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CARNETS DE GUERRE ET DE CAPTIVITÉ D'UN ROCHEFORTAIS (1939-1945)

par Roger Tessier

(fin)

LA LIBERATION, LA POLOGNE, L'UKRAINE, LE RETOUR EN FRANCE

(mars 1945 - juillet 1945)

Plan :

L’arrivée des " Russes " - Départ en calèches puis déplacement à pied en poussant une petite charrette - Dans un train vers la Pologne - Séjour à Lodz - Voyage de Lodz à Chepetovka : l’Ukraine - Deux mois en camp de transit à Chepetovka - Le retour à Rochefort par le train, en vingt-cinq jours

 L’arrivée des " Russes "

Le 4 mars 1945, à 22 heures 30, Alex, un Allemand bien connu, vient nous prévenir : des cavaliers russes sont dans le village. Il faut sortir des maisons, comme tout le monde. Étant toujours habillés, en cinq minutes nous sommes tous dehors. Là, j’ai la plus grande peur de ma vie. Cela ne dure que cinq à dix minutes mais j’en ai toujours le souvenir. Les Russes en question sont des Mongols, apparemment pas très rassurants. Ils avancent en avant-garde, de petites tailles et vêtus sommairement d’une sorte de pèlerine imperméable. Ils montent de petits chevaux légers. Étant cavalier moi-même, je remarque les détails : sans bride, seulement un simple bridon et un harnachement plus que sommaire. Quelques-uns sont munis de puissantes torches, seul éclairage dans cet instant, mais tous sont armés d’un fusil mitrailleur à répétition avec un chargeur circulaire, que nous voyons pour la première fois.

Mal éclairés, nous avons plutôt l’aspect de soldats allemands plus ou moins déserteurs mais peut-être armés. Une chose à éviter est de se joindre à des soldats allemands en déroute et en uniforme. Beaucoup de prisonniers français ont péri dans des conditions semblables. Les troupes de choc russes ne prennent pas la peine de vérifier l’identité de leurs ennemis. Ils ont la détente facile. En général, les S.S. sont immédiatement abattus. Avec des hurlements incompréhensibles, ils nous poussent face à un mur, à l’aide de chevaux. Il est certain qu’ils ont l’intention de nous abattre tous. Leur mission est d’éliminer les foyers de résistance isolés, en avant garde des troupes régulières.

Aujourd’hui, cinquante-deux ans après, je n’ai rien oublié de ces quelques instants où pour moi la mort était inéluctable. Avoir vécu ces six années loin du pays et de la famille pour en arriver là, surtout avoir mis tous nos espoirs dans l’arrivée de ces Russes ! C’était la loi de la guerre, tout à fait imprévisible. Pendant ces courts moments, quelque chose se passe du côté du château. Un miracle va nous sauver la vie, sous la forme d’une intervention inattendue. A ce moment arrive un des Polonais qui logent au château avec les réfugiés, un de ceux qui ne nous sont pas tellement sympathiques. Il se met à hurler, lui aussi, quelque chose qui doit ressembler à la langue russe. Toujours est-il qu’il obtient rapidement leur changement d’attitude à notre égard et l’arrivée d’un autre Russe, que nous pensons gradé, étant donné le peu de connaissance que nous avons de l’armée soviétique, mais pas du même corps car il est différemment vêtu, d’un uniforme plus " élégant " ; en fait, lui aussi a plutôt l’air d’un Chinois !

Nous respirons, mais l’alerte a été chaude ! Après une discussion animée, le groupe de cavaliers disparaît dans la nuit et nous, sans rien demander de plus, nous disparaissons également en retournant dans notre logis, mais pas pour longtemps. Des coups frappés dans la porte nous obligent à ouvrir. C’est encore Alex qui, cette fois, est accompagné d’un gradé russe en armes qui nous demande gentiment de sortir et de le suivre. Nous partons à six, avec lui, vers une maison allemande que nous connaissons bien. Avant d’entrer, des soldats russes, à notre grand étonnement, nous distribuent des fusils ! A l’intérieur de la grande salle de chez Émil, un Allemand très connu de nous, une dizaine de soldats allemands désarmés et de toute évidence prisonniers, sont assis et parlent entre eux. L’officier russe les fait lever et leur commande de vider leurs poches sur une table. Il y a de tout : un peu d’argent, des cigarettes, des papiers, des objets sans valeur, couteaux de poches, etc. Il nous fait signe de nous partager le " butin ". Après avoir regardé nos chaussures, il en fait déchausser et oblige ceux de nous qui sont mal chaussés à échanger nos chaussures avec eux. Nous avons pour mission de les garder jusqu’au matin. La nuit passe pratiquement sans dormir, tandis que les Allemands, qui ont tous l’air épuisé et pas belliqueux du tout, ne tardent pas à s’assoupir, pour la plupart d’entre eux à même le sol.

Le matin du 6 mars 1945, vers les 6 heures, des Russes viennent les chercher, avec l’officier qui nous a amenés dans la nuit. Cet officier, assez jeune, nous surprend avec son air austère, peu bavard, dans une tenue irréprochable. Il a plutôt l’air d’un intellectuel. Il se déplace dans une drôle de petite voiture découverte. Nous n’en avons jamais vu de semblable. Plus tard, en souvenir, nous saurons l’identifier : il s’agissait tout simplement d’une " jeep " américaine. L’objet qu’il tenait à la main nous a, aussi, beaucoup étonné. C’était, pour s’éclairer, une sorte de boîte en bois grossièrement assemblé, avec une grosse pile, une lampe à l’intérieur et sur le dessus un gros interrupteur en faïence ; tout cela était bien curieux pour nous. Dans la chambre où nous sommes tous réunis, nous pensons que les autres ont eu la même mission que nous dans d’autres maisons. Mais, à l’attitude des Allemands que nous connaissons, nous avons la certitude qu’il s’est passé pas mal de bavures un peu partout.

Vers la fin de la nuit, une fusillade inexpliquée nous a intrigués. Au début de la matinée nous avons l’explication par les Polonais. Personne n’est mort ou blessé au château mais, après avoir fêté leur arrivée en buvant plus que de raison, les plus excités des soldats russes ont déchargé leurs armes, dans le grand salon, sur tous les meubles, les glaces, etc. Ils arrosaient tout en tournoyant sur eux-mêmes, par jeu, chacun à son tour. Les Polonais nous conduisent dans des pièces qui sont fermées en temps ordinaire et nous autorisent à nous servir. Pour ma part, je choisis une paire de souliers montants en chevreau, très souples, et du linge du baron, deux ou trois chemises, des mouchoirs, enfin ce qui me paraît utile sans tenir beaucoup de place. Nous sommes autorisés à partir mais sans gêner les déplacements de l’armée. Comment faire ?

La neige tombe sans qu’il fasse très froid. Il y a des troupes partout, des types d’hommes très différents et les costumes sont très variés : des Cosaques avec des chevaux superbes, des Tartares à la silhouette impressionnante et beaucoup d’Asiatiques. Il y a également une formation de Polonais, avec leurs képis carrés. J’observe particulièrement un officier de type asiatique, richement vêtu en militaire, les yeux bridés, les mains blanches et fines avec quelques bijoux, le teint mat et une moustache en pointe très noire, comme cirée. Plus tard, j’ai vu la même à Salvador Dali. C’est drôle que plus de cinquante ans après je me souvienne de tels détails. Cette armée était vraiment bizarre et inattendue.

C’était quand même une drôle de guerre, qui me faisait beaucoup penser à la nôtre, en France, au moment de la débâcle de juin 1940. Guerre de mouvements rapides où l’ennemi était partout à la fois, aussi bien derrière que devant, puisque l’envahisseur, qu’il soit allemand ou russe, procédait par encerclement. Plusieurs unités encerclées formaient une poche qui n’avait pour alternative que la captivité ou la mort ! Ces envahisseurs, quels qu’ils soient, étaient plus organisés et surtout avaient des effectifs supérieurs. Pas de comparaison avec la guerre de 14-18, où les positions à défendre étaient fixes et à moitié enterrées dans les tranchées, et ceci pendant des mois, voire des années.

Enfin, nous étions toujours, le 6 mars, en train de réfléchir et de préparer notre départ, avec un peu plus de bagages, car nous avions décidé de partir avec les deux calèches du baron et des jeunes chevaux. J’allais emporter ma caisse en bois. La neige tombait toujours. Un groupe de militaires allemands encore libres se déplaçait dans la neige vers un boqueteau. Ils paraissaient exténués. C’est alors que quelques Russes, six cavaliers, qui les avaient aperçus, se lancèrent à leur poursuite, leurs traces dans la neige étant très visibles. Ce ne fut pas long. Une fusillade de courte durée mit fin au spectacle. Il était facile de reconstituer la scène. Les Allemands avaient dû tirer et les Russes également. Il ne retourna que cinq cavaliers russes et les Allemands devait être morts ou blessés, ce qui était pareil, vu les circonstances. Nous avions suivi la scène par la lucarne de notre grenier.

Départ en calèches puis déplacement à pied en poussant une petite charrette

Il est temps de partir. Les calèches sont sorties, attelées chacune de deux jeunes chevaux. Nous chargeons nos bagages et, après nos adieux à ceux qui nous étaient les plus sympathiques, nous prenons le chemin de Bad-Polzin. Ensuite, nous improviserons. Il n’est pas question d’aller vers l’ouest. La guerre n’est pas finie. Le temps s’est éclairci et la neige ne tombe plus. La population du village assiste à notre départ. Debout dans les voitures, nous leur faisons un bras d’honneur. Et en route, au trot, vers Bad-Polzin. Chose inattendue, la route est libre. Après deux kilomètres sur huit cela n’est plus le cas ; nous rencontrons des troupes motorisées puis une formation de cavalerie accompagnée de fourgons ; nous sommes plutôt mal vus par cette armée. Cela ne va pas durer bien longtemps. Obligée de prendre le bas côté de la route, la première voiture heurte un arbre et un cheval est blessé. Aussitôt la colonne russe s’arrête. Des gradés, pas contents du tout, nous engueulent copieusement. Ils comprennent notre problème mais s’en moquent éperdument. Le cheval blessé est dégagé de la route et abattu immédiatement. Ils nous prennent les trois autres et, après nous avoir fait descendre de nos belles voitures, les précipitent en contre bas de la route. Il ne nous reste plus qu’à repartir à pied, surchargés de nos bagages. Les six kilomètres nous font souffrir. Avec notre chargement, nous faisons des pauses sur le bas côté de la route. Si les paysans de Lutzig nous voyaient, cela les amuserait bien. Nous arrivons aux abords de la ville vers deux heures de l’après midi. Nous avons quelques vivres, mais pas grand chose; il va falloir aviser. Nous ne savons pas où nous allons. Les troupes russes défilent sans interruption. Il y a de tout, des formations de régiments très différents. Nous sommes bien vus ; en général ils se rendent compte que nous sommes des Français et nous font des commentaires contre les Allemands. Ils se félicitent de notre libération : "  Franzous nach hauss ! ", " Deutschland, kaput ! ", etc.

Depuis les combats du dimanche soir, la ville est dans un état de désolation incroyable. Des incendies mal éteints brûlent encore, d’autres laissent échapper de la fumée. Des cadavres d’Allemands et de Russes traînent ça et là. On est saisi par une odeur forte de cadavres de civils, de militaires, de chevaux, de corps complètement écrasés par les chenilles des tanks, qui sont effroyables à voir.

Les canons montés sur les chenilles et les tanks sont bruts de fonderie sur toutes les parties extérieures, ce qui prouve que l’industrie d’armement lourd des Russes n’a pour souci que la rapidité et l’efficacité, sans tenir compte de la finition. Les magasins, éventrés après les pillages, sont complètement vides, les vitrines brisées. C’est la désolation partout. Nous apprenons que le gros de la population est intact et vit encore tant bien que mal dans les caves de la brasserie. C’est là que femmes, enfants et vieillards ont trouvé un refuge bien précaire. Pour ce qui est des femmes et des filles, je ne sais pas s’il y en a qui ont échappé au viol, mais je ne crois pas.

Nous arrivons auprès de l’hôtel " Prüssenhof ", le plus important de la ville. Il n’a pas été détruit mais l’intérieur a beaucoup souffert. Depuis deux jours, les Russes et les Polonais ont laissé des traces de leur passage. La guerre est vraiment une chose atroce. Il s’est passé des scènes incroyables. La grande salle à manger a été le théâtre des excès des deux nuits passées. Cela a été d’abord la grande bouffe et la grande beuverie : quantité de vaisselle sale, restes de repas qui traînent un peu partout, des bouteilles vides, des meubles renversés, des verres cassés. Aujourd’hui, cinquante-deux ans après, j’ai toujours en mémoire la vision de cette salle à manger de l’hôtel " Prüssenhof " et je fais un rapprochement avec le film Viridiana où une image presque semblable m’a donné la même impression, d’autant plus que la scène était accompagnée de la musique de l’Alleluia de Haendel. Nous montons dans les chambres. Là c’est encore pire : des lits défaits, de la lingerie féminine souvent tachée de sang. Dans une chambre il y a des tâches de sang par terre et même sur les murs. S’il y a eu des cadavres, ils ont sans doute été évacués hier. Aux étages supérieurs, nous trouvons des chambres vides qui semblent intactes. Nous nous installons provisoirement et discutons de la conduite à tenir.

Campo, Régis et deux autres se proposent pour aller en ville essayer de trouver un petit véhicule, une charrette à bras ou autre chose, pour repartir ce soir en direction de Tempelburg, vers le sud, région où de sérieux combats ont eu lieu mais qui est relativement calme actuellement, d’après les renseignements de soldats polonais. Les quatre déjà cités s’en vont donc à la recherche de tout ce qui peut nous servir pour continuer notre route vers un centre de regroupement qui doit exister quelque part. Je reste avec les autres qui font équipe avec nous. Je pense que nous allons nous séparer, chacun allant de son côté. Je crois que les quatre déjà partis reviendront. Je suis à peu près sûr qu’ils ont pris la direction de la brasserie et j’en devine les raisons. Personnellement, je ne veux pas courir les risques qu’ils vont prendre. Il y a plusieurs raisons à cela : d’abord ils ne seront pas les seuls et la compétition peut se régler de façon tragique, d’autre part cela ne correspond pas à mon éthique ; prendre sans consentement, ce n’est pas mon affaire. Par ailleurs, je sais par l’expérience des récits de Frida à Belgard combien ce genre de comportement peut causer d’ennuis ! Quand un grand nombre d’amateurs est déjà passé, les risques de maladie sont multipliés. C’est un peu l’histoire du copain à Frida et de mon camarade Dedieu. Or je pense à la libération prochaine et à ce que je pourrais rapporter à mon Hélène, que j’espère retrouver très bientôt. J’aurais bonne mine !

La fatigue aidant, nous nous endormons sur des lits ou à même le sol. Deux d’entre nous, descendus à la recherche de quelque nourriture, reviennent les bras chargés de bouteilles. Il paraît qu’à la cave il y a une réserve de bouteilles inépuisable, que des grands crus en majorité français. Je descends avec eux et, en effet, il y en a plus que nous ne pouvons en emporter. Nous récupérons un casier de deux fois cinq bouteilles, qui est vide mais que nous remontons plein. Après d’autres recherches, nous en trouvons un autre qui lui aussi va être rempli. Cela nous fait vingt bouteilles, mais comment les transporter ? Il nous faudrait vraiment une petite voiture, que nous pourrions pousser chacun à notre tour. Du bruit dans l’escalier... Ce sont des Russes à la recherche de quelque chose à manger, tout comme nous. Après des démonstrations d’amitié franco-russe, nous arrosons l’événement. A la vue des bouteilles, ils nous demandent s’ils peuvent prendre les nôtres. Nous nous rendons compte que nous n’avons pas le choix ; ils partent avec la plus grande partie de notre " cave ". Il ne nous reste plus qu’à redescendre en chercher d’autres mais nous évitons le champagne, difficile à ouvrir et à boire dans la nature.

Le froid est revenu avec un temps sec mais beaucoup de neige. Presque à la nuit, nos quatre explorateurs arrivent. Ils ont trouvé tout ce dont nous pouvions avoir besoin : une petite charrette à bras que personne ne leur a disputée, de la charcuterie récupérée auprès des Russes, des morceaux de tissu pour nous faire des petits écussons bleu-blanc-rouge, de façon à nous faire reconnaître. Ils ne se sont pas étendus sur leur passage aux caves de la brasserie mais le peu qu’ils en ont dit ne laisse aucun doute sur l’aventure en question. Grand bien leur fasse, je n’en suis pas jaloux. Je me suis déjà expliqué sur le sujet.

Après avoir chargé la petite charrette, nous partons vers le sud en direction de Tempelburg. La nuit vient vite et, après quatre kilomètres assez pénibles à cause de la neige, nous nous arrêtons à la sortie d’un petit village, chez des Allemands qui ont eu affaire aux Russes. Nous sommes reçus assez froidement mais la dame, d’une soixantaine d’années, nous fait chauffer une sorte de café et nous cassons la croûte : charcuterie, mauvais pain, arrosés d’un Bordeaux prestigieux de l’hôtel " Prüssenhof ". Les gens sont dans leur cuisine et nous dans une sorte de salon. Il fait très froid, nous nous installons sur un canapé et des fauteuils qui, avant notre arrivée, étaient recouverts de housses. Au cours de la nuit, il fait si froid que nous nous recouvrons la tête avec les housses. Au réveil, vers huit heures, nous avons l’aspect de fantômes recouverts de draps blancs. Enfin, la nuit est passée. Nous avons encore droit à un breuvage chaud appelé café.

Après nous être dégourdis les jambes, nous reprenons la route. Quelques centaines de mètres plus loin, Campo nous montre un petit jambon qu’il a subtilisé en allant aux WC dans la cour ; il l’avait camouflé dans la voiture. La région est assez accidentée. Le temps est couvert mais nous nous réchauffons en poussant la charrette. Quelques kilomètres plus loin le paysage change, la route longe plusieurs petits étangs et des bois assez importants. Nous atteignons Klausen, petite localité en partie détruite au cours des combats de la semaine dernière. Encore quelques kilomètres et c’est Altdraheim. Nous nous arrêtons encore pour un " repas " de midi dans une maison assez confortable mais qui a été pillée. Les propriétaires sont revenus et l’accueil est toujours assez froid. Nous avons quand même une boisson chaude.

Après un court repos, nous reprenons la route vers Tempelburg, sous la neige qui commence à tomber. La ville n’est pas loin et nous trouvons rapidement une maison abandonnée, occupée provisoirement par des Polonais qui sont là je ne sais pas à quel titre car ils ont des uniformes militaires. Ils nous accueillent chaleureusement et la maison n’a été que partiellement pillée. Il reste encore de quoi cuisiner et même des lits avec matelas et couvertures. Nous préparons un repas plus substantiel. L’un d’entre nous a tué un lapin trouvé je ne sais où. Nous avons également du pain mangeable, récupéré dans le pays. Pour ma part, en furetant dans la maison, à l’étage, dans ce qui paraissait être une sorte de débarras, un coin de grenier, j’ai constaté avec stupéfaction que la maison n’était pas tellement abandonnée ! Plusieurs personnes, quatre ou cinq, étaient tapies dans un coin et observaient un silence total ; en me voyant, une sorte de terreur s’est emparée d’elles. Il y avait des femmes, plutôt jeunes, et un vieillard de peut-être soixante-dix ans. Après un silence de quelques secondes, j’ai fait signe, le doigt sur la bouche, que je n’avais rien vu et qu’elles ne bougent surtout pas. Je me suis retiré sans bruit et je suis retourné en bas où tout le monde était de retour après une courte expédition dans le pays. La préparation du repas et la dégustation des bonnes bouteilles nous ont occupés agréablement. Quant à moi, je n’avais rien vu, que des lits et matelas... A la fin de ce copieux repas, nous étions très fatigués et le sommeil eut vite fait de nous anéantir totalement, y compris les Polonais.

Après une bonne nuit d’un sommeil de plomb, nous nous sommes réveillés vers huit heures pour reprendre nos destinations respectives, laissant la maison toujours abandonnée... Longtemps après la guerre, j’ai eu l’occasion de lire Le journal d’Anne Frank  et j’ai toujours pensé à cet épisode de mes aventures en Poméranie et à ce qu’était l’occupation d’un pays en état de guerre. Si j’avais parlé, tout se serait peut être bien passé mais avec les autres il y avait tout à redouter...

Petit ennui, je constate que j’ai perdu mon alliance. Je l’avais cachée dans une petite poche de mon pantalon avec mon briquet et c’est en me servant de celui-ci que l’alliance a dû tomber sur la neige. Petit malheur. Il faut souligner que personne ne peut conserver de bijoux quels qu’ils soient, ni de montres, sans provoquer l’envie des Russes. Jusqu’à ce jour, j’avais eu beaucoup de mal à sauver mon ceinturon qui était orné de quelques éléments de cuivre. A souligner également l’attitude des Mongols, déjà cités, qui consommaient l’alcool sous toutes ses formes : eau de Cologne, alcool à brûler, etc. On m’a aussi rapporté ceci : un réveil volé au cours d’un pillage et placé dans leurs bagages s’est mis à sonner ; la réaction immédiate a été une rafale de mitraillette sur le bagage en question. Que voulez-vous attendre de militaires semblables ?

Nous continuons notre avance vers le sud-est, avec pour objectif un contact avec un centre de rassemblement de prisonniers français et, éventuellement, une organisation de notre retour en France. Il semble, d’après les cartes d’Allemagne que nous possédons, que la ville la plus importante à rejoindre serait Schneidemühl, qui n’est pas très éloignée. Une forêt assez étendue nous en sépare encore.

Le temps s’est fortement dégradé. Nous nous arrêtons à la sortie d’un gros village très touché par les combats de ces derniers jours. Nous prenons un repas ou plutôt un casse-croûte ; nous n’avons pratiquement plus de vin et très peu de vivres. Campo et Régis sont partis prospecter les maisons abandonnées et reviennent deux heures après avec des morceaux de viande fraîche. Ils ont tué une chèvre et dépecé ce qui était mangeable ! Je n’aurais pas eu leur audace et leur adresse pour nous sortir de cette situation difficile.

Il y a peu de monde dans ce pays et nous assistons à de drôles de spectacles. Sur la route que nous devons emprunter pour poursuivre notre chemin arrive un homme qui pousse une brouette et transporte une moitié de cadavre allemand ! Il est suivi, à quelques dizaines de mètres, d’un autre poussant également une autre brouette avec l’autre moitié du même cadavre. Quelques instants après, nous prenons la route et nous comprenons mieux ce que nous venons de voir. Toute une équipe d’Allemands s’occupe à faire disparaître les cadavres encore sur le terrain. Il y a autant de Russes que d’Allemands et aussi du matériel à moitié détruit, ainsi que des cadavres de chevaux. Le grand froid empêche un peu l’odeur de nous incommoder. Nous sommes en pleine forêt. A un détour, le spectacle est difficile à supporter ; j’en garde encore le souvenir, si longtemps après. Sur le bas côté de la route, dans une petite clairière, une voiture russe, genre de fourgon, était complètement éventrée. Les débris gisaient tout autour. Les cadavres des chevaux, gonflés, les pattes raides, étaient encore sur place. Et des cadavres de soldats, le visage tout noir, dans des attitudes horrifiées, avaient été projetés tout autour. Nous ne nous sommes pas arrêtés et, pendant plusieurs centaines de mètres, c’étaient encore des voitures éventrées, des chevaux et des hommes morts. Il était visible que la mort n’avait pas été la même pour tous. Les uns, sans doute, avaient reçu le choc de plein fouet et la mort avait été immédiate ; les visages étaient horrifiés, les yeux ouverts et vitreux, avec un rictus de terreur. Et aussi des fragments de cadavres, comme à Bad-Polzin. D’autres avaient survécu quelques heures, gravement blessés. Restés sans soin, ils avaient eu le temps de réaliser leur mort ; le visage était détendu, les flétrissures de l’agonie s’étaient estompées, laissant la place à une sorte de sérénité. Des arbres avaient été sectionnés par l’éclatement des obus. Cette forêt a été pénible à traverser. Après l’avoir dépassée, nous nous sommes arrêtés un moment pour boire une rasade d’eau-de-vie. D’ailleurs, il ne restait plus grand chose dans notre charrette et quelques kilomètres plus loin nous arrivions à Deutsch-Krone.

Dans un train vers la Pologne

La ville avait beaucoup souffert des bombardements et de nombreuses maisons avaient brûlé. Sur l’indication de quelques militaires qui erraient dans les rues intactes, nous sommes allés vers la gare où, paraît-il, des trains partaient en direction de la Pologne. Nos bagages à la main, nous avons attendu, jusqu’à très tard le soir, de pouvoir monter dans des wagons de voyageurs archi-pleins, sans pouvoir nous asseoir, mais le moral était meilleur. Nous avons su plus tard qu’un camp de rassemblement des Français était installé dans la ville. Nous ne regrettions rien car la plupart des prisonniers ont été envoyés dans des chantiers et des fermes, en attendant le rapatriement. Mais à la réflexion, ils sont arrivés en France avant nous !

Notre train filait dans la nuit dans une gerbe d’étincelles, car la chaudière était alimentée en partie avec des bûches. Après plusieurs arrêts, arrivée à Bromberg. Là, descente du train et retour en gare en attente d’un autre train. Nous y restons 24 heures, aidés par les dames de la Croix Rouge, mais nous sommes trop nombreux. La ville est presque intacte, la vie est normale. Balade et achat de pain. Nous sommes abordés par les Polonais. Attirés par les Français, des jeunes pas très riches nous proposent de les aider à faire un déménagement. Pendant trois heures nous déménageons un jeune couple sympathique. En paiement nous avons du pain, de la charcuterie et de la vodka. Dans l’immeuble, nous avons parlé à un groupe de jeunes élèves officiers russes qui nous ont offert des cigarettes Le reste de l’après midi, promenade en ville au jardin public. Je fais connaissance avec une jeune beauté, Sophia. Conversation et badinage pendant deux heures. Je la quitte avec regret. Nous rejoignons la gare où il doit y avoir un train dans la nuit pour Thorn. Nous y arrivons après deux heures.

Nouvel arrêt. Le train ne va pas plus loin. Nous devons être pris en charge par la Croix Rouge et nous attendons sur le quai. Soudain, on entend un bruit d’avions qui doivent survoler la ville à très haute altitude. De puissants projecteurs balayent le ciel et se fixent sur des avions qui descendent au dessus de la gare de marchandises. Des rafales de pièces antiaériennes partent en direction des avions qui lâchent quelques bombes assez loin de nous, plutôt sur un nœud ferroviaire, mais les pièces antichars continuent de tirer. Pendant le temps qu’a duré cette alerte, nous étions couchés sur le bord extérieur des quais, un peu à l’abri d’éventuels éclats, mais nous avons encore eu peur.

Toute l’activité de la gare reprit à la fin de l’alerte. Les femmes de la Croix Rouge nous distribuèrent des boissons chaudes et des biscuits. Un long moment après, nous étions dirigés vers un grand bâtiment proche et de grandes chambres nous furent attribuées pour la nuit, où il y avait des matelas et des couvertures. Cela faisait de nombreux jours que nous restions habillés la nuit comme le jour et la toilette était très sommaire, pas rasés tous les jours. La nuit se passa relativement bien et, au petit matin, un petit déjeuner nous fut servi sur place.

Dans le cours de la matinée, à nouveau direction de la gare. Nous nous installons dans des wagons de marchandises garnis de paille. C’était quand même assez confortable car nous n’étions que vingt-cinq ou trente par wagon. Vers 11 heures, nous prenons la direction plein sud. Le train allait assez lentement et s’arrêtait souvent. Nous avons traversé plusieurs villes où les combats avaient laissé plus ou moins de traces. La population polonaise avait rejoint les maisons et reprenait une vie plus normale. Pendant un arrêt prolongé à Hohensalza, j’ai perdu ma plus belle pipe qu’Hélène m’avait envoyée à Lutzig ; je l’ai beaucoup regrettée.

Le soir, nous arrivons aux abords d’une grande ville. Arrêt dans une petite gare, Gnongda Vola La région et les paysages sont agréables, c’est la Posnanie. Terre noire et sablonneuse, petites maisons éparpillées dans la campagne ; les gens sont très gentils et nous offrent des choses. Après un long moment, nous changeons de train et poursuivons vers une grande ville, Litzmannstadt en allemand, Lodz en polonais, ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants où l’industrie textile était la principale activité. Beaucoup d’usines avaient repris le travail après l’arrivée des Russes. Des quartiers résidentiels, occupés précédemment par des familles juives très fortunées avaient été abandonnés depuis plusieurs mois par les autorités allemandes. Nous sommes restés un long moment en gare de Lodz, les responsables ne sachant quoi faire de nous. En fin de compte, nous avons été pris en charge par les Russes, mais c’était des Polonais qui devaient subvenir à nos besoins.

Séjour à Lodz

Nous avons été transportés par groupes d’une vingtaine, d’abord sur des plates-formes automobiles jusqu’aux abords de la ville, ensuite dans des tramways jusqu’à un des quartiers résidentiels abandonnés depuis plusieurs mois. Nous étions dans de grandes pièces sans meuble, d’abord sur de la paille, quelques jours plus tard sur des bat-flanc avec couvertures mais sans matelas. C’était un peu dur mais nous avions vu pire. Les contacts avec la population civile étaient plutôt chaleureux.

Nous étions alors le 13 mars 1945. Notre installation dura plusieurs jours. Au début, les repas étaient très irréguliers, le midi souvent vers 15 heures, le soir vers 22 heures et quelquefois pas du tout. Petit à petit, les choses s’améliorèrent. Notre activité devint plus agréable ; nous avions le droit d’aller dans les cinémas gratuitement, de nous promener dans les jardins publics et dans toute la ville. La seule obligation était d’être présent le soir.

Beaucoup d’entre nous ont fait des connaissances plus suivies. J’ai sympathisé avec de nouveaux camarades qui sont venus s’ajouter aux habituels. J’ai malheureusement perdu leurs noms, sauf pour les plus proches de moi : toujours Campo, Régis, et mes nouveaux amis, Adolphe Planquelle, Albin et Stéphane, Polonais de France, ainsi que Lanceleur, assureur de Tarbes, et Dupuis, professeur parisien. Il y avait aussi Bussières, embaumeur à la faculté de médecine, Parisien également, qui avait le physique de l’emploi. Sa conversation n’était pourtant pas triste. Il parlait de son métier et il n’était question que de traitement de cadavres, de préparation de squelettes et aussi d’autres choses plus ou moins horribles. Il nous a affirmé qu’à Paris, dans certaines boîtes réservées à des habitués, on buvait le champagne dans de vrais crânes humains et le décor était dans le même esprit morbide. Encore pire ! et difficile à croire : un cannibalisme mondain aurait existé, avec une préférence pour la chair jeune. Qu’en était-il ? Par ailleurs, il prétendait que de nombreux pourboires lui permettaient de faire la fête et de gâter ses enfants qu’il adorait.

Albin, lui, était footballeur de haut niveau et il brillait particulièrement dans les nombreux matchs organisés dans la ville qui possédait un stade important. Nous allions à ces matchs, accompagnés et au pas cadencé pour traverser la ville ; c’était très bien vu de la population. Nos occupations alternaient : entretien de la vie matérielle, quelques corvées pas toujours désagréables et des sorties, individuelles ou par petits groupes, dans les cinémas, jardins publics, des visites de certains monuments. La population locale était la plupart du temps sympathique.

La nourriture était souvent insuffisante ou médiocre mais nous avions trouvé une solution. Les immeubles où nous logions étaient d’anciennes constructions très soignées et comportaient le plus souvent une cuisine avec cheminée et appareil de chauffage permettant de cuisiner. Aussi avons-nous su utiliser ces cuisines pour améliorer l’ordinaire. Il y avait possibilité d’acheter de la nourriture mais il fallait la faire cuire et ce qui manquait c’était le combustible. Tout le monde se posait la même question. Nous avons vite trouvé la solution en visitant les caves où nous nous sommes aperçus qu’il y avait quantité de meubles. La surveillance n’y était pas très stricte et les responsables ont fermé les yeux. Le bois n’a pas manqué ; tous les jours des meubles étaient sciés, fendus, mis en morceaux pour alimenter les appareils de chauffage et faire la cuisine. La vie devint très supportable. Nous étions fin mars - début avril. Dans ce pays, où le printemps n’est pas précoce, il faisait encore froid et certains jours il neigeait. D’ailleurs, au début, je m’étais enrhumé et j’avais fait un peu de bronchite ; le chauffage était le bienvenu.

Les séances de cinéma étaient une de nos distractions favorites. J’ai relevé dans mes notes de nombreuses séances, souvent deux films... A la première séance, le film était quelconque mais j’avais fait une conquête agréable qui est restée sans suite. Les femmes et les filles, très souvent jolies, aimaient parler et quelquefois flirter, mais ça n’allait pas très loin. D’abord, nous n’étions pas vraiment libres, pas d’argent polonais ou très peu, mal vêtus et très voyants. La morale aussi, dans ce pays très catholique, était le plus souvent un obstacle, comme la langue polonaise qui était inconnue à la plupart d’entre nous. Quelques-unes parlaient l’allemand mais ça ne suffisait pas à nous comprendre. Je crois que nos relations, pendant notre séjour d’un mois, sont restées platoniques ou presque. Sur la quantité, il est certain qu’il y a eu quelques réussites plus concrètes, mais assez peu. Pour ma part, j’ai beaucoup parlé avec mon mauvais allemand dont je tirais le maximum mais cela n’a pas été plus loin. Dans d’autres circonstances, mon séjour en Pologne m’aurait apporté beaucoup de satisfaction. Le souvenir d’une certaine Bronia, à Schlönwitz, m’est souvent revenu. J’avais toujours un faible pour les Polonaises. Ceci me conduisait à penser encore à Anneliese... Mais, au dessus de toutes ces filles, il y avait toujours présentes Hélène et ma petite Dany que j’espérais bien revoir très prochainement. Je vivais assez agréablement avec beaucoup d’espoir. La fin de mes malheurs était proche.

A plusieurs reprises, les autorités russes ont dressé des listes en vue du rapatriement, avec un tas de renseignements qui paraissaient inutiles, la nationalité, la profession, le grade, l’adresse en France, et ces listes n’aboutissaient jamais à un départ. Nous avons réalisé l’incohérence russe qui s’est manifestée de nombreuses fois jusqu’à notre retour.

La lecture m’a apporté aussi des satisfactions, malgré le manque de livres. J’ai eu de longues conversations d’où il ne sortait jamais grand chose, le niveau intellectuel de mes partenaires étant supérieur au mien, mais cela m’apportait beaucoup. Il y eut aussi les corvées plus ou moins intéressantes. Celle qui m’a laissé le meilleur souvenir s’est effectuée dans une fabrique de textiles, où nous devions nettoyer et mettre de l’ordre. J’y ai découvert un paquet dont le contenu m’a servi de monnaie d’échange pendant le long voyage qui a suivi. Il y avait plus d’un kilo de petites pointes spéciales pour réparer les chaussures ; je m’en suis emparé sans rien dire ; autrement dit je les ai volées. Ce n’était pas la première fois que je procédais de la sorte. Il en a été de même dans une maison abandonnée où nous étions allés un autre jour, je ne sais plus pourquoi. Cette fois-là, il s’agissait d’une paire de bottes polonaises presque neuves, en feutre et cuir. Je les ai échangées contre mes chaussures ; elles m’allaient très bien !

Les jours passaient... J’ai souvenir d’un match de foot qui avait déplacé beaucoup de monde, y compris des civils du pays, un match qui opposait une équipe polonaise à une sélection des militaires stationnés à Lodz. Mon copain Albin jouait. N’étant pas passionné de foot je m’y suis quand même intéressé. Le stade était plein. Les Polonais ont battu les Français par 2 à 0. Le soir nous avons arrosé l’événement.

J’ai rencontré plusieurs militaires qui logeaient dans notre " quartier " et avec lesquels j’avais eu des attaches, en particulier un sergent Barbesson qui était de Rochefort, le beau-frère de mon chef de service à l’octroi. Nous avons bavardé. Il ne pouvait rien m’apprendre ; lui non plus n’avait pas de nouvelles depuis longtemps. A cette époque j’ai tenté d’écrire à Hélène. Je trouvais cette libération bien longue et j’étais impatient de retrouver mon Hélène et ma petite fille.

Quelques jours après, j’ai été étonné de rencontrer deux anciens de Schlönwitz avec qui j’étais resté plus de deux ans, un certain Dupont, du commando du haut, et celui qui couchait près de moi et avec qui je jouais au poker. Ce dernier avait une particularité. C’était un Auvergnat très résistant au froid qui allait pieds nus dans des sabots, été comme hiver. Ses pieds étaient comme de la corne. Quand il était couché sur son lit à l’étage supérieur et que ses pieds dépassaient, il ne sentait pas la flamme d’une allumette au contact de ses pieds !

Avec eux, j’ai eu des nouvelles de l’arrivée des Russes à Schlönwitz. Ils sont arrivés venant de l’est, par la route de Polchlep, mais il y avait une ligne de résistance à la sortie du village. C’était le 2 mars 1945, en début d’après midi. Le combat a duré une bonne heure. Il ne restait qu’une partie des habitants qui n’était pas évacuée. Ceux chez qui j’avais vécu, les Klug, avec les filles Anneliese et Ilse, et les Bergmann étaient partis vers le nord, la veille. Je m’imagine ce qu’ont dû être les jours qui ont précédé ces départs. Quant aux Français prisonniers, certains étaient partis avec leurs patrons et les autres en groupes vers Belgard. Au moment des combats, à l’arrivée des Russes, le commando avait été atteint par un obus et complètement détruit. Le soir de ce jour, j’ai beaucoup pensé à Anneliese et au village ainsi qu’aux habitants que je connaissais bien.

Il m’arrivait de sortir seul à l’aventure. Je prenais le tram qui était gratuit et m’éloignais du centre ville. Les cinémas étaient aussi gratuits pour nous. Un jour, je me suis arrêté dans un quartier éloigné, de l’autre côté d’un jardin public, un quartier ouvrier qui avait été incendié et en grande partie détruit. La guerre y avait laissé des traces, comme partout.

Le 1er avril 1945 était le jour de Pâques. Nous sommes allés dans une église pleine à craquer. Comme je le savais, le peuple polonais est profondément catholique. Les orgues jouaient et les fidèles chantaient avec un élan extraordinaire. Le lendemain matin, une cérémonie avait lieu auprès d’un monument élevé en souvenir des patriotes. L’après-midi, départ pour le stade. Un match était organisé en présence de toutes les autorités, des généraux russes en grande tenue, des notables polonais ainsi que des militaires de haut rang, de quelques officiers français également.

A cette époque, je m’amusais à faire des cartes de l’Allemagne et de l’Europe, pour mieux suivre les opérations. Notre rapatriement dépendait de la fin de la guerre. J’ai écrit une lettre à Hélène, que j’ai envoyée " recommandée ", pour quatre slotys. Peut-être parviendrait-elle à Rochefort ? Le marché noir se pratiquait pour ceux qui avaient quelque chose à vendre. Moi je n’avais pas grand chose. Je faisais équipe avec les copains déjà cités. Au cours des corvées, nous pouvions récupérer un peu ; il y a toujours quelque chose à piquer. C’est nous qui faisions les pluches, ce qui nous permettait d’avoir des patates, la base de notre nourriture.

Vers le 10 avril 1945, un bruit court que des pourparlers sont engagés pour la fin de la guerre mais le lendemain le bruit s’avère faux. Ce n’est que partie remise. Nous allons toujours au cinéma, souvent dans d’autres quartiers. Il y en a de très chics, où on fait quelques difficultés pour nous laisser entrer gratuitement mais cela s’arrange toujours. Nous sommes même allés boire un demi de bière à la terrasse d’un café. Quand il fait beau, je mets les souliers fins du baron et aussi la plus belle de ses chemises. Dans la chambre, les copains, plus instruits que moi, se lancent dans des discussions politiques et philosophiques pendant des heures. Quelquefois, c’est moi qui choisis le sujet sous forme de questions et j’arrive à participer ; ainsi, ce n’est pas du temps perdu.

Un jour de départ pour le stade, je quitte la colonne avec ceux de Lutzig et nous restons en ville. Nous allons au cinéma, au café où nous buvons bière et vodka, et nous rentrons par le tram. Le bruit court d’un départ de 1 500 hommes; nous devons en faire partie. Il s’agit de rejoindre le port d’Odessa, en Ukraine, pour être rapatriés. Si la nouvelle se confirmait ce serait avec joie que nous ferions le voyage.

Un changement se produit dans nos équipes ; je le sentais venir depuis quelques jours. Sans me fâcher, je laisse ceux de Lutzig car je ne participe pas beaucoup à leur pratique, le système D, pas toujours très honnête. Je ne suis pas toujours d’accord pour obtenir des améliorations aux dépens des autres. Voler les Russes ou les Allemands c’est une chose, voler les camarades d’infortune c’est autre chose, que je désapprouve. Je me replie avec plaisir, avec mon équipe de sous-off ; il n’y a pas de raison d’être esclave de son ventre.

La nouvelle d’hier se confirme. Nous devons quitter Lodz le 14 avril, juste au moment où nous avons fait connaissance, au cinéma, de jeunes Polonaises, et pris rendez-vous pour un jour prochain. C’est la vie ! Quelquefois, un événement de peu d’importance change totalement le cours des choses... Je rencontre un ancien du commando de Schivelbein, ami de Crépin avec qui j’étais bien car il était de Bords et que j’ai vu très souvent à Rochefort et chez lui. Bref, ce nouveau, qui était son ami, m’a donné des détails sur l’arrivée des Russes à Schivelbein. La belle tenancière du bistrot où nous allions chercher la bière a eu à subir l’assaut des Russes, et aussi des autres...? pendant 24 heures...

Nous sommes bien dans les 1 500 qui partons demain, les autres doivent partir le 1er mai. Tous ces renseignements sont donnés par un officier français rentrant de Varsovie. Aux dernières nouvelles, les Américains ont fait une avance considérable sur l’Elbe, dans la région de Magdeburg. La joie est immense, nous préparons fiévreusement le départ. Il arrive un détachement de civils français qui travaillaient dans la région de Gdinia, ville industrielle près de Dantzig ; parmi eux il y a beaucoup de femmes. Pour nous, le départ est fixé à demain après-midi. Soirée joyeuse, musique, chants, etc. Je m’endors tard. 14 avril 1945 : temps pluvieux, morne, mais nous partons aujourd’hui vers Odessa, vers la France !...

Là s’arrête le carnet de notes de Lodz. Pour le voyage, je n’ai que des feuillets épars difficiles à lire...

Voyage de Lodz à Chepetovka : l’Ukraine

Le départ a été difficile : un long trajet à pied avec les bagages - ma caisse - pour atteindre une gare de triage éloignée du centre ville de plusieurs kilomètres ! Installation dans des wagons de marchandises garnis de paille. Nous étions répartis par wagons de façon à pouvoir nous allonger pour dormir. Ma caisse me servait de support pour mettre certaines choses. Nous avions des gamelles, quarts, etc. et de la nourriture très insuffisante. J’étais avec mon équipe de sous-off et les Polonais Albin et Stéphane. Le train a démarré dans la nuit du 14 au 15 avril. Nous nous sommes très peu arrêtés dans la journée du 15, mais nous roulions très lentement et il fallait se garer pour laisser passer d’autres trains plus urgents. Nous nous sommes arrêtés à Kalwasky, Rogow ..., petites gares où nous avons fait de courtes pauses.

Dans la nuit du 15 au 16 avril, nous avons atteint une banlieue de Varsovie que nous avons découverte au réveil, en ouvrant les portes des wagons. Le spectacle était inhabituel ; une foule de civils attendait pour rejoindre ce qui avait été le centre ville et qui nous apparaissait en grande partie détruit. Un train de voyageurs est passé près du nôtre, à très faible allure, avec des grappes humaines accrochées un peu partout, sur le toit des wagons et jusque sur la locomotive… où c’était possible. La plupart de ces gens essayaient de rejoindre un lieu de travail ; il y avait beaucoup de femmes. Tout ce monde était habillé correctement.

En milieu de matinée, nous restions presque seuls, avec seulement des employés du chemin de fer et quelques soldats russes chargés de surveiller notre convoi. Nous devions nous habituer au paysage car nous sommes restés trois jours sans repartir, les 16, 17 et 18 avril ! Chacun s’installait et faisait l’inventaire de ce qu’il possédait. Nous avons quand même eu des contacts avec les civils qui rôdaient autour de nous, dans l’espoir de faire du commerce. Certains cherchaient à vendre du pain, de la charcuterie et de la vodka. A défaut de ventes et d’achats, le commerce se faisait par échanges, de vêtements ou d’objets de toutes sortes. Pour ma part je suis resté bien tranquille, à lire, à parler et à faire le tour du train pour me dégourdir les jambes. Mais les plus aventureux sont partis assez loin, les uns dans la campagne d’où ils ont rapporté des légumes frais, d’autres vers le centre ville d’où ils sont revenus très déçus ; ils avaient vu surtout des ruines.

Le train n’avait plus de locomotive mais nous savions que le départ aurait lieu le 19 avril. Le temps passa quand même assez vite et le matin du 19 avril nous repartions en direction de Brest-Litovsk. Nous avons traversé la Vistule et atteint le faubourg de Praga, sur la rive droite du fleuve, où l’armée russe avait fait une pause de six mois, l’hiver précédent. Durant cette journée, nous nous sommes arrêtés encore aux villes de Siedle, Lukow, Biala, pour arriver très tard, le soir, à Brest-Litovsk où nous avons passé la nuit. La région traversée était semblable à celle que nous avions vue avant Lodz : campagne plutôt pauvre au sol sablonneux, clochers à bulbe peint, cimetières attenants... Une particularité dans les fermes isolées : des toits de chaume, des maisons en torchis, le tout peint de couleurs vives. Les puits étaient assez curieux. Au lieu d’un arc soutenant une poulie avec sa corde ou sa chaîne, ils étaient munis d’une longue barre de bois qui basculait pour faire descendre le seau jusqu’au niveau de l’eau. Il fallait que celle-ci ne soit pas trop basse car c’était moins pénible pour faire monter le seau. Sans doute avaient-ils une longue expérience de ce système.

La nuit passée à Brest-Litovsk avait été très calme et la ville nous est restée inconnue. Le matin du 20 avril, par beau temps mais froid, je reste sur ma paille assez tard. Le train roule lentement. Pendant un arrêt, toilette et rasage à une pompe d’eau froide et casse- croûte insuffisant après une distribution de quelques vivres. Nous repartons pour Kovel où nous nous arrêtons assez longuement. Je vais essayer de faire des échanges. Je troque mon beau pull marron en pure laine, mais plein de poux, contre une bouteille de vodka, que j’échange ensuite avec un autre client, pour deux pains blancs et de la charcuterie. Je constate que je suis doué, moi aussi. Je termine par une poignée de petites pointes carrées, piquées à Lodz, que j’échange pour du beurre. Nous roulons encore une partie de l’après- midi et nous nous arrêtons en pleine campagne, sans doute près d’une gare de triage. Nuit calme, comme d’habitude.

Réveil le matin du 21 avril ; le train n’a pas roulé de la nuit. Même emploi du temps que la veille : toilette, casse croûte, rien. Le train repart, toujours vers l’est, mais pas pour longtemps. Nous sommes à Rovno, encore quelques kilomètres et c’est Ostrog. Nous descendons. Il y a un marché ; j’achète un peigne et un blaireau. J’échange quelques pointes carrées pour des œufs et je me débarrasse de ma veste verte. Le temps est clair mais froid, la campagne semble un peu plus riche qu’en Pologne. Nous sommes en Ukraine. Nous traversons une forêt pas très étendue et nous arrivons à Chepetovka dans la soirée. Il y a encore un marché important mais nous n’arrêtons que quelques minutes et contournons ce qui semble une ville moyenne, jusqu’à une autre gare où nous apprenons que nous n’irons pas plus loin ! Grosse déception ! Un vent froid s’est levé et l’ambiance est plutôt mauvaise. Sur une autre voie est un long convoi chargé de débris d’avions de toutes nationalités, anglais, allemands, russes, récupérés sans doute sur les champs de batailles en Pologne.

Deux mois en camp de transit à Chepetovka

L’explication de notre arrêt est qu’Odessa ne peut nous recevoir. Il y a trop de prisonniers à rapatrier. Les bateaux anglais qui doivent nous transporter n’arrivent pas actuellement et ici, à Chepetovka, un camp de transit est ouvert, où nous devons attendre " un certain temps ". Nous partons à pied vers la ville et, pas très loin, nous arrivons vers de grandes casernes, avec une grande cour au milieu. Un bâtiment nous est offert et nous nous installons dans une grande salle où des sortes de bat-flanc, garnis de paillasses peu épaisses et de couvertures, nous attendent. Une rangée de tables et de bancs occupe le milieu de la pièce ; à chaque bout la salle est éclairée par des vitrages. Nous sommes au premier étage du bâtiment qui en compte trois, toute l’équipe de Lodz, y compris Campo et Régis. J’ai pour voisins Adolphe et Dolu, un Nantais. Nous sommes tous là, nous allons reprendre nos occupations de Lodz mais, pour l’instant, tout le monde a le cafard après cette interruption du voyage de retour. Le sommeil nous gagne à cause des fatigues du train.

Dimanche 22 avril : réveil et lever tardifs. Un tour de corvée pour le ravitaillement est organisé, pour le jus qui a toujours le nom de café, mais seulement le nom. Nous avons du pain et il nous reste du beurre. Après la toilette à l’eau froide dans une grande salle d’eau, nous sortons pour découvrir la ville. Très mauvaise impression sur le pays, une ville de peut-être 30 000 habitants, constituée de rues très mal entretenues, soit pavées, soit en terre battue. Une rue centrale qui traverse toute la ville, qui doit être la principale car elle est assez bien pavée, est bordée de constructions en dur avec quelques monuments administratifs. Çà et là, des places de superficies variables, quelques magasins d’alimentation où des gens de condition modeste font la queue. Il y a d’autres commerces, presque tous fermés, quelques marchés où l’on pratique beaucoup l’échange de denrées diverses et d’objets quelconques. Enfin l’impression est plutôt décevante. Pourtant les gens ont l’air de vivre satisfaits de leur sort. Sur les marchés sont installées des buvettes en plein air où l’on sert de la bière et de la vodka dans des récipients en terre cuite. Les maisons sont blanchies à la chaux. Il y a aussi quelques clochers à bulbes, cinéma et théâtre.

En rentrant au " camp " nous avons eu connaissance du menu de tous les jours : 700 grammes de " pain " russe, deux soupes par jour, légumes et viande ou poisson séché ; souvent " capousta ", c’est-à-dire choucroute plus ou moins garnie. Pour la soupe, c’est du millet, un peu inhabituel pour nous. Enfin, à ce régime, nous pourrons attendre des jours meilleurs.

Le soir, en bas, en plein air, accordéon, chants et même danses ! Dans les autres bâtiments, il y a des travailleurs civils S.T.O., tous assez jeunes, qui vivent avec des femmes, en général allemandes, " récupérées " au moment de leur libération. Tous les jours vont se ressembler, avec quelques variantes : corvées, toilette, repas, discussions, lectures, malgré une insuffisance de livres, et puis rêves du retour parmi nos familles.

24 avril 1945 : après deux jours de mauvais temps passés assis sur les lits ou à table à jouer à la belote ou à discuter de sujets divers, rien en dehors des obligations de tous les jours. Le temps s’est un peu amélioré. Nous sommes sortis dans l’après-midi. En général les Russes sont corrects avec nous. Nous apprenons que De Gaulle est à Moscou. Le printemps est bien en retard. Le pays est très plat. Vers l’est, nous apercevons dans le lointain des clochers typiques du pays. Les trains qui passent sont visibles pendant de longues minutes, avec leurs panaches de fumée blanche. Ils ne vont pas très vite. Il est vrai que les voies ne sont pas en bon état après ces années de guerre ; il y a en permanence des chantiers de réfection du ballast. A noter la participation des femmes aux travaux les plus durs. J’ai vu des femmes travailler dans ces chantiers de réfection du ballast et également dans des équipes du bâtiment, à transporter des briques et gâcher du mortier. Peut-être l’habitude a-t-elle été prise pendant les années de guerre où les hommes étaient mobilisés ? Mais je pense qu’elles en avaient l’habitude auparavant; celles qui travaillaient dans les grosses fermes, en Allemagne, étaient plus adroites que nous pour les gros travaux.

Le soir, nous sommes sortis. Il y avait une séance de cinéma en plein air, gratuite pour tout le monde. Sur une des plus grandes places, l’appareil de projection dirigeait son faisceau lumineux sur un grand mur blanchi à la chaux. La projection était irréprochable. Le public, en demi-cercle, était assis sur des sièges de fortune ou tout simplement par terre.

Nous allions assez souvent prendre une douche. Il faut en parler car cela se passait d’une façon originale. La première fois, c’était une douche militaire. Nous avions été conduits à la gare où deux wagons étaient aménagés à cet effet. Le wagon d’attente et de déshabillage comportait deux grands couloirs dans le sens de la longueur. Ces couloirs étaient munis de bancs se faisant face, avec des portemanteaux pour suspendre les vêtements. Il fallait se déshabiller et, une fois tout nu, s’asseoir et attendre que la fille-soldat nous fasse passer dans le wagon prévu pour la douche. Les deux rampes de douches, toujours dans le sens de la longueur du wagon, nous distribuaient une eau à bonne température, le tout réglé et surveillé par des militaires, hommes ou femmes. Nous avions le temps nécessaire pour une douche sérieuse et confortable. Quand c’était terminé, la fille qui nous avait surveillés vérifiait le bon déroulement du rhabillage et de la sortie. Quand nous étions assis, tout nus, face à face, l’espace entre deux voisins était assez réduit. Cela ne la gênait pas du tout, quand tout le monde était assis, de traverser la longueur du wagon entre deux rangées d’hommes nus ! Nous nous sommes aperçus après que le personnel militaire de ce service appartenait à une section médicale aux armées. Autrement dit, c’étaient des infirmiers et infirmières. Enfin, nous avions été assez surpris !

Par la suite, nous avons eu droit à une autre forme de douches. Là, il s’agissait des douches municipales. Un bâtiment en dur, assez propre d’aspect, permettait à la population civile de prendre des douches confortablement et gratuitement. Il est probable que très peu d’habitations possédaient des douches personnelles. Il fallait entrer dans une sorte de salle d’attente carrée avec des bancs tout le tour, où la pudeur était respectée. Il y avait deux salles semblables, une pour les hommes, l’autre pour les femmes. Au centre, un grand portique permettait d’accrocher les vêtements. Quand tout le monde était nu, le portique monté sur roulettes était introduit dans une étuve pour la désinfection et la destruction des poux ! Ensuite, la douche proprement dite avait lieu dans une salle aménagée, toujours une pour les hommes, une autre pour les femmes. La morale était sauve !

Ce n’était pas tout. Nous avons connu une troisième façon de se doucher. Il existait aussi un service sanitaire civil de douches ambulantes qui se déplaçait de village en village. Deux vastes tentes étaient dressées, une pour le déshabillage, l’autre pour la douche. A Chepetovka, il arrivait que ce système fonctionne dans les quartiers éloignés du centre ville. Nous y avons été conduits aussi. Étant donné la durée de notre séjour, deux mois, nous avons pris des douches assez souvent. Quand nous y sommes allés, il n’y avait pas de femme dans le personnel et les tentes n’étaient pas montées côte à côte. Elles étaient distantes de dix à quinze mètres et il nous fallait passer de l’une à l’autre, à l’aller comme au retour, complètement nus à la vue de tous les passants. Plus rien à dire au sujet des douches. C’était quand même mieux qu’à Wopersnow où il fallait parcourir plusieurs centaines de mètres pour aller se baigner à deux dans la même baignoire, quand il y avait de l’eau, parfois à quatre heures du matin.

Je reviens sur la question des poux. Il peut paraître anormal que les poux de corps nous aient posé tant de problèmes mais ça a toujours existé durant toutes les guerres. Quand des hommes passent des semaines et quelquefois plus sans se déshabiller, même pour dormir, et ne changent pas de linge, les poux apparaissent ! Et c’est la gratte générale, les soirées passées à la recherche de ces petites bêtes dans les plis et les ourlets des vêtements... La toilette se bornait à se mouiller le visage, souvent avec une eau pas très propre.

Je viens d’avoir des nouvelles du commando de Belgard par un libéré qui était avec nous là-bas. Mon copain Dedieu, sorti de l’infirmerie quelques jours après mon départ, va bien, les autres copains également. Ils ont été libérés à peu près comme nous puis ont pris la route en colonne jusqu’à Deutsch-Krone, où ils ont attendu quelques jours et sont partis travailler " librement " dans les fermes, en attendant le retour. Ce libéré était parti tout seul. Je suppose que Dedieu avait repris sa place auprès de Frida, ce qui était tout à fait normal. Ainsi va la vie...

Ici, les jours se suivent. Le 25 avril, j’ai entendu chanter le coucou, le printemps démarre. Pour la première fois nous sommes allés en corvée en camion à 15 kilomètres d’ici, pour faire du nettoyage dans des locaux appartenant à l’armée. Alors là, nous nous sommes rendus compte de ce qu’avaient fait les Allemands, c’était vraiment l’horreur ! Ces bâtiments avaient abrité un petit camp d’extermination de juifs polonais, qui n’était pas très connu. Je vais le décrire comme je l’ai vu le 30 mai.

D’abord un hangar à demi ouvert aux intempéries, des béquilles, des cannes et autres prothèses et, dans une grande caisse, des cheveux de toutes sortes, pas très longs, cheveux et barbes d’hommes, beaucoup de gris, mais aussi de longues chevelures de jeunes filles ou de femmes, très brunes ou très blondes, des lunettes de toutes sortes, un tas de vêtements et de lingeries très divers. Dans une pièce presque attenante, une installation de douches qui n’avait rien de particulier, les douches étaient vraies ! Dans la cour, faisant face à ce hangar, cinq fours d’assez grandes dimensions avaient sûrement servi à brûler des cadavres car, dans un tas de cendres en dessous des foyers, il restait des débris d’os. D’apparence quelconque et en prolongement de ces fours, trois pièces qui avaient servi d’appartements à l’équipe de soldats allemands qui faisaient fonctionner ce petit camp. Dans une chambre plusieurs lits en fer complètement dépourvus de literie, sans doute volée après l’évacuation, et quelques chaises cassées. Dans une autre pièce, dont les murs roses étaient égayés de fleurs peintes au pochoir, il ne restait pratiquement rien ; ça devait servir de salle à manger et de bureau. L’autre pièce, plus grande, devait servir de salle d’attente pour les nouveaux arrivants. Sur le terrain attenant, des sortes de grands hangars avaient dû abriter un nombre plus important de prisonniers et, sur ce terrain, de grands rectangles de terre remuée sur lesquels la végétation avait repoussé de façon inégale.

Notre attention avait été attirée par de petits écriteaux gris sur lesquels des nombres étaient peints suivis de la lettre K. Il était facile de comprendre qu’il s’agissait de fosses communes sommairement comblées car on pouvait, avec le pied, mettre à jour des restes de corps. Je poursuivis mes recherches sans trop savoir pourquoi mais ce que je venais de découvrir m’impressionnait. Il s’agissait d’une main fine à laquelle les doigts avaient été sectionnées à demi ; quelques lambeaux de peau adhéraient encore. Et à peu de distance, à peine caché par une mince couche de terre, un crâne apparut. Il était de taille assez modeste et ne pouvait appartenir qu’à quelqu’un de jeune. Je m’imaginais une jeune fille. Il était souillé de terre et, par endroits, des morceaux de peau étaient recouverts de cheveux clairs. Ce récit a un caractère trop morbide. Je suis resté un bon moment avec ce crâne dans les mains à l’observer, ne pouvant m’empêcher d’évoquer la personne qui avait vécu ces atrocités, d’évoquer ce qu’aurait pu être cette vie, si tôt disparue. Pourquoi un peuple soit disant civilisé a-t-il pu descendre aussi bas dans l’ignominie ? Et pourtant, paradoxalement, ils déposaient dans les forêts de la nourriture pour les oiseaux et les bêtes sauvages !

Les Allemands, pendant leur occupation de ce pays, réglaient sur place leur politique de destruction. Cette attitude n’était pas celle d’un peuple civilisé. Ces malheureux étaient soit fusillés au bord des fosses communes, soit gazés et passés aux fours crématoires, selon les circonstances où leur état d’infirmité. Nous en avions assez vu pour en parler le soir dans la chambre. Tous n’avaient pas fait partie de cette corvée et notre ami Bussières, l’embaumeur de Paris, sur la lancée, nous fit une petite conférence sur ses exploits professionnels quand il préparait des cadavres pour les futurs chirurgiens à la faculté de médecine, et sur la préparation d’un beau squelette bien propre, toujours pour les études dans les écoles de médecine. J’en ai rêvé toute la nuit !

Début mai, des rescapés d’Auschwitz étaient arrivés avec un convoi de S.T.O. Une femme, ancienne internée libérée, nous avait fait un exposé sur la vie dans les camps de la mort. Ce que nous avons vu ici a confirmé ce qu’elle avait dit. Tout était donc vrai ! Comment des Allemands ont-ils pu organiser ces crimes contre l’humanité ?

Pour ne pas changer de sujet, je peux parler d’un enterrement auquel nous avons assisté. Un officier de l’encadrement du camp venait de mourir et nous avions décidé, une partie d’entre nous, d’assister à la cérémonie. Nous avions rejoint le convoi en compagnie d’un officier russe que nous connaissions bien ; c’était un jeune lieutenant très séduisant en apparence mais sûrement d’origine modeste. Il y avait beaucoup de monde et le cercueil, posé sur une sorte de véhicule militaire, n’avait pas son couvercle qui, selon la coutume du pays, devait être posé au moment de la mise en terre. Tout se déroula normalement mais nous étions surpris par leurs coutumes. Ce jour-là, il faisait assez chaud et le cimetière était très éloigné. Nous étions tous fatigués pour le retour. Et je me souviens bien du comportement de notre ami le lieutenant, aussi fatigué que nous. Il s’assit par terre et, comme ses chaussures le blessaient, il se déchaussa pour donner de l’air à ses chaussettes. A notre surprise, il avait les mêmes chaussettes que nous avions au début de la captivité, un morceau de tissu de flanelle de 40 centimètres de côté dans lequel il enveloppait ses pieds. Après un moment de repos où nous faisions la conversation, il se rechaussa et nous offrit du tabac, un tabac très fort, presque noir, que nous connaissions bien. Malgré notre refus poli, il se mit à en rouler une avec un morceau de papier journal qu’il retira de sa poche. J’ai fait cette longue description pour témoigner de ce qu’étaient les Russes, même occupant une situation un peu privilégiée.

Un soir, avant de nous coucher, nous étions sortis prendre l’air et, sur une petite place, avait lieu un concert avec un groupe de musiciens. Nous nous sommes installés parmi une assistance nombreuse et satisfaite. L’orchestre jouait des airs très connus de tous. Pendant l’exécution de " Rip ", un musicien s’arrête et se lève. Le morceau est interrompu. Il s’ensuit une courte discussion entre le chef et le musicien, sans éclat de voix. Ce dernier range son instrument dans sa housse et quitte les lieux avec un geste de mépris pour le chef, sorte de bras d’honneur, et s’éloigne posément. Alors le chef tapote sur son pupitre et " Rip " continue.

Autre curiosité. Sur un petit marché où nous nous promenions, un boucher ambulant débitait ce qui semblait un quartier de bœuf à une clientèle qui faisait la queue. Il honorait sans doute des tickets de rationnement en distribuant des morceaux de viande préalablement pesés avec une balance douteuse. Ce qui nous a surpris c’est qu’il ne tenait pas compte de la qualité des morceaux. Il débitait à la suite ce qui pouvait être un bon bifteck ou du vulgaire pot au feu mais tout le monde semblait satisfait. " C’est de la viande ! "  devait penser tout un chacun. Quant au poisson, il n’existait que sous forme de poisson séché extrait de barils en bois. Ce genre de poisson nous était également servi dans nos menus.

Le 8 mai 1945, un bruit court : l’Allemagne aurait capitulé. Le 9 mai au matin, confirmation du bruit d’hier : fin des hostilités. Le reste des troupes allemandes aurait demandé la capitulation sans conditions, en attendant sur leurs positions les troupes alliées à qui elles devraient rendre leurs armes. C’est le texte qui est affiché sur les bâtiments administratifs de la ville et dans la cour du camp. Presque toute la population est dans les rues, tout le monde a congé. A 11 heures, organisation d’un défilé avec le concours de toutes les autorités : tous les militaires et la totalité du camp, les drapeaux alliés à la mairie, la préfecture, le siège du commandement et de tous les militaires, la foule des civils plus ou moins endimanchés... Nombreux discours de tous les gradés et civils importants. Nous n’avons absolument rien compris. Nous étions trop loin. Nous avons su après que les nombreux faubourgs de la ville n’étaient pas représentés. Et malgré tout, le lendemain, l’enthousiasme était tombé ; il y avait eu trop de morts, de blessés, de constructions détruites et maintenant il y avait trop de pauvreté. Mais quand même, le soir, concerts en plein air, tous les spectacles fonctionnaient. Pour notre part, nous pensions que notre rapatriement allait s’accélérer. Personnellement j’ai beaucoup pensé aux miens, à Hélène et à Dany, à toute la famille que j’allais enfin revoir après ces six longues années.

D’après certaines nouvelles, en France, Royan et La Rochelle seraient libérées. Je pense beaucoup à la France, à la famille, un peu aussi à ce que j’ai laissé en Allemagne ; tous ceux que j’ai connus et qui m’ont aidé à tenir si longtemps, comment ont-ils traversé cette période dramatique ?

Quelques réflexions notées à l’époque sur mon carnet : Verrons-nous un jour une paix durable, définitive, permettant aux hommes de vivre, sans crainte de l’avenir, dans la joie, tendant tous leurs efforts vers des buts humanitaires, donnant le goût des belles choses, des arts, des nobles sentiments aux masses, en même temps qu’un niveau de vie en rapport avec le progrès et une civilisation digne de ce nom ? Les forces plus ou moins occultes qui dirigent le monde respecteront-elles l’individu, ses droits et surtout ses aspirations à la paix? Les propagandes mensongères qui dressent les nations les unes contre les autres réussiront-elles à nous replonger dans ces désordres ? C’est avec ce grand espoir que je reviendrai dans la vie civile mais qu’en sera-t-il ?

Nous voilà à la mi-mai. La température est plus agréable, le printemps se manifeste partout, les arbres fruitiers sont en fleurs, la pousse est très rapide. Dans nos promenades à la proche campagne, nous avons découvert un gros ruisseau, presque une rivière, avec des passages à gué sur des grosses pierres. En certains endroits elle est plus large et profonde, la baignade est possible. Nous y allons avec des couvertures. Il règne une ambiance un peu estivale. Un des nôtres, Dolu, de Nantes, a réussi à se monter un petit carrelet et a l’intention d’aller plus loin pour essayer de pêcher. Un copain et moi, nous avons réussi à monter chacun une petite ligne qui nous a permis de prendre des goujons. Avec le printemps, dans un endroit marécageux, des grenouilles d’une espèce plus grosse que chez nous poussent un cri très différent des nôtres, au début de la nuit.

Au bout de quelques jours, toujours dans le même secteur, nous avons découvert une carrière de granit abandonnée et envahie par l’eau. Entre des blocs énormes il y avait des espaces très profonds. Dans ce grand trou deux rails de chemin de fer reposaient debout sur le fond et émergeaient d’un mètre au-dessus du niveau de l’eau. Pour quelle raison étaient-ils là ? Personne ne l’a jamais su. L’eau était extrêmement limpide, on voyait le fond à 4 ou 5 mètres de profondeur. Il était possible de nager malgré la température de l’eau qui restait un peu trop froide. Les gens du pays ne s’y risquaient pas mais moi et les copains en profitions et c’était les bains de soleil sur la couverture. Pour nous c’était une diversion et les journées passaient plus vite. Souvent, le soir, nous avions une petite friture qui nous changeait de nos menus un peu monotones et le temps passait... Sur les marchés je me procurais des œufs avec mon paquet de petites pointes carrées mais j’arrivais à la fin, c’était dommage !

C’est à cette époque que nous avons eu un spectacle extraordinaire et rare. Une tournée des ballets de l’Armée Rouge est venue nous donner une représentation. Ils étaient une quarantaine, plus les musiciens, moitié hommes et moitié femmes. C’était formidable, je n’avais jamais vu une chose pareille. Les Russes que nous connaissions, plutôt très musclés et lourds d’allure, semblaient souffrir d’une hérédité de paysans. Les femmes, elles, avaient des allures masculines avec une poitrine très haute et souvent presque inexistante. Mais quand ces femmes se mettent à être belles, ça dépasse tout ce que l’on peut imaginer, les hommes également. Cette beauté naturelle, cette " classe ", était encore soulignée par des costumes folkloriques remarquables de couleurs et de recherche, jusqu’à l’excès. Bref, le spectacle de chants et de danses acrobatiques nous a enthousiasmés au plus haut point. Dans toute la Russie, plusieurs troupes semblables circulaient pour la distraction de l’armée.

Notre travail n’était pas très prenant, quelques corvées de temps en temps, et le reste du temps c’étaient les loisirs. Pas vraiment des vacances mais le temps passait plus agréablement qu’au début de notre séjour. Cependant, il n’était plus tellement question d’Odessa. Le retour risquait d’être envisagé par le train, mais quand et comment ? Quand il faisait mauvais temps, nous restions dans la chambre ; alors c’était la lecture et surtout les conversations, pendant des heures. J’ai fait connaissance de deux Rochefortais, Vic, un jeune du S.T.O. dont les parents habitaient rue Lesson, très près de chez nous, et l’autre que je vois souvent, Huesca - qui est actuellement voisin de ma fille Danielle - , mais ils ne logaient pas dans mon bâtiment. Nous voilà au début de juin et la chaleur, certains jours, est aussi intense que dans notre pays charentais.

Malgré cet aspect, que je présente comme très supportable, avec des conditions matérielles souvent agréables, notre moral n’était pas brillant. Et maintenant que la guerre était finie, nos critiques allaient vers les dirigeants de la France qui ne semblaient pas se soucier beaucoup de notre rapatriement. Nous avions l’impression que notre retour gênait beaucoup de monde, les hommes politiques mais aussi nos familles. Certains devaient craindre notre retour pour des questions d’héritage, d’autres, adolescents qui avaient profité d’une grande liberté, ne souhaitaient pas le retour d’un père, ou encore les plus jeunes enfants qui n’avaient jamais connu leur père restaient sans doute indifférents. Les femmes, épouses ou fiancées qui s’étaient habituées à notre absence et nous avaient remplacés, leurs " jules " qui avaient tout obtenu et étaient payés de retour, se seraient bien arrangés de notre absence définitive. Les collègues d’administration ou de travail qui avaient profité de notre absence pour obtenir les meilleures places ... Tout ce monde-là, au fond de lui-même, nous aurait préférés morts au champ d’honneur. Nous aurions eu notre nom sur les monuments, qui se serait ajouté à ceux de 14-18, et nous ferions l’objet de grands discours pleurnichards et hypocrites.

Mais nous représentions les vaincus. Si la France avait souffert, c’était à cause de nous qui n’avions pas eu le courage de donner notre vie pour tous ! Vraiment nous arrivions bien mal. Heureusement qu’il restait sans doute une minorité de Français qui raisonnait différemment et savait que si la France avait perdu la guerre en 1940, les dirigeants et les chefs militaires de l’époque en avaient la plus grande responsabilité et ceux qui avaient échappé à la captivité étaient-ils tous morts en combattant ou avaient-ils reculé plus vite vers le midi de la France ? Les officiers de mon régiment qui n’avaient pas été prisonniers, ni tués ni blessés, où étaient-ils ?

Nous sommes à la mi-juin. Le temps est variable : journées très chaudes et journées entièrement pluvieuses, ce qui nous permet des occupations variées. Les jours de beau temps, campagne, pêche, baignades ou manifestations sportives, foot, rugby, boxe, etc. et les jours de pluie, lecture, conversations, cinéma et aussi raccommodage.

Il nous arrive des bruits difficilement contrôlables. Certains camps comme le nôtre s’embarqueraient d’Odessa pour la France ; d’autres rentreraient par chemins de fer en faisant un long détour par l’ouest. Quant à nous, nous ne pensons qu’à partir par n’importe quel mode de transport. Le ravitaillement n’est plus ce qu’il était et les moyens d’améliorer les menus manquent de plus en plus. Nous n’allons presque plus en corvée. Enfin cette vie a continué jusqu’au 24 juin, date à laquelle il nous est arrivé du nouveau.

Le matin, pas de soleil. Le temps est maussade. Après la toilette nous jouons aux cartes, réussite et partie de belote à quatre. A midi soupe et après midi fête sportive. Le temps est plus beau ; match de foot, les civils contre les militaires qui gagnent 4 à 0. Le soir, soupe. Comme c’est la saint Jean, il doit y avoir un feu de joie à l’écart des bâtiments. Nous rentrons assez tard et au lit... Conversation habituelle avant de s’endormir, mais ce soir-là nous ne devions nous endormir que très tard. Un coup de théâtre tout à fait inattendu se produit : l’adjudant responsable de notre chambre entre bruyamment en nous annonçant le départ pour le lendemain, 25 juin 1945. Explosion de joie. Ceux qui s’étaient endormis se réveillent, l’enthousiasme est à son comble et s’exprime de toutes les façons, même au clairon. Je crois qu’il y en a qui n’ont pas dormi de la nuit ; pour ma part, si j’ai dormi, j’ai dû faire des projets tout en dormant. Je me voyais déjà descendant du train à Rochefort où toute la famille m’attendait depuis six ans !

Les deux jours suivants se passèrent en préparatifs : rendre les paillasses et les couvertures, jeter tout ce qui était inutile et qu’il n’y avait pas lieu d’emporter. Je n’avais que ma caisse en bois et une musette ; j’emportais toujours les souliers et les chemises du baron mais pas mes belles bottes en feutre qui étaient trop lourdes et plus de saison. Je me chaussais avec les beaux souliers en chevreau qui étaient très légers. Dans l’après-midi nous partions en colonne vers la gare de l’ouest où un train nous attendait. Après un dernier regard vers ces bâtiments où nous avions passé deux mois et cinq jours, il n’y avait aucun regret dans ce départ. J’étais parti à vingt-six ans et j’allais revenir à trente-deux ans mais j’étais sans nouvelles depuis décembre 1944. J’allais retrouver qui ? et quoi ? Mais j’avais confiance ! Hélène n’avait pas pu m’oublier et ma petite Dany allait découvrir un papa. La seule ombre était la disparition de ma petite sœur...

Le retour à Rochefort par le train, en vingt-cinq jours

Je reprends le déroulement du départ de Chepetovka. Le train que nous allions prendre était un train de voyageurs. L’embarquement fut des plus difficiles. Les autorités russes et françaises n’ayant pas le sens de l’organisation, nous étions plus nombreux qu’il n’y avait de places dans le train. Personne ne voulait attendre et retourner au camp. En fin de compte nous sommes tous montés tant bien que mal. Pour ma part, je me suis installé avec mes affaires sur un porte-bagages dans le couloir et Adolphe en a fait autant. Tout le monde était casé, il y en avait partout mais, ce porte-bagages étant quand même trop étroit, je me suis attaché à un tuyau avec mon ceinturon. J’étais plus en sécurité car, en dormant, j’aurais pu tomber. Le train n’est parti que dans la nuit, alors que je m’étais endormi. Je me réveille le 27, bercé par le roulement du train. Dans la matinée, nous passons l’ancienne frontière russe et polonaise. Le train a bien roulé.

A l’arrêt dans une gare, un train passe, vers la Russie. Ce sont des prisonniers allemands. Nous voyons leurs têtes aux petites lucarnes ; ils sont comme nous en 1940, il n’y a pas de commentaire à faire. Une usine importante de ciment fonctionne auprès de la gare ; les ouvriers ne sont pas enviables ; ce travail a l’air très dur. Nous touchons des vivres au début de l’après-midi. Ça ne va pas aller ; si ça continue nous allons sûrement manquer. A un autre arrêt, je descends pour vendre du savon et d’autres bricoles à une femme avec qui je parle un peu ; ils manquent aussi de presque tout. J’achète du pain à une autre. La population est plutôt sympathique avec nous. Dans le train, il y en a qui ne manquent de rien, ils avaient des réserves avant de partir. La ville où nous sommes arrêtés est Rovno et nous allons vers Brody.

Dans les champs, les paysans sont au travail. Les foins ne sont pas coupés. De grandes pièces de terre sont irriguées. De temps en temps nous traversons des bois pas très étendus. Je ne passe pas ma journée sur mon porte-bagages ; avec quelques autres je monte sur le toit des wagons et nous nous asseyons avec, entre les jambes, une sorte de bouche d’aération, au nombre de 5 ou 6 sur chaque toit. C’est assez confortable mais il faut faire attention à baisser la tête si nous passons sous un pont ou un portique quelconque. De là, nous profitons parfaitement du paysage. Il y a beaucoup de maisons isolées mais presque pas de route pour y accéder, que des chemins de terre. L’hiver ne doit pas être facile dans ce pays qui, de toute façon, est plutôt pauvre. Un village apparaît pourtant plus gai, avec son église et son clocher à bulbe égayé de dorures et peint de couleurs vives, qui paraît être en bois. Dans l’agglomération, des maisons sont plus cossues. Le soir arrive et nous allons réintégrer nos porte-bagages. Je reste avec Adolphe qui, en ce moment, est mon meilleur copain, mais dans ce wagon tous les autres sont là aussi et le temps ne dure jamais. Le moral est bien meilleur. Nous savons quel est le but de notre voyage. Ce soir nous devrions être à Lamberg, ville assez importante.

Aujourd’hui 27 juin, réveil à Lemberg. Beau temps, je ne descends pas et me rendors sur mon porte-bagages. Le train reste en gare pendant plusieurs heures. Enfin je me lève et observe un peu les alentours. La ville est importante et semble assez riche ; aux environs immédiats, une succession de collines peu élevées. Nous repartons, quelques kilomètres encore et un arrêt ; nous en profitons pour faire la toilette et casser la croûte. Je suis plus reposé. Nous repartons. La campagne est plus agréable, une route goudronnée longe la voie de chemin de fer, le temps est beau et nous remontons sur le toit. Évidemment il n’y a pas d’escalier mais nous avons pris l’habitude. En bout de wagon il y a moyen de se hisser, il suffit d’un peu d’acrobatie et c’est un jeu d’enfant. Le train n’a jamais été très vite. Nous passons une frontière, la fameuse ligne Curzon dont on a parlé à un certain moment. Medyka fait bonne impression, nous continuons encore et après avoir passé deux localités, c’est Przemysl. La densité de population est plus importante dans cette région. Encore un arrêt, des trains de marchandises croisent notre convoi, chargés de prisonniers allemands qui vont vers la Russie. Il y a aussi beaucoup de réfugiés qui descendent du nord et vont vers des lieux de séjour sans doute prévus pour eux. Ils sont encombrés de bagages, d’enfants et de vieillards. Ils subissent un contrôle de la part des autorités. Le soir nous avons une distribution de pain recuit, sorte de grosses biscottes, et de margarine, à la suite de quoi nous faisons un repas sommaire. Après midi, départ, discussions et parties de belote sur ma caisse. A la tombée de la nuit le train repart en direction de Cracovie. Après ? Personne ne sait.

De retour sur le toit, nous traversons plusieurs localités toujours pareilles, clochers à bulbes, maisons pauvres contrastant avec d’autres plus riches et décorées. Les routes, plus carrossables, sont presque désertes. Pourtant cette région paraît plus industrielle. En vue de Cracovie, nous traversons un fleuve, la Vistule, et presque tout de suite c’est une gare importante où nous sommes placés sur une voie de garage. Nous allons sans doute y rester un certain temps, la locomotive est dételée. Promenade sur les quais. Un train prêt à partir est surchargé, il y a du monde partout, il ne doit pas aller loin, peut-être en banlieue. Toujours des gens qui cherchent à vendre, acheter ou échanger quelque chose. Un superbe coucher de soleil sur la ville, beaucoup de monuments apparaissent, la ville doit être très belle. Le train repart et nous contournons la ville. Il y a des ponts sur la Vistule et de nombreux clochers. La ville n’a pas beaucoup souffert à sa libération. Les lumières s’allument un peu partout, il y a longtemps que nous n’avions pas vu une ville illuminée de la sorte. De l’autre côté, vers le sud, des lumières apparaissent plus élevées, il y a sans doute quelques collines. Il fait très froid. Je mets un pull, de grandes chaussettes, et encore une nuit comme les autres.

29 juin 1945 : réveil à Katowice, centre industriel important, où des femmes sont au travail. Sur une voie, un train semblable au nôtre transporte ceux du camp de Staro Constantinov qui se trouve au sud de Chepetovka. Notre train qui a été dédoublé est prêt à repartir ; nous allons continuer vers Oppeln. Le nom des villes est difficile à préciser : nous sommes en Pologne libérée et certaines localités ont retrouvé leurs noms polonais, d’autres portent encore des noms allemands. Nous sommes en Silésie. La campagne ressemble à celle de la Poméranie, les villages sont proches les uns des autres. Il y a des foins non fauchés, les cultures sont en retard par manque de main d’œuvre.

Nous sommes rattrapés par une corvée qui était partie au ravitaillement à Cracovie et qui avait manqué notre train. Ils arrivent dans un autre train et, comme nous sommes arrêtés, ils reprennent leurs places. Nous touchons d’autres vivres. Le ravitaillement est désorganisé. Nous avons des boîtes de conserve de viande, une pour quatre, et quand nous les ouvrons nous constatons qu’elles contiennent .. des carottes. Il faut se débrouiller pour manger. Selon les nombreux arrêts, nous avons l’occasion de nous procurer des pommes de terre, quelquefois des poireaux dans des jardins, mais il faut les faire cuire. Si l’arrêt semble durer, avec des pierres et des morceaux de tôle nous brûlons du bois et il est possible de faire cuire des légumes ; chacun se débrouille. Quelquefois le train repart rapidement ; il faut tout ramasser et attendre un prochain arrêt.

Nous avions souvent des contacts avec les Polonais et les Allemands qui étaient restés au pays. Notre moyen de communication était notre mauvais allemand qui, par la richesse du vocabulaire, était toujours efficace ; depuis cinq ans nous avions l’habitude. Personnellement je m’exprimais couramment sur presque tous les sujets ; j’avais été entraîné autrefois par Anneliese..... Encore une particularité de ce voyage : les trains russes. La locomotive et le premier wagon du convoi étaient peints de couleurs tendres, avec des décorations très fantaisistes. Le wagon était occupé par les familles du mécanicien et du chauffeur, c’était un tout indissociable. Est-ce que c’était une habitude en temps de guerre ou était-ce une tradition nationale ? Ces remarques et ces incidents de parcours sont valables pour la totalité de nos déplacements. Il y a eu aussi le changement de train, ne serait-ce qu’en raison de l’écartement des voies qui avait changé à deux reprises dans ce parcours du retour.

Je reviens au récit détaillé de ces vingt-cinq jours de voyage, du 25 juin au 20 juillet 1945. Nous en étions à Oppeln où nous roulions en direction de Breslau en allemand ou Wroclaw en polonais. Nous avons été obligés à un arrêt de deux jours ; la machine était partie avec un autre train et nous étions en panne. La ville avait souffert, il y avait eu une résistance exceptionnelle, quartier par quartier, et des bombardements intenses. Comme Varsovie, elle était en grande partie détruite. Comme d’habitude, la plus grande partie du ravitaillement était laissée à notre initiative. La distribution normale nous permettait peut-être de survivre mais, n’ayant rien à faire, notre inactivité nous donnait toutes sortes d’idées. Les incursions en ville furent nombreuses, parfois avec succès, et parfois à la limite du drame si des militaires un peu trop zélés tiraient sur les pillards. Avec les Russes tout était à craindre.

Il ne m’est plus possible de suivre au jour le jour, car mes notes ne sont plus datées et difficilement lisibles. Nos occupations à Breslau étaient comme ailleurs. Nous trouvions ce voyage bien trop long ; le souci immédiat était la nourriture et les nouvelles. Autrement, pour passer le temps nous avions les promenades dans les environs, mais sans aller bien loin, les ballades dans la nature, le repos en pleins champs... Nous trouvions de gros escargots, genre " bourgogne " mais il n’était pas question de les manger. Comment les faire cuire ? Dans l’après-midi, je pique un roupillon dans un champ de seigle et le soir il est question de départ... la machine est de retour.

Nous sommes repartis. Après avoir contourné Breslau et un peu plus tard traversé l’Oder, à une allure anormalement réduite, nous nous sommes encore arrêtés sur une voie de garage dans la gare d’une petite agglomération qui était un peu distante. Alors c’est encore l’installation de nos petits feux pour cuisiner le peu de nourriture que nous avons. Aux dernières nouvelles la machine est en panne ; une pièce importante est à remplacer, il faut que le mécanicien rejoigne le dépôt le plus proche et revienne. Le temps est favorable, le paysage agréable et les jours plus longs. Ce voyage n’en finira pas.

Un train venant de l’ouest entre en gare et vient prendre place auprès de nous. C’est un train de militaires russes qui rentrent en Russie ; ils doivent eux aussi faire une longue pause, mais prévue. Étant donné le peu de distractions du lieu, et pour eux une certaine euphorie de rentrer dans leur pays, tout le monde est gai, chansons, musique etc. Il y a parmi eux beaucoup de femmes. Après quelques échanges sympathiques, nous fraternisons un peu et, la vodka aidant, l’ambiance se fait plus chaleureuse. Ils décident de nous donner le spectacle de leurs talents de danseurs et en font une compétition entre eux. Et nous, tous en cercle, admirons leurs prouesses, danses folkloriques et acrobatiques, en particulier celle bien connue où ils sont accroupis, les bras croisés et les jambes alternativement projetées en avant, en suivant la musique de leurs instruments. Nous les encourageons par nos applaudissements. Pour nous, cette soirée qui se prolongea jusqu’à leur départ fut le meilleur moment de notre voyage de retour.

Le lendemain matin, après une nuit de repos qui a suivi notre si bonne soirée, nous pouvons repartir en milieu de journée. Il se passe deux jours sans événement notable. Nous filons en direction de Berlin mais passons bien au sud sans nous y arrêter. Pas très loin après, des Allemands, au cours d’un arrêt, nous racontent des histoires invraisemblables : " Vous croyez rentrer chez vous, vous verrez, les Russes vont vous faire travailler et ils vous ramèneront en Russie dans leurs camps. " Évidemment nous n’en croyons pas un mot. S’il y en a d’entre nous qui ne rentreront pas chez eux et qui resteront dans les camps russes, nous savons à peu près ce qu’il en est. A Chepetovka, quelques-uns ont été un peu trop loin et se sont peut-être montrés trop curieux. Il y en a qui, froidement, ont pris le train direction