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CARNETS DE GUERRE ET DE CAPTIVITÉ D'UN ROCHEFORTAIS (1939-1945)

par Roger Tessier

(3e partie)

LA CAPTIVITE EN ALLEMAGNE 

(septembre 1940 - mars 1945)

Plan :

De Montargis en Poméranie - Au camp de Stargard - Au commando de Wopersnow - Au commando de Schivelbein - Au village de Schlönwitz, à la ferme des Klug - Au même village, à la ferme Walter Bergmann - Au commando de Kreitzig - Zietlow - A Belgard, en usine - Au village de Lutzig

 
De Montargis en Poméranie

Et le 2 ou le 3 septembre 1940 ce fut notre tour, un transfert pour une destination inconnue. La veille au soir, on nous avait distribué des vivres pour deux jours : de l’eau, du pain, et très peu d’autre chose... En plus, le voyage dura plus longtemps que prévu. Le matin, on nous a rassemblés dans une cour. Nous étions encadrés par des sentinelles inconnues qui hurlaient de rage en nous comptant et en nous séparant par groupes de cinquante.

Au milieu de la matinée, départ en direction de la gare de marchandises, où un train constitué de wagons français (" Hommes 40 - chevaux 8 ", type de wagons bien connu), nous attendait. C’est par groupes de cinquante que nous avons été embarqués et immédiatement verrouillés de l’extérieur. Nous étions aérés et éclairés par des ouvertures horizontales assez étroites, percées très haut et au nombre de quatre. Nous n’avions pratiquement aucun bagage, seulement le peu de ravitaillement distribué la veille et, en cas de besoins urgents, deux récipients en tôle, bidons ou simples bassines. Il était quasiment impossible de s’allonger à terre ; nous étions condamnés à rester debout ou accroupis.

Le train n’a quitté Montargis qu’en fin d’après-midi et nous sommes restés dans ces conditions trois nuits et deux jours, avec quelques arrêts au cours desquels il nous était permis de satisfaire nos besoins et de prendre un peu d’eau. Le tout sous étroite surveillance, hostile, et à coups de crosses si ça n’allait pas assez vite.

Durant ces jours difficiles, quel était notre moral ? Il est aisé de comprendre qu’il était au plus bas, même pour les plus optimistes. Le premier jour du voyage nous avons su que nous allions vers l’Allemagne du nord. Ces journées ont été très mal vécues par l’ensemble de notre groupe. Certains sont restés prostrés, muets durant tout le voyage ; d’autres parlaient sans arrêt, même trop. Chacun s’exprimait selon son tempérament et sa " culture ". D’autres se chamaillaient et se disputaient l’abord des ouvertures, d’une part pour voir ce qui se passait, d’autre part pour échapper à l’odeur ! Les récipients avaient été utilisés et, dans cet espace confiné, c’était vraiment insupportable !

Pour ma part, je suis resté le plus longtemps possible debout, alternativement avec mon ami Dedieu. Nous avions vue sur l’extérieur. La campagne allemande était assez agréable en cette fin d’été. Les paysans, occupés aux travaux des champs, s’arrêtaient de travailler pour manifester leurs sentiments envers les occupants du train. A notre égard, leur attitude était le plus souvent hostile : on nous montrait le poing en nous insultant ou on applaudissait pour marquer la satisfaction de nous voir prisonniers. Les soldats qui nous accompagnaient avaient, eux, droit à leur sympathie. Quelques-uns pourtant semblaient indifférents, et peut-être étions-nous l’objet d’une certaine pitié et de sentiments un peu plus humains...

Le train a fait plusieurs arrêts prolongés dans des gares de triage, pour laisser passer des convois plus urgents, souvent des trains de matériel militaire divers faisant route vers l’ouest - la guerre continuant avec l’Angleterre - mais aussi des convois civils, les trains réguliers habituels. J’ai le souvenir d’un arrêt où nous nous trouvions tout à côté d’un train de voyageurs qui semblait se diriger vers la France et je revois le visage d’une femme d’une cinquantaine d’années, derrière une vitre, laissant échapper des larmes au spectacle de notre présence dans cette situation.

A Berlin, l’arrêt se prolongea pendant plusieurs heures. Les arrêts de nuit paraissaient aussi très longs. A la fin de la troisième nuit, tout le monde était exténué, à bout de force. C’était très dur de dormir accroupis ou appuyés les uns contre les autres ! Enfin, au petit jour, l’arrêt a semblé définitif. Un groupe important de soldats a pris position de chaque côté du train et les portes ont commencé à s’ouvrir. Il fallait se regrouper en face de chaque wagon et, après une attente interminable, dans le froid du petit matin, la colonne s’est mise en route, sans doute pour un camp de la périphérie de la ville. Nous avions pu lire le nom qui, pour nous, était inconnu : Stargard. Quelque temps après, nous avons su que cette ville était située en Poméranie, non loin de la mer Baltique, entre Stettin et Dantzig : c’était bien l’Allemagne du nord, à peu près à 1 600 kilomètres de la France.

Au camp de Stargard

Après une marche pénible d’un kilomètre et demi, nous sommes entrés dans la cour du camp, qui était constitué d’un alignement de baraques en bois entourées d’un épais réseau de fils barbelés. Des miradors équipés de mitrailleuses assuraient la surveillance. Cette fois, nous étions vraiment prisonniers ! Une évasion, dans ces conditions, si loin de la France, dans un pays aussi hostile, semblait un rêve impossible à réaliser. Et pourtant certains y sont parvenus, avec succès ! Mais ce furent des cas extrêmement rares et comportant des risques considérables.

A ce sujet, il est intéressant de savoir que quelques-uns ont tenté l’évasion dans les wagons, pendant leur transfert. Munis d’outils de fortune, ils sont parvenus à pratiquer des trous dans le plancher des wagons et à se glisser au sol pendant des arrêts de nuit dans les gares. Le risque était grand : en cas de découverte, c’était la fusillade à coup sûr de la part des sentinelles. Ceux qui les ont vus partir n’ont jamais su s’ils étaient arrivés quelque part! Peut-être, avec beaucoup de chance, ont-ils réussi... Dans tous les cas, notre train n’a pas connu cette expérience.

Les " anciens " du camp s’approchaient de nous et s’informaient : d’où venions-nous, de quel régiment ou de quel pays ? Puis nous nous sommes dirigés vers un bloc sanitaire où il a d’abord fallu subir une fouille très poussée, un déshabillage, suivie d’une douche. Pendant ce temps, les vêtements étaient passés à l’étuve pour la destruction des poux, s’il s’en trouvait. Ensuite nous passions tous à la tondeuse et, une fois le crâne rasé, nous étions photographiés avec une ardoise sur le ventre, portant notre matricule de captivité. En ce qui me concerne, c’était le 63 947 ; je le saurai jusqu’à la fin de mes jours ! A la fin de toutes ces formalités, la journée était très avancée. Comme il n’y avait plus de baraques libres, nous avons été dirigés vers d’immenses toiles de tente, sortes de marabouts, où nous avons occupé chacun quelques mètres carrés à même le sol !

Les douze jours que j’ai passés dans ces conditions ont été particulièrement pénibles. La nourriture était réduite au minimum : un jus - de l’eau colorée et tiède - le matin, un morceau de mauvais pain pour vingt-quatre heures et, une fois par jour, un litre de soupe ou quelque chose qui y ressemblait, un liquide avec quelques légumes qui surnageaient au hasard de la distribution. Il fallait protéger cette gamelle pendant la centaine de mètres qui nous séparait du lieu de distribution, la protéger des tourbillons de sable soulevés par un vent froid qui soufflait en permanence dans ce maudit pays ! Il y avait toujours du sable à se mettre sous la dent en mangeant. Un détail pouvait améliorer notre sort : c’était l’existence d’une cantine gérée par des prisonniers comme nous, avec l’accord des autorités allemandes.

Mais la grande question était d’avoir quelque chose à vendre pour se procurer des marks de camp, seule monnaie ayant cours. Vendre quoi ? Souvent ce qui avait échappé à la fouille, un bijou, une alliance, un briquet, une montre... Mon copain Dedieu avait sauvé sa montre, qui n’avait pas une grande valeur. C’était un objet très recherché par les Polonais, qui étaient nos voisins. En effet, ce camp était occupé par de nombreux Polonais, d’ailleurs pas toujours très gentils avec nous. Mais cette montre était très capricieuse et fantaisiste pour donner l’heure... Heureusement, nous avions avec nous un copain très compétent en la matière qui, après l’introduction d’un petit morceau de caoutchouc à l’intérieur de la montre, la remit en marche. Elle était donc bonne à vendre ! Après un laborieux marchandage, nous étions en possession de quelques marks qui nous ont servi à améliorer notre menu pendant quelques jours.

Et le temps passait bien lentement et péniblement. Les matinées étaient occupées en grande partie par des appels prolongés quand le temps le permettait. Les Allemands nous comptaient et nous recomptaient, tous alignés, et le total n’était jamais le même car les rangs se modifiaient sans cesse ; il suffisait de reculer ou d’avancer dans les autres rangs pour que le résultat soit faussé. Cette résistance passive ne nous avançait pas à grand chose, sinon à faire hurler de rage ces pauvres Allemands ! Et les jours passaient... dans une promiscuité souvent difficile.

Au commando de Wopersnow

A partir du 13 ou du 14 septembre des groupes de travailleurs se formaient à la demande des employeurs. Tout le monde était volontaire pour aller travailler et être mêlé à la population civile. Nous avions tous conscience que la vie serait plus supportable que dans ce camp ! C’était un peu la loterie : la grande culture, les petites fermes, les ateliers ou chantiers d’artisans, mais aussi le travail en usine.

Il se trouve que, pendant cette longue captivité, j’ai fait l’expérience de toutes ces situations. Mais au départ du camp, en ce mois de septembre 1940, c’était l’inconnu. Cependant nous avions une grande confiance dans une proche libération : la guerre ne durerait plus longtemps et nous ne pouvions pas rester prisonniers ! Aussi, après la fin de la guerre, le moral n’était pas trop mauvais.

Notre tour arriva, je crois, le 14 septembre. Nous avons formé un groupe de dix où il y avait deux copains et amis du soixante-quatorzième, Henri Dedieu et Jean-Louis Gaulène, et sept autres de tous les coins de France et de régiments différents. Au début de l’après-midi, sous la conduite d’un gardien qui devait rester avec nous dans le commando, nous sommes partis vers la gare prendre un train de voyageurs normal et, après un voyage assez court de 40 à 50 kilomètres, nous sommes descendus à la gare d’une petite ville de peut-être 4 000 habitants, du nom de Schivelbein.

Là, il nous restait encore 8 kilomètres à faire à pied pour atteindre un petit village du nom de Wopersnow. Nous étions destinés à une grande ferme dépendant d’une importante propriété. Le soir même, nous avons logé dans un local prévu pour nous dans le sous-sol d’une grande bâtisse. Le mobilier comprenait seulement une grande table pour dix, pourvue de bancs de chaque côté, et, le long du mur opposé, il y avait un large bat-flanc garni de dix paillasses et de couvertures. La place de chacun était donc assez étroite. Au-dessus de la table, fixées à bonne hauteur, deux longues étagères avec des séparations qui formaient des casiers, permettaient de ranger notre vaisselle : un récipient en terre d’une contenance de deux litres, qui faisait office d’assiette, de saladier ou de cuvette, et chacun une chope, une cuillère, une fourchette et un bol. Ce matériel était jugé suffisant. Par la suite, nous l’avons amélioré, selon l’ingéniosité de chacun.

Au-dessus du bat-flanc, une autre étagère permettait de ranger notre linge, préalablement plié. Une série de portemanteaux placés au-dessous d’un soupirail vitré et équipé de barreaux, terminait l’aménagement de notre " résidence ". Le bâtiment était plus important qu’une maison bourgeoise mais n’avait pas l’aspect d’un château. Le propriétaire, Coqui, était issu d’une famille de protestants français de la Rochelle, qui avait émigré en Prusse pendant les guerres de religion. Le premier soir, il est venu nous souhaiter la bienvenue, en excellent français mais, à part cela, nous l’avons toujours considéré comme une " peau de vache " ! Et ce n’était que le début d’une longue captivité qui devait durer cinq ans, dans huit commandos différents où j’ai pratiqué des métiers très variés.

Nous voici dans ce commando à dix, d’origines diverses. Nous représentons toutes les régions de France, ce qui va animer les conversations et les discussions toujours empreintes d’un peu de chauvinisme. Professionnellement et socialement, le mélange annonce déjà des motifs de frictions. La vie en commun, cette promiscuité n’est pas toujours bien acceptée. Dès le début il s’est formé trois petits groupes, par affinités, et dans l’ensemble ça s’est bien passé. Nous n’étions pas les seuls prisonniers de guerre à travailler dans cette ferme. A côté de nous, un local semblable au nôtre abritait dix Polonais, tous dans nos âges et qui avaient entre eux les mêmes problèmes que nous.

Entre les deux groupes, les débuts ont été assez froids et même une grande réserve a subsisté par la suite. Le militaire allemand responsable de nos deux groupes n’était pas très futé et s’est montré plus bête que méchant. Nous l’avions surnommé Arthur, à l’unanimité. Notre vie se partageait en périodes de travail et de repos, mais toujours sous surveillance. Notre équipement laissait à désirer : nous n’avions pas reçu de colis et nous n’avions pas de vêtements d’hiver. Les premières semaines ont donc été très difficiles. Pour la toilette, nous avions le droit de disposer de la buanderie où il y avait de l’eau à discrétion mais froide. Nous avions une serviette et un petit savon qui contenait du sable et ne moussait jamais.

Une fois par semaine, le dimanche, nous avions droit à un bain chaud, mais dans des conditions bien particulières. Une petite usine appartenant à la propriété, distante de 150 mètres de nos bâtiments, transformait les pommes de terre en alcool à 90°. Cette usine fonctionnait 24 heures sur 24 et disposait d’une réserve d’eau chaude en permanence. Tous les dimanches matin, le gardien nous réveillait à partir de quatre heures, été comme hiver, et, deux par deux, nous prenions un bain en commun, dans une baignoire en zinc. Les premiers transportaient la baignoire de la buanderie à l’usine et les derniers la ramenaient. Par tous les temps, pluie, vent, neige, il fallait parcourir ces 150 mètres dehors... Si ce bain n’avait pas été obligatoire, je pense que personne n’y serait allé. A deux, avec un mauvais savon et une eau ou trop chaude ou pas assez, c’était plutôt une corvée.

Le travail consistait à exécuter tous les travaux agricoles les plus divers, sans spécialité particulière. Une grande partie de la propriété comportait des bois de sapins mais aussi une plaine vallonnée et un lac assez important. Entre plaine et forêt, les cultures sont les mêmes dans toutes ces grosses fermes de la région : seigle, pommes de terre, betteraves fourragères. Il s’y ajoutait l’entretien de la forêt. Pour nous, il y avait environ 800 hectares, une centaine de vaches, de nombreux chevaux de trait et aussi des chevaux plus légers pour la monte et les différentes calèches. Nous disposions de quatre tracteurs, de chariots et de voitures aménagées pour les différents besoins.

Le village voisin était occupé par tous les ouvriers, plus ou moins spécialisés. Les femmes et les filles formaient une équipe qui partageait nos travaux. Nos relations avec tous ces Allemands n’étaient pas très chaleureuses. La communication était difficile, surtout au début. A cette époque, la langue allemande nous était presque inconnue. Nous disposions d’un vocabulaire assez pauvre, appris au jour le jour, où les mains et les mimiques en disaient plus que le langage. Comme dans toute société, certains nous étaient sympathiques et d’autres pas. Pourtant, nous étions attirés par la population féminine où la beauté et le niveau intellectuel étaient vraiment chose rare.

Aussi, dès le début, notre entourage étranger était désigné par des surnoms. Parmi ceux-ci, quelques-uns me sont restés en mémoire. L’ancien combattant de Verdun, un " vieillard " d’une cinquantaine d’années, qui se déplaçait à l’aide d’une canne, d’un pas saccadé, et surveillait le travail des femmes, était désigné par " Pousse bite ", un autre, borgne, par " Neuneuil ", celui qui avait la jambe raide par " la Jambe de bois ". Un contremaître qui marchait la pointe des pieds exagérément écartée était surnommé " Dix heures dix ". Une jeune femme dont j’ai oublié le nom, d’une trentaine d’années, avec qui nous échangions des propos et des plaisanteries gaillardes, était devenue, je ne sais pourquoi " Cul sucré "... Peut-être l’un de nous avait-il obtenu quelques faveurs pour justifier ce surnom qu’elle ne pouvait comprendre. Certains travaux à l’intérieur, tels que tourner le grain dans le grenier pour l’aérer, raccommoder des sacs, nous mettaient en rapport direct avec les femmes et les filles. Avec le temps, pour quelques-uns d’entre nous, certaines affinités s’étaient précisées. Je n’ai que de vagues souvenirs mais je sais que c’est une période au cours de laquelle j’ai fait de gros progrès pour m’exprimer.

L’automne 1940 a été assez pénible. Le manque de vêtements chauds et de longues journées passées sur un siège de fortune, occupés à couper des queues de carottes fourragères, étaient assez éprouvants. Pour tenir à peu près, il fallait se garnir la poitrine de papiers épais, récupérés sur des sacs d’engrais vides et, dans les galoches, des morceaux de tissus coupés au carré nous servaient de chaussettes.

Si le lieu de travail était éloigné, le repas de midi nous était servi sur place. Dans ce cas, nous finissions plus tôt le soir. J’ai toujours le souvenir de longues soirées d’hiver à dix, dans trente mètres carrés : cartes, belote, lecture, conversations et parfois discussions animées, mais aussi une occupation qui s’imposait, la recherche des poux dans les sous-vêtements, surtout pendant les premières semaines car, pendant ces périodes passées sans se déshabiller et sans changer de linge, les poux de corps apparaissent... Génération spontanée ? La question restait sans réponse pour nous. Mais, le plus souvent, il était question de la famille, de la femme, des enfants, de la fiancée... On montrait des photos et on évoquait beaucoup le temps " d’avant ". Dans ces conversations, nous voyagions dans des régions de France le plus souvent inconnues. Nous prenions conscience des difficultés et des joies, de métiers ignorés... Cette vie de captivité a eu, pour beaucoup d’entre nous, un côté positif et cet aspect de nos loisirs fut un enrichissement pour ceux qui surent en tirer partie.

C’est dans ce commando que j’ai fait l’expérience du plus grand froid que j’aie jamais supporté, au mois de janvier 1941. Le thermomètre est toujours resté au-dessous de moins 10 degrés, avec une pointe dans la première quinzaine, pendant deux ou trois jours, à moins 30 ! Et même, un soir, le record fut moins 32 ! C’était du jamais vu, même par les gens du pays. C’est pendant ces grands froids qu’une habitude locale nous a surpris. Il s’agissait de la conservation de la glace, qui était stockée pour être utilisée pendant les mois d’été. Évidemment, le lac était gelé à une grande profondeur et les traîneaux, attelés de chevaux, y circulaient avec de lourdes charges. Il fallait découper et transporter des blocs de glace de 40 centimètres de côté. Ces blocs étaient conservés dans un bois, dans une sorte de casemate fermée par une porte. Ce local était à demi enterré et recouvert de deux mètres de terre.

Pendant ces grands froids, le travail, était assez pénible. Il fallait continuellement alimenter l’usine en pommes de terre. Une équipe travaillait en plein champ et les pommes de terre étaient stockées en silos aménagés à l’automne, au moment de l’arrachage. Un sillon assez large et profond était rempli de pommes de terre. Par dessus, on étalait une épaisse couche de paille de seigle, maintenue par une couche de terre. Sur cette dernière encore une couche, de fanes de pommes de terre et, par dessus, encore une épaisse couche de terre. Ces silos avaient l’aspect de monticules assez élevés au-dessus du sol et s’étendaient sur plusieurs centaines de mètres.

Pour retirer les pommes de terre et charger les tombereaux, le travail se compliquait encore, à cause des congères de neige durcie que le vent avait accumulée sur le flanc des silos. La couche supérieure de terre nécessitait l’emploi de coins en fer et d’une masse pour dégager des blocs de terre entièrement gelés. Au moment des très grands froids, les pommes de terre elles-mêmes étaient partiellement gelées et n’étaient pas consommables ; elles étaient alors destinées à l’usine, pour la distillation. En ce cas, le gel n’avait aucune importance.

L’équipe chargée de ce travail passait la journée en plein air, parfois sous la neige et dans le froid. C’était fatigant et désagréable. Par contre, celle qui recevait les tombereaux à l’usine, constituée de seulement deux hommes, était plutôt favorisée. Elle attendait dans la cave, où la température était plus douce, à l’abri du vent et de la neige. Un large soupirail permettait le déchargement rapide par basculage. Il se constituait ainsi un tas de pommes de terre assez imposant et il s’agissait, à l’aide d’une fourche spéciale, de les rejeter dans une cuve en ciment où une sorte de grosse vis sans fin posée en oblique les remontait dans l’usine. Nous allions plus vite à faire disparaître le tas qu’à ramener un nouveau tombereau. Il nous restait 20 à 30 minutes d’inactivité. Pour ma part, si mon compagnon n’était pas bavard, le temps me paraissait long. Cinquante-sept ans après, j’ai le souvenir de ces journées passées dans cette cave. Le froid était supportable car nous étions très couverts : passe-montagne, gros manteau, foulard, gants de laine. Je me revois encore, le dos appuyé le long de la cuve, les yeux fixés sur le soupirail, à regarder la neige qui tombait à gros flocons, la pensée tournée vers Rochefort, auprès de mon Hélène et de ma petite Dany et aussi de tout ce qui m’était le plus cher.

La solitude et l’impuissance où nous étions de faire changer les choses, l’incertitude de l’avenir, se traduisaient toujours par un cafard difficile à surmonter. Je m’évadais parfois pendant de longs moments, dans mes songes. On pouvait bien m’en faire sortir mais on n’aurait pas pu m’y rejoindre.

D’autres travaux n’étaient pas plus réjouissants. Dans la forêt, des arbres avaient été abattus les mois précédents et les troncs avaient été soit débités, soit transportés dans une scierie. Mais les grosses branches étaient restées sur place et maintenant, en hiver, il fallait les récupérer et les amener à une grande remorque stationnée dans le chemin forestier, c’est-à-dire les prendre sous le bras et les traîner pendant quelquefois plusieurs mètres en évitant tous les obstacles. Ces gestes répétitifs duraient toute une journée, coupée seulement par une pause, le repas sur place, dans le froid et la neige. Ces journées paraissaient interminables !

Je pourrais décrire d’autres travaux aussi pénibles et ennuyeux, mais mon récit paraîtrait trop fastidieux... Pour changer un peu, je vais parler de la nourriture dans ce commando. Le matin, un de nous allait chercher le petit déjeuner, un mauvais jus avec des tartines de mauvais pain et un peu de bon beurre. Le repas de midi n’était pas très varié : pommes de terre de très bonne qualité et à volonté, avec un grand plat d’une sauce où surnageaient quelques morceaux de lard, et toujours le même pain. Comme boisson, du " butter milch ", la boisson nationale de l’Allemagne, ou de l’eau, au choix. Le soir, nous avions une soupe aux légumes, le plus souvent acceptable, et des tartines avec soit de la marmelade - prunes et betteraves à sucre - soit une sorte de fromage blanc et des pommes de terre bouillies. Nous n’avions que rarement de la charcuterie. Deux fois par semaine, nous avions un plat assez copieux de viande, le plus souvent du chevreuil ou du sanglier. C’étaient les produits de la chasse que ces messieurs pratiquaient assez souvent sur leurs terres. En effet, seuls les propriétaires avaient le droit de chasse : le père et le fils. Le premier, qui nous avait accueillis à notre arrivée, était un gros bonhomme habillé exclusivement en vert sombre, le visage tailladé au sabre, conformément à la tradition des hobereaux prussiens. Il n’avait rien de commun avec le fils, de taille plutôt chétive. Tous deux étaient coiffés d’un feutre orné d’une plume. Par beau temps le père, accompagné de sa femme, faisait un long parcours en calèche pour inspecter ses terres et " ses gens ". Au travail, c’était le vrai Seigneur !

Pour terminer avec la nourriture, il faut dire que, depuis l’arrivée des colis, nos menus s’étaient bien améliorés. J’ai déjà parlé des petits groupes que nous avions formés par affinités. Pour ma part, je faisais équipe avec les deux copains de mon régiment qui étaient avec moi à Montargis, Henri Dedieu et Jean-Louis Gaulène. Ce dernier était herboriste à Toulouse et un peu plus jeune que moi, fiancé à Mimi, dont il nous parlait à longueur de journée. Quand il recevait de très bonnes nouvelles de sa fiancée, il le manifestait par des moments d’euphorie spectaculaire, comme par exemple déclamer d’une voix de stentor de longs passages de tragédies classiques, du haut du tas de fumier sur lequel nous étions en plein travail. Les Allemands qui assistaient à la scène le traitaient de fou dangereux. Et pourtant, à la libération en 1945, son grand amour était mariée et mère de famille ! C’était ça aussi la captivité !

Henri Dedieu, aussi plus jeune que moi, marié, appartenait à l’administration du cadastre à Saint-Gaudens. Lui aussi a eu un mauvais retour en 1945 : sa femme était décédée depuis trois mois, son beau-frère fusillé par les Allemands, ses grands-parents morts et un ami de toujours, qui avait été avec nous au 74ème GR, mort en Allemagne. J’ai encore la lettre où il m’annonçait tous ces décès.

A l’époque de Wopersnow, nous partagions les colis et nous étions très liés. Vers le mois de février 1941, un événement inattendu a provoqué une animation qui a rompu la monotonie habituelle de notre vie : l’annonce de la libération anticipée de Jean-Louis Gaulène ! Un soir, le gardien, avec un air tout joyeux, vint annoncer à Jean-Louis de se tenir prêt le lendemain matin à 7 heures car il devait l’accompagner au camp à Stargard, en vue d’une libération exceptionnelle ! Il assurait avoir reçu des ordres dans ce sens. La chose ne nous a pas paru invraisemblable ; nous savions, par les journaux qui nous étaient destinés, que le maréchal Pétain avait obtenu la libération d’un certain nombre de prisonniers, service de santé, grands malades, et nous savions qu’il en rentrait quelquefois sans raison apparente, sans doute à la suite de certaines démarches. Peu importait ; notre Jean-Louis allait rentrer dans sa famille, auprès de sa Mimi. Malgré notre envie d’être à sa place, aucune jalousie ne se manifestait et les conversations allaient bon train. C’est à qui demanderait de faire savoir de nos nouvelles à nos familles. Certains lui remirent même des lettres pour leurs femmes ou leurs parents et des commissions diverses. Lui-même vivait en pleine euphorie. Chacun d’entre nous, au fond de lui-même, pouvait espérer bénéficier de la même faveur. Ce soir-là, le sommeil fut bien long à venir...

Le lendemain matin, les adieux furent extrêmement chaleureux et le départ au travail moins triste que les autres jours. Nous avions tous un petit espoir au fond du cœur. La journée se passa quand même comme toutes les autres. Le soir, à la tombée de la nuit, à la vue d’Arthur, notre gardien, accompagné d’un prisonnier se dirigeant dans la grande allée vers notre " château ", nous avons tout de suite pensé à un remplaçant de Jean-Louis. Et quelle ne fut pas notre surprise de constater que c’était lui qui revenait ! Notre déception était bien grande, mais pas autant que la sienne. Après une courte explication, nous avons compris qu’il avait été victime d’une erreur de l’administration du camp. Sa déception était impossible à décrire ! Il n’avait même pas envie d’en parler davantage. Sans ranger ses bagages et sans manger, il se coucha à sa place habituelle et, sous sa couverture, il s’endormit peut-être ?...

Au commando de Schivelbein

Nous étions un peu déçus par sa propre déception et la soirée fut assez morne.
Le lendemain matin, nous étions tous au travail et la vie devait continuer... jusqu’à un événement qui me touchait directement, au début du mois de mars. Exactement le 8. Le gardien m’informait que je devais me tenir prêt pour un départ du commando. Cette fois, il n’était pas question d’un retour en France mais d’un changement de résidence et d’activité. En effet, la profession qui avait été déclarée à mon arrivée était celle de miroitier. Les Allemands n’avaient pas bien compris de quoi il s’agissait et ils m’avaient considéré comme une sorte de menuisier. Je devais donc rejoindre le commando de la ville voisine, où le train nous avait descendus en septembre dernier, c’est-à-dire à 8 kilomètres. Le matin du 9 mars, je faisais mes adieux à mes compagnons avec lesquels je venais de passer les six derniers mois. Je ne devais plus jamais les revoir, sauf Henri Dedieu que j’ai retrouvé plus de trois ans après, dans une ville voisine. Mes changements de commando m’ont toujours laissé une nostalgie pénible : avoir vécu intimement avec des camarades pendant des mois, cette notion de " jamais plus " était pour moi une séparation définitive.

Enfin, le gardien m’a accompagné à pied à la ville voisine, Schivelbein, que j’ai déjà citée, ville assez agréable de 4 000 habitants. Mon arrivée au commando s’est bien passée. D’autres prisonniers arrivaient de la campagne comme moi. Nous étions destinés à être placés chez des artisans. Plusieurs métiers étaient représentés : des maçons, des électriciens, des menuisiers, des coiffeurs, etc. Comme prévu, le lendemain matin j’étais dans l’atelier d’un menuisier qui travaillait seul. Je lui ai vite fait comprendre qu’il y avait erreur. Sur le moment, il a été très contrarié. Mais comment faire ? Finalement, il a été assez compréhensif. Il m’a installé dans un coin de l’atelier et j’ai assemblé, avec des pointes, des planches qui avaient été préalablement préparées. Il en ressortait des caisses destinées à je ne sais quel usage.

J’ai eu droit au repas de famille. Personne ne comprenait le français et mon allemand était vraiment insuffisant pour une conversation que je ne souhaitais pas. Il m’aurait fallu être menuisier. J’ai peut-être manqué une bonne place ? Le lendemain, j’étais de nouveau disponible, mais pour quel métier ? Je suis resté toute la matinée au commando et l’après-midi je suis parti pour une entreprise de travaux publics assez modeste, mais qui employait des ouvriers de diverses formations du bâtiment, l’entreprise Bitner.

Je n’étais pas seul. Avec moi étaient un autre prisonnier, d’une quarantaine d’années, qui n’avait jamais eu de profession bien définie, et un Parisien qui, dans sa jeunesse, aurait pu être qualifié de " titi Parisien ", d’une faconde extraordinaire. Vieux garçon, il avait été choyé par une mère exagérément possessive. Nous avons fait équipe pendant les six mois de mon séjour dans ce commando. Avec lui, les journées n’étaient pas tristes ! Il avait un nom allemand, Adrien Reitz, mais il ne pouvait se faire passer pour un des leurs car il était incapable d’utiliser le peu de vocabulaire qu’il connaissait.

Un troisième larron s’est joint à nous deux, Parisien lui aussi, employé dans un grand magasin. Il n’était pas du métier non plus. J’ai complètement oublié son nom. Fils d’émigré italien, naturalisé français, il était né à Venise et y avait de la famille. Lui aussi avait la parole facile et nous apportait souvent la contradiction. Sur les chantiers, nous faisions équipe ensemble et également au commando, pour les colis et la bouffe.

Par ailleurs, j’avais fait la connaissance de deux Charentais. Un cultivateur de Bords, Crépin, travaillait dans une ferme près du commando ; je l’ai très peu fréquenté en Allemagne mais je l’ai vu très souvent à Rochefort après la guerre. L’autre, dont j’ai oublié le nom, était commerçant à Pons et défendait l’esprit charentais quand les grandes discussions empreintes d’un chauvinisme exagéré animaient les soirées de cet été 1941.

Nous étions logés dans un grand local, sans doute un ancien garage, et deux grandes tables disposées bout à bout, avec des bancs de chaque côté, servaient pour les repas mais aussi à d’autres usages. Pour dormir, nous disposions de lits superposés munis de paillasses, avec deux couvertures l’hiver et une seule l’été. Évidemment, pas de draps ! Ce luxe nous était inconnu depuis bien longtemps. Pour la toilette, nous avions une dizaine de bassines en zinc et de l’eau chaude, le dimanche seulement, jour de la douche que nous prenions à tour de rôle, toute la matinée, entre le petit déjeuner et le déjeuner, huit à dix à la fois, ce qui donnait lieu quelquefois à des confrontations sur le plan anatomique. En effet, certains d’entre nous étaient particulièrement performants et en étaient très fiers ! L’humour de ces compétitions volait assez bas ! Il fallait bien trouver un intérêt quelconque à la situation, mais se trouver dans cette promiscuité n’était pas du goût de tout le monde.

Dans l’ensemble, la nourriture était plus variée que dans la grosse ferme où je venais de passer l’hiver et les colis nous parvenaient à peu près normalement. Je partageais avec mes deux compagnons de travail, Adrien et le Parisien. Nous occupions des lits rapprochés. Tout près de moi, j’avais aussi deux voisins qui animaient les soirées et étaient très liés par la camaraderie. Ils étaient toujours en opposition sur tous les sujets. Sur la paillasse du dessus, il y avait un grand maigre du nom de Peuchot, coiffeur à Toulouse, et sur la paillasse du dessous un petit gros, commerçant à Lille, du nom d’Aufroy. Les joutes oratoires entre le gascon et le " chtimi " faisaient l’amusement du voisinage. La lecture était une distraction favorite de beaucoup d’entre nous mais la lumière s’éteignait trop tôt et il ne fallait pas gêner ceux qui dormaient à côté. Nous avions donc trouvé la solution : sur l’étagère au-dessus de notre tête, une petite boîte de conserve remplie d’huile de boîte de sardines, munie d’un cordon de coton faisant office de mèche, nous servait de veilleuse. Souvent, nous étions astreints à la corvée de pluches. Comme nous arrivions à la période des jours les plus longs, cette corvée avait lieu le soir après dîner et la quantité de patates était assez importante. Je me suis rendu compte de la situation de la Poméranie par rapport à Rochefort. Nous restions dehors très tard : après onze heures, il faisait encore assez clair et le ciel était tout blanc au nord.

Quelle était la nature de notre travail de manœuvre maçon à l’entreprise Bitner ? Il faut bien en dire quelque chose. Nous étions une quinzaine de prisonniers de l’entreprise à travailler sur un chantier relativement important. Aux abords de la ville, presque à la campagne, il s’agissait de construire un camp destiné à abriter une population de déportés du travail. Pour l’instant, ce n’était qu’un terrain, clôturé par une sorte de palissade, sur lequel il était prévu de construire des baraques en matériaux légers. Une assise en briques devait supporter des panneaux légers en fibrociment, et des ouvertures, portes et fenêtres, toutes prêtes. Plusieurs corps de métiers étaient donc nécessaires. Adrien, le Parisien et moi n’étions que des manœuvres, bons à tout et à rien à la fois. Nous quittions le commando le matin, accompagnés du gardien, et nous allions à pied pendant deux kilomètres environ, munis d’un petit seau en émail avec cuillère et gobelet, car le repas de midi nous était apporté sur place. Le soir, nous revenions assez tôt, la journée finie. Sur notre chemin, en passant par la Mühlenstrasse, un magasin d’ébénisterie avait attiré notre attention : l’une des vitrines offrait, à notre grand étonnement, un grand choix de cercueils à la clientèle. Ce n’étaient pas de simples boîtes, comme en France : le couvercle, en forme de bâtière nettement plus prononcée, était orné de moulures abondantes.

En arrivant le matin, des outils nous étaient distribués selon le travail à faire. Pour nous trois, c’était presque toujours une pelle et une pioche. La journée nous paraissait bien longue et le travail fastidieux : creuser des tranchées, déplacer des tas de sable ou de cailloux, transporter des sacs de ciment ou des briques...Tous ces travaux étaient effectués sous le commandement d’un civil qualifié, mais la cadence était supportable. C’était à qui irait le plus doucement et quand il n’y avait pas de surveillance nous faisions de longues pauses, le menton appuyé sur le manche de la pelle, pauses qui facilitaient la conversation.

En cas de mauvais temps, pluie en avril et même neige, les abris étaient rares, mais aussitôt que les premières baraques furent érigées les repos ont été plus confortables. A ce sujet, j’ai un souvenir très précis. Je faisais équipe seulement avec le Parisien. Un matin, nous avons " attaqué " un imposant tas de sable à la pelle. Il s’agissait de le rentrer dans une baraque, par une ouverture qui devait devenir une fenêtre. Par beau temps, c’était assez agréable, d’autant plus que le secteur n’était pas trop fréquenté. Nous sommes restés tous les deux une bonne dizaine de jours avec ce tas de sable ! Quand il était passé à l’intérieur, nous le passions à l’extérieur. Les jours de pluie, de l’intérieur nous le passions dehors ; les jours de beau temps, nous étions dehors et le passions à l’intérieur. Qu’est-ce que l’on a pu se raconter comme histoires pendant ces dix jours ! J’ai tout appris sur la vie quotidienne à Venise au temps de l’enfance de mon copain.

Il y eut quand même des jours plus pénibles, notamment lors du déchargement des camions. Des sacs de 50 kilos de ciment à transporter à l’abri, le déchargement des briques à la chaîne... C’était les travaux forcés ! Il fallait en attraper une et la lancer au suivant; si on ratait son coup, on la recevait sur les pieds et, en plus, on se faisait " engueuler " !

Ce chantier longeait une voie assez fréquentée qui était habitée de l’autre côté. Rien ne nous échappait du mouvement des gens qui se déplaçaient à heure fixe, tous les jours. C’était le policier en uniforme qui allait prendre son service à bicyclette, la voiture du boulanger, celle du laitier, un couple de vieillards qui partait je ne sais où, toujours à la même heure, la petite jeune fille qui saluait un vieux bonhomme en faisant une petite révérence, jambe fléchie et en lui disant " Heil Hitler ! " Ce geste était habituel de la part des filles et nous amusait un peu.

Cette vie dura trois mois, de mars à juin 1941. Vers la fin juin, le chantier était fini. L’entreprise nous occupa donc différemment. Je fus incorporé à une petite équipe de vrais maçons civils non mobilisés, c’est-à-dire d’un certain âge, pour travailler sur de petits chantiers, chez des particuliers. Là, j’ai fait l’expérience d’une nouvelle couche de la population. Leur attitude envers moi était empreinte de curiosité : comment vivait-on en France ? Je me suis assez amusé à leur raconter un peu de tout, des vérités et pas mal de mensonges. Mon allemand s’était un peu amélioré. Je connaissais des phrases toutes faites, mon vocabulaire s’était enrichi et le geste complétait la parole. Il n’y avait pas d’" hostilité " de la part de ces " nouveaux " Allemands.

Le premier chantier était assez important : c’était l’agrandissement d’une maison en centre ville, chez un artisan électricien. La famille se composait du couple et de deux jeunes filles. C’était elles les plus curieuses. Elles demandaient des renseignements quant à notre goût pour les grenouilles et les escargots. Je le leur confirmais et ajoutais que nous mangions aussi les petites souris sortant du nid. Pour elles, ce n’était pas plus répugnant ! Quant aux huîtres qu’elles ne connaissaient pas, je leur en expliquais l’élevage, en donnant des détails inédits. Pour obtenir des huîtres plates, je leur disais qu’il fallait les prendre très jeunes, quand la coquille était molle, et les passer au rouleau pour les aplatir ! Il fallait bien s’amuser un peu ! J’espère que, plus tard, elles auront compris. Il arrivait, selon les circonstances, que j’aie droit à quelques gâteries : un café avec un gâteau ou un fruit. Ça n’allait pas bien loin.

Le rappel de ce temps-là évoque pour moi un événement dont je garde un souvenir très précis et qui aurait pu avoir de graves conséquences. Il s’en fallut de peu que tout se termine ce matin-là pour moi : la captivité et tous mes soucis. Je suis en effet passé très près d’un très grave accident. Il faisait très beau et j’étais en train de mélanger du mortier pour le fournir aux maçons qui travaillaient sur un échafaudage au deuxième étage. Ils ont eu à manipuler une lourde pièce de bois, une sorte de poutre, mais un faux mouvement de leur part l’a fait basculer de l’échafaudage et elle est tombée dans la cour, à quelques centimètres de moi. Encore une fois, la chance était à mes côtés !

Ce chantier terminé, il y en eut d’autres, pas toujours très agréables, notamment celui de la gare où nous avons refait toutes les cheminées en brique sur la toiture ! Le travail était assez pénible pour moi et j’ai eu à monter des quantités de briques, à l’épaule, sur une planchette. Je montais à l’échelle jusqu’au toit et je les approchais des maçons qui étaient sur la toiture.

Après ce chantier, il m’est arrivé quelque chose de très désagréable. Pendant quelques jours, nous étions sur un autre chantier où de nombreux ouvriers, civils et prisonniers, travaillaient sans surveillance. Il faisait chaud et j’avais enlevé ma veste pour être à l’aise. Le soir, quand je l’ai reprise au clou où je l’avais accrochée, je me suis aperçu que mon portefeuille avait disparu ! J’étais très contrarié. Le portefeuille n’avait pas de valeur, j’avais très peu d’argent en marks du camp mais j’avais des photos, très précieuses pour moi : évidemment Hélène et Dany, une de la famille, et surtout une photo à laquelle je tenais beaucoup, de mon père à la guerre de 1914. Elle était irremplaçable ! Et au dos, il y avait un texte écrit de sa main.

 D’après mes notes, nous étions le 19 août 1941. Et le temps passait, malgré les journées de cafard... Nous sommes ainsi arrivés au début de septembre. Quelque chose s’apprêtait encore à changer. Le bruit courait que certains d’entre nous allaient partir à la campagne. La saison de l’arrachage des pommes de terre commençait et la main d’œuvre manquait.

Au village de Schlönwitz, à la ferme des Klug

Le 15 septembre au matin, trois d’entre nous étaient désignés pour partir, en début d’après-midi, dans un village au sud de Schivelbein, à environ 6 ou 7 kilomètres. Un paysan, accompagné du gardien de ce camp, devait nous prendre. La valise fut vite prête, dans deux musettes, et les adieux sincères et prolongés me faisaient regretter mes deux copains. C’était encore une page qui se tournait ! Et la nostalgie du " jamais plus "... Adrien et le Parisien éprouvaient le même sentiment.

Au milieu de l’après-midi, nous partions dans la voiture du fermier. Les deux autres qui m’accompagnaient étaient arrivés du matin, venant des environs. Je ne les connaissais pas du tout mais j’ai appris à les connaître par la suite. Un des deux devait devenir un de mes meilleurs amis de captivité. Menuisier-ébéniste, il a tenu une grande place dans le commando. L’autre, cultivateur en France, propriétaire d’une petite ferme, était le plus compétent de nous trois. Le sort lui a attribué une place éloignée de nous, à l’autre extrémité du village, et nous l’avons peu vu après.

Notre nouveau gardien était très bavard mais ne pratiquait que quelques mots de français. L’impression était plutôt favorable. Notre arrivée au milieu du village fut très discrète. Tout le monde était au travail. Schlönwitz était le nom de ce village, où je devais passer deux ans et demi de ma vie ! Là, une formalité indispensable nous attendait. Nous étions d’aspect assez différent ; les deux autres semblaient plus robustes que moi. Il fallait faire un choix. Ou chacun des demandeurs recherchait celui qui semblait le plus apte au travail de la ferme, et je n’étais pas le favori, ou on procédait à un tirage au sort, ce qui fut fait, avec l’accord des trois fermiers. Le gardien inscrivit nos noms sur trois papiers semblables qu’il mit dans mon calot et chaque paysan eut droit à son prisonnier. C’était la loterie ! Le sort en était jeté ! Puis chacun partit avec son nouveau patron. Pour nous, c’était la surprise ! Où allions-nous tomber ? Le soir même, nous étions fixés. J’avoue que ce tirage au sort a été décisif pour les mois et les années qui ont suivi, et peut-être au-delà...

Dans l’immédiat, la vie a été tout de suite différente pour chacun d’entre nous. Celui qui est devenu mon ami, Joseph Pambrun, des environs de Pau, était le plus défavorisé. Il était dans une grosse ferme de 250 hectares qui fonctionnait comme les très grandes, où il y avait beaucoup d’ouvriers agricoles civils, des hommes plutôt âgés, beaucoup de femmes et quelques filles, un contremaître assez brave, et en tout six ou sept prisonniers français. Sa profession de menuisier-ébéniste très qualifié lui permit d’être affecté, la plupart du temps, à l’entretien des bâtiments. Il ne participait au travail de la ferme qu’au moment des grands travaux : les foins, la moisson, les pommes de terre. En dehors de ces périodes, il disposait d’un atelier où il était assez libre et, le soir, il nous rejoignait pour la nuit au commando. Il a été un de mes meilleurs camarades de captivité. Longtemps après notre retour, je suis allé chez lui. Il est mort depuis de nombreuses années.

L’autre, que j’ai très peu connu, Adnaud, avait été le plus favorisé. La ferme où il avait été désigné était assez éloignée du centre du village et il était logé dans une annexe du commando. Par ailleurs, il était d’un caractère assez renfermé et la ferme était peu importante. Il était le seul homme dans la force de l’âge - les patrons étaient assez âgés et peu communicatifs - et il avait la chance d’avoir pour compagne dans tous les travaux de la ferme, Bronia, une jeune Polonaise d’une vingtaine d’années. Pendant la captivité et même après, combien de fois ai-je rêvé et regretté que le tirage au sort ne m’ait pas accordé cette faveur ! Pour comprendre, il faut savoir que la fille en question était d’une rare beauté. J’ai eu l’occasion de la rencontrer plusieurs fois à la laiterie où toutes les fermes livraient le lait chaque jour. Je ne lui ai que très peu parlé, mais des regards un peu complices et un comportement plutôt sympathique m’ont fait penser que je ne lui étais pas indifférent ! Et pourtant, mon amour et ma vie n’étaient que pour Hélène et ma petite Dany. Allez comprendre ça... J’avais vingt-huit ans !

Revenons un peu sur terre ! Je n’étais pas vraiment mal tombé. Le paysan qui nous avait amené de la ville et avait participé au tirage au sort n’était que le commis de la ferme et non le patron. Le véritable patron était décédé quatre mois auparavant, à la suite d’une chute dans un escalier. Il s’était rompu le larynx ! Moi qui connais bien ce genre de chose, je ne comprends pas bien comment il avait fait. Enfin, d’après la famille, qui se nommait Klug, il avait une canule et il ne parlait plus. Sa veuve, âgée peut-être de cinquante-cinq à soixante ans, continuait l’exploitation de cette petite ferme d’une dizaine d’hectares, aidée d’un commis, Tom, et de sa femme, parents de deux enfants d’une dizaine d’années, et de ses deux filles. La plus âgée s’appelait Anneliese - elle venait d’avoir dix-sept ans - et la plus jeune Ilse, qui avait une quinzaine d’années. Deux autres filles plus âgées étaient mariées et habitaient, l’une à Berlin, l’autre du côté de Dantzig. Je ne les ai que très peu vues pendant de courtes vacances.

Le commis et sa famille logeaient dans une petite maison un peu à l’écart, qui servait également de lieu de culte évangélique. Une courte cérémonie y avait lieu tous les dimanches. Le pasteur n’était autre que le frère du patron décédé, facteur de son état. Il avait une grande influence sur la moralité de la famille, surtout sur les distractions des filles qui n’étaient jamais allées à un spectacle quelconque. Il n’apparaissait que très peu à la maison car il habitait de l’autre côté du village et sa femme était fâchée avec la famille.

La maison était plutôt agréable et confortable. Devant, il y avait une cour bordée d’une grille, sur la route. La maison par elle-même était sur le modèle traditionnel, avec un jardin et un verger. Sur chaque côté de la cour étaient les bâtiments d’exploitation. D’un côté l’étable pour les six vaches et les deux veaux, surmontée d’un grenier à foin, l’écurie pour les deux chevaux, le local pour les porcs - en général sept ou huit, dont un conservé pour la consommation - et deux moutons, une vaste buanderie avec autoclave pour cuire les pommes de terre et, à côté, un four où le pain de seigle était cuit tous les quinze jours. De l’autre côté de la cour il y avait un vaste hangar pour la paille, le foin et les gerbes de seigle destinées au battage - qui avait lieu à mesure des besoins, à l’aide d’une batteuse individuelle comme dans toutes les fermes - et aussi la remise aux voitures, avec les équipements de traîneaux pour les périodes de gel et de neige. Sous ces bâtiments se trouvait une cave où étaient entreposées les pommes de terre. Je crois que la description de la maison est assez complète, si on ajoute le chien et les deux chats, auxquels l’intérieur de la maison était interdit.

Mon premier contact, ce 15 septembre 1941, avait été assez agréable. J’étais attendu par tous, pour des raisons différentes. Le commis s’était un peu informé avant mon arrivée, de ma profession et de mes aptitudes au travail de la ferme. Il faut dire qu’il n’était pas très rassuré et que le sort ne l’avait pas gâté. Enfin, son attitude ne montrait pas d’hostilité à mon égard. La patronne a eu le même regard et les mêmes préoccupations que le commis. Quant aux deux filles, leur première réaction fut un peu différente. D’abord, après m’avoir interrogé sur ma profession, elles ont testé les possibilités de conversation. Comme personne ne comprenait le français, il m’a fallu utiliser au mieux mon vocabulaire allemand qui commençait à être assez riche. Les gestes complétaient le tout et mes aptitudes au bavardage ont fait le reste. Mon impression fut encourageante : j’étais bien reçu par tout le monde ! Au cours du repas, soupe au lait et tartines de confiture, j’ai subi les interrogations sur ma situation familiale, marié, une petite fille, ma ville d’origine, etc. Les filles se sont montrées particulièrement curieuses. Pour elles, l’arrivée de cet étranger mais néanmoins " ennemi ", était un véritable événement.

J’ai su quelques jours après que les distractions étaient très rares. L’éducation religieuse de la famille était un obstacle. J’ai appris aussi que l’aînée, Anneliese, lisait beaucoup et un peu n’importe quoi. Je n’ai pas encore abordé la question de leur physique. Pourtant, il faut bien en parler un peu. Évidemment, j’ai été frappé dès mon arrivée par cet aspect des choses. D’abord, la plus âgée, qui venait de fêter ses dix-sept ans. Elle était du genre " fausse maigre ", menue mais bien faite, brune sur une peau claire. Ses yeux méritaient que l’on s’y attarde : d’un bleu foncé avec des reflets changeants, et surtout très expressifs. Les lignes du visage étaient pures et agréables. Je jugeais l’ensemble extrêmement attirant. Étant donnés mes vingt-huit ans, j’ai quand même des excuses ! Par la suite, j’ai beaucoup moins pensé à Bronia, la Polonaise, car au moins avec Anneliese, la conversation tant publique que privée était plus concrète, les paroles allant bien au-delà des sourires.

Quant à Ilse, avec ses quinze ans elle affichait encore plutôt l’écolière que la jeune fille, avec son perpétuel sourire et son air satisfait. Elle était aussi blonde que sa sœur était brune, avec les yeux bleus beaucoup plus clairs ; mais elle partageait la même curiosité à mon égard. Je me trouvais très souvent seul avec elles au travail, car elles participaient aux travaux des champs et des écuries. Nous nous retrouvions plusieurs fois par jour avec les vaches et les veaux, car elles faisaient la traite à la main. Bien sûr, elles s’occupaient du lait et des bidons et allaient souvent à la laiterie. Elles voulaient tout savoir de mes goûts et de mes distractions, de la vie en France, surtout des filles...

Notre seul point de désaccord portait sur la politique et la conduite de la guerre. Elles étaient beaucoup plus patriotes que moi et quelquefois j’avais droit à des reproches cinglants qui n’allaient pas jusqu’à l’insulte, mais presque... J’arrivais quand même à les calmer en changeant de conversation et même à les faire rire. Tout rentrait dans l’ordre quand nous nous retrouvions à table tous les quatre, la mère, les filles et moi.

Les repas commençaient toujours par la prière - dite en allemand mais se terminant toujours par " Amen " - que je ne suivais pas, mes pensées étant ailleurs... Alors j’y allais moi aussi de mon " Amen ", ce qui les faisait rire et provoquait la réflexion de la mère : " Nous allons arriver à le convertir, il en a bien besoin. " (je traduis son langage).

Le soir, après le dîner, je regagnais le commando. En cours de route, je retrouvais quelques copains qui travaillaient dans les fermes voisines. J’étais un peu jalousé car ils étaient plus mal tombés que moi, souvent mal vus, et beaucoup ne mangeaient pas à table avec la famille. Pour moi, la nourriture était très acceptable et se répartissait en cinq repas. A mon arrivée, le matin, je saluais les uns et les autres d’un triste " morgen ". Ma prononciation était conforme à l’accent du pays, à défaut d’être en langage classique.

A cette époque, j’avais déjà fait beaucoup de progrès en vocabulaire et la connaissance de nombreuses phrases toutes faites, à peu près correctes, tant en bon allemand qu’en dialecte poméranien, me permettait à la fois des conversations " utiles " et l’abord de sujets très variés. J’allais jusqu’à inventer des mots composés qui me faisaient mieux comprendre mais qui les surprenaient et les amusaient. Le geste, lui, venait préciser l’intention. Seul le commis, Tom, ne suivait pas toujours la conversation. Et si l’oncle facteur-pasteur était présent, il fallait mettre la conversation en veilleuse. En effet, il n’appréciait pas mon humour, ni la gaieté des filles...

Tous les quinze jours, la femme du commis faisait la lessive et chauffait le four pour cuire le pain de seigle et souvent des gâteaux à la farine de blé. Dans le verger, les fruits ne manquaient pas : pommiers, pruniers, cerisiers (bigarreaux noirs), groseilliers, framboisiers. Avec les cerises et les groseilles ils faisaient un " vin ". L’été, bien frais, c’était agréable pour accompagner des tartines de pain de seigle frais et du miel. Ce n’était pas habituel ; on consommait ce breuvage surtout au moment des travaux pénibles. L’hiver, c’était un faux café au lait, avec pain beurré. Dans d’autres fermes, c’étaient des tartines de pain de seigle rassis avec de la graisse et des rondelles de pommes de terre bouillies !

A mon arrivée, le matin, après mon bonjour, j’attendais à l’écurie où les filles étaient occupées à traire les vaches. Le premier contact était variable, selon l’humeur des uns et des autres. Au bout d’un moment, la mère m’appelait pour le petit déjeuner que je prenais seul dans la cuisine : café au lait, tartines beurrées et confiture maison. Aussitôt après, l’écurie : sortir le fumier, balayer, mettre de la paille fraîche, faire boire sur place, garnir les râteliers de foin. Je m’occupais aussi des porcs. Il fallait retirer le fumier, balayer, laver et garnir les auges de nourriture. Je les avais dressés à l’aide de la fourche, sans leur faire de mal ! Je leur criais des insultes en français, mais destinées aux Allemands, et dès que j’entrais ils se mettaient face au mur sur les pattes arrière et ne grognaient plus. Puis c’était l’heure du départ pour les champs ou le travail à la ferme : périodiquement battre à la machine, casser du bois, etc.

En milieu de matinée, j’avais un léger casse-croûte : tartines de pain garnies de charcuterie. Vers midi, repas assez court : viande le plus souvent en sauce, très rarement du poisson d’eau douce du lac ou des harengs frais, toujours accompagnés de pommes de terre cuites à la vapeur. Suivait une pause d’une demi-heure, que je passais dans la buanderie, à me raser ou à autre chose.

L’après-midi, reprise du travail de la matinée. Vers quatre heures, légère collation sur place, à la maison ou aux champs. Vers 5 ou 6 heures en hiver, et 7 ou 8 heures en été, selon l’urgence des travaux, nous prenions le repas du soir, à la cuisine. Ces repas comportaient également un dessert quelconque : des fruits, un laitage, quelquefois des gâteaux maison... Il arrivait qu’il y ait des crêpes comme en France, mais toujours accompagnées de semoule au lait. Ces jours-là, il n’y avait rien d’autre et ça ne correspondait pas à une date fixe, Chandeleur, Mardi gras ou Mi-carême. C’était n’importe quand. La boisson habituelle était le butter milch, ce qu’on appelle en français le babeurre et en saintongeais le babigeot. Pour les fêtes, Noël, Pâques, quelques fêtes locales, le menu était plus soigné, surtout les desserts. A l’automne, quand on tuait le cochon, c’était tout un événement et la nourriture était plus copieuse.

Il m’arrivait aussi d’aller donner un coup de main dans une autre ferme dont je parlerai plus tard, car il y avait une insuffisance de main d’œuvre au moment des grands travaux. De toute façon, le soir après le dîner, je rejoignais le commando, dans le centre du village. Là, nous passions les soirées tous ensemble. Les occupations ne manquaient pas ! D’abord, les conversations sur tous les sujets qui nous préoccupaient, les familles, la France, mais aussi les petites histoires de village. Chacun avait des commentaires à faire sur la journée passée.

Il y avait deux commandos. L’un, au nord, rassemblait ceux qui travaillaient à la laiterie, à la distillerie et dans plusieurs fermes voisines dont la principale était une sorte de petit château avec 250 hectares de terre. Le patron était le descendant d’un officier de Napoléon qui, au moment de la retraite de Russie, après la Bérésina, avait préféré rester en Poméranie. Il portait le nom bien français de Perrin. L’autre commando du centre du village était mon port d’attache. Il était installé dans l’ancien garage de la pompe à incendie, c’est-à-dire très mal éclairé. Il y avait une petite pièce au milieu qui servait à tout et, de chaque côté, deux pièces plus grandes, éclairées par des vasistas vitrés auxquels on avait ajouté des barreaux ! Dans chaque pièce, deux bat-flanc à deux étages, garnis de paillasses et, pour chacun de nous, une couette enveloppée dans une sorte de sac qui servait de drap, fournie par nos patrons. Ces enveloppes étaient lavées périodiquement à la ferme. C’était vraiment le confort !

Au milieu trônait une table pour huit, qui ne permettait pas à tout le monde de s’asseoir. Les autres restaient sur les lits. Pour compléter, il y avait un poêle à charbon, genre Godin, qui venait de France. C’était inconnu des Allemands, qui eux, n’avaient que des chauffages maçonnés, soit en briques, soit en carreaux vernis. Dans les cuisines, il y avait un foyer et un four. Étant donnée la rigueur du climat, avec la neige, le vent, le verglas, l’entrée des maisons était pourvue de portes doubles.

Dans le village, les fermes étaient nombreuses. La superficie était en moyenne d’une quinzaine d’hectares. Chez Klug, il y avait seulement dix hectares. C’était un peu faible pour avoir un prisonnier. Les deux plus grosses, qui fonctionnaient comme les très grandes, n’étaient que de 250 hectares pour Perrin et environ 300 hectares pour Ruhrmann, où travaillait mon copain Joseph Pambrun.

Chez Perrin, un des nôtres, un Breton, avait sauvé de la noyade un jeune Allemand qui se baignait dans le lac. A cette occasion, le patron avait engagé des formalités pour la libération de ce prisonnier. Les choses étaient allées assez vite et, après un court passage au camp de Stargard, il était rentré en France. Il faut dire que l’été le lac était très fréquenté tant par les Allemands que par toute la population en âge de nager et de se baigner. Les filles, Anneliese et Ilse, y allaient aussi, mais jamais avec les prisonniers. Nous faisions bande à part.

Souvent, à l’automne, au moment des labours, je laissais la charrue sur place et je rentrais à la ferme à cheval. Je retrouvais un peu les joies de la cavalerie, ce qui ne manquait pas d’impressionner les filles. Il faut dire que le sol, dans tout le village, était constitué d’une terre légère. Les labours étaient très rapides. Souvent un seul cheval suffisait. Le travail était cependant assez pénible, pour suivre le cheval pendant toute une journée.

A la fin octobre, pour nous l’arrachage des pommes de terre était fini, mais dans la région, beaucoup de grosses fermes avaient des difficultés de main-d’œuvre pour achever leurs récoltes avant les grands froids. L’office du travail prit alors la décision de prélever des prisonniers dans les villages qui avaient terminé les gros travaux. Je suis parti avec quelques autres pour une grosse ferme à une quinzaine de kilomètres au nord. J’étais très inquiet de ce départ. J’avais peur de ne pas revenir à la maison Klug, et les filles partageaient mon inquiétude. En fin de compte, ce séjour à Glötzin ne dura qu’une dizaine de jours : nous y avons travaillé avec une énergie particulière, afin de rentrer au plus vite dans nos " foyers " et d’y reprendre notre vie habituelle. Sur l’importance de cette ferme, j’ai noté à l’époque les chiffres suivants : 1200 hectares dont 250 de pommes de terre, un millier de cochons, 413 vaches, 60 chevaux, 4 tracteurs.

L’hiver, le lac gelait profondément, jusqu’à 40 à 50 centimètres. Il était alors accessible aux traîneaux, même chargés. Les fermes qui étaient de l’autre côté l’empruntaient fréquemment. Ces traîneaux n’étaient que les voitures habituelles. Nous enlevions les roues et montions de larges patins à la place. La circulation était plus facile sur la neige durcie et le sol gelé.

Le dimanche, jamais de travail. La matinée, nous allions quand même à la ferme pour laver notre linge et faire une toilette un peu plus complète dans la buanderie, avec de l’eau chaude à volonté. Les repas de midi étaient pris à table comme les autres jours. Le menu était plus recherché : le plus souvent une volaille rôtie garnie de choux rouges et de pommes fruits, et le dessert plus agréable. Après le repas, nous regagnions le commando et nos distractions habituelles. Pour moi, un courrier à Hélène, comme toutes les semaines, et petits travaux de raccommodage, jeux de cartes divers, belote... plus tard, le poker. Nos échanges tournaient souvent en discussions plus animées où les points de vue divergeaient selon la personnalité de chacun. Les lectures occupaient également une partie de nos loisirs, surtout plus tard, avec mon ami Dabère. J’aurai l’occasion d’en reparler.

Insensiblement, je prenais de plus en plus de place dans la famille Klug. Je ne m’occupais plus de mon linge : il était entretenu par la maison (lavage, repassage...). Je dois citer l’anecdote de la disparition de mon calot. Pendant une courte période, au printemps 1942, je suis resté tête nue. Je devenais de plus en plus libre avec les filles. Un jour, au moment de la traite, n’ayant rien à faire je m’amusais à les ennuyer, comme cela m’arrivait souvent. Avec la bouche j’imitais le vol des mouches, ce qui provoquait chez les vaches une agitation de la queue, qu’elles projetaient sur la tête des filles, d’où leurs protestations énergiques ! A un moment où je m’étais un peu trop approché d’Anneliese, elle se saisit de mon calot et le jeta devant les vaches. A l’instant où j’allais le ramasser, une vache était en train de le brouter ! Il m’a donc fallu demander à Hélène de m’envoyer un béret dans un colis. C’était le commencement d’une période où les choses ont pris une tournure différente dans nos relations.

Nous étions au mois d’avril ; il y avait sept mois que j’étais là et le temps ne m’avait pas duré ! J’ai le souvenir précis d’un changement de la part d’Anneliese. C’était un jour de battage à la maison. Le travail occupait tout le monde. La batteuse, installée dans la grange, était actionnée par un puissant moteur électrique. Nous étions chacun à notre poste. Le commis surveillait le fonctionnement de la machine et la sortie du grain, la mère se tenait sur la machine et introduisait les gerbes de seigle que les filles lui passaient. Moi, j’étais à la sortie de la paille, que je prenais par brassée, pour faire des bottes que je liais avec les brins les plus longs. Le travail était pénible pour tout le monde. Pendant un arrêt, j’ai saisi dans l’expression d’Anneliese quelque chose de différent, l'ébauche d'un sourire et ce regard par lequel tout allait commencer.

Dès le lendemain, ce quelque chose devait se concrétiser. J’étais déjà prêt à tenter ce qui s’est produit. J’y pensais beaucoup mais je n’étais pas sûr. Pendant la pause de midi, cette demie heure où je me retirais dans la buanderie, elle est arrivée comme elle le faisait souvent. Après quelques paroles encourageantes, je l’ai attirée vers moi et nous avons échangé notre premier küssen.

L’année 1942 fut pour moi plus facile à vivre. J’ai en mémoire tous les détails des mois suivants. Malgré mes scrupules vis-à-vis d’Hélène et le côté un peu puéril de ce qui va suivre, j’ai décidé de le décrire, mais seulement en partie, dans la mesure où mes souvenirs sont encore très précis. C’était la continuation d’une attirance réciproque, masquée par des " non dits " et des attitudes contradictoires. Elle recherchait les occasions de passer de longs moments seule avec moi, voire des heures, quand elle m’apportait le goûter sur place, dans les champs, et restait jusqu’au soir à m’aider à faire le travail. A la saison, nous partions avec Ilse, à vélo, dans les bois vers Labes, ramasser des myrtilles. Je trouvais toujours des réponses à leurs questions les plus diverses. C’est bien à cette époque que mon mauvais allemand est devenu plus efficace. Nos conversations prenaient un caractère plus intime. Elle m’expliquait ses lectures et nous en discutions, assez souvent des auteurs français que j’avais lus. Les questions politiques ou militaires nous divisaient souvent, jusqu’à la rupture… toujours provisoire. Le lendemain, nous nous raccordions avec une satisfaction réciproque.

C’est à cette époque que se situe un épisode dont j’ai gardé le souvenir. C’était, je crois, en avril. La chatte avait fait ses petits dans le foin, au dessus de l’étable. A l’aide d’une échelle, Anneliese était montée admirer les tout petits chats nés depuis deux ou trois jours. Elle m'avait appelé pour voir avec elle. Après un moment, je suis descendu et, sans réfléchir ?, j’ai retiré l’échelle. D’abord, elle n’a pas apprécié la plaisanterie mais elle a joué le jeu et a prétendu descendre sans échelle. J’ai eu beau l’en dissuader ; elle s’est laissée glisser sur la pente du tas de foin. Évidemment, je me suis précipité pour l’aider, en la retenant par les chevilles, mais le contact de la peau était si agréable que mon aide s’est manifestée plus haut que les chevilles. Hélas, il était midi et sa mère nous appelait pour nous mettre à table. Ce jour-là, le repas, après la prière, fut particulièrement joyeux.

J’ai encore d’autres lointains souvenirs, entre autres le jour où nous sommes partis tous les deux, avec la voiture attelée des deux chevaux, chercher des gerbes de seigle qui étaient restées dans un champ assez éloigné. Je m’en souviens comme si c’était hier. Il faisait très chaud, cet après-midi de fin juillet. J’étais le torse nu et elle aussi, sous une longue robe de toile blanche et légère. Nous étions sur les gerbes et elle était assise près de moi. Je conduisais d’une main et, de ma main libre, j’osais des caresses auxquelles elle n’était pas insensible. Notre attitude redevint tout à fait normale en quittant le petit chemin pour la grande route. Chaque fois que l’occasion se présentait, nous profitions du moindre instant de solitude. Au moment du binage des betteraves, travail long et fastidieux, plutôt monotone, nous avons passé des heures agréables à discuter. Nous étions à découvert et obligatoirement très sages;  les rares personnes qui nous voyaient n’imaginaient pas que notre conversation et nos pensées étaient très loin de ce champ.

C’est dans le mois de mai que se situe l’incident du briquet. J’avais acquis quelque part un briquet à essence en forme de cœur de couleur rouge. Il faisait partie d’un ensemble de choses auxquelles je tenais et, pour éviter qu’elles disparaissent au commando, soit par vol, soit au cours d’une fouille que le gardien était autorisé à faire, tous ces petits objets étaient rassemblés dans une boîte en fer plus ou moins camouflée sur une étagère, dans la buanderie. Or un jour, en vérifiant le contenu de la boîte, je m’aperçus que le briquet avait disparu. Sans trop réfléchir, j’en fis part aux filles. Je ne savais quoi en penser, mais au cours du repas du soir, Ilse éprouva le besoin d’en parler à table. Aussitôt, je me suis rétracté pour mettre fin à l’incident. Mais la mère, pour se moquer un peu de moi et en plaisantant, me dit : " Il ne faut pas prendre Schlönwitz pour Heidelberg ". Elle faisait allusion au texte bien connu des Allemands, que je connaissais aussi, d’un poète allemand dont j’ai oublié le nom : " Ich habe mein Herz in Heidelberg verloren " (j’ai perdu mon cœur à Heidelberg). C’est alors qu’un certain regard d’Anneliese m’a fait comprendre que le briquet n’était pas perdu. Le lendemain, je devais savoir que c’était un objet que l’on garderait en souvenir. J’ai été plutôt touché de cette attention.

Au mois de juin, les cerises étaient mûres et j’ai participé à la cueillette avec les filles. Moi qui n’ai jamais su chanter, je leur ai fredonné la chanson " Le temps des cerises ", avec les paroles qui me sont revenues. Je leur ai expliqué, mais c’était difficile à leur faire comprendre. Je leur ai quand même posé des pendants d’oreilles, qu’elles ont gardés le plus longtemps possible. Le jour de la tonte des moutons, la mère m’a mis en chantier avec Anneliese, pour tondre les deux moutons, puis est repartie. Cet après-midi a laissé des traces agréables dans mes souvenirs.

Nos rencontres avaient lieu le plus souvent dans la buanderie, où j’allais passer un moment après le repas de midi. Elle avait toujours quelque chose à y faire. C’est elle qui préparait l’autoclave pour faire cuire les pommes de terre à la vapeur ; il en fallait de 20 à 30 kilos tous les jours, pour nous, les porcs, les vaches, etc. C’était le moment de la journée où notre attachement s’exprimait pas des échanges légers. Par la suite, il y eut des moments dangereux, quand Ilse arrivait à l’improviste. A-t-elle su quelque chose ? Je ne saurais le dire.

J’ai un souvenir précis de certaines de leurs tenues. Pendant les mois froids, la rigueur du climat ne permettait pas beaucoup de fantaisie mais au printemps, et surtout l’été, elles exprimaient un souci de coquetterie, toujours habillées de la même façon, particulièrement d’une robe verte à petites fleurs, avec une étroite bande noire pour souligner un décolleté carré assez généreux, à quelques centimètres du bord. Cette bande se répétait au bas de la robe qui s’arrêtait aux genoux. Au moment des grandes chaleurs, nous allions ensemble, à bicyclette, dans une prairie éloignée, pour retourner le foin. Elles portaient alors des shorts bleu clair, avec des soutien-gorge assortis. Les copains du commando, qui avaient l’occasion de nous voir en plein travail, enviaient mon sort et je n’échappais pas à leurs plaisanteries.

Le pire aurait pu nous arriver, un matin d’été où nous étions seuls dans la cuisine. La mère et Ilse étaient parties avec le commis, à Schivelbein, la ville voisine. La porte de devant était toujours fermée à clé . Anneliese était sortie pour je ne sais quoi faire, par la porte côté jardin, et, en revenant, elle avait donné un tour de clé à cette porte. Nous étions donc enfermés. La femme du commis, qui était à notre recherche pour une raison quelconque, a été très étonnée de trouver les portes fermées et nous deux à l’intérieur. Nous avions quand même réagi assez rapidement pour qu’elle nous trouve dans une attitude irréprochable et la porte lui avait été ouverte dans le minimum de temps. Anneliese lui raconta je ne sais plus quelle histoire mais j’ai pensé qu’elle n’avait pas été dupe. Il n’y eut aucun écho les jours suivants mais l’alerte avait été chaude et nos relations furent plus réservées pendant quelques jours, où elle renonça à toute imprudence, se contentant de nos menus plaisirs qui m’apportaient quand même une heureuse diversion.

Tous ces faits remontent si loin dans le temps que je ne peux les situer dans l’ordre chronologique. Les carnets qui faisaient des allusions assez discrètes à ces moments privilégiés ont été détruits peu après mon retour en France. Si je peux encore en relater quelques-uns, c’est qu’il m’a toujours été agréable de les évoquer périodiquement.

Il y eut encore un épisode, qui sera le dernier, car ma mémoire arrive à faire défaut. Début octobre, il faisait mauvais temps et nous étions à la ferme. Je bricolais dans l’étable et j’ai eu besoin d’aller dans la grange pour emplir un sac de mélange pour les vaches. J’ai appelé Anneliese qui n’était pas loin, pour venir m’aider. Elle a fait quelques difficultés, mais elle est venue. Il s’agissait de tenir le sac ouvert. Tout allait bien quand j’ai eu la malencontreuse idée de tenter quelque chose qui ne lui a pas plu. Elle est partie très en colère. Il se trouve que, ce jour-là, il y avait eu des difficultés avec la mère, sur un sujet strictement familial. Il en est résulté un net refroidissent qui a duré deux ou trois jours, pour aboutir au soir de la réconciliation. Elle me faisait toujours " la gueule " et elle avait quitté la table sans rien dire. Aussitôt le repas fini, j’ai dit au revoir et je suis parti, comme d’habitude, à la nuit tombée. Alors Anneliese est apparue au coin de la maison, en m’offrant ses lèvres et, sans dire un mot, elle s’est sauvée. Le lendemain, tout était oublié, mais, ce soir-là, je suis rentré au commando d’un pas léger et particulièrement de bonne humeur. La vie a continué. Cette année 1942 s’est terminée dans le même état d’esprit. Il y eut sans doute des moments aussi riches, mais le temps, qui détruit tout, en a effacé une partie de mes souvenirs.

Tout ceci paraîtra sans doute bien innocent aujourd’hui, mais les conditions de vie qui m’étaient imposées pendant cette période expliquent mon comportement. Au commando, d’autres avaient des aventures plus concrètes mais je préférais la mienne aux leurs. L’objet de leurs amours n’avait rien d’attirant et, personnellement, je préférais les préliminaires plus ou moins actifs et les relations semi-platoniques à une conclusion rapide, banale et souvent décevante. " Désirer un monde, c’est le feu ; l’obtenir rien que de la fumée ". J’avais quand même un passé avant Hélène. Il fallait bien que la captivité m’ait obligé à une vie marginale pour adopter un comportement d’adolescent. J’avais retrouvé mes dix-huit ans pour entreprendre la conquête des dix-sept ans d’Anneliese.

Un jour tous les prisonniers du village, français et polonais, ont été transportés à Schivelbein pour une vaccination collective, exécutée en série par le personnel sanitaire du camp de Stargard, qui s’était déplacé à cette occasion. En effet une épidémie de typhus s’était répandue depuis les stalags où étaient concentrés dans des conditions très sévères les prisonniers russes, faisant de nombreuses victimes. Tous les matins, disait-on, une charrette passait au bout des baraques et ramassait les cadavres de la nuit. Lors de cette vaccination, j’ai fait la connaissance d’André Lamoureux, qui était forgeron à Etaules. Par la suite, à la fin de la guerre, il s’est fixé à Rochefort, rue Hoche, tout près de chez moi, et a fait carrière à la mairie comme plombier au service des eaux. Nous nous sommes toujours occupés de l’association des anciens prisonniers, lui comme président, et moi comme trésorier, pendant de longues années. Il est mort à 79 ans en 1983.

Pour en revenir à cette année 1942, elle fut pour moi l’année pastorale, où je n’ai pas franchi les limites du village une seule fois. Les jours se succédaient dans le calme de la vie champêtre et des petits bonheurs simples. Mes lettres à Hélène étaient toujours aussi chaleureuses. Le matin, quand je quittais le commando, c’était toujours avec la certitude que quelqu’un m’attendait et que j’allais vivre encore une journée agréable avec une présence féminine. Pierre Loti a écrit quelque part : " Il en faut presque toujours une, n’importe où le sort vous ait exilé, une âme féminine qui vous vienne en aide, dans la grande solitude ".

Quand on arrive à la fin des choses, à la séparation définitive, l’adieu, le " jamais plus " est préférable à un " au revoir " problématique : cet adieu laissera en mémoire les bons souvenirs qui resteront intacts, tandis que l’" au revoir " ne peut laisser que des occasions de rencontres accidentelles et inopportunes, sources de déceptions et souvent de reproches réciproques, qui détruiront les liens d’amitiés passées. C’est pourquoi j’aurais dû quitter définitivement le village et ne plus jamais revoir personne dès janvier 1943.

Au même village, à la ferme Walter Bergmann

À la mi-janvier 1943, le service de la main d’œuvre, qui contrôlait l’affectation des prisonniers de guerre dans les fermes du pays, prit la décision de retirer le prisonnier à la ferme Klug : l’âge des filles et la présence d’un commis suffisaient au fonctionnement de la petite exploitation. Je devais donc partir mais je restais dans le village, affecté à une ferme où j’allais quelquefois donner un coup de main, la ferme Walter Bergmann, plus éloignée du centre.

Pour moi, c’était une page qui se tournait... Je fus très affecté par cette décision, ainsi qu’Anneliese. Il nous restait une mince possibilité de nous voir dans le village, surtout à la laiterie où j’allais pour l’autre ferme. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, elle m’a assuré que, quoi qu’il arrive, elle n’oublierait pas notre longue période passée ensemble. Pour elle comme pour moi, la vie a dû continuer. Je sais que beaucoup d’Allemands de ce pays ont émigré à la fin de la guerre. La Poméranie est devenue polonaise et la plupart ont refait leur vie dans des pays lointains, le Canada, l’Australie, l’Amérique du sud... A moins qu’elle ait choisi l’homme de sa vie sur place.

Pour moi, il aurait été préférable de quitter le pays et de me faire muter ailleurs. C’est ce que j’ai tenté en février 1943. A ce moment-là, j’ai essayé de partir définitivement. Je me suis plaint de douleurs persistantes dans le côté droit, jusqu’à ce que j’obtienne une consultation au stalag, à Stargard. Après quelques jours de repos au commando, le gardien m’a emmené par le train, au camp. Il avait attendu d’avoir d’autres motifs pour ce déplacement.

A mon arrivée, j’ai été surpris de constater les grands changements survenus depuis septembre 1940. Pendant ces deux ans et demi, nous avions appris, par d’autres prisonniers, que tout était différent. Mais c’est surtout l’ambiance et les mentalités qui m’ont surpris. Tous étaient " installés " dans la captivité. Une sorte de communauté unissait les occupants du camp, qui était devenu le centre administratif du Stalag II D, à l’image des autres stalags de toute l’Allemagne. L’effectif était composé de nombreux sous-officiers qui, à leur arrivée, avaient refusé de travailler, comme cela était prévu par la convention de Genève.

Avec le temps, ils avaient pris en main la plupart des postes de contrôle et la gestion du stalag, évidemment avec l’accord des autorités militaires allemandes. A ces sous-officiers s’étaient joints de nombreux " spécialistes ", choisis le plus souvent à l’occasion de courts passages au stalag, des professionnels de tous les métiers (cuisiniers, coiffeurs, tailleurs, infirmiers, dentistes, médecins non officiers, beaucoup de membres de l’enseignement, des prêtres, des artistes...). Le niveau intellectuel était donc très supérieur aux commandos de travail auxquels j’appartenais.

Ceux qui, comme moi, ne faisaient qu’un court séjour, étaient plus ou moins écartés de cette " sélection ". Nous étions traités avec une certaine condescendance. La grande majorité d’entre nous n’était que des paysans et des ouvriers, et les sous-officiers qui étaient parmi nous, dans les commandos, s’étaient portés volontaires pour le travail. Ils ne le regrettaient pas. Le contact avec la population civile était plus enrichissant et permettait une vie plus active. La camaraderie y était plus sincère. Cet aspect de la vie en captivité est peut-être contesté par certains anciens prisonniers mais c’est ainsi que je l’ai vu.

Au camp, les activités étaient bien autonomes, avec des responsables autorisés dans chaque discipline. Il y avait les spectacles, concerts, théâtre, conférences..., dans une baraque appropriée. Il y avait l’infirmerie avec médecins, chirurgiens français, sous contrôle du service médical allemand, et aussi des infirmiers, dentistes, etc. Ces services, si besoin était, avaient accès à l’hôpital militaire allemand. Il y avait les cuisines avec un magasin annexe qui entreposait de la nourriture provenant des colis et sans doute ce qui était rapporté clandestinement par les corvées travaillant en ville. Il y avait aussi le service de la poste qui fonctionnait avec les Allemands et beaucoup de prisonniers. Une cantine permettait à ceux qui possédaient des marks de camp, monnaie donnée en paiement aux travailleurs des commandos, de se procurer, dans la mesure du possible, de la bière, des cigarettes, des objets de toilette (dentifrice, savon, rasoirs...). Il va sans dire que ce n’était pas la liberté ! Le camp était commandé par un officier supérieur allemand. Un poste de garde surveillait strictement les entrées et sorties et une épaisse clôture de barbelés était surveillée en permanence par des miradors munis de mitrailleuses dont les angles de tir convergeaient. Ce système de surveillance rendait les évasions extrêmement difficiles. Le travail en commando permettait les évasions plus faciles, surtout dans les régions plus proches des frontières, ce qui n’était pas notre cas en Poméranie.

Après cette description de la vie intérieure du stalag II D, revenons à mon arrivée. Nous étions en février 1943. Je fus d’abord conduit à une baraque destinée aux prisonniers de passage. L’accueil n’a pas été particulièrement chaleureux. Enfin, une place me fut désignée pour la durée de mon séjour et le responsable de cette baraque me fixa un rendez-vous avec un médecin français pour le lendemain. Le lendemain matin, je prenais donc le chemin de l’infirmerie où j’attendis assez longtemps avec d’autres " malades ".

Il y avait beaucoup de personnel qui avait une attitude assez distante avec nous. En parlant, j’ai fait connaissance d’un Rochelais qui avait habité Rochefort pendant quelques temps, avant la guerre. Nous avions des connaissances communes. Après une longue conversation, j’ai appris qu’il occupait un emploi assez important dans le service médical. Il était vêtu d’une blouse blanche mais son emploi n’était pas bien précis. Officiellement, il avait le titre d’infirmier, mais il assistait surtout le dentiste. J’ai appris par la suite qu’il était au mieux avec les médecins et les membres les plus représentatifs de l’équipe médicale. Malgré une certaine condescendance à mon égard, il m’invita à déjeuner dans leur baraque. Il m’informa aussi que je rencontrerais le responsable de la cantine qui était également rochefortais. Ma consultation avec le médecin s’est très bien passée. Il s’agissait de ma petite éventration qui datait de 1936. Les douleurs étaient simulées. Pour moi, ce n’était qu’un prétexte. Je ne sais si le médecin a été dupe. De toute façon, c’était un type très bien. Il a été gentil, il m’a proposé une petite intervention pour ouvrir et recoudre ce qui avait lâché, ou éventuellement le port d’une ceinture. Il m’a laissé un temps de réflexion. Je devais rendre la réponse à la visite du surlendemain. Ma motivation était surtout de changer de commando, de préférence en restant à la campagne. Il me fallait quitter Schlönwitz. Le lendemain, j’étais décidé pour la ceinture. Ça ne m’engageait à rien, je ne la porterais pas, c’était tout. A midi, je rejoignais la baraque des gens importants, où l’infirmier charentais m’avait invité. J’ai été plutôt bien accueilli par tous, mais l’ambiance n’était pas à mon goût. Ce n’était pas facile à définir. Ce n’était pas l’esprit prisonnier auquel j’étais habitué et pas non plus la vie civile. Certains dans les commandos qualifiaient ces équipes de stalags de vraies maffias ! Je pense que c’était exagéré. Disons qu’ils s’étaient habitués à certains privilèges. Ils constituaient une classe à part parmi les prisonniers. Le repas n’avait rien à envier à un repas de la vie civile. Peut-être recevaient-ils davantage de colis ?... Sans doute...

Par contre, j’ai été très heureux de faire la connaissance du responsable de la cantine, Pierre Babin, qui était de Rochefort où sa femme était enseignante. Aussitôt après la guerre je l’ai revu et toujours fréquenté jusqu’à son décès, à l’âge de 83 ans. Après ce repas, il m’a un peu pris en charge et m’a approvisionné en cigarettes et en conserves diverses. J’ai passé avec lui le reste de mon séjour au stalag.

Pendant les derniers jours, j’ai été occupé avec ma ceinture. Je suis allé deux fois en ville, avec un gardien. J’ai ainsi eu l’occasion