vraiment " russe ". Une garniture en peau de mouton avec sa laine protégeait les occupants du froid et de la neige.

Tous les trois jours, nous ramassions des bidons de lait pour la laiterie qui se trouvait à deux kilomètres de la ferme. Les deux fermes les plus proches prenaient le tour comme nous ; l’ensemble faisait sept ou huit bidons. Chaque ferme posait ses bidons sur une table au bord du chemin. Chacun son tour, nous prenions le tout et le rapportions à la même place. Quelquefois, j’allais en ville en voiture ou en traîneau, pour faire des courses, acheter de l’engrais ou autre chose. Chez Anneliese, c’était le commis qui se chargeait le plus souvent de la conduite des voitures.

Chez Bergmann, dès le début, ils ont eu des difficultés à m’appeler par mon prénom : Roger. Ça leur restait dans la gorge. Mais comme, sur mes papiers, ils avaient vu que j’avais aussi le prénom d’Alfred, j’ai été ainsi baptisé et j’ai répondu à ce prénom tout au long de mon séjour. Chez Klug les filles prononçaient très bien Roger, les autres s’en arrangeaient.

Chez Bergmann, il m’est arrivé pas mal de petites choses, même des événements dramatiques. Je peux en relater quelques-uns, mais pas dans l’ordre chronologique, c’est trop loin ! Par exemple, la photographie. Tous les étés, une nièce de Berlin venait passer quelques jours à la ferme, avec son père qui était un frère puîné de la " mamèche ". Or cette femme, assez jeune, était photographe de profession. Évidemment, elle m’a proposé de faire quelques photos et elle a pris toute la famille, au travail des champs, et aussi moi tout seul. Et j’en ai parlé au commando. Bien sûr, tout le monde a été d’accord. Je n’avais plus qu’à en parler à l’intéressée. La démarche a été très bien accueillie mais il n’était pas question de gratuité, d’autant plus que les copains l’entendaient bien ainsi. Mais comment payer ? La réponse a été tout de suite trouvée, avec l’accord des deux parties : le chocolat des colis servirait de monnaie. Le résultat dépassa toutes les espérances et, un dimanche après-midi, toute ma chambrée est venue à la ferme;  une petite photo prise dans la cuisine en atteste. Et chacun demanda une photo individuelle et un agrandissement, contre une tablette de chocolat ! Tout le monde était satisfait et la photographe est retournée à Berlin avec un trésor en tablettes de chocolat !

Un autre souvenir m’est toujours resté en mémoire. Dans une ferme plus éloignée que la mienne travaillait un de mes meilleurs copains. Nous nous retrouvions souvent à la laiterie avec nos bidons de lait et le retour n’était pas triste ! Que nous soyons en voiture ou en traîneau, selon la saison, cela donnait lieu à une véritable compétition. La route, toute droite et le plus souvent déserte, nous permettait une course de vitesse, souvent de front, au grand galop des chevaux. Nous jouions " Ben Hur " à notre façon. Mais le plus spectaculaire c’était l’hiver, par les grands froids, lorsque la neige était durcie. Avec les traîneaux, la route n’existait plus. Aussitôt la sortie du village, nous allions en ligne droite à travers la campagne. La vitesse était plus grande et la compétition plus serrée. Heureusement, ça ne durait pas très longtemps car les chevaux n’étaient plus très jeunes et un peu poussifs. Pour nous, c’était une petite distraction. On s’amusait comme on pouvait !

Par contre, je ne montais plus à cheval, comme je faisais chez Klug ! Les patrons avaient peur que je fatigue les chevaux et n’appréciaient pas mes exhibitions ; tant pis ! D’autant plus qu’il m’était arrivé un petit accident avec le traîneau. Il y avait une bonne couche de neige et ils m’avaient envoyé chercher des souches de sapins que nous avions arrachées à flanc de coteau, à deux kilomètres de la ferme, et le chemin de terre que j’empruntais pour le retour ne se distinguait pas bien en raison de la neige. Le traîneau glissait très bien et, à mon habitude, j’avais poussé l’allure. Mais une grosse pierre dissimulée sous la neige a arrêté si brusquement le traîneau que l’attelage s’est rompu et que le cheval, pris de peur, est rentré à la ferme à toute allure, mais seul ! Quant à moi, je suis resté planté dans la neige avec mes souches et le traîneau détérioré. Ce jour-là, j’ai eu droit à une " engueulade " qui était bien justifiée. Mais ça n’a pas été plus loin. Il m’arrivait souvent quelque chose de désagréable !

Les habitudes du village étaient différentes de chez nous en France, où les animaux, les vaches surtout, ne restent pas à l’étable. Elles sortent et vont aux prés ou aux marais. Elles sont habituées au grand air, marchent et courent librement. Il en était tout autrement là-bas. Les vaches et les veaux que l’on gardait restaient à l’écurie pratiquement toute leur vie, sauf cas particulier. Un jour, il fut question de mener une génisse qui avait l’âge d’être conduite au taureau, dans une ferme assez éloignée. Habituellement, c’est le patron qui se chargeait de cet accompagnement. Mais ce jour-là, alors que le rendez-vous avait été pris, il avait été obligé de s’absenter. Il n’y avait que moi pour cette corvée car ce n’était pas de tout repos ! J’ai tout de suite pensé que ce ne serait pas facile et ça ne l’a pas été ! Je la tenais solidement par une sorte de licol dans une main et un bâton dans l’autre main. Au départ, elle ne voulait pas avancer et, tout d’un coup, elle faisait une vingtaine de mètres en courant et en secouant la tête. Puis elle s'immobilisait sans vouloir repartir ou elle tournait en rond en s’engageant hors du chemin. Ma force était mise à rude épreuve. J’ai mis plus d’une heure pour atteindre la ferme et le taureau. Quand l’opération a été terminée, le retour a été aussi difficile que l’aller ; et quand je suis arrivé, j’étais rompu de fatigue et tout le monde avait déjeuné. J’ai eu droit à une bière à mon repas et ils ont plaisanté sur mon incapacité à être un vrai paysan ! Quand je revois le film " la vache et le prisonnier ", je ne peux m’empêcher d’y penser. Fernandel avait moins de difficultés avec sa " Marguerite ".

J’ai eu aussi une histoire d’œufs. Les poules se baladaient dans la cour de la ferme et ne pondaient pas toujours à l'endroit habituel. Il arrivait qu’elles aillent pondre dans la grange, sur le foin ou la paille. Je me suis aperçu qu’il y avait un nid d’une dizaine d’œufs. J’avais donc fait le projet de les " piquer " pour notre repas du dimanche soir, au commando. Un soir, après dîner, avant de partir pour le commando comme chaque soir, sous un prétexte quelconque je suis passé par la grange pour prendre les œufs. Mais où les dissimuler ? J’en ai mis dans mes poches et aussi dans ma chemise, au-dessus de la ceinture. Les femmes m’ont vu partir la démarche un peu raide mais sans soupçonner le " vol "... Au moment de quitter le chemin pour prendre la route, le paysan de la ferme voisine m’a appelé et m’a rattrapé, pour faire les deux kilomètres jusqu’au village. Il était tout joyeux et n’arrêtait pas de me taper sur l’épaule et de me parler. J’avais peur qu’il casse mes œufs ! Et il en aurait fait toute une histoire avec mes patrons, s’il s’en était aperçu. Enfin, tout s’est bien passé !

Je dois aussi signaler que je m’étais attaché au chien de la maison, qui me suivait partout. C’était un bâtard d'épagneul, au poil roux. Je suis photographié avec lui dans la paille. Je faisais également des travaux qui n’avaient rien à voir avec la culture. J’ai repeint, à l’intérieur de la maison, plusieurs pièces avec une peinture originale : du lait écrémé et de la couleur en poudre. Ça donnait une sorte de peinture sans huile, mais qui adhérait très bien. Pour finir et décorer, j’ajoutais des frises au pochoir, de plusieurs couleurs. Ce travail économique était très apprécié. Je participais aussi à la cuisson de la confiture de prunes. Il fallait traiter les betteraves à sucre qui étaient cultivées sur place et ensuite dénoyauter les prunes. Et le tout cuisait dans un chaudron en cuivre. Cette confiture sans sucre était tout à fait valable !

La cuisine du cochon était aussi un événement dans la vie des petites fermes. Il venait du monde pour aider et c’était toujours la fête, à laquelle je ne participais pas tellement. Le repas qui suivait était arrosé au schnaps. Moi, je préférais la bière. Mais le patron et ses amis en abusaient... Je n’assistais pas à tous ces abus mais, le lendemain, j'en avais des échos par la " mamèche ", qui me donnait les détails.

Pendant les semaines qui suivaient, les cochonnailles amélioraient l’ordinaire. La manière de faire ne ressemblait pas à la cuisine saintongeaise. Je me souviens surtout du boudin, qui était sucré ! A quelque chose près, tous ces détails étaient valables pour la ferme Klug, chez Anneliese, mais les hommes s’y montraient plus sobres. La fonction de pasteur de l’oncle obligeait à la modération et je m’intéressais à bien d’autres choses... C’est chez Bergmann que j'ai appris à faucher avec une faux. Ce n’était pas très brillant, mais ça leur suffisait. A la belle saison, j’allais sur une pièce de luzerne ou de trèfle, avec la voiture et mon " dail ". Je fauchais tant bien que mal, de quoi faire la moitié de la voiture et je rentrais tranquillement. Je déchargeais devant l’écurie et je distribuais aux vaches tous les soirs la même chose. Un soir où j’étais de mauvaise humeur en déchargeant la luzerne, un petit canard qui se trouvait là a été recouvert de luzerne et je n’ai rien fait pour lui sauver la vie... Encore une victime de la guerre ! C’est bête mais c'est comme ça.

Si je dis tout, je dois aussi raconter mes nombreux déplacements en ville pour aller me faire plomber les dents. En réalité, l’été 1943, j’ai eu un peu mal aux dents. Deux molaires avaient besoin d’un petit plombage. Je n’avais pratiquement jamais vu le dentiste. J’ai fortement exagéré mes douleurs jusqu’à me faire conseiller par les patrons d'aller à Schivelbein, consulter un dentiste allemand. Bien sûr, je savais par ailleurs que des copains du commando faisaient la même démarche. Une date fut fixée. Le gardien était d’accord et, comme nous avions une carte d'identité qui nous permettait de circuler dans les communes voisines, nous y allions seuls ou en petit groupe. La distance de 6 kilomètres était facile à faire à pied. Nous étions trois à faire le voyage. La veille, les patrons nous donnaient des sandwichs pour la journée.

Nous partions pour arriver vers 10 heures, sans rendez-vous, mais, avec les papiers nécessaires, nous étions reçus. Il fallait attendre notre tour, bien installés dans la salle d’attente confortable, en compagnie des civils. Tout pour passer une journée agréable ! La première fois, le praticien nous avait bien accueillis mais il était trop tard et rien ne fut fait ce jour-là ; un rendez-vous fut pris pour la semaine suivante. Il était près de treize heures. Il fallait aller déjeuner. Il y avait en ville un petit café qui recevait les prisonniers de toute la région. Nous avions le droit d’acheter de la bière et certaines bricoles (crème à raser, dentifrice...). Quand le stock le permettait, nous déjeunions donc à l'abri et en compagnie des autres PG français et polonais. Les Russes ne jouissaient pas de ces petites libertés qui nous étaient accordées. Je crois qu’il n’y en avait pas encore dans la région. Les conversations allaient bon train et nous échangions les nouvelles des uns et des autres. Vers trois heures de l’après-midi, nous prenions le chemin du retour, avec l’espoir de revenir par beau temps. C’était une journée agréable qui faisait diversion, par rapport à la monotonie habituelle.

Au rendez-vous suivant, nous avons laissé notre tour à des femmes qui avaient leurs gosses. Elles étaient ravies et nous remerciaient chaleureusement. La jeune fille qui était chargée de nous introduire jouait le jeu et nous passions plusieurs heures bien tranquilles à faire la conversation. Mais, à la ferme, il fallait un peu jouer la comédie pour justifier ces déplacements. Il m’est arrivé de mettre un peu de coton entre la mâchoire et la joue, pour simuler des douleurs. Enfin, il fallait bien ruser un peu ! Au bout de quelques mois, deux dents étaient correctement plombées.

Un autre déplacement à la ville a été plus pénible. C’était au début de mon stage chez Bergmann. Nous sommes partis cinq du commando pour donner un coup de main à ceux de Schivelbein, pour quelques travaux de manutention. Dans l’après-midi, une tempête s’était levée, avec un vent violent accompagné d’une neige très fine. Pour revenir, tard le soir, nous avions le vent debout et le froid était très vif. Nous étions obligés de marcher les uns derrière les autres, penchés en avant, et la neige nous cinglait le visage... Nous avons vidé le contenu des musettes dans nos poches et nous nous sommes coiffés avec. Nous avions seulement la vision de nos pieds. Les six kilomètres nous ont paru très longs... Enfin, nous sommes arrivés !

Le climat de ce pays est quand même beaucoup plus rude que chez nous. La neige nous causait bien des ennuis. L'hiver se passait avec des alternances de grands froids et de courtes périodes de dégel. C’était peut-être le plus désagréable. Comme la terre était gelée en profondeur, au dégel l’eau ne pénétrait pas et se mélangeait avec la terre. Nous pataugions dans la " bouillasse ". Les traîneaux n’étaient plus utilisables et les roues des voitures s’enfonçaient dans la boue.

Quand il faisait sec et froid, la neige s’accumulait et formait des congères, causées par le vent qui souffle très fort, sur les hauteurs. Il n’y avait plus de neige mais quelquefois, dans les creux, il y en avait un à deux mètres. Quand je quittais la ferme la nuit, la route ne se distinguait plus et j’allais en ligne droite en me guidant sur quelques lumières du village. Si, par malheur, il y avait du brouillard, je me trouvais à plusieurs centaines de mètres de ma destination. Au dégel, ces grandes épaisseurs de neige formaient une croûte solide qui regelait. Ces couches successives ne supportaient pas mon poids et je m’enfonçais jusqu’à mi cuisse. J’arrivais au commando tout mouillé.

Ces jours-là, l’atmosphère de la pièce n’était pas très agréable. Le poêle chauffait au maximum, le sol en ciment était mouillé par tous ces vêtements humides et presque tous fumaient la pipe ou la cigarette. L’ambiance n’était pas très réjouissante ! Les uns cassaient la croûte, d’autres jouaient aux cartes, d’autres encore lisaient sur leur lit. C’était une image de la captivité. Heureusement que nous étions jeunes ! Ceux qui avaient le moral réconfortaient les autres. C’est là que j’ai passé les plus tristes moments de ma captivité, pendant cet été 1943, au moment du décès de Christiane, ma petite sœur qui venait d’avoir ses 21 ans. Depuis quelques semaines des lettres d’Hélène se faisaient alarmantes. Au début d’août, quand j’ai reçu cette terrible nouvelle, j’ai eu du mal à m’en remettre, malgré l’attitude compréhensive de mes meilleurs copains et même de mes patrons à la ferme. J’ai aussi rencontré Anneliese, qui s'est montrée très gentille à cette occasion. Et la vie a continué, le travail, l’animation du commando. Il fallait suivre !

Mes meilleurs amis à cette époque étaient Paul Dabère, Joseph Pambrun, de Pau, Raymond Autret, Parisien comme Dabère. Ce sont les seuls que j’ai revus en France, après le retour. Raymond Autret, avec qui je faisais mes courses de voitures et de traîneaux, nous a bien aidés, Hélène et moi, quand j’ai été en traitement à Paris pour mon cancer du larynx, en 1957. Il est venu avec sa femme passer huit jours à la maison, à Rochefort, en 1977. Paul Dabère nous a reçus chez lui de nombreuses fois, à Paris. Quant à Pambrun, nous avons passé deux jours chez lui, aux environs de Pau, au cours d’un voyage dans les Pyrénées. Un autre que je connaissais peu à Schlönwitz était gérant d’un hôtel, près de la gare Saint-Lazare à Paris. J’y suis descendu pendant les deux mois de mon traitement de radiothérapie car je n’étais pas hospitalisé. Je continuais d’y descendre par la suite avec Hélène et les filles, au cours de mes séjours à Paris. Nous avions le sens de la solidarité née pendant cette longue captivité. Aujourd’hui, en 1997, Joseph Pambrun et Boisset, le gérant de l’hôtel, sont morts depuis de longues années. Quant à Dabère et Autret, aux dernières nouvelles, ils n’étaient pas bien brillants. Après ce court passage au présent, je reviens au passé.

Après août 1943, la vie du commando a repris... Nous avons modifié nos parties de cartes. La belote et la coinchée nous passionnaient beaucoup moins. Nous nous sommes mis au poker. J’en ai été un peu l’artisan. J’avais pratiqué à Rochefort, au café de la Paix, entre mon retour du service militaire et la connaissance d’Hélène, en 1934-1935. Pour les autres, c’était un peu nouveau, mais ils se sont vite intéressés. Nous avons passé des soirées mémorables où l’humour des uns et des autres donnait du piment à ce nouveau jeu. Nous jouions de l’argent, c’est-à-dire de la monnaie PG, qui avait cours dans le commerce du village pour acheter des bricoles, et surtout de la bière, que nous achetions par fûts d’une trentaine de litres. Plusieurs d’entre nous avaient compris le jeu et moi je m’en tirais assez bien. J’avais des supporters qui observaient la partie, souvent jusqu’à une heure avancée de la nuit. Le gardien était parti depuis longtemps, après nous avoir enfermés à double tour. La chance me souriait. C’est alors que l’idée m’est venue d’intéresser encore plus de monde, en déclarant que si mes gains atteignaient le prix d’un tonneau de bière, je le payais à toute la piaule. Ce n’est pas un tonneau que j’ai payé car d’autres ont suivi le premier. Ceux qui ne jouaient pas buvaient au compte des gagnants. Le poker n’était pas ma seule distraction; la lecture m’occupait beaucoup. C’est avec Paul Dabère que je partageais mon goût pour la lecture. Nous lisions chacun de notre côté, nous nous prêtions les livres et, ensuite, nous en discutions longuement et abordions toutes sortes de sujets. Je me souviens encore de quelques titres et auteurs : Climats  d’André Maurois, Le lys dans la vallée de Balzac, Madame Bovary de Flaubert et un tas d’autres de Zola, Balzac, Maupassant, Victor Hugo, Mauriac... et aussi des auteurs inconnus, particulièrement d’une pièce de théâtre, Le marquis de Priolat, qui provoquait une controverse.

Nous nous faisions des confidences personnelles. Il était dans une ferme où il y avait une fille de la maison âgée d'une vingtaine d’années. Je crois qu’elle se prénommait Herta, mais, pour tout le monde, c’était " la Grande ". Il parlait couramment un allemand très correct ce qui facilitait leur relation, qui était très étroite. Cette fille était assez libre et, avec elle, tout était possible. Je la connaissais car je la rencontrais à la laiterie et souvent c’est elle qui venait à la corvée de Schneeschüp, une prestation que chaque propriétaire était tenu de fournir pour dégager les routes d'accès au village quand elles étaient envahies par les congères.

Les dimanches, nos occupations étaient un peu différentes. La matinée, j’allais à la ferme où je faisais une toilette un peu plus complète et quelquefois un petit travail. Puis je prenais le repas de midi à la maison comme en semaine mais le menu était plus copieux : toujours une volaille, avec comme garniture du chou rouge et des pommes fruits, très rarement un mauvais fromage, mais toujours un dessert plus recherché et toujours de la bière ou du vin de cerise-groseille.

Après, s’il faisait beau, je faisais une petite sieste sous les pommiers et je regagnais le commando avec un casse-croûte pour le repas du soir. Cet emploi du temps du dimanche était le même, que ce soit chez Klug ou chez Bergmann. L’après-midi, au commando, les occupations étaient très diverses : lecture, parties de cartes ou parties de palets. Je n’étais pas très adroit à ce jeu et, comme il se pratiquait par équipes, je n’étais pas très recherché comme équipier. Et il y avait les conversations qui évoluaient souvent en discussions trop animées. C’est drôle, ils n'étaient pas souvent de mon avis et j’en avais plusieurs contre moi ! Il fallait répondre à tous ! Aujourd’hui, près de soixante ans plus tard, j’ai l’impression que c’est toujours pareil. Les autres sont bizarres !

Nous arrivons au fameux repas du dimanche soir, qui avait lieu dans l’atelier de Joseph Pambrun, lequel, en tant que menuisier et adroit pour toutes sortes de travaux, était devenu le responsable de l’entretien de la grosse ferme Ruhrmann, à deux cents mètres du commando. Nous disposions de beaucoup de place dans cet atelier. Presque tous les dimanches, en fin d’après-midi, nous montions une table sur des tréteaux et des sièges pour les huit convives que nous étions. Dabère et Autret, mes autres copains, n’en faisaient pas partie ; presque tous travaillaient chez Ruhrmann. Curieusement, les huit que nous étions étaient de régions différentes en France. Joseph, des environs de Pau, nous procurait des confits et du foie gras ; un de Marseille dénichait des corbeaux sortant du nid qui étaient baptisés pigeonneaux ; le grand Richard, des Alpes, nous faisait de la fondue; Bleuze, le maréchal ferrant, nous faisait des grillades; un autre allait chercher des champignons que les Allemands ne ramassaient pas ; et moi, un peu n'importe quoi... Souvent, les uns et les autres prélevaient chez les patrons des fruits, des œufs... Le tout arrosé de bière et quelquefois de vin de Hongrie. Il arrivait même que nous ayons une bouteille de " Weinbrand ", le cognac de Hongrie, qui venait de je ne sais où, mais sûrement mal acquis.

Joseph, très ingénieux, avait réussi à monter une ligne, avec laquelle, le dimanche matin, il réussissait à prendre une copieuse friture, de l’autre côté du lac, sur la rive boisée, bien que ce fût interdit ! Ces repas n’étaient pas tristes. Côté distraction, Joseph, toujours lui, était doué d’une voix puissante et agréable. Il nous chantait donc de tout, des airs d’opéra a capella, la Tosca, Carmen, Faust..., mais aussi des chansons plus légères, sans oublier le folklore pyrénéen, " Bet cet dé Pau ". Il y avait aussi un joueur d’harmonica et l’inoubliable cornet à piston. L’instrument avait été rapporté du camp de Stargard et il jouait sans connaître la musique, un seul morceau, une marche militaire assez connue, " Le Téméraire ". Je ne peux jamais l’entendre sans une petite émotion ! Mais alors, pendant des mois et des mois, toujours la même chose ! En ce qui me concerne, j’étais complètement nul pour toutes ces réjouissances. Je n’ai jamais su chanter et je suis incapable de raconter une histoire drôle ! Il manquait quand même quelque chose à ces réunions masculines, la présence féminine qui faisait cruellement défaut. Nous avions tous aux environs de la trentaine...

Assez tôt, il nous fallait rejoindre le commando où le gardien nous renfermait à double tour. Il ne faut pas croire que la joie régnait tous les jours ; il y avait des moments de cafard noir. Presque tous étaient mariés et avaient des enfants. Et il n’était pas rare que le courrier apporte des mauvaises nouvelles : des maladies graves, des décès, des questions d’intérêt, une exploitation qui ne marchait plus, des commerçants qui perdaient tout, des successions où ils étaient lésés par d’autres membres de la famille, des enfants ou des adolescents qui échappaient à l’autorité de la mère et qui tournaient mal, et la question de l’époux ou de la fiancée qui n’avait pas su résister à une si longue attente. Certains apprenaient ainsi une naissance illégitime ou le mariage d’une fiancée qui, malgré les serments des premières années, avait cessé progressivement les lettres jusqu’à un nouvel amour.

Les psychiatres et psychologues, dont on parle si souvent aujourd’hui, auraient eu du travail... Beaucoup d’entre nous sont restés marqués par la captivité pour le reste de leur existence. Je crois d’ailleurs que cette captivité a laissé des traces indélébiles dans mon comportement... Il y en a, j’en ai connu, qui se sont installés en Allemagne ou en Pologne et qui ne sont jamais rentrés en France. Une séparation aussi longue ne peut pas laisser indifférent. Personnellement, je crois que si Hélène m’avait abandonné au bout de deux ou trois ans, j’aurais été capable de refaire une nouvelle vie dans un de ces pays. J’aurais su trouver une Anneliese, une Bronia ou une Nadia, pour fonder une famille qui m’aurait plus apporté qu’un retour en France où j’aurais vécu dans une ambiance de mensonges et de souvenirs rétrospectifs. Je suis heureux qu’il n’en ait rien été. J’ai retrouvé mon Hélène et ma petite Dany, ainsi que la vie familiale, et la naissance de Cricri a scellé une union solide …

Je vais arrêter le récit de ma vie à Schlönwitz, où j’ai vécu pendant la période du 15 septembre 1941 au mois de mars 1944, soit trente mois, dont seize chez Klug et quatorze chez Bergmann. Je crois en avoir fait le tour. C’est dans ce village que j’ai fait le plus long séjour, où j’ai vécu de très mauvais moments mais aussi des périodes de calme avec des petites joies toutes simples, à l’abri des soucis matériels. Mais la guerre n’était pas finie, la captivité non plus ; et c’est volontairement que j’ai quitté le pays.

Le moral n’allait plus et j’ai eu envie de recommencer quelque chose ailleurs. J’avais un moyen de partir que j’ai utilisé et qui a toujours réussi. Étant jeune, à onze ans, j’ai subi une grave opération d’appendicite avec septicémie. Je suis resté deux mois à l’hôpital avec des drains dans le ventre. Il m’en est resté une vilaine cicatrice. Après mon mariage, nous faisions du tandem et, en forçant, j’ai eu une petite éventration. Il me suffisait de demander à voir un médecin civil en consultation et de solliciter un changement de travail. J’obtenais un certificat médical pour un travail plus léger, soit à la campagne, soit en ville. Le médecin n’en avait rien à faire, pourvu que je travaille pour la Grande Allemagne. J’ai donc obtenu mon changement à la mi-mars 1944. J’ai quitté Schlönwitz après des adieux, non sans émotion réciproque, à tous ceux qui m’avaient apporté de l’aide et s’étaient comportés envers moi avec gentillesse.

Au commando de Kreitzig - Zietlow

Le gardien m’a conduit à Schivelbein, d’où un autre gardien m’a emmené dans une voiture légère, encombrée d’un tas de colis destinés à un nouveau commando, à Kreitzig, à 25 kilomètres plus au nord. En cours de route, j’ai appris que cette nouvelle affectation était encore une grosse ferme. Je fus un peu déçu, mais après tout, j’avais obtenu mon départ ! Ce qui était l’essentiel ; et puis on verrait bien !

Après ce court voyage sans histoire, au travers d’une campagne toujours semblable, forêts de sapins, lacs et terres cultivées légèrement vallonnées, nous arrivions dans la cour d’une grande ferme classique, demeure des patrons, hobereaux prussiens : grande bâtisse, entre château et maison bourgeoise. Bâtiments habituels, mais très importants, ce qui suppose une grande superficie. Je prends contact avec mes nouveaux amis PG et je suis plutôt bien accueilli. Je m’installe dans le grand local qui nous abrite. Nous sommes une quarantaine de Français mais il y a aussi des Polonais et même des Canadiens faits prisonniers à Dieppe, au cours d’un simulacre de débarquement. Je me lie d'amitié avec trois autres assez sympathiques, dont je n’ai pas conservé les noms. J’ai très peu de notes sur ce séjour mais j’ai des souvenirs très précis. Je suis complètement dépaysé. Je ne connais personne, ni du pays, ni de mon régiment. La majorité sont Bretons ; il y a aussi quelques Parisiens. C’est de nouvelles relations à établir. Ça va très bien avec les trois qui m’ont accepté pour faire équipe pour la " bouffe ". Nous mettons tout ensemble et j'apprends petit à petit la vie du commando. La propriété s’étend sur deux villages. Nous, nous logeons à Kreitzig mais nous travaillons à Zietlow. La propriété est la plus importante que j’ai connue.

Il y a quelque chose d’assez original, c’est le moyen de transport pour nous rendre au travail, distant d’environ deux kilomètres et demi. Nous étions une vingtaine à travailler à Zietlow. Tous les matins, nous prenions place sur une sorte de plate-forme découverte munie de bancs, qui roulait sur des rails. Un cheval attelé de côté en assurait la propulsion. Arrivés sur place, nous étions répartis par petites équipes, pour les différents travaux. Le repas de midi nous était servi sur place, le plus souvent dehors ou mal abrités. Le repas terminé, nous disposions d’une demi-heure de repos, par beau temps sur le bord de la route. Les poules picoraient autour de nous. Un jour, nous en avons étouffé une sous un manteau, ce qui nous a assuré notre repas du dimanche. Le soir, le travail terminé, nous revenions au commando, toujours par le même moyen de transport. Le travail n’était pas trop pénible, la surveillance assez relâchée et nous en profitions au maximum. Les Canadiens et les Polonais, qui eux logeaient à Zietlow, nous tenaient un peu à l’écart et ils étaient plus assidus au travail. Par contre, nous préférions le contact avec les Allemands, et aussi les Allemandes, avec lesquelles nous partagions souvent le travail.

Le premier dimanche après mon arrivée, j’ai suivi les autres. Ils avaient l’habitude d’aller passer l’après-midi dans une petite ville voisine, à 4 ou 5 kilomètres. Nous y allions à pied, avec l’autorisation du gardien. La ville n’était pas très importante, trois mille habitants peut-être. Nous avions le droit d’y rester tout l’après-midi, à jouer aux cartes ou à la pétanque entre nous. Nous avions aussi le droit de boire de la bière. C’est la seule fois de ma vie où j’ai abusé de la bière à ce point. Je ne me souviens pas exactement de la quantité de demis que j’ai bus, mais toutes les heures il fallait évacuer le trop plein. C’était un véritable entraînement ! Je me suis pris une cuite à la bière et je n’étais pas le seul ! J’en garde encore le souvenir, après si longtemps...

La ville en question était Stolzenberg. Nous sommes rentrés à la nuit en chantant. Ce n’était qu’un épisode de la captivité ! C’est là que j’ai appris le moyen d’être malade à volonté : faire monter la température à 39° et plus, simuler une conjonctivite... Pour la conjonctivite, c’était très facile ! Il existait une petite pilule laxative que nous demandions dans les colis, des " grains de Vals ". Je ne sais s’ils en avaient en Allemagne. L’intérieur était constitué d’une pâte noire que nous glissions sous les paupières, le soir. Le lendemain matin, les yeux tout rouges pleuraient. Ce symptôme, accompagné de la fièvre, permettait de rester à la chambre deux ou trois jours. Il existe également une petite fleur champêtre que l’on appelle vulgairement " bouton d’or " que nous utilisions. Sa tige écrasée et fixée comme un cataplasme sur une petite plaie provoque une infection qu’il suffit d’entretenir. Il existe des moyens plus efficaces mais qui risquent de laisser des traces indélébiles.

Dans ce commando, la chambre était très grande. Les lits superposés à deux places laissaient un espace assez large pour quatre tables. Au centre, un appareil construit en briques réfractaires permettait le chauffage et contenait un four que nous pouvions utiliser au besoin. Pour la toilette, c’était nettement insuffisant et l’eau chaude était assez rare. Le dimanche matin, nous étions les uns sur les autres. Pour me raser, j’avais un rasoir couteau, et la plupart du temps je n’avais pas de miroir ; mais je ne me coupais presque jamais.

Le vol de nourriture était souvent pratiqué. C’était à qui se débrouillerait le mieux. La volaille, les œufs et les légumes en étaient l’objet. J’ai déjà cité l’histoire de la poule étouffée. D’autres animaux de basse-cour morts de " maladie " atterrissaient sur le tas de fumier et étaient récupérés en douce... Le chocolat et la tabac aidant, le gardien ne voyait jamais rien !

C’est dans ce commando qu’il m’est arrivé une aventure peu banale. Les jours de mauvais temps, nous travaillions à l’intérieur, dans les vastes greniers des bâtiments, soit à aérer le grain en vrac avec de grandes pelles, soit à aider les femmes ou les filles qui raccommodaient les sacs. J’ai été mis au courant d’un genre de commerce qui se pratiquait quand les circonstances le permettaient. Parmi l’équipe féminine, certaines étaient assez attirantes et appréciaient notre conversation, et aussi beaucoup plus ! Le plaisir était partagé mais il était habituel de faire un petit cadeau pour récompenser les faveurs accordées. Malgré mes scrupules de fidélité à Hélène, un jour où je me trouvais seul avec une fille qui m’était assez sympathique, j’ai entrepris cette conquête... Hélas la découverte de certains détails intimes et sans doute mes scrupules m’ont empêché de mener à bien l’opération. Cependant, pour me faire pardonner, au lieu de quelques billes j’ai laissé toute la tablette de chocolat ; nous sommes donc restés de bons amis quand même !

En avril, un détachement scolaire de jeunes filles arriva à Zietlow, pour faire un stage à la ferme. Nous avons été en contact pendant une quinzaine de jours, pour de petits travaux auxquels elles prenaient part. J’étais de ceux qui pouvaient communiquer avec elles, malgré mon mauvais allemand. Je trouvais des sujets de conversations pour répondre à leur curiosité envers les ennemis. Elles voulaient tout savoir sur la France et les Français. Je leur ai raconté pas mal d’histoires vraies et pas mal de fausses. Les journées passaient très vite ; j’aurais bien échangé tout mon chocolat pour ce qui n’avait pas été possible quelque temps avant. Nous arrivions au mois de mai, et la fin de la guerre, qui nous aurait amené la libération, n’apparaissait pas dans un proche avenir ! J’ai encore fait une crise aiguë de cafard et eu envie de voir encore une autre vie. Il y avait bien l’évasion ! S’il devait y avoir une chance de réussite, ce n’était que d’une ville et il fallait un plan bien étudié. Mais partir d’un village, pour faire 1.800 kilomètres ? Par ailleurs, la fin de la guerre semblait se rapprocher.

A Belgard, en usine

J’ai préféré employer mon moyen habituel. J’ai demandé une consultation au médecin de la ville voisine, Belgard, où j’étais inconnu, et j’ai encore joué la carte de l’éventration pour demander un travail plus léger, en ville si possible. Tout a bien marché et j’ai obtenu mon changement pour la ville même, c’est-à-dire Belgard, qui était un peu plus importante que Schivelbein, située à environ 30 à 35 kilomètres au nord. Le gardien m’avait accompagné ; nous étions le 15 mai 1944. Là, une agréable surprise m’attendait. Je retrouvais Henri Dedieu, mon copain du 74ème, que j’avais connu à Montargis, avec qui j’étais resté sept mois dans mon premier commando, à Wopersnow. Nous avions beaucoup de souvenirs communs et il était ravi de m’accueillir. Il me fit connaître tous ses amis. J’étais affecté dans l’usine où il travaillait, à un poste qui avait des avantages.

Peu d’efforts mais par contre une durée de travail assez pénible. Il fallait travailler par équipe de quinze et faire les " deux douze ", de 6 heures du matin à 18 heures la première semaine et de 18 heures à 6 heures la semaine suivante, avec une pause d’environ une heure, sur le tas. Le jour, le repas de midi nous était apporté auprès des machines et le soir nous prenions le repas au commando. Pendant la pause de nuit, nous avions un casse- croûte apporté avec nous. L’usine n’était pas très importante; avant guerre, elle fabriquait en sous-traitance des pièces pour les moteurs automobiles. Elle avait été réquisitionnée et transformée pour la finition des obus de calibres divers. L'effectif total, y compris les 30 Français, était d’environ 80 personnes. L’usine fonctionnait sous la direction de deux Allemands, un de jour et un de nuit. Le personnel hautement qualifié était en majorité français, ingénieur, électricien, fraiseurs…, et les manœuvres, dont je faisais partie, travaillaient à la chaîne, sur de simple tours. L'apprentissage, indispensable au début, ne demandait pas plus d’une heure ! Évidemment, nous risquions les bombardements mais ils ne pouvaient venir que des Russes et, dans ce coin perdu de Poméranie, ils ne se sont jamais amusés à ce genre de chose ! Le personnel comportait donc d’autres manœuvres, Allemands, Polonais, Russes, Yougoslaves, hommes et femmes. Pour nous rendre, à pied, du commando à l’usine et en revenir, par petits groupes selon les affinités, c’était la liberté totale.

Au commando, notre domicile, nous étions environ une centaine, sous la responsabilité de deux gardiens. Les autres P.G. travaillaient en ville, dans des petites entreprises ou chez des artisans. Il y avait tous les métiers mais la plupart étaient dans une entreprise de transport qui travaillait avec les chemins de fer. Ils livraient chez les commerçants et faisaient aussi des déménagements. Notre carte d’identité nous permettait de circuler en ville. Il y avait deux autres commandos. Dans le premier, tous les P.G. travaillaient dans une usine qui traitait le lin pour l’industrie textile où il y avait plus de femmes que d’hommes au travail. Dans le second, ils travaillaient sur les voies de chemin de fer.

Notre baraque, tout au rez-de-chaussée, comportait deux grandes chambres munies de lits superposés à deux places, une grande salle de réfectoire avec les appareils de cuisine. Au milieu, deux cuisiniers de métier étaient chargés de notre nourriture. Un local attenant, muni d’étagères et de casiers, était à notre disposition pour y déposer le contenu de nos colis mais nous y déposions aussi le produit des vols divers que les occasions facilitaient, surtout pour ceux qui travaillaient dans les transports. Les autres, organisaient des expéditions presque individuelles, à la gare, pour les pommes de terre et le charbon. Le gardien qui contrôlait l’ouverture de ce local n’était pas curieux du tout et laissait déposer tout ce que nous apportions. Nos loisirs étaient quand même appréciables. Le dimanche, l'usine ne travaillait pas. La plupart des autres avaient aussi le repos hebdomadaire. En ce qui concerne l’équipe de nuit, quand j’en faisais partie, nous disposions d’une partie de l’après- midi, selon le temps pris par le sommeil. En été, nous avions toutes les soirées après 18 heures.

Une petite rivière agréable coulait aux abords immédiats de la ville, la Persante ; nous y avions accès. C’était notre but de promenade privilégié. Les abords de cette rivière n’étaient distants de l’usine que de quelques centaines de mètres. Pendant les grandes chaleurs, la pause de nuit nous permettait des bains de minuit fort agréables. L’usine portait le nom de son propriétaire : Schlagenhoff.

Je vais d’ailleurs revenir un peu sur le ravitaillement. Un charentais d’Angoulême, chauffeur d’un vétérinaire, était chargé du marquage des viandes. Il nous arrivait de manger la viande jugée impropre à la consommation, qui ne l'était pas tellement. Les transporteurs rapportaient surtout des conserves, des matières grasses et du sucre. Un petit appareil tout simple permettait de voler du sucre sans difficulté. Il s’agissait d’un tube d’une vingtaine de centimètres, très fin à une extrémité et d’un centimètre de diamètre à l’autre. Ce tube était creux et parfaitement poli à l’intérieur. Il suffisait d’introduire le bout le plus fin au travers de la toile du sac et le sucre en poudre parfaitement sec s’écoulait où il fallait, c’est-à-dire dans la poche.

Je vais maintenant aborder un autre aspect de la vie à Belgard. C’était le moyen d’échapper au travail et également d'aller se promener : la mutilation volontaire. J’ai le souvenir bien précis de plusieurs cas très forts. Tout d’abord, le cas le plus spectaculaire, dont j’ai été le témoin. Je n’ai plus le souvenir de son nom mais il appartenait à l’équipe des transporteurs, grand, fort, assez sympathique. Il fréquentait une fille et voulait un peu plus de liberté. C’était un soir, après le repas. Il était décidé à se brûler l’avant-bras gauche. Dans un premier temps il se versa de l’eau bouillante sur le bras, avec une louche. Il réagit seulement par une grimace. La brûlure était assez importante, son bras était très rouge mais ne formait pas de cloque. Après un moment, malgré la souffrance, il estima que c’était insuffisant. Alors il mit de l’huile sur le feu et enfila une chaussette de laine sur le bras. Quand l’huile fut bouillante, il en versa sur toute la chaussette. Il se tordit de souffrance et partit s’asseoir.

Un jour où le moral était au plus bas, j’ai voulu entreprendre quelque chose. Il y avait dans le grenier, une sorte de galetas avec des poutres apparentes. Mon intention était de me blesser légèrement et de provoquer une infection permanente, en recouvrant la plaie d’un pansement pollué, ce qui m’aurait donné quelques jours de repos. Pour la douleur, il y avait l’aspirine. J’avais choisi à la main droite un endroit où il ne risquait pas d’y avoir des séquelles gênantes. J’avais planqué dans le galetas un petit sac avec des objets que je mettais à l’abri d’une fouille éventuelle. Après avoir vérifié la présence de mon petit sac, j’avisai la pointe d’un clou rouillé qui sortait d’une poutre et je frottai l’endroit choisi jusqu’au sang. Mais le tabouret sur lequel j’étais monté bascula et ma main fut pénétrée beaucoup plus que prévu, en me causant une vraie blessure profonde qui saignait abondamment. Je descendis dans l'usine où la pause prenait fin. Le contremaître accepta mon explication : j’avais voulu arrêter mon tour avec la main. Il ne chercha pas à comprendre et m’envoya à l’infirmerie qui se trouvait à 500 mètres de l’usine, derrière l’hôpital allemand. J’avais enveloppé ma main avec un torchon qui était plein de sang. A mon arrivée à l’infirmerie, j'expliquais mon affaire à Nicolas, un jeune médecin russe. Je fus très bien soigné, même si la blessure nécessita quatre points de suture, d’ailleurs toujours apparents sur la cicatrice actuelle. Résultat, j’ai obtenu un arrêt de travail de quinze jours, compte tenu de l’infection volontairement entretenue. J’ai quand même été privé de baignade pendant quelques jours. Toutes ces mutilations volontaires et surtout entretenues, étaient assez fréquentes à l’usine.

Il est temps que je parle des flirts, plus ou moins poussés, qui agrémentaient la vie quotidienne en ce temps-là. Dès le premier jour, mon ami Dedieu m’a fait la confidence de ses relations avec une jeune Allemande de vingt-cinq ans qui occupait un poste à la chaîne, à côté de lui. Elle avait un ami qui était militaire en Russie et qui était le père de sa petite fille de trois ans. Elle s’appelait Frida et était une grande amie de la jeune Nadia, sœur du médecin russe dont j'ai parlé. Par ailleurs, un autre prisonnier français, qui travaillait depuis longtemps à l’usine, était très proche de Dedieu et de Frida. Ils sortaient souvent ensemble et travaillaient côte à côte. Il s’appelait François Basaldella. Il avait pour copine Sophia, une Polonaise, plus ou moins déportée du travail, qui vivait en dehors de l’usine, dans une sorte de communauté, comme nous en commando. Un autre Français, électricien de métier, rouquin, pas très bien de sa personne, était très lié avec une Yougoslave qui prétendait toujours être Serbe avant tout, et pas tellement Yougoslave. Ce sont les " couples " qui me touchaient de plus près et que je voyais vivre autour de moi. Je me souviens aussi d’un autre Français qui était avec nous au commando et qui, tous les matins d’été, trouvait une rose rouge fixée à sa machine. La fille qui avait cette attention pour lui n’appartenait pas à l’usine mais habitait un pavillon, de l’autre côté de la rue. Elle avait ses entrées en qualité de copine de la fille du patron. Il faut aussi parler de Nadia, la petite Russe. Quoique très intime avec Frida, elle était très réservée, peut-être dix-neuf ou vingt ans, très brune, particulièrement agréable, un peu fausse maigre et des yeux noirs qui avaient toujours l’air de voir au delà des paroles qu’elle prononçait. Voilà dans quelle ambiance les journées passaient.

 Je ne retiendrai, dans ces mémoires, que les faits qui concernent Dedieu-Frida, Basaldella-Sophia et un peu Nadia. C’est avec eux que j’ai vécu l’été et l’automne 1944. Pour Dedieu, Frida et Nadia, j’ai été entraîné et mêlé par la force des choses à leur histoire. Nous n’étions tous que des témoins involontaires des péripéties de leurs relations. Leur histoire était sans doute banale mais c’était un cas qui souligne bien qu’en captivité on ne peut échapper à cette vie marginale. François Balsadella habitait Paris où il était typographe. Jeune marié en 1939, sa femme l’a attendu pendant plus de deux ans et a refait sa vie. Il en a beaucoup souffert. Sa liaison avec Sophia lui a remonté le moral et lui a apporté beaucoup, mais ce n’était pas une liaison facile. Sophia était très belle, les cheveux châtain clair, les yeux bleus ou verts. Je la trouvais très attirante ; elle me rappelait Bronia, que j’avais très peu connue, à Schlönwitz, en 1941. Elle s’efforçait de valoriser sa beauté par une certaine coquetterie, déplacée dans le milieu où nous vivions. Elle était très recherchée par les séducteurs potentiels qui ne manquaient pas à l’usine ! Leur liaison n’était pas de tout repos ; c’était une succession de moments passionnés et de crises de jalousie réciproque. Il est évident que trop de beauté n’était pas compatible avec la fidélité d’un grand amour. Il ne manquait pas de lui reprocher ses amours successifs, connus de tous. J’ignore, comment cette histoire s’est terminée.

Longtemps après le retour en France, Dedieu, dans ses lettres très réservées, ne m’a jamais parlé de nos camarades de cette période. Quant à François, je n’ai jamais rien reçu de lui. Est-il resté là-bas comme d’autres l’ont fait ? Il était jeune et bien de sa personne, la vie a dû lui sourire ! Revenons à Henri Dedieu et Frida. Il faut parler un peu d'elle. Brune aux yeux bleu foncé, un peu potelée, c’était une belle fille. Elle faisait ses vingt-cinq ans. Je crois qu’elle avait une certaine expérience de la vie. Elle vivait auprès de sa mère et de sa petite fille mais paraissait très libre, toujours très soignée de sa personne. Je ne sais où ils se rencontraient mais Dedieu s’absentait toujours le dimanche, en dehors des repas, et également le soir quand nous quittions le travail. Mais peu importait les facilités qui nous étaient accordées, qui s’expliquaient par le sérieux de notre travail et aussi l’ancienneté de la captivité. Eux deux, François et Sophia, Nadia et sa famille, ainsi que moi, en tant qu’ami de Dedieu, nous avions assez souvent l'occasion de prendre des repas ensemble.

Quelques mots sur Nicolas. Il exerçait sa médecine auprès des prisonniers et des déportés du travail, dans un baraquement adossé à l’hôpital allemand, avec lequel il communiquait par l’intérieur. Il était très bien vu par les médecins allemands pour sa compétence et les résultats qu’il obtenait. Il faisait un peu ce qu’il voulait dans son infirmerie. S’il y avait une intervention à faire, il avait accès à la salle d’opération, avec le matériel nécessaire. L’été 1944 se passa dans cette ambiance assez sympathique, jusqu’à la fin septembre. J’étais donc très fidèle à Hélène, à l’écart de tous ces flirts auxquels je ne participais pas. J’entretenais des liens de camaraderie avec tout le monde. J'avais de longues conversations purement amicales et très intéressantes avec Nadia qui, elle aussi, avait la curiosité de son âge. Pendant tout cet été, la vie au commando continua.

Pendant cette période il y eut des événements importants. D’abord, l’annonce du débarquement, le 6 juin, qui provoqua des commentaires encourageants pour la fin de la guerre et notre retour en France. Nous avions organisé une fête pour le dimanche de la Pentecôte. Le repas, à l’initiative de nos cuisiniers, comportait un imposant gâteau, représentant le paquebot sur lequel l’un des deux était cuisinier en temps de paix. Nous avons même eu la chance d'avoir un concert de musique classique ; j’ai le souvenir de l’air de Werther au violon et des prestations de différents chanteurs. C’est pendant cet été que nous prenions nos bains de minuit dans la Persante. Le dimanche, nous remontions en amont et nous nous laissions aller au fil de l’eau, en descendant les méandres de la rivière, jusqu'à des petites criques verdoyantes où nous partagions goûter, boissons diverses et les plaisirs de la conversation. Cela complétait agréablement nos dimanches.

Fin septembre, la situation changea ; il se passa un événement regrettable pour tous. Le militaire copain de Frida vint en permission depuis le front russe où il combattait dans une formation d’avant garde et les conséquences furent dramatiques. Quelques jours après son départ, Dedieu entrait à l’infirmerie, atteint par une maladie résultant du " cadeau " que Frida avait reçu de son ami. C’était la catastrophe ! Heureusement que Nicolas était là pour faire face à la situation. Il se trouve que Dedieu avait aussi l’appendicite ; il l’opéra et, sous couvert de complications diverses, il le soigna pour ce qui ne devait pas être signalé aux Allemands, mais ce fut très long. J’allais souvent le voir mais Frida ne pouvait y aller que très rarement. C’était moi qui lui donnais des nouvelles et Nadia, toujours très proche de Frida, en faisait part à son frère. Je devins le confident de Frida qui, insensiblement, changeait d’attitude. Ce n’était pas une fille à se morfondre dans le désespoir. Très vite, elle en prit son parti et, tout en se soignant, elle reprit sa bonne humeur. Dans ses confidences, elle justifia son attitude en me confiant qu’à la fin de son adolescence elle avait eu une grave déception amoureuse et que, par conséquent, elle n’avait plus confiance. Elle ne recherchait pas l’amour absolu car, pour elle, il fallait en profiter parce que la vie était très courte. Lui dire que je n’étais pas d'accord n’aurait servi à rien ; j’ai donc laissé faire les choses... Les apparences sont restées les mêmes, mais en moi il naissait quelque chose d’ambigu, il m’était difficile d’y résister. De son côté, elle était de plus en plus présente, jusqu’à rester auprès de ma machine de longs moments.

A cette époque, le travail avait ralenti. Les obus bruts de fonderie arrivaient irrégulièrement et nous étions obligés à des pauses dans le travail. Nadia venait se joindre à nous, pour de longues conversations où il était de moins en moins question de Dedieu. Pendant les pauses de nuit, les événements se sont encore aggravés. Les nuits devenaient plus froides et la plupart d’entre nous s’étendaient sur des séchoirs à obus qui avaient gardé un peu de chaleur. Nous rattrapions le sommeil en retard. C’est pendant une de ces pauses que les choses se sont précisées. Quelqu'un, peut-être Nadia, avait jeté par jeu une couverture sur moi et Frida qui était à mes côtés. Nous sommes restés plus d’une demi-heure dessous. Je ne crois pas que nous ayons dormi pendant cette pause... A compter de ce jour, nos relations n’étaient plus tout à fait platoniques ! Et pourtant, une prudence s’imposait, pour moi encore plus. J’avais plusieurs raisons d’avoir mauvaise conscience : Hélène, Dedieu et peut-être un peu Nadia, pour qui j'avais une attirance qui, insensiblement, devenait réciproque. Et encore au dessus de tout, la maladie dont Frida était atteinte. J’aurais dû arrêter tout contact, mais j’avais trente-deux ans ! Comment résister à ce qui m’était offert si chaleureusement !

C’est là que se situe l’incident du placard. Tout le monde, à la fin du travail, se changeait et nous repartions par petits groupes. J’avais traîné un peu et Frida aussi. Nous restions seuls au vestiaire. Un peu par jeu, je la renfermais dans son placard mais elle fit mine d’y rester. Je n’avais plus qu’à me glisser avec elle. Il n’y avait vraiment pas beaucoup de place ! Eh bien, nous y sommes restés un long moment quand même, au risque de nous faire surprendre…

Pendant encore des semaines, il y eut des moments semblables. Comment faire pour envisager le retour de Dedieu ? Il était question pour lui d’une sortie prochaine. Mes relations avec Frida avaient été trop intimes. Je me demandais ce que j’allais faire pour éviter une confrontation, d’autant que nous étions de plus en plus attachés et que la guérison totale allait permettre ce que nous avions évité. Pour moi, une seule solution s’imposait. Partir ! Ainsi je n’aurais pas d’ennuis avec Dedieu et je ne culpabiliserais plus vis-à-vis d’Hélène. Je pouvais également garder un bon souvenir de Nadia qui espérait le retour de Dedieu, parce qu’elle était un peu jalouse de Frida. Elle avait d’ailleurs compris que je n’attendais rien d’autre de cette liaison transitoire. C’était bien compliqué !

Début décembre, j’ai entrepris des démarches pour partir, en utilisant toujours mon moyen habituel, le certificat médical recommandant un travail plus léger, à la campagne plutôt qu’à l’usine. Une courte période d’attente me permit de juger les opinions des uns et des autres. Les copains, plus ou moins au courant, François, Sophia et quelques autres, se doutaient de mes raisons profondes. Cependant, personne n’y voyait un drame et chacun pensait que tout rentrerait dans l’ordre au retour de Dedieu, mais ils ne savaient pas jusqu’où nous étions allés. Tout le monde était préoccupé par les préparatifs de ce qui devait être le dernier Noël passé en captivité. Des réjouissances exceptionnelles étaient prévues : repas, concert, décoration du commando et pas mal d’alcools, mis de côté pour cette occasion. Même les gardiens étaient d’accord pour participer à la fête. Peut-être voyaient-ils, eux aussi, venir la fin...

A cette époque, un nouveau gardien venait d’être affecté au commando. Il se trouvait qu’il avait des connaissances à Rochefort, où il était souvent venu, chez une parente, madame Wunderer, que les vieux Rochefortais ont bien connue. Celle-ci tenait le magasin de cycles et motos Peugeot, en face du monument aux morts. Le gardien parlait un français absolument normal, même avec des expressions saintongeaises ! Par ailleurs, il ne paraissait pas fréquentable, en raison de son hostilité envers les prisonniers. Heureusement que j’allais partir !

Enfin, le soir de Noël arriva. Je garde assez précisément le souvenir de cette soirée du 24 décembre 1944. La fête fut digne de ce que nous en espérions, tout y était et les réjouissances diverses durèrent toute la nuit. L’alcool aidant, les Allemands présents chantèrent avec nous la chanson des prisonniers, " Dans le cul ", qui avait été composée par des aumôniers de Rava Russkaja. J’ai d’ailleurs les paroles et la musique dans mes archives. Le lendemain de Noël, le 26 décembre, j’étais prêt au départ ; une page allait encore se tourner.

Le jour de mon départ, je suis passé à l’usine pour faire mes adieux. Frida me comprenait mais n’était pas d’accord. La surprise vint de Nadia. Au moment des adieux, elle me glissa un papier écrit à la hâte, où elle exprimait la peine qu’elle avait de me voir disparaître pour toujours. Au travers de ce petit billet, j’ai compris ce qu’il y avait de " non dit ", sans doute des espoirs déçus de cette toute jeune fille, tout ce que je n’avais pas su voir dans ce regard, souvent trop expressif. Si elle vit encore, peut-être a-t-elle gardé, comme moi, le souvenir de cet été 1944 ? J’ai longtemps conservé ce papier, écrit en allemand, et je regrette d’en avoir oublié le texte exact. Encore une fois, j'allais quitter un environnement d’affections diverses qui avaient embelli toute une période de ma vie. Je partis le coeur gros, dans la mélancolie et la nostalgie du " jamais plus ". Que s’est-il passé au retour de Dedieu ? Je ne l’ai jamais su. Mais, après notre retour, j’ai eu de ses nouvelles. Il a eu beaucoup de déceptions, par une série de décès dans son entourage familial. Il ne faisait aucune allusion à ce qui s’était passé mais le ton de ses lettres était très réservé et plutôt froid, au sujet de nos relations passées.

Au village de Lutzig

Ce jour du 26 décembre, j’ai pris le train avec un gardien, à destination d’une grosse ferme, assez loin de Belgard, peut-être 30 kilomètres à l’est. Le train nous a laissés à la gare de Bad-Polzin, ville de l’importance de Belgard, où une voiture nous attendait pour nous conduire au village de Lutzig. Sur place, j’ai fait la connaissance d’une nouvelle équipe de prisonniers, qui logeaient dans les dépendances d’un vrai petit château. La grosse ferme, assez importante, faisait vivre toute la population du village. La campagne était toujours la même, bois et forêt, un lac et des terres de cultures, plus ou moins vallonnées. Dans ce commando je ne trouvai personne de connaissance, ni du pays, ni de mon régiment ; tous étaient étrangers à mon passé et venaient d’autres régions de France. Le plus proche était un Bordelais, Campo, très gai et bavard, avec un accent prononcé. Nous étions peut-être 15 ou 20 ; il n’y avait pas de petits groupes, comme ailleurs ; c’était tous pour un, un pour tous. Nous avions tous des personnalités assez différentes, ce qui provoquait des conversations animées. Je me suis vite adapté ; je m’entendais avec tout le monde mais je n’avais pas d’amis. Le gardien n’était pas trop désagréable, à condition qu’il n’y ait pas d’ennuis. Nous allions souvent à la ville de Bad-Polzin, pour le travail, pour les questions de santé ou d’administration. Les propriétaires, que je n’ai jamais vus, étaient absents;  ils étaient assez jeunes. Lui, le baron, était sur le front russe, et la femme et leurs enfants en Suisse. La demeure était donc occupée par le régisseur et des domestiques. En ce qui concerne le travail, il y avait aussi une équipe de Polonais et la presque totalité de la population active du village.

En ce début de 1945, les opérations militaires prenaient un tour nettement défavorable pour l’Allemagne. A notre grande joie, nous voyions enfin venir le terme de notre captivité. Nous pensions fortement au retour, si longtemps espéré ! Le travail n’était pas trop pénible, malgré l’hiver. Les problèmes de ravitaillement étaient assez bien surmontés; il y avait des débrouillards qui apportaient un peu de tout et en faisaient profiter tout le monde. Quelques jours après mon arrivée, un autre P.G. arriva d’une autre ferme. Je me suis un peu lié avec lui car il était de la Vendée et il connaissait bien les Charentes ; nous parlions donc un peu du pays. Il était plus jeune que moi et assez original. Il avait commencé ses études de médecine et avait abandonné après la deuxième année, ce qui lui valait, un peu par dérision, le titre de " docteur ". Il ne connaissait rien au travail et était d’une rare fainéantise mais il animait agréablement les conversations. Vers la fin, il y eut une période de grands froids, suivie d’importantes chutes de neige. J’ai d’ailleurs pris un coup de froid, avec de la " vraie " fièvre. Je me suis très bien soigné, sans l’aide du " docteur ". Comme d’habitude, il n’y avait que de l’aspirine ; je suis resté trois jours au lit, avec des couvertures, des manteaux, etc. J’ai bien transpiré ! Le soir, un grog habituel, eau presque bouillante, huit morceaux de sucre et une cuillère d’alcool de menthe provenant des colis ; c’était imbuvable, mais efficace car j’ai très vite été sur pied.

D’après mes notes, le 24 janvier j’ai fait un cauchemar dont j’ai longtemps gardé le souvenir : Rochefort avait été bombardé et était en partie détruit. La scène se passait au carrefour Jaurès-Arsenal, devant le petit bâtiment des douanes de l’époque. Des corbillards chargés de cercueils circulaient dans tous les sens et des morts de ma famille suivaient derrière... Ce rêve m’avait fortement impressionné.

Le 23 janvier, jour de mes trente-deux ans, j’étais avec Campo, en train de charger du fumier quand des bruits sourds, probablement des tirs d’artillerie, nous parvinrent. Par ailleurs, à Bad-Polzin, certains assuraient avoir vu des avions russes. Des bruits coururent que les Russes avançaient depuis la Pologne, dans notre direction. Nous étions partagés entre la joie de voir la fin de la guerre, avec notre libération, et l’inquiétude d’êtres mêlés aux combats. D'après les Allemands du village, les troupes allemandes résistaient avec succès. C’est à cette époque que les débrouillards du commando, Campo en tête, ont tenté une opération de ravitaillement ; il s’agissait de prendre un mouton dans la bergerie, de le tuer, de le dépecer, de camoufler la viande sous le plancher de la chambre et de faire disparaître la dépouille. L’affaire, montée dans les moindres détails, a parfaitement réussi. Chacun de nous avait un rôle à jouer. Personnellement, je n’ai participé qu’au camouflage de la viande sous le plancher.

Il faut donner quelques explications sur le local qui nous abritait. La fermeture par le gardien n’était que symbolique et nous avions notre nourriture par le château, qui nourrissait beaucoup d’autres travailleurs, Polonais, Russes, Allemands... Nous disposions de moyens pour préparer et cuire d’autres nourritures. Une pièce attenante à la chambre était munie d’un appareil de chauffage qui permettait de cuisiner ce que nous avions par ailleurs, y compris le contenu de nos colis, et la discipline s’était relâchée depuis que les événements militaires tournaient de notre côté. Les Allemands se voyaient perdus et avaient très peur des Russes. Par contre tous les travailleurs, captifs ou déportés, affichaient ouvertement une satisfaction moqueuse, en cette fin de janvier. On ne travaillait presque plus et notre gardien, qui ne recevait plus d’ordre, se montrait très embarrassé.

Pendant le mois de février la situation s’aggrava sérieusement mais le manque de nouvelles ne permettait pas de prendre des décisions. Où étaient les Russes ? Quelle résistance les troupes allemandes opposaient-elles ? L’affaire du mouton remontait à la fin de janvier. Après la volaille et même un cochon de lait, cela nous a permis de faire des festins. Personne ne s’y opposait mais nous prenions quand même des précautions. Le gardien avait de bons rapports avec les civils qui travaillaient avec nous. Nous savions que si les formations allemandes en retraite s'arrêtaient à Lutzig, nous risquions gros ; il fallait craindre la rancune de certains civils. Nous étions tous dans l'expectative. Je pensais avec joie à la fin de la captivité mais pour moi l’important était de traverser cette période dans les meilleures conditions possibles car il y avait des risques. Il fallait éviter les dangers.

Je pensais beaucoup à Hélène et Dany ; le manque de nouvelles depuis octobre ou novembre m’inquiétait sérieusement. Mes pensées allaient aussi à mes précédents commandos et à tous ceux qui avaient partagé ma vie en Allemagne. Évidemment, Anneliese et aussi Frida et toutes les filles ou femmes que j’avais connues. Nous savions tout sur le comportement des troupes russes, surtout des troupes d’avant-garde, celles qui prenaient le premier contact. Rien ni personne ne pouvait empêcher les viols ; si quelqu’un voulait s’y opposer, il le payait de sa vie. Dans ces moments-là, une vie humaine ne comptait pas, dans l’esprit de la hiérarchie militaire. Cette indifférence était un peu la récompense accordée à des hommes sans scrupule qui voulaient bien risquer leur vie pour la patrie. A cette attitude s’ajoutait le pillage. Je pense que, dans toutes les guerres que l’humanité a connues, ces phénomènes se sont produits, peut-être avec plus ou moins de fréquence. J’ai le souvenir d’une lecture où Ernest Pérochon, dans son roman Les Frénétiques, sur les guerres de Vendée en 1793, relate de nombreuses scènes de viols et de pillages ; et pourtant, c’était une guerre civile entre Français. Mais après les premiers chocs, quand l’armée régulière s’installait en occupation dans un pays vaincu, ces comportements étaient beaucoup plus discrets, voire inexistants. Quant à Nadia et sa famille, il est probable qu’ils ont échappé à leur état de déportés du travail et ont retrouvé leur Russie natale.

Fin janvier ou début février, tout le monde est en émoi ; il est arrivé des ordres civils imposant à tout le village d'évacuer vers le sud ou vers l’est, nous y compris. Il était prévu 14 voitures, avec des vivres et du fourrage pour faire environ 300 kilomètres. Pour nous, c’était la joie. Les préparatifs ont été vite faits : une musette et un petit sac, très peu de choses. La veille du départ, nous mangerions ce que nous ne pourrions emporter. Enfin, nous allions vivre quelque chose d’important, peut-être vers la France ? Mais le lendemain matin il y eut contre ordre. La température était très basse, entre -15° et -20°, et il tombait une neige fine qui cinglait le visage. Personne ne voulait partir.

Le lendemain, le temps était encore plus mauvais et, au lieu de partir, nous voyions arriver des réfugiés qui venaient de villages situés à l’est. Des prisonniers anglais arrivèrent en convoi, à pied, des commandos éloignés. Nous les accueillions malgré leur attitude franchement désagréable envers nous. Nous avons appris que la baronne était revenue, dans une limousine suisse, et était repartie presque aussitôt. Sans doute était-elle venue prendre des objets ou des documents précieux, ainsi que quelques personnes et des bagages qu’elle emmena en Suisse ? Le baron était toujours sur le front en Russie. Les jours suivants, il arriva encore des réfugiés, des femmes et des enfants, qui logèrent au château. Les Polonais les aidaient pour leur installation. Nous n’avions pas la possibilité de les approcher. Il arriva des ordres qui recommandaient de ne pas partir sur les routes car la région était encerclée. Les Russes auraient atteint Stettin qui se trouve à l’ouest de notre région.

Les Anglais sont repartis vers l’ouest ; ils étaient exigeants et pas très chics avec nous. Ils venaient de Graudens, en Pologne ; c’étaient des aviateurs abattus en Allemagne. Dans ces derniers jours, deux d’entre nous avaient besoin d'aller chez le dentiste à Bad-Polzin. Je suis parti avec eux pour voir l’ambiance en ville. Il courait les bruits les plus divers. Il faisait toujours très froid et la neige avait disparu de la route mais ça glissait quand même. Les gens étaient très inquiets et des avions russes survolaient la ville assez souvent, sans doute pour la reconnaissance. Chez le dentiste, nous avons été très mal reçus. Il était absent et les filles du bureau d’accueil se montraient plutôt agressives. Nous sommes partis en promettant de revenir la semaine suivante, avec les Russes ! Elles nous ont mis à la porte. Nous sommes restés un peu en ville pour observer l’ambiance ; nous éprouvions une certaine satisfaction mais aussi un peu d’inquiétude. Nous avons pris le chemin du retour pour arriver à la nuit à Lutzig. Les jours suivants, de nouveaux réfugiés sont arrivés, tous ont logé au château, aménagé pour accueillir de plus en plus de personnes. Ça ressemblait à l’exode en France en 1940, avec la différence que c’était au mois de juin ; il faisait chaud tandis qu’ici nous étions en plein hiver.

Un jour, nous avons vu des soldats portant l’uniforme allemand mais avec un écusson bleu blanc rouge ; nous avons tout de suite compris qui ils étaient. Ils ont passé leur chemin ; il est peu probable qu’ils aient revu la France. Ils avaient fait un choix, ils devaient l’assumer. Cette catégorie de Français n’avait pas la sympathie des prisonniers français ! Ils ont été traités par les Russes comme des soldats allemands. S’ils ont été fait prisonniers, les Russes les ont sans doute gardés en Russie.

La tension se maintenait mais rien ne se décidait. Les réfugiés qui étaient installés au château étaient plus accessibles. Comme ils manquaient de tout, il nous arrivait de leur rendre des petits services, surtout pour le ravitaillement. Il n’y avait que des femmes et des enfants. Pendant cette fin de février, nous avons fait quelques travaux indispensables, surtout auprès des bêtes. La paille manquait; nous avons battu à la machine mais c’était presque du travail volontaire ; pratiquement, nous n’étions plus prisonniers. Nous sympathisions même un peu plus avec quelques Allemands, Alex, August, Émil, Rudi, qui avait une fille très sage avec qui nous nous entendions bien ; je crois qu’elle s’appelait Erika. L’un d’entre nous est parti depuis quelques jours, avec les familles qui ont quitté leur domicile malgré les difficultés. Mais où ira-t-il ? De toute façon il est plus sage d’attendre la libération ici, mais nous nous inquiétons quand même ; ce serait dur que ce moment tant attendu nous soit fatal.

Les familles du village commencent à paniquer. Les dernières nouvelles sont dramatiques pour elles, toutes les routes encombrées et coupées. Les Russes sont partout. Bad-Polzin va être attaqué d’un moment à l’autre. Il y a une concentration de troupes allemandes sur la défensive ; des combats sont à craindre. Le 3 ou 4 mars au matin arrive un ordre, ou un appel au secours, des autorités civiles de Bad-Polzin ; il est question d’atteindre la ville pendant qu’il en est encore temps, avec des voitures vides, pour évacuer les malades de l’hôpital et les jeunes filles d’un collège privé. Les civils ne sont pas tellement d’accord ; cette expédition leur paraît dangereuse et sans doute inutile. Une discussion s’engage et des militaires venus de la ville trouvent la solution : les prisonniers français seront chargés de cette mission, c’est-à-dire nous ! Malgré notre refus, nous sommes obligés de nous exécuter.

En fin d’après-midi, huit voitures sont prêtes, attelées de deux chevaux et conduites par deux d’entre nous. Évidemment, je fais partie de l’expédition et je n’en mène pas large. Nous trouver en centre ville au moment où l'attaque des Russes est imminente n’est pas rassurant. Nous partons à la tombés de la nuit. Devant moi, la voiture est conduite par le " docteur " qui ne connaît rien aux chevaux. La neige ayant disparu après le passage de tant de monde, la route est assez praticable mais elle reste glissante. Le ciel est très clair. A mesure que nous nous approchons, nous voyons les lueurs et les arrivées des tirs d’artillerie, à trois kilomètres de la ville qui se trouve comme dans une cuvette, entourée de coteaux. C’est un véritable feu d’artifice qui éclaire Bad-Polzin attaquée sur un front en demi-cercle. De l’autre côté, il y a des lance-fusées appelés " orgues à Staline ". Les fusées partent par groupes sur des rampes de lancement et l’artillerie tire sur le centre ville. Des incendies éclatent un peu partout, la ville est illuminée et en feu. Il n’est pas question d’avancer davantage. Les arrivées d’obus éclatent pas très loin de nous. Il est certain que l’artillerie allonge le tir. La seule solution est de faire demi-tour sur place individuellement.

Il y a un peu de pagaille. Le " docteur " a accroché une autre voiture et les chevaux ont pris peur, il n’en est plus maître. La situation devient critique mais, la peur aidant, tout le monde rentre et les quelques kilomètres sont parcourus au grand galop. On dirait une course de chars. Il était temps car les obus éclatent derrière nous. Nous faisons une entrée spectaculaire dans la cour de la ferme où il y a beaucoup de monde. Le ciel est éclairé par les incendies de la ville et les éclatements des fusées et des obus. Tout le monde comprend notre retour à vide, qui est regrettable pour les blessés de l’hôpital et pour les jeunes filles. Espérons que tout le monde se sera mis à l’abri. Il existe en ville une brasserie très importante, avec des caves solides qui peuvent servir d’abris, mais après, que se passera-t-il ? Nous dételons et rentrons les chevaux, ensuite casse croûte très copieux et bien arrosé. Les conversations vont bon train ; nous l’avons échappée belle. Si nous étions partis plus tôt, nous aurions été en pleine ville au moment de l’attaque ; cette opération aurait pu nous coûter la vie, ç’aurait été dommage après de longues années de captivité.

Lundi 5 mars. Très bien dormi, il neige, les Russes occupent Bad-Polzin. De ce côté, c’est le silence. Dans quel état est la ville ? Le village de Jeseritz est encerclé ; nous sommes dans une poche non occupée. Il est donc certain que les Russes ne tarderont pas à être là ; en attendant nous donnons à manger aux bêtes et nous tuons un cochon. En fin de matinée les civils et les réfugiés sortent des caves du château. Vers midi d’importantes troupes allemandes passent sur la route ; elles sont sûrement encerclées. Pas très loin à l’ouest, vers treize heures, de vives fusillades et des tirs d’artillerie légère : c’est l’ultime résistance des Allemands. A seize heures plus rien, le silence ; ils sont certainement prisonniers ou tués. Je garde mon sang froid et pense beaucoup à ce qui va arriver : la joie du retour ou la mort dans ces combats inutiles. Grande discussion contradictoire avec le " docteur " : il court des bruits incertains sur Hitler, qui serait à Berlin et peut-être en train de négocier la fin des hostilités. Tout l’après-midi en entend le canon ; les formations encerclées s’opposent à l’avance des Russes mais toutes les localités environnantes sont occupées. Je suis prêt à tout, habillé. Pour mon léger paquetage, je n’emporterai pas ma caisse en bois que je traîne depuis Schlönwitz ; c’est trop lourd, ma musette suffira. Le soir arrive avec la nuit et toujours rien ! Après un repas sommaire nous essayons de dormir... pas très longtemps...

Avant de finir ce chapitre, je veux noter un aspect de cette captivité en Allemagne, dont j’ai parlé mais pas suffisamment. C’est l’évasion. Au début de la captivité, nous avions la naïveté de sous-estimer la durée de la guerre et, pour nous, une libération prochaine ne faisait pas de doute ! Une fois en Allemagne, c’était déjà différent mais alors l’éloignement important et l’ignorance totale de la langue allemande nous semblaient des obstacles insurmontables. Cet état d’esprit a duré encore longtemps. A noter d’ailleurs que les évasions réussies au cours de ces cinq années ont eu lieu à une distance relativement courte des frontières suisses ou françaises.

Par la suite, à partir de 1941 et jusqu’au début de 1945, j’ai eu connaissance de beaucoup de tentatives mais avec assez peu de réussites. On pourrait croire que la raison principale d’une évasion était toujours le désir de rentrer chez soi. Ce n’était pas toujours le cas ; il y avait aussi le " ras le bol " de la vie dans un commando difficile. Le fait de s’évader et d’être repris avait pour conséquence immédiate l’envoi dans un camp disciplinaire, Rava Russkaja où, après un séjour plus ou moins long, c’était un nouveau commando qui pouvait être beaucoup plus agréable. J’ai connu à Belgard, en 1944, un camarade qui s’était évadé trois fois dans ces conditions, sans préparation et ne parlant pratiquement pas un mot d’allemand. La dernière fois, après plusieurs kilomètres, il avait été très bien accueilli dans une ferme et avait eu des difficultés pour se faire arrêter. Il avait rejoint notre commando sans passer par Rava Russkaja. Le cas n’était pas commun.

En Poméranie, des évasions réussies il y en a eu ! Elles l’avaient été à l’aide de wagons de pommes de terre à destination de la France. En général, il fallait la complicité d’un employé des chemins de fer allemands ; ça existait. Se faire enfermer dans un wagon, s’y installer avec plusieurs jours de vivres, ne pas se faire remarquer pendant le temps du voyage et, à l’arrivée en France, éviter la curiosité des Allemands et quelquefois de certains Français. Ce moyen était le plus sérieux. Toutes les histoires bien connues, costumes civils, trains de voyageurs réguliers, conversations avec les autres voyageurs, n’ont été que des exceptions. D’autres cas un peu folkloriques sont rapportés dans certains romans et récits divers : habillé d’un costume noir, porteur d’une couronne et se déplaçant d'un village à l’autre… La liste en serait longue. Le film La vache et le prisonnier, avec Fernandel et sa vache Marguerite, a dû son succès plus à sa drôlerie qu’à son souci d’authenticité !

Pour ma part, je ne me suis jamais trouvé en condition favorable pour tenter cette aventure. C’était aussi une question d’opportunité. Une certaine période de ma captivité ne me motivait pas tellement. Ceci dit, pour beaucoup, le camp de Rava Russkaja, n’était pas le " Club Med " et la plupart de ceux qui y ont séjourné pouvaient le considérer comme un moyen de dissuasion à l’évasion. Je n’ai pas été un héros de l’évasion, pas plus qu’un héros tout court, mais la victime d’une guerre dont je me serais bien passé !

 

 La libération, la Pologne, l’Ukraine, le retour en France (mars 1945 - juillet 1945)

 

 L’arrivée des " Russes "

Le 4 mars 1945, à 22 heures 30, Alex, un Allemand bien connu, vient nous prévenir : des cavaliers russes sont dans le village. Il faut sortir des maisons, comme tout le monde. Étant toujours habillés, en cinq minutes nous sommes tous dehors. Là, j’ai la plus grande peur de ma vie. Cela ne dure que cinq à dix minutes mais j’en ai toujours le souvenir. Les Russes en question sont des Mongols, apparemment pas très rassurants. Ils avancent en avant-garde, de petites tailles et vêtus sommairement d’une sorte de pèlerine imperméable. Ils montent de petits chevaux légers. Étant cavalier moi-même, je remarque les détails : sans bride, seulement un simple bridon et un harnachement plus que sommaire. Quelques-uns sont munis de puissantes torches, seul éclairage dans cet instant, mais tous sont armés d’un fusil mitrailleur à répétition avec un chargeur circulaire, que nous voyons pour la première fois.

Mal éclairés, nous avons plutôt l’aspect de soldats allemands plus ou moins déserteurs mais peut-être armés. Une chose à éviter est de se joindre à des soldats allemands en déroute et en uniforme. Beaucoup de prisonniers français ont péri dans des conditions semblables. Les troupes de choc russes ne prennent pas la peine de vérifier l’identité de leurs ennemis. Ils ont la détente facile. En général, les S.S. sont immédiatement abattus. Avec des hurlements incompréhensibles, ils nous poussent face à un mur, à l’aide de chevaux. Il est certain qu’ils ont l’intention de nous abattre tous. Leur mission est d’éliminer les foyers de résistance isolés, en avant garde des troupes régulières.

Aujourd’hui, cinquante-deux ans après, je n’ai rien oublié de ces quelques instants où pour moi la mort était inéluctable. Avoir vécu ces six années loin du pays et de la famille pour en arriver là, surtout avoir mis tous nos espoirs dans l’arrivée de ces Russes ! C’était la loi de la guerre, tout à fait imprévisible. Pendant ces courts moments, quelque chose se passe du côté du château. Un miracle va nous sauver la vie, sous la forme d’une intervention inattendue. A ce moment arrive un des Polonais qui logent au château avec les réfugiés, un de ceux qui ne nous sont pas tellement sympathiques. Il se met à hurler, lui aussi, quelque chose qui doit ressembler à la langue russe. Toujours est-il qu’il obtient rapidement leur changement d’attitude à notre égard et l’arrivée d’un autre Russe, que nous pensons gradé, étant donné le peu de connaissance que nous avons de l’armée soviétique, mais pas du même corps car il est différemment vêtu, d’un uniforme plus " élégant " ; en fait, lui aussi a plutôt l’air d’un Chinois !

Nous respirons, mais l’alerte a été chaude ! Après une discussion animée, le groupe de cavaliers disparaît dans la nuit et nous, sans rien demander de plus, nous disparaissons également en retournant dans notre logis, mais pas pour longtemps. Des coups frappés dans la porte nous obligent à ouvrir. C’est encore Alex qui, cette fois, est accompagné d’un gradé russe en armes qui nous demande gentiment de sortir et de le suivre. Nous partons à six, avec lui, vers une maison allemande que nous connaissons bien. Avant d’entrer, des soldats russes, à notre grand étonnement, nous distribuent des fusils ! A l’intérieur de la grande salle de chez Émil, un Allemand très connu de nous, une dizaine de soldats allemands désarmés et de toute évidence prisonniers, sont assis et parlent entre eux. L'officier russe les fait lever et leur commande de vider leurs poches sur une table. Il y a de tout : un peu d’argent, des cigarettes, des papiers, des objets sans valeur, couteaux de poches, etc. Il nous fait signe de nous partager le " butin ". Après avoir regardé nos chaussures, il en fait déchausser et oblige ceux de nous qui sont mal chaussés à échanger nos chaussures avec eux. Nous avons pour mission de les garder jusqu’au matin. La nuit passe pratiquement sans dormir, tandis que les Allemands, qui ont tous l’air épuisé et pas belliqueux du tout, ne tardent pas à s’assoupir, pour la plupart d’entre eux à même le sol.

Le matin du 6 mars 1945, vers les 6 heures, des Russes viennent les chercher, avec l’officier qui nous a amenés dans la nuit. Cet officier, assez jeune, nous surprend avec son air austère, peu bavard, dans une tenue irréprochable. Il a plutôt l’air d’un intellectuel. Il se déplace dans une drôle de petite voiture découverte. Nous n’en avons jamais vu de semblable. Plus tard, en souvenir, nous saurons l’identifier : il s’agissait tout simplement d’une " jeep " américaine. L'objet qu’il tenait à la main nous a, aussi, beaucoup étonné. C’était, pour s’éclairer, une sorte de boîte en bois grossièrement assemblé, avec une grosse pile, une lampe à l’intérieur et sur le dessus un gros interrupteur en faïence ; tout cela était bien curieux pour nous. Dans la chambre où nous sommes tous réunis, nous pensons que les autres ont eu la même mission que nous dans d’autres maisons. Mais, à l’attitude des Allemands que nous connaissons, nous avons la certitude qu’il s’est passé pas mal de bavures un peu partout.

Vers la fin de la nuit, une fusillade inexpliquée nous a intrigués. Au début de la matinée nous avons l’explication par les Polonais. Personne n’est mort ou blessé au château mais, après avoir fêté leur arrivée en buvant plus que de raison, les plus excités des soldats russes ont déchargé leurs armes, dans le grand salon, sur tous les meubles, les glaces, etc. Ils arrosaient tout en tournoyant sur eux-mêmes, par jeu, chacun à son tour. Les Polonais nous conduisent dans des pièces qui sont fermées en temps ordinaire et nous autorisent à nous servir. Pour ma part, je choisis une paire de souliers montants en chevreau, très souples, et du linge du baron, deux ou trois chemises, des mouchoirs, enfin ce qui me paraît utile sans tenir beaucoup de place. Nous sommes autorisés à partir mais sans gêner les déplacements de l’armée. Comment faire ?

La neige tombe sans qu’il fasse très froid. Il y a des troupes partout, des types d’hommes très différents et les costumes sont très variés : des Cosaques avec des chevaux superbes, des Tartares à la silhouette impressionnante et beaucoup d’Asiatiques. Il y a également une formation de Polonais, avec leurs képis carrés. J’observe particulièrement un officier de type asiatique, richement vêtu en militaire, les yeux bridés, les mains blanches et fines avec quelques bijoux, le teint mat et une moustache en pointe très noire, comme cirée. Plus tard, j’ai vu la même à Salvador Dali. C’est drôle que plus de cinquante ans après je me souvienne de tels détails. Cette armée était vraiment bizarre et inattendue.

C’était quand même une drôle de guerre, qui me faisait beaucoup penser à la nôtre, en France, au moment de la débâcle de juin 1940. Guerre de mouvements rapides où l’ennemi était partout à la fois, aussi bien derrière que devant, puisque l’envahisseur, qu’il soit allemand ou russe, procédait par encerclement. Plusieurs unités encerclées formaient une poche qui n’avait pour alternative que la captivité ou la mort ! Ces envahisseurs, quels qu’ils soient, étaient plus organisés et surtout avaient des effectifs supérieurs. Pas de comparaison avec la guerre de 14-18, où les positions à défendre étaient fixes et à moitié enterrées dans les tranchées, et ceci pendant des mois, voire des années.

Enfin, nous étions toujours, le 6 mars, en train de réfléchir et de préparer notre départ, avec un peu plus de bagages, car nous avions décidé de partir avec les deux calèches du baron et des jeunes chevaux. J’allais emporter ma caisse en bois. La neige tombait toujours. Un groupe de militaires allemands encore libres se déplaçait dans la neige vers un boqueteau. Ils paraissaient exténués. C’est alors que quelques Russes, six cavaliers, qui les avaient aperçus, se lancèrent à leur poursuite, leurs traces dans la neige étant très visibles. Ce ne fut pas long. Une fusillade de courte durée mit fin au spectacle. Il était facile de reconstituer la scène. Les Allemands avaient dû tirer et les Russes également. Il ne retourna que cinq cavaliers russes et les Allemands devait être morts ou blessés, ce qui était pareil, vu les circonstances. Nous avions suivi la scène par la lucarne de notre grenier.

Départ en calèches puis déplacement à pied en poussant une petite charrette

Il est temps de partir. Les calèches sont sorties, attelées chacune de deux jeunes chevaux. Nous chargeons nos bagages et, après nos adieux à ceux qui nous étaient les plus sympathiques, nous prenons le chemin de Bad-Polzin. Ensuite, nous improviserons. Il n’est pas question d’aller vers l’ouest. La guerre n’est pas finie. Le temps s’est éclairci et la neige ne tombe plus. La population du village assiste à notre départ. Debout dans les voitures, nous leur faisons un bras d’honneur. Et en route, au trot, vers Bad-Polzin. Chose inattendue, la route est libre. Après deux kilomètres sur huit cela n’est plus le cas ; nous rencontrons des troupes motorisées puis une formation de cavalerie accompagnée de fourgons ; nous sommes plutôt mal vus par cette armée. Cela ne va pas durer bien longtemps. Obligée de prendre le bas côté de la route, la première voiture heurte un arbre et un cheval est blessé. Aussitôt la colonne russe s’arrête. Des gradés, pas contents du tout, nous engueulent copieusement. Ils comprennent notre problème mais s’en moquent éperdument. Le cheval blessé est dégagé de la route et abattu immédiatement. Ils nous prennent les trois autres et, après nous avoir fait descendre de nos belles voitures, les précipitent en contre bas de la route. Il ne nous reste plus qu’à repartir à pied, surchargés de nos bagages. Les six kilomètres nous font souffrir. Avec notre chargement, nous faisons des pauses sur le bas côté de la route. Si les paysans de Lutzig nous voyaient, cela les amuserait bien. Nous arrivons aux abords de la ville vers deux heures de l’après midi. Nous avons quelques vivres, mais pas grand chose; il va falloir aviser. Nous ne savons pas où nous allons. Les troupes russes défilent sans interruption. Il y a de tout, des formations de régiments très différents. Nous sommes bien vus ; en général ils se rendent compte que nous sommes des Français et nous font des commentaires contre les Allemands. Ils se félicitent de notre libération : "  Franzous nach hauss ! ", " Deutschland, kaput ! ", etc.

Depuis les combats du dimanche soir, la ville est dans un état de désolation incroyable. Des incendies mal éteints brûlent encore, d’autres laissent échapper de la fumée. Des cadavres d’Allemands et de Russes traînent ça et là. On est saisi par une odeur forte de cadavres de civils, de militaires, de chevaux, de corps complètement écrasés par les chenilles des tanks, qui sont effroyables à voir.

Les canons montés sur les chenilles et les tanks sont bruts de fonderie sur toutes les parties extérieures, ce qui prouve que l’industrie d’armement lourd des Russes n’a pour souci que la rapidité et l’efficacité, sans tenir compte de la finition. Les magasins, éventrés après les pillages, sont complètement vides, les vitrines brisées. C’est la désolation partout. Nous apprenons que le gros de la population est intact et vit encore tant bien que mal dans les caves de la brasserie. C’est là que femmes, enfants et vieillards ont trouvé un refuge bien précaire. Pour ce qui est des femmes et des filles, je ne sais pas s’il y en a qui ont échappé au viol, mais je ne crois pas.

Nous arrivons auprès de l’hôtel " Prüssenhof ", le plus important de la ville. Il n’a pas été détruit mais l’intérieur a beaucoup souffert. Depuis deux jours, les Russes et les Polonais ont laissé des traces de leur passage. La guerre est vraiment une chose atroce. Il s’est passé des scènes incroyables. La grande salle à manger a été le théâtre des excès des deux nuits passées. Cela a été d’abord la grande bouffe et la grande beuverie : quantité de vaisselle sale, restes de repas qui traînent un peu partout, des bouteilles vides, des meubles renversés, des verres cassés. Aujourd’hui, cinquante-deux ans après, j’ai toujours en mémoire la vision de cette salle à manger de l’hôtel " Prüssenhof " et je fais un rapprochement avec le film Viridiana où une image presque semblable m’a donné la même impression, d'autant plus que la scène était accompagnée de la musique de l’Alleluia de Haendel. Nous montons dans les chambres. Là c’est encore pire : des lits défaits, de la lingerie féminine souvent tachée de sang. Dans une chambre il y a des tâches de sang par terre et même sur les murs. S’il y a eu des cadavres, ils ont sans doute été évacués hier. Aux étages supérieurs, nous trouvons des chambres vides qui semblent intactes. Nous nous installons provisoirement et discutons de la conduite à tenir.

Campo, Régis et deux autres se proposent pour aller en ville essayer de trouver un petit véhicule, une charrette à bras ou autre chose, pour repartir ce soir en direction de Tempelburg, vers le sud, région où de sérieux combats ont eu lieu mais qui est relativement calme actuellement, d’après les renseignements de soldats polonais. Les quatre déjà cités s’en vont donc à la recherche de tout ce qui peut nous servir pour continuer notre route vers un centre de regroupement qui doit exister quelque part. Je reste avec les autres qui font équipe avec nous. Je pense que nous allons nous séparer, chacun allant de son côté. Je crois que les quatre déjà partis reviendront. Je suis à peu près sûr qu’ils ont pris la direction de la brasserie et j’en devine les raisons. Personnellement, je ne veux pas courir les risques qu’ils vont prendre. Il y a plusieurs raisons à cela : d’abord ils ne seront pas les seuls et la compétition peut se régler de façon tragique, d’autre part cela ne correspond pas à mon éthique ; prendre sans consentement, ce n’est pas mon affaire. Par ailleurs, je sais par l’expérience des récits de Frida à Belgard combien ce genre de comportement peut causer d’ennuis ! Quand un grand nombre d’amateurs est déjà passé, les risques de maladie sont multipliés. C'est un peu l’histoire du copain à Frida et de mon camarade Dedieu. Or je pense à la libération prochaine et à ce que je pourrais rapporter à mon Hélène, que j’espère retrouver très bientôt. J’aurais bonne mine !

La fatigue aidant, nous nous endormons sur des lits ou à même le sol. Deux d’entre nous, descendus à la recherche de quelque nourriture, reviennent les bras chargés de bouteilles. Il paraît qu’à la cave il y a une réserve de bouteilles inépuisable, que des grands crus en majorité français. Je descends avec eux et, en effet, il y en a plus que nous ne pouvons en emporter. Nous récupérons un casier de deux fois cinq bouteilles, qui est vide mais que nous remontons plein. Après d’autres recherches, nous en trouvons un autre qui lui aussi va être rempli. Cela nous fait vingt bouteilles, mais comment les transporter ? Il nous faudrait vraiment une petite voiture, que nous pourrions pousser chacun à notre tour. Du bruit dans l’escalier... Ce sont des Russes à la recherche de quelque chose à manger, tout comme nous. Après des démonstrations d’amitié franco-russe, nous arrosons l’événement. A la vue des bouteilles, ils nous demandent s’ils peuvent prendre les nôtres. Nous nous rendons compte que nous n’avons pas le choix ; ils partent avec la plus grande partie de notre " cave ". Il ne nous reste plus qu’à redescendre en chercher d’autres mais nous évitons le champagne, difficile à ouvrir et à boire dans la nature.

Le froid est revenu avec un temps sec mais beaucoup de neige. Presque à la nuit, nos quatre explorateurs arrivent. Ils ont trouvé tout ce dont nous pouvions avoir besoin : une petite charrette à bras que personne ne leur a disputée, de la charcuterie récupérée auprès des Russes, des morceaux de tissu pour nous faire des petits écussons bleu-blanc-rouge, de façon à nous faire reconnaître. Ils ne se sont pas étendus sur leur passage aux caves de la brasserie mais le peu qu’ils en ont dit ne laisse aucun doute sur l’aventure en question. Grand bien leur fasse, je n’en suis pas jaloux. Je me suis déjà expliqué sur le sujet.

Après avoir chargé la petite charrette, nous partons vers le sud en direction de Tempelburg. La nuit vient vite et, après quatre kilomètres assez pénibles à cause de la neige, nous nous arrêtons à la sortie d’un petit village, chez des Allemands qui ont eu affaire aux Russes. Nous sommes reçus assez froidement mais la dame, d’une soixantaine d'années, nous fait chauffer une sorte de café et nous cassons la croûte : charcuterie, mauvais pain, arrosés d’un Bordeaux prestigieux de l’hôtel " Prüssenhof ". Les gens sont dans leur cuisine et nous dans une sorte de salon. Il fait très froid, nous nous installons sur un canapé et des fauteuils qui, avant notre arrivée, étaient recouverts de housses. Au cours de la nuit, il fait si froid que nous nous recouvrons la tête avec les housses. Au réveil, vers huit heures, nous avons l’aspect de fantômes recouverts de draps blancs. Enfin, la nuit est passée. Nous avons encore droit à un breuvage chaud appelé café.

Après nous être dégourdis les jambes, nous reprenons la route. Quelques centaines de mètres plus loin, Campo nous montre un petit jambon qu’il a subtilisé en allant aux WC dans la cour ; il l’avait camouflé dans la voiture. La région est assez accidentée. Le temps est couvert mais nous nous réchauffons en poussant la charrette. Quelques kilomètres plus loin le paysage change, la route longe plusieurs petits étangs et des bois assez importants. Nous atteignons Klausen, petite localité en partie détruite au cours des combats de la semaine dernière. Encore quelques kilomètres et c’est Altdraheim. Nous nous arrêtons encore pour un " repas " de midi dans une maison assez confortable mais qui a été pillée. Les propriétaires sont revenus et l’accueil est toujours assez froid. Nous avons quand même une boisson chaude.

Après un court repos, nous reprenons la route vers Tempelburg, sous la neige qui commence à tomber. La ville n’est pas loin et nous trouvons rapidement une maison abandonnée, occupée provisoirement par des Polonais qui sont là je ne sais pas à quel titre car ils ont des uniformes militaires. Ils nous accueillent chaleureusement et la maison n’a été que partiellement pillée. Il reste encore de quoi cuisiner et même des lits avec matelas et couvertures. Nous préparons un repas plus substantiel. L’un d’entre nous a tué un lapin trouvé je ne sais où. Nous avons également du pain mangeable, récupéré dans le pays. Pour ma part, en furetant dans la maison, à l’étage, dans ce qui paraissait être une sorte de débarras, un coin de grenier, j’ai constaté avec stupéfaction que la maison n’était pas tellement abandonnée ! Plusieurs personnes, quatre ou cinq, étaient tapies dans un coin et observaient un silence total ; en me voyant, une sorte de terreur s’est emparée d’elles. Il y avait des femmes, plutôt jeunes, et un vieillard de peut-être soixante-dix ans. Après un silence de quelques secondes, j’ai fait signe, le doigt sur la bouche, que je n’avais rien vu et qu’elles ne bougent surtout pas. Je me suis retiré sans bruit et je suis retourné en bas où tout le monde était de retour après une courte expédition dans le pays. La préparation du repas et la dégustation des bonnes bouteilles nous ont occupés agréablement. Quant à moi, je n’avais rien vu, que des lits et matelas... A la fin de ce copieux repas, nous étions très fatigués et le sommeil eut vite fait de nous anéantir totalement, y compris les Polonais.

Après une bonne nuit d’un sommeil de plomb, nous nous sommes réveillés vers huit heures pour reprendre nos destinations respectives, laissant la maison toujours abandonnée... Longtemps après la guerre, j’ai eu l’occasion de lire Le journal d’Anne Frank  et j’ai toujours pensé à cet épisode de mes aventures en Poméranie et à ce qu’était l'occupation d’un pays en état de guerre. Si j’avais parlé, tout se serait peut être bien passé mais avec les autres il y avait tout à redouter...

Petit ennui, je constate que j’ai perdu mon alliance. Je l’avais cachée dans une petite poche de mon pantalon avec mon briquet et c’est en me servant de celui-ci que l’alliance a dû tomber sur la neige. Petit malheur. Il faut souligner que personne ne peut conserver de bijoux quels qu’ils soient, ni de montres, sans provoquer l’envie des Russes. Jusqu’à ce jour, j’avais eu beaucoup de mal à sauver mon ceinturon qui était orné de quelques éléments de cuivre. A souligner également l’attitude des Mongols, déjà cités, qui consommaient l’alcool sous toutes ses formes : eau de Cologne, alcool à brûler, etc. On m’a aussi rapporté ceci : un réveil volé au cours d’un pillage et placé dans leurs bagages s’est mis à sonner ; la réaction immédiate a été une rafale de mitraillette sur le bagage en question. Que voulez-vous attendre de militaires semblables ?

Nous continuons notre avance vers le sud-est, avec pour objectif un contact avec un centre de rassemblement de prisonniers français et, éventuellement, une organisation de notre retour en France. Il semble, d’après les cartes d'Allemagne que nous possédons, que la ville la plus importante à rejoindre serait Schneidemühl, qui n’est pas très éloignée. Une forêt assez étendue nous en sépare encore.

Le temps s’est fortement dégradé. Nous nous arrêtons à la sortie d’un gros village très touché par les combats de ces derniers jours. Nous prenons un repas ou plutôt un casse-croûte ; nous n’avons pratiquement plus de vin et très peu de vivres. Campo et Régis sont partis prospecter les maisons abandonnées et reviennent deux heures après avec des morceaux de viande fraîche. Ils ont tué une chèvre et dépecé ce qui était mangeable ! Je n’aurais pas eu leur audace et leur adresse pour nous sortir de cette situation difficile.

Il y a peu de monde dans ce pays et nous assistons à de drôles de spectacles. Sur la route que nous devons emprunter pour poursuivre notre chemin arrive un homme qui pousse une brouette et transporte une moitié de cadavre allemand ! Il est suivi, à quelques dizaines de mètres, d’un autre poussant également une autre brouette avec l’autre moitié du même cadavre. Quelques instants après, nous prenons la route et nous comprenons mieux ce que nous venons de voir. Toute une équipe d’Allemands s’occupe à faire disparaître les cadavres encore sur le terrain. Il y a autant de Russes que d’Allemands et aussi du matériel à moitié détruit, ainsi que des cadavres de chevaux. Le grand froid empêche un peu l’odeur de nous incommoder. Nous sommes en pleine forêt. A un détour, le spectacle est difficile à supporter ; j’en garde encore le souvenir, si longtemps après. Sur le bas côté de la route, dans une petite clairière, une voiture russe, genre de fourgon, était complètement éventrée. Les débris gisaient tout autour. Les cadavres des chevaux, gonflés, les pattes raides, étaient encore sur place. Et des cadavres de soldats, le visage tout noir, dans des attitudes horrifiées, avaient été projetés tout autour. Nous ne nous sommes pas arrêtés et, pendant plusieurs centaines de mètres, c’étaient encore des voitures éventrées, des chevaux et des hommes morts. Il était visible que la mort n’avait pas été la même pour tous. Les uns, sans doute, avaient reçu le choc de plein fouet et la mort avait été immédiate ; les visages étaient horrifiés, les yeux ouverts et vitreux, avec un rictus de terreur. Et aussi des fragments de cadavres, comme à Bad-Polzin. D’autres avaient survécu quelques heures, gravement blessés. Restés sans soin, ils avaient eu le temps de réaliser leur mort ; le visage était détendu, les flétrissures de l’agonie s'étaient estompées, laissant la place à une sorte de sérénité. Des arbres avaient été sectionnés par l’éclatement des obus. Cette forêt a été pénible à traverser. Après l’avoir dépassée, nous nous sommes arrêtés un moment pour boire une rasade d’eau-de-vie. D’ailleurs, il ne restait plus grand chose dans notre charrette et quelques kilomètres plus loin nous arrivions à Deutsch-Krone.

Dans un train vers la Pologne

La ville avait beaucoup souffert des bombardements et de nombreuses maisons avaient brûlé. Sur l’indication de quelques militaires qui erraient dans les rues intactes, nous sommes allés vers la gare où, paraît-il, des trains partaient en direction de la Pologne. Nos bagages à la main, nous avons attendu, jusqu’à très tard le soir, de pouvoir monter dans des wagons de voyageurs archi-pleins, sans pouvoir nous asseoir, mais le moral était meilleur. Nous avons su plus tard qu’un camp de rassemblement des Français était installé dans la ville. Nous ne regrettions rien car la plupart des prisonniers ont été envoyés dans des chantiers et des fermes, en attendant le rapatriement. Mais à la réflexion, ils sont arrivés en France avant nous !

Notre train filait dans la nuit dans une gerbe d’étincelles, car la chaudière était alimentée en partie avec des bûches. Après plusieurs arrêts, arrivée à Bromberg. Là, descente du train et retour en gare en attente d’un autre train. Nous y restons 24 heures, aidés par les dames de la Croix Rouge, mais nous sommes trop nombreux. La ville est presque intacte, la vie est normale. Balade et achat de pain. Nous sommes abordés par les Polonais. Attirés par les Français, des jeunes pas très riches nous proposent de les aider à faire un déménagement. Pendant trois heures nous déménageons un jeune couple sympathique. En paiement nous avons du pain, de la charcuterie et de la vodka. Dans l’immeuble, nous avons parlé à un groupe de jeunes élèves officiers russes qui nous ont offert des cigarettes Le reste de l’après midi, promenade en ville au jardin public. Je fais connaissance avec une jeune beauté, Sophia. Conversation et badinage pendant deux heures. Je la quitte avec regret. Nous rejoignons la gare où il doit y avoir un train dans la nuit pour Thorn. Nous y arrivons après deux heures.

Nouvel arrêt. Le train ne va pas plus loin. Nous devons être pris en charge par la Croix Rouge et nous attendons sur le quai. Soudain, on entend un bruit d’avions qui doivent survoler la ville à très haute altitude. De puissants projecteurs balayent le ciel et se fixent sur des avions qui descendent au dessus de la gare de marchandises. Des rafales de pièces antiaériennes partent en direction des avions qui lâchent quelques bombes assez loin de nous, plutôt sur un nœud ferroviaire, mais les pièces antichars continuent de tirer. Pendant le temps qu’a duré cette alerte, nous étions couchés sur le bord extérieur des quais, un peu à l’abri d’éventuels éclats, mais nous avons encore eu peur.

Toute l’activité de la gare reprit à la fin de l’alerte. Les femmes de la Croix Rouge nous distribuèrent des boissons chaudes et des biscuits. Un long moment après, nous étions dirigés vers un grand bâtiment proche et de grandes chambres nous furent attribuées pour la nuit, où il y avait des matelas et des couvertures. Cela faisait de nombreux jours que nous restions habillés la nuit comme le jour et la toilette était très sommaire, pas rasés tous les jours. La nuit se passa relativement bien et, au petit matin, un petit déjeuner nous fut servi sur place.

Dans le cours de la matinée, à nouveau direction de la gare. Nous nous installons dans des wagons de marchandises garnis de paille. C’était quand même assez confortable car nous n’étions que vingt-cinq ou trente par wagon. Vers 11 heures, nous prenons la direction plein sud. Le train allait assez lentement et s’arrêtait souvent. Nous avons traversé plusieurs villes où les combats avaient laissé plus ou moins de traces. La population polonaise avait rejoint les maisons et reprenait une vie plus normale. Pendant un arrêt prolongé à Hohensalza, j’ai perdu ma plus belle pipe qu’Hélène m’avait envoyée à Lutzig ; je l’ai beaucoup regrettée.

Le soir, nous arrivons aux abords d’une grande ville. Arrêt dans une petite gare, Gnongda Vola La région et les paysages sont agréables, c’est la Posnanie. Terre noire et sablonneuse, petites maisons éparpillées dans la campagne ; les gens sont très gentils et nous offrent des choses. Après un long moment, nous changeons de train et poursuivons vers une grande ville, Litzmannstadt en allemand, Lodz en polonais, ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants où l’industrie textile était la principale activité. Beaucoup d’usines avaient repris le travail après l'arrivée des Russes. Des quartiers résidentiels, occupés précédemment par des familles juives très fortunées avaient été abandonnés depuis plusieurs mois par les autorités allemandes. Nous sommes restés un long moment en gare de Lodz, les responsables ne sachant quoi faire de nous. En fin de compte, nous avons été pris en charge par les Russes, mais c’était des Polonais qui devaient subvenir à nos besoins.

Séjour à Lodz

Nous avons été transportés par groupes d’une vingtaine, d’abord sur des plates-formes automobiles jusqu’aux abords de la ville, ensuite dans des tramways jusqu’à un des quartiers résidentiels abandonnés depuis plusieurs mois. Nous étions dans de grandes pièces sans meuble, d’abord sur de la paille, quelques jours plus tard sur des bat-flanc avec couvertures mais sans matelas. C’était un peu dur mais nous avions vu pire. Les contacts avec la population civile étaient plutôt chaleureux.

Nous étions alors le 13 mars 1945. Notre installation dura plusieurs jours. Au début, les repas étaient très irréguliers, le midi souvent vers 15 heures, le soir vers 22 heures et quelquefois pas du tout. Petit à petit, les choses s'améliorèrent. Notre activité devint plus agréable ; nous avions le droit d’aller dans les cinémas gratuitement, de nous promener dans les jardins publics et dans toute la ville. La seule obligation était d’être présent le soir.

Beaucoup d’entre nous ont fait des connaissances plus suivies. J’ai sympathisé avec de nouveaux camarades qui sont venus s’ajouter aux habituels. J’ai malheureusement perdu leurs noms, sauf pour les plus proches de moi : toujours Campo, Régis, et mes nouveaux amis, Adolphe Planquelle, Albin et Stéphane, Polonais de France, ainsi que Lanceleur, assureur de Tarbes, et Dupuis, professeur parisien. Il y avait aussi Bussières, embaumeur à la faculté de médecine, Parisien également, qui avait le physique de l’emploi. Sa conversation n’était pourtant pas triste. Il parlait de son métier et il n’était question que de traitement de cadavres, de préparation de squelettes et aussi d'autres choses plus ou moins horribles. Il nous a affirmé qu’à Paris, dans certaines boîtes réservées à des habitués, on buvait le champagne dans de vrais crânes humains et le décor était dans le même esprit morbide. Encore pire ! et difficile à croire : un cannibalisme mondain aurait existé, avec une préférence pour la chair jeune. Qu’en était-il ? Par ailleurs, il prétendait que de nombreux pourboires lui permettaient de faire la fête et de gâter ses enfants qu’il adorait.

Albin, lui, était footballeur de haut niveau et il brillait particulièrement dans les nombreux matchs organisés dans la ville qui possédait un stade important. Nous allions à ces matchs, accompagnés et au pas cadencé pour traverser la ville ; c’était très bien vu de la population. Nos occupations alternaient : entretien de la vie matérielle, quelques corvées pas toujours désagréables et des sorties, individuelles ou par petits groupes, dans les cinémas, jardins publics, des visites de certains monuments. La population locale était la plupart du temps sympathique.

La nourriture était souvent insuffisante ou médiocre mais nous avions trouvé une solution. Les immeubles où nous logions étaient d’anciennes constructions très soignées et comportaient le plus souvent une cuisine avec cheminée et appareil de chauffage permettant de cuisiner. Aussi avons-nous su utiliser ces cuisines pour améliorer l’ordinaire. Il y avait possibilité d’acheter de la nourriture mais il fallait la faire cuire et ce qui manquait c’était le combustible. Tout le monde se posait la même question. Nous avons vite trouvé la solution en visitant les caves où nous nous sommes aperçus qu’il y avait quantité de meubles. La surveillance n’y était pas très stricte et les responsables ont fermé les yeux. Le bois n’a pas manqué ; tous les jours des meubles étaient sciés, fendus, mis en morceaux pour alimenter les appareils de chauffage et faire la cuisine. La vie devint très supportable. Nous étions fin mars - début avril. Dans ce pays, où le printemps n’est pas précoce, il faisait encore froid et certains jours il neigeait. D’ailleurs, au début, je m'étais enrhumé et j’avais fait un peu de bronchite ; le chauffage était le bienvenu.

Les séances de cinéma étaient une de nos distractions favorites. J’ai relevé dans mes notes de nombreuses séances, souvent deux films... A la première séance, le film était quelconque mais j’avais fait une conquête agréable qui est restée sans suite. Les femmes et les filles, très souvent jolies, aimaient parler et quelquefois flirter, mais ça n’allait pas très loin. D’abord, nous n’étions pas vraiment libres, pas d’argent polonais ou très peu, mal vêtus et très voyants. La morale aussi, dans ce pays très catholique, était le plus souvent un obstacle, comme la langue polonaise qui était inconnue à la plupart d’entre nous. Quelques-unes parlaient l’allemand mais ça ne suffisait pas à nous comprendre. Je crois que nos relations, pendant notre séjour d’un mois, sont restées platoniques ou presque. Sur la quantité, il est certain qu’il y a eu quelques réussites plus concrètes, mais assez peu. Pour ma part, j’ai beaucoup parlé avec mon mauvais allemand dont je tirais le maximum mais cela n’a pas été plus loin. Dans d’autres circonstances, mon séjour en Pologne m’aurait apporté beaucoup de satisfaction. Le souvenir d’une certaine Bronia, à Schlönwitz, m’est souvent revenu. J’avais toujours un faible pour les Polonaises. Ceci me conduisait à penser encore à Anneliese... Mais, au dessus de toutes ces filles, il y avait toujours présentes Hélène et ma petite Dany que j’espérais bien revoir très prochainement. Je vivais assez agréablement avec beaucoup d’espoir. La fin de mes malheurs était proche.

A plusieurs reprises, les autorités russes ont dressé des listes en vue du rapatriement, avec un tas de renseignements qui paraissaient inutiles, la nationalité, la profession, le grade, l’adresse en France, et ces listes n’aboutissaient jamais à un départ. Nous avons réalisé l’incohérence russe qui s’est manifestée de nombreuses fois jusqu’à notre retour.

La lecture m’a apporté aussi des satisfactions, malgré le manque de livres. J’ai eu de longues conversations d’où il ne sortait jamais grand chose, le niveau intellectuel de mes partenaires étant supérieur au mien, mais cela m’apportait beaucoup. Il y eut aussi les corvées plus ou moins intéressantes. Celle qui m’a laissé le meilleur souvenir s’est effectuée dans une fabrique de textiles, où nous devions nettoyer et mettre de l’ordre. J’y ai découvert un paquet dont le contenu m’a servi de monnaie d’échange pendant le long voyage qui a suivi. Il y avait plus d’un kilo de petites pointes spéciales pour réparer les chaussures ; je m’en suis emparé sans rien dire ; autrement dit je les ai volées. Ce n’était pas la première fois que je procédais de la sorte. Il en a été de même dans une maison abandonnée où nous étions allés un autre jour, je ne sais plus pourquoi. Cette fois-là, il s’agissait d’une paire de bottes polonaises presque neuves, en feutre et cuir. Je les ai échangées contre mes chaussures ; elles m’allaient très bien !

Les jours passaient... J’ai souvenir d’un match de foot qui avait déplacé beaucoup de monde, y compris des civils du pays, un match qui opposait une équipe polonaise à une sélection des militaires stationnés à Lodz. Mon copain Albin jouait. N’étant pas passionné de foot je m’y suis quand même intéressé. Le stade était plein. Les Polonais ont battu les Français par 2 à 0. Le soir nous avons arrosé l’événement.

J’ai rencontré plusieurs militaires qui logeaient dans notre " quartier " et avec lesquels j’avais eu des attaches, en particulier un sergent Barbesson qui était de Rochefort, le beau-frère de mon chef de service à l’octroi. Nous avons bavardé. Il ne pouvait rien m’apprendre ; lui non plus n’avait pas de nouvelles depuis longtemps. A cette époque j’ai tenté d’écrire à Hélène. Je trouvais cette libération bien longue et j’étais impatient de retrouver mon Hélène et ma petite fille.

Quelques jours après, j’ai été étonné de rencontrer deux anciens de Schlönwitz avec qu