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CARNETS DE GUERRE ET DE CAPTIVITÉ D'UN ROCHEFORTAIS (1939-1945)

par Roger Tessier

(2e partie)

LA GUERRE ET LA CAPTIVITÉ EN FRANCE

(juin - septembre 1940)

 74ème Groupe de Reconnaissance Divisionnaire d’Infanterie (G.R.D.I.).

Unité de Cavalerie affectée à la 4ème division d’infanterie coloniale, composée de régiments d’Afrique du Nord.

Quand la division avance, le groupe de reconnaissance est devant, quand elle recule, il est derrière pour couvrir le recul, donc toujours exposé.

Le 74ème G.R.D.I. a été formé au dépôt de cavalerie n°18 à Tarbes, garnison du 2ème Hussards. Le régiment comprend 4 escadrons : un à cheval, un à moto, un avec mitrailleuse, un hors rang (le mien).

Plan :

Chronologie d’une débâcle (3 juin 1940 - 18 juin 1940)
Chronologie de ma captivité en France (19 juin 1940-5 juillet 1940 )

 

Chronologie d’une débâcle

3 juin 1940 :

Nous sommes à la gare du Nord, ce 3 juin 1940, presque au terme de notre voyage pour rejoindre le G.R. Le train est parti en direction d’Amiens. A Meaux, des avions venaient de lâcher des bombes sur une gare de marchandises. Pour nous, c’est le premier contact avec la guerre.

A Creil, 3 heures de l’après-midi, un arrêt assez long, et nous repartons de Creil à 6 heures pour Saint-Just, puis Breteuil, arrêt définitif, où nous descendons et où le G.R. a été prévenu. Le pays est presque totalement évacué; seuls quelques civils sont encore là. Un petit avion allemand survole la gare, un avion mouchard. Pas d’avion français, seulement quelques crépitements de mitrailleuse de la D.C.A. Nous attendons que les copains du ravitaillement viennent nous prendre. François Travaux arrive à moto ; je suis heureux de le revoir. Le G.R. a subi pas mal d’avatars depuis que je l’ai quitté début mai. Il n’est pas question de repartir ce soir ; les Allemands s’infiltrent dans toute la campagne. Après un léger casse-croûte, nous dormons dans la grange d’un bistrot

4 juin 1940 :

Réveillés par l’adjudant Lebas, de l’E.H.R., qui vient nous prendre en camion, nous traversons l’agglomération de Breteuil, ville bombardée depuis quelques jours. Beaucoup de maisons détruites, des animaux de ferme errent à l’abandon dans la campagne. Nous traversons un bois qui nous conduit à la ferme Sébastopol, commune de Mailly-Raineval, dans la Somme, au sud-est d’Amiens. Je retrouve tous les copains du ravitaillement, le lieutenant Michon, qui remplace le lieutenant Bouychou blessé il y a quelques jours, et tous les autres déjà connus. Nous logeons dans une petite maison qui fait partie de la ferme.

Un mouvement a été décidé dans les affectations, avec un petit avantage de grade pour certains : Faurciel va passer maréchal des logis à l’escadron motos, Trilles va passer brigadier chef et prendre ma place, et moi, je dois passer maréchal des logis à la place de Bonnard qui passe à l’escadron motos. Je n’ai pas fini de courir les routes, cela ne m’arrange pas du tout.

Nous prenons immédiatement ces nouvelles fonctions mais elles ne seront jamais entérinées. En attendant, ce soir, je dois débuter en allant à la gare de Breteuil récupérer des vivres pour les distribuer aux escadrons. Pour l’instant, je passe une partie de la journée à rassembler mon matériel dans la pagaille générale. La journée se passe sans incident important. Nous disposons d’un stock de vivres et de liqueurs en provenance de maisons abandonnées, stock varié et de qualité... Il y a un peu d’abus… et d’entraînement. A 8 heures du soir, sommeil ! Les Allemands se manifestent par des tirs d’artillerie, pas très proches. A 23 heures, je suis réveillé par Gachassin, pour une tournée générale de champagne. Il faut arroser quelque chose ! Que ce besoin d’alcool ne scandalise pas un le lecteur ! Dans toutes les guerres, l’héroïsme a toujours été stimulé par l’alcool et la peur et, souvent sous-entendues, les promesses de viols et de pillages. Les " bons sentiments " et la " vie en pantoufles " vont rarement avec l’esprit du combattant. En 14-18, on distribuait un quart de mauvais alcool avant les attaques à la baïonnette. Je rejoins mon matelas par terre pour un certain temps...

Dans la journée, j’avais pris contact avec le lieutenant Michon qui m’avait donné de nouvelles instructions, suite à ma nomination.

5 juin 1940 :

Réveillé à 4 heures du matin par le bruit des avions allemands et la violence du bombardement qui ébranle tout. Nous descendons précipitamment dans la cave voûtée de la ferme. Pendant une heure, trois vagues successives nous obligent à redescendre à la cave alors que nous sommes à peine remontés. Le bombardement a pour cible la petite ville de Moreuil, à un kilomètre et demi de la ferme. Nous sommes relativement à l’écart, la ferme étant un peu dissimulée par le bois.

A 6 heures, silence. Nous nous rendormons jusqu’à 8 heures, pour le lever, le casse-croûte et … gueule de bois. Je dois récupérer mon mousqueton et mon casque qui ont disparu. Il faut dire que depuis trois semaines le G.R. a beaucoup souffert et a été en mouvement continuel. Les trois escadrons de combat sont campés dans le bois, sous la tente et dans des abris. Les escadrons à cheval et à moto ont eu 25 morts et de nombreux blessés. Depuis le début de l’attaque allemande, le 10 mai, ils se sont repliés trois fois en gardant le contact. Je pense que nous allons encore nous replier. Les Allemands nous débordent de tous les côtés. Le gros de la 4ème D.I.C. a déjà quitté le secteur.

Le lieutenant Michon vient me donner un peu de travail d’écriture et de rangement pour l’après-midi. Pour mémoire, ce lieutenant est le fils du colonel Michon, commandant le cadre noir de Saumur. Il est fana de moto et de vitesse mais également remarquable cavalier comme son père. Je prends le repas de midi avec les sous-officiers Bonnard, Pétraud, Rieudefort et les copains de l’officier de détail, Sost et Tougeas. Je suis très bien avec tous. Je reçois une lettre d’Hélène ; elle ignore mon arrivée ici pour l’instant.

A 13 heures, je pars en moto avec Travaux, pour reconnaître les possibilités de ravitaillement car nous avons perdu momentanément le contact avec l’intendance. Moreuil, qui a été bombardée ce matin de 4 heures à 5 heures et encore vers 9 heures, n’offre pas beaucoup de possibilités. Le spectacle est plutôt pénible. Les destructions sont importantes mais les deux églises sont à peu près intactes ainsi que le monument aux morts. Des animaux tués gisent encore dans les rues. Il y aurait eu trois tués et de nombreux blessés parmi la population non évacuée. Au retour, je retrouve mon mousqueton, mon casque et une partie de mon magasin.

Je repars avec Sost : il y aurait du matériel à récupérer dans les bois environnants. Ce secteur a été le théâtre des combats de 14-18 ; il y a encore de nombreuses traces. Nous sommes dérangés par le survol d’avions allemands ; à noter que l’aviation française est totalement absente. Le crépitement des mitrailleuses nous oblige à nous mettre à l’abri pendant un long moment. L’alerte passée, nous rejoignons le cantonnement pendant quelques instants. Après, je repars en side-car avec le planton Vassal et Bonnard, à moto, pour essayer de joindre l’intendance mais sans succès. D’après certains renseignements, des wagons de ravitaillement seraient en gare de Crèvecœur, dans l’Oise, à une vingtaine de kilomètres, mais il faudrait y aller de nuit. Nous mangeons un morceau puis repos. La journée a été bien agitée...

6-7 juin 1940 :

Départ avec le camion vide à 22 heures 15. Nous croisons diverses colonnes, le tout sans lumière. Nous sommes à la gare de Breteuil à 23 heures 15 ; la rame n’est pas arrivée. Après une courte attente, elle arrive mais pas le ravitaillement prévu, seulement peu de chose. Nous sommes servis, il est presque minuit. Nous restons coucher au café, qui est évacué. Nous couchons tout habillés sur un lit, en cas de départ précipité.

Réveil à 5 heures. Nous repartons au cantonnement où nous arrivons sans incident à 6 heures. La nuit a été relativement calme malgré le repli de la division. Nous restons seuls en contact avec les Allemands. L’artillerie a quitté le secteur depuis hier, la situation n’est pas brillante. Le beau temps de ce mois de juin, en pleine nature, contraste avec cette ambiance de destruction et de mort. Nous distribuons le peu de ravitaillement que nous avons rapporté aux détachements des escadrons en position dans le bois.

L’artillerie allemande a repris ses bombardements. Les retombées se rapprochent de nous. Plus rien à faire qu’à attendre. Je profite de ce moment de répit pour une toilette sommaire. Nous mangeons vers midi, avec les moyens du bord. La situation est stationnaire, peut-être un peu plus calme. Je m’assoupis dans le camion jusqu’à 16 heures.

Des ordres du commandement arrivent. Les unités engagées n’ont plus rien à manger. Ordre de rejoindre le café des " Deux Cigognes " à Moreuil. Arrivés là, il est question d’une distribution importante, à Saint-Omer-en-Chaussée, par l’intendance. Après un léger casse-croûte, départ avec deux camions et une voiture légère ; le lieutenant et trois hommes nous accompagnent. En passant par Breteuil, vers 22 heures, il semble qu’il n’y aura rien pour nous. Nous poussons plus loin dans l’obscurité totale ; la conduite est très difficile.

A 2 heures, nous arrivons à Saint-Omer. Toujours rien, les wagons n’ont pas pu y arriver. Nous restons dans les voitures après les avoir camouflées dans un petit bois, vers La Neuville. Réveil à 6 heures, très fatigués. Un régiment d’infanterie se replie en causant un sérieux embouteillage. Nous rejoignons le plus rapidement possible le cantonnement à la ferme Sébastopol. Là, nous apprenons le repli d’urgence du Groupe de Reconnaissance qui risque l’encerclement. Nous chargeons rapidement notre matériel. A 9 heures 30, début d’un violent bombardement ; des obus éclatent à une centaine de mètres de nous. Descente précipitée dans la cave voûtée. Les obus touchent les bâtiments que nous occupions. Nous partons précipitamment, moi dans le side-car avec Vassal, précédé du lieutenant Michon à moto. Des avions allemands nous survolent à basse altitude ; un avion français a été abattu en bordure du bois. Nous sommes bloqués à la sortie d’un chemin, obligés de nous disperser et de faire plusieurs détours par des petits chemins. Il fait très chaud, nous sommes couverts de poussière et en sueur. Nous nous arrêtons à Bonvillers, endroit qui serait agréable en d’autres temps. Nous sommes en plein bois.

A 12 heures 30, deux bombes tombent à moins de cent mètres de nous. Nous sentons le souffle et des éclats nous passent au dessus de la tête. Je me réfugie sous un camion ; il se trouve qu’il est chargé de munitions ! Le bombardement durera jusqu’à 15 heures 30, accompagné d’une grande activité aérienne. Nous en sortons indemnes. Nous essayons de manger après avoir étendu une toile de tente par terre. Drôle de pique-nique ! Cela ne coule pas très bien. A 16 heures, reprise du bombardement par des avions légers munis de sirènes qui attaquent le bois en piqué. Ce sont des Stukas, dont on a beaucoup parlé plus tard. Des bombes tombent très près;  un éclat brise le pot de confiture devant nous;  nous avons vraiment la " baraka ". Mais aussi, sous le feu de la mitrailleuse et sous les bombardements, nous avons peur ! Mon père, qui avait fait toute la guerre de 14-18 et qui est mort en 1926 des suites de la guerre, a toujours dit que les actes héroïques étaient presque toujours irraisonnés et dus à un sentiment aigu de peur. Lui-même avait une citation et la croix de guerre ! Enfin le calme revient et toujours pas d’aviation pour nous ; le ciel appartient aux Allemands. Le pays tout proche n’a pas été totalement évacué, des réfugiés s’y sont arrêtés. Il y a eu plusieurs tués et blessés. Nous ne savons rien sur le sort des escadrons face à ces bombardements de l’aviation et de l’artillerie allemandes mais ce n’est que la préparation à une attaque imminente des unités au sol. Le calme règne jusqu’à 20 heures.

Nous partons, sans ordre précis, pour une expédition de ravitaillement vers Crèvecœur. Il fait un temps magnifique. Le secteur a beaucoup souffert des bombardements de l’après midi ; partout où il y a une habitation, après les incendies monte une colonne de fumée. A Breteuil, un incendie plus important durera toute la nuit. Après avoir emprunté des chemins détournés, nous arrivons à Crèvecœur, à la nuit. Mais là encore, il n’y a rien pour nous ; par contre, une rame de wagons est réservée à la 16ème D.I. Nous nous planquons dans les abords et nous dormons, d’un œil, dans les voitures, jusqu’à 3 heures. Les Allemands sont à deux kilomètres de là. Les diverses unités ont été dispersées et nous rencontrons des égarés sur toutes les routes.

8 juin 1940 :

A 3 heures 30, comme il n’y a plus personne à la rame de wagons, nous resquillons des quantités importantes de vin et de conserves et nous repartons en direction de Paillart. En vue de Breteuil, la route est coupée. Nous poursuivons et atteignons Paillart où nous retrouvons trois roulantes des escadrons. Nous profitons de l’aubaine et leur donnons une grande partie de notre " butin ". Nous nous restaurons nous-mêmes. Ils n’ont pas de nouvelles exactes de la situation des escadrons. Nous reprenons le chemin de Bonvillers. Au bout de quelques kilomètres, nous sommes obligés d’abandonner un camion vide à la suite d’une panne. Après avoir rejoint le bois de Bonvillers, au petit matin, un épais brouillard est tombé et se maintient jusqu’à 9 heures. Après le casse-croûte, nous creusons des trous pour nous protéger mais tout ceci est bien précaire.

Les tirs d’artillerie reprennent ; ils partent de l’autre côté du village et les " arrivées " se rapprochent de nous. Il est certain que les Allemands attaquent en force et nous sommes en arrière-garde de la division qui se replie. A 11 heures, les escadrons du G.R. qui étaient toujours en position se replient sur nous, mais en gardant le contact. La situation s’aggrave de minute en minute. Breteuil et Moreuil doivent être atteintes et dépassées par les automitrailleuses ennemies.

Trilles me rejoint et nous mangeons un morceau de lapin que nous avons eu aux roulantes, mais nous nous tenons prêts à partir à tout instant. Les tirs d’artillerie sont toujours très fournis. Les trous creusés ce matin sont vraiment inutiles. Le petit avion mouchard survole le bois mais nous sommes à l’abri de ses regards. L’ordre de repli arrive et l’itinéraire est étudié par le lieutenant. L’ordre est formel : repli dans le plus bref délai !

Maintenant, nous distinguons les tirs d’armes automatiques individuelles dans le bois. Il est déjà trop tard pour partir. Le premier convoi, y compris nos voitures, quitte le bois et s’engage sur une route à la sortie du village. Il ne va pas très loin ; la route et la crête, en campagne découverte, sont balayées par les tirs des automitrailleuses allemandes. La voiture légère du ravitaillement, qui contient tous les comptes du service et mes affaires (livret militaire, papiers, objets personnels...) est détruite et incendiée. Je n’ai jamais connu le sort exact des copains qui étaient dedans.

Tout l’escadron à cheval, qui a abandonné le combat à pied, se replie monté. Mais à la sortie du village, à la vue des automitrailleuses, il change de direction et file au grand galop vers le sud à travers champs. Seule alternative ! Comment résister avec des mousquetons et des sabres qui étaient gravés d’une date antérieure à 1870 ?

Nous, qui devons nous engager sur cette route, nous sommes pris au piège. Le lieutenant Michon donne l’ordre d’abandonner les gros véhicules et fait évacuer tout le monde sur les sides et motos, par un étroit chemin de terre qui descend vers le sud, encaissé dans le fond d’un vallon, donc à l’abri du tir des automitrailleuses. Je pars dans le side BSA conduit par Vassal, avec Trilles sur le tan-sad. Nous sommes derrière le lieutenant, lui-même sur une grosse moto. Le chemin est très difficile, plein de trous et d’ornières. Tout le service est derrière nous, dans un nuage de poussière. Les balles passent au dessus de nos têtes. Heureusement, il n’y a pas d’avions car nous sommes très visibles. Nous perdons du temps sur le lieutenant et sur Travaux qui, lui aussi, est à moto. Le fond du side touche le sol et rebondit. La chaleur est de plus en plus forte, le chemin s’est élargi mais la situation est toujours difficile. Un peloton de l’escadron à cheval nous a rejoints. Les chevaux, effrayés par les moteurs, aggravent encore cette cohue.

Nous arrivons enfin sur la route de Paris mais nous avons perdu le lieutenant. Nous roulons maintenant à 90-100 kilomètres à l’heure, sur la route moins encombrée. Baudou nous a rejoints avec la Renault du service. A 20 kilomètres de là, nous nous arrêtons à Saint-Just-en-Chaussée, très touché par les bombardements. Nous prenons une mauvaise route mais nous retrouvons une partie de l’escadron moto, eux aussi complètement désemparés. Nous les suivons en direction de Paris, nous aviserons de la conduite à tenir.

Vers Clermont, une ambulance nous a rejoints, avec des blessés. Un peu avant Clermont, six bombardiers attaquent un groupe de maisons et une grosse ferme jusqu’à ce que tout flambe. Nous nous sommes arrêtés et couchés dans le fossé au bord de la route, jusqu’à leur départ. L’alerte passée, nous repartons vers Clermont où, après renseignements, nous essayons de remonter sur Montreuil. Arrivés à La Neuville-en-Hez, nous nous arrêtons dans un café plus ou moins évacué. N’ayant pas de carte, nous nous sommes égarés dans la direction de Beauvais. Nous n’avons pas tellement d’essence. Une partie de l’escadron motorisé est reparti sur Mouy et nous ne restons qu’à quatre sides. Arrivés sur la grande route, il nous faut rebrousser chemin.

Après quelques kilomètres, nous sommes attaqués à la mitrailleuse par un groupe d’avions. Un de ces avions s’acharne sur notre groupe en passant en rase-mottes à 50 mètres au dessus de nous. Nous descendons précipitamment et tournons autour des troncs d’arbres, dans le sens opposé à son vol. Personne n’est touché mais des balles ont atteint les sides, sans causer cependant de dégâts pouvant nous immobiliser. Nous repartons. En passant au village de Nory, un colonel nous donne l’ordre de rejoindre à 6 kilomètres une unité en position. Peu après, nous croisons une colonne qui descend vers le sud. Nous avons la surprise d’y trouver le lieutenant Deloze, avec des copains à nous. Ils sont en sides eux aussi et nous disent de les suivre. Des éléments du 74ème G.R. se seraient regroupés pas très loin.

Quelques instants après, nous sommes encore sous le tir des avions allemands. Nous descendons de nouveau pour nous mettre à l’abri et nous perdons encore les autres. Peu après, nous sommes arrêtés par une chicane qui barre la route. Un adjudant qui commande nous fait mettre en joue ; je suis obligé de lever les bras en l’air. On nous a pris pour des Allemands;  il y a quelques minutes, des blindés ennemis sont passés ici. La situation est vraiment curieuse. Les unités françaises sont complètement désorganisées, c’est la débandade la plus complète. Il y a des militaires de toutes armes, tout est mélangé. Fantassins, artilleurs, cavaliers, tout le monde circule dans tous les sens.

Les Allemands avancent et contournent les points de résistance en procédant par encerclement. Comme ils n’ont pas la possibilité de faire des prisonniers, c’est une cohue générale. Ils ne tirent que s’ils sont obligés. Leur supériorité est écrasante, en hommes et surtout en matériel moderne, en particulier l’aviation. Leur avance dans le secteur, depuis 8 heures ce matin, est bien de 50 kilomètres. Un peu après, un capitaine nous arrête et nous ordonne de faire le coup de feu contre les automitrailleuses. Attitude plutôt suicidaire. Devant notre peu d’enthousiasme, changement de mission : nous devons rechercher un certain lieutenant Lamoulère, en direction de Mouy. Mais, à la sortie de Clermont, nous sommes encore attaqués par des avions. Le temps de sauter et de nous protéger, tant bien que mal dans des encoignures de portes, les balles ricochent un peu partout. La chance est toujours avec nous, nous ne sommes pas atteints.

L’alerte passée, nous repartons. Un peu partout sur les routes, des postes de tireurs, sans commandement précis, sont en position de combat. Quelques kilomètres plus loin, nous trouvons de l’essence et nous buvons un coup. Il fait toujours très chaud et nous sommes très fatigués et inquiets de cette situation. D’autres militaires sont dans le même cas que nous. Nous demandons conseil à un lieutenant d’infanterie. Il nous dit de faire comme les autres, d’essayer de rejoindre soit des éléments de notre régiment soit le dépôt le plus proche, Pontoise ou Meaux, où paraît-il, les isolés se regroupent.

Nous partons sur Pontoise par Beaumont, où nous arrivons après un rapide trajet sans incident notable. Là, nous retrouvons Simard et Lafeuille, sans leur camion, et un side de l’escadron moto monté par deux copains. Nous faisons quelques provisions et nous partons ensemble de Beaumont pour passer la nuit dans les bois. Un grand carrefour semble pouvoir faire l’affaire mais, à la réflexion, l’endroit n’est pas très sûr. Après un léger casse-croûte, nous repartons dans la nuit pour L’Isle-Adam. L’essence fait encore défaut, nous cherchons mais sans succès. Un poste de tirailleurs marocains nous arrête. Ils sont surpris de notre présence car beaucoup de troupes allemandes sont passées dans l’après midi. Ils nous renvoient vers leur officier qui, après explications, nous indique un bois assez sûr pour passer le reste de la nuit.

Nous sommes tout près de Méry-sur-Oise et préférons dormir dans une maison évacuée qui a subi des dégâts. Le mobilier est en partie détruit et la maison, en grande partie pillée, semble avoir été visitée par les Allemands. Une grande armoire a été renversée en avant. Il ne reste qu’un grand matelas en bon état ; nous l’étendons sur le dos de l’armoire et nous nous endormons dessus. Très fatigués, nous dormons profondément jusqu’à 5 heures du matin. Au réveil, nous partons presque aussitôt. Je me souviens d’avoir été intrigué par la tache sombre d’un liquide qui semblait venir de dessous de l’armoire.

9 juin 1940 :

Des troupes montent toujours vers le Nord ! Pour aller où ? Nous allons filer vers Pontoise où le bureau de la place doit nous donner des directives. Mais, après un parcours sans histoire, en y arrivant ce n’était pas la solution. Les bombardements d’hier ont fait des dégâts considérables et le bureau de la place a été évacué en catastrophe avant le bombardement.

La seule solution est de rejoindre Maisons-Laffitte, où personne n’a été évacué. La population civile ne semble pas au courant de l’avance des Allemands pendant ces deux jours. Ils ont vu passer des motorisés allemands et des troupes françaises en pagaille, de l’aviation allemande mais pas d’aviation française. Personne ne comprend, les gens réagissent de façons diverses. Les uns paniquent, d’autres semblent indifférents et continuent leur petit train-train habituel. Un de nos sides est en panne d’essence mais nous restons ensemble. Vassal part pour essayer d’en trouver. Pendant ce temps, nous cassons la croûte ; il n’est plus question de faire de véritables repas, nous mangeons sur le pouce à n’importe quelle heure. Pour dormir, c’est la même chose, n’importe où n’importe quand ; nous profitons des possibilités. Vassal revient de la Patte d’Oie ; il n’a rien, mais un peu plus tard nous en avons par siphonnage...

Ce qui est remarquable, c’est l’absence de nos officiers. Peut-être sont-ils tous morts ? Plus tard, j’ai su que beaucoup du G.R. se sont retrouvés à Toulouse, par je ne sais quel miracle ! Cette journée du 9 juin a été beaucoup plus calme que celle d’hier. Aujourd’hui, nous n’avons pas été en danger de mort tandis qu’hier nous y avons échappé avec beaucoup de chance, à de nombreuses reprises. Mais ce n’est pas fini. Dans ces opérations de guerre de mouvement, la situation change d’une heure à l’autre. Le danger touche autant la population civile que militaire. Un café est ouvert ; nous en profitons pour boire et manger. Les civils que nous approchons sont toujours très gentils avec nous et font ce qu’ils peuvent pour nous être agréables. J’en profite pour écrire un mot à Hélène, sans trop lui dire la vérité. Plus tard, j’ai su qu’elle ne l’avait jamais reçu. En fin de journée, nous allons dormir dans les servitudes d’une maison fermée et évacuée.

10 juin 1940 :

Vers 2 heures du matin, nous sommes réveillés par des avions et des tirs de D.C.A. dans la direction de Paris. Je me rendors jusqu’à 4 heures, réveillé par une grande activité sur la route. Un régiment d’artillerie de 155 mm fait mouvement, pour aller où ? Je me recouche jusqu’à 7 heures, pour aller au café d’hier casser la croûte et faire une toilette très sommaire ; ni savon, ni rasoir, seulement de l’eau. Il n’y a rien à acheter, les civils manquent de tout.

Pas d’autres solutions que de joindre Maisons-Laffitte, comme il était prévu hier. Nous y arrivons en fin de matinée. Nous y trouvons des autorités militaires pas très au courant de la situation exacte. Ils nous conseillent de rejoindre les éléments de notre régiment si la chose est possible. Un centre de regroupement a fonctionné depuis quelques jours mais il n’y a presque plus personne. Dans la journée, nous avons la surprise de voir arriver le lieutenant Deloze, avec plusieurs égarés du 74ème. Il a eu des renseignements et peut nous emmener au G.R. qui s’est reconstitué avec des éléments dispersés et qui a pris une position de résistance sur l’Oise. Nous allons prendre un repas rapide et nous partons tous avec le lieutenant.

Mais, après quelques centaines de mètres, notre side n’avance plus. C’est la panne ! Le lieutenant nous laisse sur place et doit nous envoyer un mécanicien du G.R. pour réparer ce qui ne paraît pas grave. Nous retournons au parc où nous sommes presque seuls, il est environ 14 heures. Pendant tout l’après-midi, nous attendons. A 18 heures, le dépanneur n’est toujours pas là. C’est alors que nous apprenons que les Allemands sont à Pontoise, que la plupart des ponts ont sauté et que l’Italie vient d’entrer en guerre aux côtés de l’Allemagne. Nous comprenons que nous avons encore eu de la chance, car le groupe rassemblé par le lieutenant Deloze avec qui nous étions ce matin, a dû rencontrer les Allemands. Comment les choses se sont-elles passées ? La fin de l’après-midi s’achève sans incident ; nous bavardons et nous nous reposons un peu sur les pelouses d’une promenade proche.

Vers 22 heures commence une canonnade assez nourrie d’artillerie légère ; on dirait des 75 mm. Ce serait une résistance française ponctuelle qui tirerait de la rive droite de l’Oise. Nous nous couchons sur nos pelouses. La fatigue aidant, je m’endors rapidement au son lointain du canon.

11 juin 1940 :

Réveil à 4 heures ; bien dormi. Nous allons nous renseigner auprès des responsables. On évacue tout le monde. Les hommes à pied doivent partir dans des camions sur Massy-Palaiseau et tous les autres véhicules doivent être conduits à Nemours. Nous prenons nos dispositions pour rejoindre Nemours, malgré notre side en panne. Mais, nouveau coup de théâtre : le dépanneur attendu depuis hier arrive enfin. Le groupe Deloze a seulement été retardé.

Il est 8 heures du matin, nous allons partir avec eux pour rejoindre ce qui a été rassemblé du G.R. La direction de Pontoise étant fermée, nous prenons celle de Paris-Saint-Denis-Beaumont. A la sortie de Maisons-Laffitte, un câble du side coupe. Après réparation, nous continuons mais, en arrivant au pont de Courbevoie, nous sommes tous arrêtés à un barrage pour " insuffisance de l’ordre de mission ". Voilà des sous-officiers qui ne réalisent pas la situation. Encore une pause ;  j’en profite pour écrire un mot à Hélène qui, comme d’habitude, ne lui parviendra jamais !

Un officier nous conseille de rejoindre Belloy pour arriver au G.R. A 11 heures 30, nous entrons dans la banlieue de Paris ; nous achetons à des gens très agréables un peu de ravitaillement. La population, en général, ne semble pas informée des événements. Nous profitons d’un préjugé très favorable, nous avons même droit à la bise d’un groupe de jeunes filles. Quel dommage ! Dans les jours qui viennent, elles ne verront plus que des militaires allemands...

Nous repartons en direction du Bourget. Le coin a été sérieusement bombardé les jours passés. A Bonneuil, nous faisons le plein d’essence et nous nous arrêtons un peu sur le bord de la route, pour manger un morceau. En fin d’après-midi, nous arrivons à Saint-Martin du Tertre perdu dans les bois, où des tirs d’artillerie allemande bombardent encore tout le secteur. Les " arrivées " sont très proches. Nous nous replions un peu vers le sud. Dans un village totalement évacué il n’y a personne, que des animaux errants et d’autres tués depuis peu. Un commerce d’alimentation paraît permettre un peu de ravitaillement qui pourrait nous être utile, au cas où nous ne pourrions joindre le G.R.

C’est alors qu’un adjudant inconnu, qui semble animé d’un zèle un peu excessif étant données les circonstances, nous menace de son revolver en nous accusant de pillage. Devant sa détermination, nous prenons le large par les jardins mais nous sommes obligés de franchir une clôture grillagée de façon plutôt acrobatique. Il était temps car il faisait usage de son arme sur tout ce qui bougeait. Dans notre situation, il fallait aussi tenir compte de ceux qui perdaient plus ou moins la tête !

Après avoir regagné les side-cars, nous reprenons la direction de Belloy, où nous devons rejoindre le G.R. En fin de compte, nous nous arrêtons par force près de Luzarches : nous sommes pris entre deux feux, les tirs rapides des 77 mm allemands auxquels répondent les non moins rapides tirs de 75 mm français. Le secteur n’est pas sûr du tout, et, ironie du sort, nous sommes au sommet d’une crête où s’est arrêtée, le 3 septembre 1914, la cavalerie allemande.

La nuit arrive, il n’est pas question d’aller plus loin. Nous apprenons que le G.R. a beaucoup souffert, il manque beaucoup de monde. Je m’endors malgré tout et, à 4 heures du matin, la pluie nous oblige à nous réfugier dans les camions jusqu’à 7 heures 30.

12 juin 1940 :

Toute la matinée, calme relatif, ainsi qu’une partie de l’après-midi. Le soir, l’adjudant Lebas nous signale une épicerie intacte à Asnières-sur-Oise. Comme le ravitaillement est nul depuis pas mal de temps, est-il possible de récupérer des vivres ? Je pars avec Bonnard, Mélix et quelques autres. L’épicerie, une succursale de la chaîne Familistère, se trouve dans un secteur complètement abandonné et extrêmement dangereux. Les Allemands sont en position dans le village, à peine à 200 mètres. Si nous n’y allons pas, ce sont eux qui vont profiter de l’aubaine !

Nous arrivons à la tombée de la nuit, le plus discrètement possible, en empruntant les arrières du magasin. Sans bruit, nous remplissons le véhicule léger qui nous a amené : victuailles diverses, surtout des conserves et des liquides, de préférence tout ce qui est de très bonne qualité.

Au retour, nous sommes très bien accueillis par tout le monde. Ce n’est pas la grande foire mais nous nous rattrapons des jours passés. Il faut même modérer les abus de certains. Personnellement, je n’abuse pas des alcools, il faut garder la tête saine car notre situation est plutôt précaire. Une fois de plus, nous sommes pratiquement encerclés. Dans l’après midi, sur la route voisine, une grande activité a régné. Tout ce qui restait de militaire, coincé dans cette poche, se dirigeait vers le sud. La pluie qui se met à tomber n’arrange pas les choses. En attendant de pouvoir faire demi-tour nous aussi, nous passons une partie de la nuit sous les véhicules, un peu à l’abri. Je m’endors vers 23 heures, la fatigue est la plus forte, mais la nuit devait être très courte.

13 juin 1940 :

Vers 2 heures du matin, réveil précipité. Il faut partir dans le plus bref délai sur Saint- Denis. Je pars avec Vassal dans le side. Nous formons une colonne assez réduite avec les éléments rescapés du 74ème G.R. Il fait très noir, l’obscurité est totale et la circulation difficile. Comme dans la Somme il y a quelques jours, c’est la pagaille. Nous rattrapons ce qui reste d’un régiment de Spahis, qui, eux aussi, ont été dispersés. Il y a de tout sur cette route : voitures attelées, cavaliers, motos et sides, troupes à pied. Tout le monde est désorganisé et cherche à échapper à l’encerclement. Nous nous arrêtons pour essayer de nous regrouper avec ceux du 74ème. Nous y parvenons et formons une colonne à peu près correcte. Il n’y a aucune trace de commandement.

Le side de Vassal n’avance plus, nous l’abandonnons pour une voiture presque neuve que nous avons récupérée hier ou avant-hier dans la vitrine d’un concessionnaire Renault. C’est une Juvaquatre, pas très spacieuse. C’est Travaux qui conduit. Vassal nous a quittés pour une autre voiture. Nous sommes donc trois, Travaux, Trilles et moi, avec une partie de notre équipement. Nous nous endormons dans les voitures.

Avec les autres de cette colonne du 74ème, au petit jour, nous nous retrouvons dans l’agglomération de Saint-Denis, où nous sommes passés il y a deux jours. Là, nous attendons et suivons les autres. C’est un mélange de tous nos escadrons mais il n’y a plus comme officiers que deux ou trois lieutenants.

Des explosions très violentes nous inquiètent : des dépôts de munitions proches de Paris seraient détruits pour ne pas les laisser aux Allemands. Par des réfugiés qui errent dans la région nous apprenons que Paris serait déclarée " ville ouverte " aux Allemands, pour éviter des combats inutiles et des destructions irréparables. Nous trouvons des barrages antichars abandonnés. Notre mouvement de ligne de défense dans l’Oise n’a abouti qu’à un repli définitif. Nous avançons vers Bondy, à l’est de Paris.

A 8 heures du matin, nous sommes à l’arrêt, dans une rue assez retirée de Bondy. La population manifeste des opinions diverses mais c’est la consternation qui domine. Beaucoup de critiques sur la conduite de cette guerre et aussi de l’inquiétude pour l’avenir du pays. Toutes ces conversations n’apportent rien.

Nous avons une liaison avec l’escadron à cheval qui n’est pas avec nous mais dans les environs immédiats. Ils n’ont plus rien à donner aux chevaux. Sur ordre, je prends contact avec un négociant en fourrage pour avoir de l’avoine. L’opération terminée avec succès, les chevaux seront nourris. Le type nous offre le champagne, par sympathie pour nous ! Vers midi, nous déjeunons dans un café, avec nos propres moyens. Il nous reste encore quelques choses du Familistère ! Je fais la sieste dans la voiture et, à mon réveil, j’effectue un petit tour dans les environs immédiats avec mon copain Sost, secrétaire de l’officier de détail. Nous nous connaissons depuis Nordhouse. Nous sommes prévenus que les Allemands sont signalés à quelques kilomètres. Il faut partir en catastrophe, en abandonnant des choses sur le trottoir, direction Nogent et Créteil. Notre crainte est d’être faits prisonniers.

A Créteil l’évacuation de l’hôpital, qui était en cours, se termine. Ce sont encore des scènes de panique. Nous continuons pour nous arrêter à Morsang, envahi par des réfugiés dont la plupart manquent de tout. Nous prenons vraiment contact avec " l’exode " dont on a beaucoup parlé par la suite. Pour compliquer les choses, un violent orage éclate et, sous une pluie battante, nous aidons des femmes seules qui ont des enfants. Nous sommes complètement immobilisés, les militaires sont mélangés aux civils et, sur les routes, plusieurs colonnes avancent de front dans la même direction.

Tout le monde est écœuré par le déroulement des événements et la conduite des autorités tant civiles que militaires ; c’est l’anarchie et le chacun pour soi. La vraie nature des gens apparaît devant ces difficultés ; les uns font montre d’un dévouement sans borne tandis que d’autres se conduisent en parfaits égoïstes.

Le soir arrive et la nuit n’arrange rien. Il ne pleut plus mais la chaleur est pénible. Nous avons fait monter des gosses dans la Juva et je m’étends sur un tas de planches mais je ne peux pas dormir. Je me relève pour marcher un peu. Beaucoup de personnes se sont installées dans l’église pour la nuit. J’aurai très peu dormi cette nuit là.

14 juin 1940 :

Il fait à peine jour quand nous démarrons avec la Juva. Les enfants qui étaient dans la voiture ont été récupérés par leurs mères. On craint que le pont de Corbeil ait été détruit pour retarder l’avancée des Allemands.

A 9 heures 30, nous prenons la direction d’Étampes pour y attendre des officiers du G.R. et peut être d’autres éléments du régiment dont nous sommes sans nouvelle. Nous arrivons à Mennecy, où nous nous reposons pendant quelques heures. Des égarés nous rejoignent mais pas de nouvelles du reste de l’approvisionnement. Les réfugiés sont de plus en plus nombreux. Tous sont exténués par manque de sommeil et de nourriture. La plupart ont quitté leur maison avec presque rien. La file est interminable, de tous les âges et de toutes conditions sociales. Nous mangeons quelques restes. Les maisons et les cultures n’offrent aucune ressource. A bout de fatigue, je m’endors à même le sol, au bord de la route. A 14 heures l’adjudant me réveille car, par un chemin de traverse, nous pourrions rejoindre Arpajon où il y aurait une rame de ravitaillement.

Je pars avec le sous-lieutenant vétérinaire qui est à moto ; nous avons des sacoches et des sacs ; il est 15 heures. En effet, nous arrivons à obtenir quelque ravitaillement, de la viande, du pain et des bricoles ; ce sera toujours ça. Avant de revenir, nous nous arrêtons pour prendre une anisette qui nous est offerte. Après notre retour, en fin d’après midi, il est question de se diriger vers Brétigny où il y aurait encore du ravitaillement.

Après pas mal de détours nous y arrivons. C’est une gare de triage qui se trouve à proximité d’un important dépôt de l’intendance. Là, tout le personnel est évacué depuis le matin. Tout le monde se sert. C’est encore l’anarchie et même le pillage. Nous arrivons avec beaucoup de difficultés à avoir du vin, du pain et quelques conserves, à la suite de quoi nous reprenons la route vers Mennecy. Environ 10 minutes après notre départ, des avions survolent l’entrepôt et le bombardent, sans se soucier de la foule présente. Ont-ils eu le temps de se mettre à l’abri ? Peut être ! Des bombes ont atteint l’entrepôt et tout flambe.

Nous essayons de rejoindre ceux que nous avons quitté. En route, nous sommes arrêtés par un bouchon qui nous fait perdre plus d’une heure. Nous en profitons pour manger un peu et nous donnons du pain à des réfugiés qui n’ont rien mangé depuis ce matin. En arrivant à La Ferté-Alais nous retrouvons un peloton de l’escadron moto. Nous filons avec eux pour rejoindre les autres. Nous poursuivrons notre route demain matin.

15 juin 1940 :

Réveil dans la voiture, nous roulons lentement. Le jour se lève quand nous arrivons à Milly. Là, nous marquons un temps d’arrêt à la sortie du village, sur le bord de la route, repos complet. En milieu de journée, repas sur nos provisions et légumes verts en provenance des jardins voisins. Très fatigués, nous faisons une longue sieste. La colonne n’avance plus. Le bruit court que les Allemands progressent et risquent de nous encercler. Nous repartons vers Malesherbes, sur une route très encombrée. Des avions allemands nous survolent mais ne mitraillent pas. Le bruit court qu’ Hitler serait à Paris et l’armistice proche. Nous avons perdu le camion de Mélix et la voiture de Reynaud, partis à la recherche d’essence.

L’E.H.R. se disperse. Tout le monde est très fatigué par le manque de sommeil et de nourriture régulière. Nous manquons de tout ; j’ai une barbe de plusieurs jours. Nous souhaitons tous la fin de cette situation. Nous roulons très lentement, sur plusieurs files, mélangés aux piétons et aux cyclistes. L’affluence est telle que certains avancent à travers champs. Nous sommes bloqués à 7 kilomètres de Malesherbes, les voitures n’avancent plus. Nous y arrivons quand même, à 22 heures. Tout le monde dort dans les voitures ou dans la nature. Il paraît que des avions italiens ont mitraillé des colonnes de réfugiés qui circulaient avec des militaires.

16 juin 1940 :

Une partie du G.R. nous a rejoint par une route latérale ; ce sont des éléments de l’escadron moto et de l’escadron mitrailleuse. Nous formons une colonne avec tous ces réfugiés. Le capitaine de l’escadron moto est du nombre. Notre but est d’atteindre Bourges mais la Loire nous en sépare.

Nous avons pris une femme et sa petite fille dans la Juva. Elles étaient dans une voiture qui est tombée en panne. Vers midi, peu après Bellegarde où règne un grand désordre, pendant un arrêt prolongé nous entrons dans une maison qui est occupée par des réfugiés. Il y a beaucoup de monde dans la cuisine ; une bassine sur le feu est à moitié pleine d’œufs. Nous profitons d’un moment d’inattention pour en soustraire une petite douzaine et, toujours sans nous faire remarquer, nous rejoignons la Juva. Pendant ce temps, la femme et la petite fille ont pris une autre voiture car la colonne a avancé. Nous nous retrouvons presque en queue de la colonne du G.R. et nous avançons en dégustant nos œufs.

A midi, nous nous arrêtons à Lagardelle. Le spectacle est pénible. La proximité de la Loire a conduit les Allemands, et peut être les Italiens, à bombarder le pont de Sully et ses abords. De nombreuses voitures sont brûlées et la route est complètement coupée. Il y a de nombreux blessés. Sur le bord de la route, une fille d’une vingtaine d’années meurt sous nos yeux. Les blessés sont sans soin et il n’y a aucun moyen d’évacuation, dans la pagaille générale. Des bombes éclatent encore çà et là. Après quelques heures de ce cauchemar, nous arrivons à partir par un chemin de traverse et à nous rapprocher du pont de Sully. Nous sommes complètement bloqués par les voitures. Tout le monde les abandonne pour essayer de passer le pont à pied. Nous faisons de même et abandonnons notre Juva. Nous partons avec une partie de notre " barda ".

Nous arrivons en vue du pont vers 20 heures. Impossible d’avancer. Après des bombardements et des tirs de mitrailleuse, il y a des tués et de nombreux blessés. C’est sans doute la présence de nombreux militaires qui a incité les Allemands à reprendre les hostilités qu’ils avaient ralenties ces deux derniers jours. Le pont est l’objectif poursuivi.

Nous avons perdu le gros du G.R. qui a dû passer avant l’attaque du pont. Notre arrêt prolongé pour piquer les œufs nous a empêchés de conserver notre place en tête du convoi. Les conséquences seront dramatiques pour nous car nous ne pourrons éviter la captivité. Tout le monde est arrêté devant le pont en partie détruit, sans nourriture, sans eau et sous les bombardements sporadiques ; la panique est générale. La nuit approche et on ne voit aucune autorité responsable. A 21 heures 30, une nouvelle vague d’avions bombarde Sully qui est en feu.

17 juin 1940 :

A 2 heures du matin, encombrés de nos bagages nous essayons de nous engager sur le pont. Mais la progression est très lente. Seules quelques poutrelles permettent un passage difficile. A 3 heures, nous sommes bien engagés mais, dans cette foule indisciplinée, il y a des incidents regrettables. Des enfants sont piétinés, des femmes s’évanouissent ; plus loin, dans la bousculade, certains tombent à l’eau.

A 4 heures 30 du matin, après une heure et demie de traversée, nous atteignons la rive gauche de la Loire, à pied et complètement démunis. Les environs du pont sont abandonnés, les maisons en partie détruites ou pillées par les rescapés de la traversée. A quelques kilomètres, nous gagnons une ferme abandonnée. Après s’être passé de l’eau sur le visage, nous nous endormons sur la paille, complètement à bout de forces ; il est 6 heures.

Nous nous réveillons à 14 heures 30 avec pour seul souci manger !… Il nous reste quelques biscuits et nous cueillons des légumes que nous mangeons crus, petits pois, haricots verts, arrosés d’une bonne bouteille récupérée dans une maison abandonnée. Ensuite, nous partons dans la direction de Bourges, par les champs et la route. Nous trouvons un isolé de l’escadron à cheval. Il les a quittés pour partir seul. D’après lui, ils auraient traversé la Loire par leurs propres moyens et ils seraient quelque part dans les bois. Ils auraient abattu un cheval pour se nourrir. Nous avons eu confirmation de ces dires quelques jours après, par ceux qui avaient vécu l’événement. Nous prenons la grande route après avoir trouvé du pain et une petite charrette pour transporter ce qui nous reste de nos affaires. Un officier, perdu lui aussi, nous recommande de rejoindre une partie de la 4ème D.I.C., par Viglain et Villemurlin. Nous en prenons la direction mais le soir nous surprend avant d’être arrivés. Nous mangeons ce que l’on trouve et dormons dans un bois, sur de la paille. Aucune des voitures que nous avons essayé de récupérer n’a pu rouler.

18 juin 1940 :

Nous avons très bien dormi dehors, malgré un peu de pluie. Ce matin, il fait encore très beau, les nuages d’hier sont partis. Vers 9 heures 30, nous reprenons notre route pour Viglain, où, après avoir cherché de quoi manger et un peu d’eau pour une " petite " toilette, nous ne trouvons aucune trace de la 4ème D.I.C. Ils ont sans doute continué vers le sud. Nous repartons un peu au hasard, dans la même direction. Nous sommes surpris d’entendre encore le bruit sourd du canon. Il est certain que les Allemands risquent de nous rejoindre ; éviterons-nous la captivité ? De toute façon, celle-ci ne devrait pas être très longue et nous serons bientôt auprès de nos familles. Pourvu qu’il ne soit rien arrivé de fâcheux à Hélène et Dany dont je suis sans nouvelles depuis tous ces jours.

Un autre coup de canon éclate, plus proche, et nous entendons son " arrivée ". Nous accélérons en poussant notre charrette. Je souffre beaucoup des pieds, moi qui n’ai jamais pu faire de longs parcours avec mes pieds plats ! Dans la cavalerie, au moins, je n’avais pas ces ennuis. A un arrêt, je trouve une espadrille que j’échange avec une de mes chaussures. Nous n’entendons plus de tirs d’artillerie. Nous nous arrêtons sur le bord de la route. Après un court repos, nous repartons en changeant de direction ; nous allons vers Cerdon.

A la sortie d’un hameau qui semble abandonné, nous remarquons au fond d’un jardin une sorte de talus, élevé peut-être à deux mètres et bizarrement muni d’une porte. Après quelques efforts, nous pénétrons à l’intérieur. Là, nous avons l’heureuse surprise de découvrir une abondance de rayons garnis de prestigieuses bouteilles. Il y a de tous les crus : Bordeaux, Bourgogne, Alsace, etc., etc. Il n’est pas possible de laisser ça aux Allemands ! Après une dégustation quand même modérée, nous faisons une petite provision, dans la mesure où notre charrette peut la contenir, et nous continuons sur Cerdon que nous atteignons après quelques kilomètres.

Le pays est en partie abandonné. Il reste quelques commerces mais plus rien à vendre ; l’exode est passée par là. Je trouve un chapeau de paille qui va me protéger du soleil. Nous n’avons plus grand chose de militaire, tous en bras de chemise. J’ai vraiment une drôle d’allure : chemise à carreaux, un soulier et une espadrille et le chapeau de paille au dessus de tout ça. Les autres ne sont pas plus brillants, même le sous-lieutenant vétérinaire du G.R. qui nous a rejoint avant le passage de la Loire. Il ne fait pas " officier " du tout et pousse la charrette à son tour.

Sur une carte du département, récupérée sur un calendrier des postes, nous choisissons un nouvel itinéraire, direction Argent-sur-Sauldre. Mais le soir arrive et nous espérons dormir à l’abri. Après un petit écart, nous nous arrêtons à une maisonnette de passage à niveau qui contrôle une ligne secondaire. Il n’a pas dû passer de trains depuis longtemps car l’herbe a poussé entre les voies. Cette petite route mène à l’étang du Puy que nous ne verrons jamais. Nous nous installons pour passer la nuit ; il reste des matelas et même des bois de lits qui ont échappé au pillage. Le site est très agréable, nous dressons une table dehors avec des sièges de fortune. Après un repas plutôt frugal nous avons le plaisir de déguster un dessert de choix dans un grand saladier ; nous avons cueilli des fraises en abondance dans le jardin, qui sont arrosées de deux bouteilles de " Chambertin ". La bonne humeur nous est revenue et, comble de bonheur, je trouve une deuxième espadrille. Elle n’est pas assortie à l’autre mais peu importe ! Pendant le repas, à notre grande surprise une locomotive attelée à deux wagons passe sur la voie ; d’où vient-elle ? où va-t-elle ? A la nuit tombée, nous nous endormons d’un profond sommeil.

Chronologie de ma captivité en France

19 juin 1940 :

Nous nous réveillons à 5 heures. Déjeuner avec du vin sucré et nous partons vers Argent-sur-Sauldre. Je souffre toujours des pieds - j’ai des ampoules qui sont crevées - et aussi de fatigue générale, depuis trois semaines que nous menons cette vie. Nous trouvons des voitures abandonnées qui sont inutilisables, ainsi que des bagages sans intérêt. Il est inutile de se charger de choses que nous ne pourrons pas transporter.

Nous arrivons à Argent-sur-Sauldre vers les 8 heures. Là encore, les bombardements et le pillage de la plupart des maisons laissent peu de possibilités de ravitaillement. Après une heure d’arrêt nous poursuivons la route. Des avions allemands nous survolent à basse altitude mais ne tirent plus. Nous allons vers Aubigny. Nous devons être dans le département du Cher. Après un moment de marche nous arrivons à avoir un peu de pain et du saucisson. Il y a toujours des militaires dans notre cas et aussi des réfugiés, mais de moins en moins. Nous faisons une pause dans un bois où nous apprenons que les Allemands sont plus au sud que nous et arrêtent tous les militaires pour les regrouper. Que faire pour leur échapper ? Se mettre en civil ? Mais sans papier, nous sommes trop nombreux dans ce cas. Il faudrait avoir la complicité d’un civil et nous avons la certitude d’une courte captivité. La guerre va finir. Nous ne pensons pas à autre chose qu’à manger et dormir !

Il fait très chaud, nous poursuivons un peu et gagnons une ferme habitée. Ici, la population est restée sur place. Nous nous endormons quelques heures. Il est midi passé, nous sommes toujours huit ensemble : Travaux, Trilles, Vialard, le vétérinaire, Seigneron, Saint-Loubert, Goyoneix et moi. Nous sommes réveillés par des avions qui ne font que passer. Sur la route beaucoup d’activité : des Allemands et quelques voitures de militaires français avec un drapeau blanc. Nous sommes vraiment prisonniers et n’avons pas la possibilité de l’éviter. Nous restons une partie de l’après-midi près de la ferme. Les gens sont très gentils et nous ont donné des casse-croûte ; ils nous laissent cueillir des cerises. C’est notre dernier moment de liberté. Avec mon chapeau de paille, ma chemise à carreaux et mes espadrilles, j’ai plutôt l’air d’un épouvantail dans ce cerisier.

Un militaire français vient nous dire que nous avons été vus par les Allemands et qu’il faut rejoindre un poste sur la route. Les fermiers nous donnent un bol de lait et nous partons avec notre charrette et ce qui reste de nos bagages et de nos bonnes bouteilles. Les plus grands dangers de la guerre sont sans doute finis pour nous mais que nous réserve l’avenir ?

La prise de contact se passe pour le mieux. Après avoir fait un kilomètre sur la route sans rencontrer personne, nous trouvons un avant-poste installé avec un canon de 25 pour la forme. Nous avons été repérés à la jumelle. L’accueil est dépourvu d’aménité. Nous échangeons quelques paroles en français ; ils nous offrent des cigarettes et nous montrent la direction du village. Là, nous sommes dirigés vers les écoles. Nous apprenons par les habitants que les hostilités seraient finies entre la France et l’Allemagne. Aucune attitude de provocation de la part des Allemands. L’armistice serait sur le point d’être signé.

Des réfugiés qui ont été ravitaillés s’apprêtent à prendre le chemin du retour. Nous arrivons aux écoles avec notre charrette à bras. Là, nous subissons une fouille sommaire et nous attendons avec d’autres prisonniers. D’après certains échanges de mots, les Allemands disent ne pas en vouloir à la France mais à l’Angleterre. Nous constatons qu’au moins localement ils respectent la population et les biens civils. Vers 21 heures, nous prenons la direction d’Argent-sur-Sauldre, sous escorte cycliste. Cette courte étape m’est assez pénible, en raison de l’état de mes pieds. Nous arrivons à destination vers 22 heures. Nous sommes parqués dans la cour des écoles où nous nous endormons à même le sol sur nos couvertures.

20 juin 1940 :

Réveil vers 7 heures ; mes pieds me font souffrir mais je ne dois pas avoir à marcher les prochains jours. A 8 heures nous avons un quart de " jus ". A 9 heures nous sommes rassemblés pour nous compter et nous devons remettre certains objets tels que lampes, cartes, boussoles, jumelles. A 11 heures distribution d’un repas froid. Nous sommes près d’un millier. Toute la journée repos total ; le moral dans l’ensemble n’est pas trop mauvais. Nous passons la journée à discuter, tout le monde espère une captivité très brève. A la tombée de la nuit, nous nous endormons sur de la paille mais toujours en plein air. Heureusement, les nuits ne sont pas trop fraîches !

21 juin 1940 :

Réveil à 5 heures, mes pieds vont mieux. Même journée qu’hier : repos total et nourriture légère. Toilette à l’eau pure. Depuis hier il court des bruits d’armistice. Nous sommes en attente des événements.

22 juin 1940 :

Les Nord-Africains ont été déplacés et emmenés ailleurs. Depuis la nuit dernière, nous couchons le long d’un mur, sous des toiles de tente de fortune mais toujours à même le sol. Le temps est beau mais orageux. Hier, j’ai écrit à Hélène. Dans l’ensemble, les Allemands sont assez indifférents avec nous. C’est le repos complet toute la journée. De nombreux nouveaux arrivent. Les Allemands rassemblent tous les militaires qui traînent encore dans la campagne et sur les routes. Le ravitaillement est fortement perturbé et devient franchement insuffisant. Les bruits d’armistice se confirment. Je me suis rasé ce matin, une barbe de dix jours. Je n’ai plus rien de mes affaires tant militaires que personnelles, plus de papiers, rien ! Tout a été perdu et détruit depuis ces trois dernières semaines. Le temps se gâte et je crois bien qu’il va pleuvoir. C’est ennuyeux car nous sommes dehors et les toiles de tente ne sont pas imperméables. La nuit est pluvieuse et sans sommeil.

23 juin 1940 :

Réveil à 6 heures, après une mauvaise nuit. Le bruit court que nous partons un millier pour un camp mieux aménagé, à quelques kilomètres d’ici. A 7 heures, nous sommes rassemblés et attendons jusqu’à 8 heures avant de partir en direction de Gien. Le parcours est plus long que prévu. Nous traversons et dépassons la ville qui a souffert. Des combats ont eu lieu il y a quelques jours. Beaucoup de dégâts, il y a eu des incendies importants. Nous avons fait 23 kilomètres et je suis très fatigué ; mes pieds sont en mauvais état, avec des ampoules crevées, et je n’ai que mes espadrilles. Nous sommes dans une usine désaffectée. A notre arrivée, nous mangeons ce qui nous reste de vivres et nous trouvons une cabane vide où nous nous installons. Nous dormons sur des ripes de bois étendues sur le ciment. Deux d’entre nous sont partis pour la soupe mais ils ne rapportent rien. Il est question d’une distribution de nouilles dans la soirée mais elle n’aura pas lieu. Je me repose le reste de la soirée. Un orage menace encore mais, ce soir, nous sommes à l’abri. Nous nous endormons, nous mangerons peut-être demain.

24 juin 1940 :

Réveil à 6 heures après une nuit sans histoire. Le beau temps est revenu. Il n’y a pas d’eau pour la toilette. Pour avoir un litre d’eau, il faut faire la queue. Le peu d’eau de pluie de l’orage de cette nuit, retenu dans quelques flaques, a été recueilli et il ne reste que de la boue. Tout le monde doit se rassembler pour former des groupes de 50 ; nous sommes près de 5 000 ! En fait de ravitaillement, nous avons droit à un quart de " jus " tiède et un petit morceau de pain ; quelques nouilles, cuites hier, sont distribuées, c’est-à-dire apportées dans un grand chaudron. La distribution n’a pas été organisée et tout le monde se précipite pour prendre à pleines mains une poignée de nouilles. Des Allemands, avec un sourire amusé, en profitent pour photographier la scène ! Pour ce qui me concerne, je m’abstiens et ils n’auront pas ma photo ! Dans la journée, nous avons une petite distribution de riz au gras où quelques petits morceaux de viande apparaissent. La journée se passe à jouer à la belote et à discuter de la situation.

Ce que nous vivons actuellement n’a rien de comparable avec ce que nos pères ont vécu pendant la guerre 14-18. Mais actuellement le sort des Français n’est pas le même pour tout le monde. Alors que nous sommes ici, d’autres sont chez eux en famille, auprès des femmes et des enfants. Malgré les restrictions, ils vivent comme avant et couchent dans leur lit tous les soirs. Certes, il faut bien défendre les valeurs du pays, même si, pour la plupart d’entre nous, ce ne sont que des valeurs d’une minorité qui, souvent, ne participe pas à cette défense.

Enfin belote et rebelote....Et puis cela ne peut pas durer très longtemps! La fin de l’été nous verra revenir à la maison. Forts de cet espoir, le moral n’est pas trop mauvais (si on avait su que cela durerait encore cinq longues années...!) Enfin, les " valeurs " ont été sauvées. En attendant, je voudrais bien avoir des nouvelles d’Hélène. Je pense qu’elle aussi doit se faire du souci car elle n’a certainement aucune nouvelle de moi depuis plusieurs semaines.

Vers 21 heures nous avons une nouvelle distribution de riz. Le bruit court que nous devons prendre la route demain matin pour une autre destination. Je crains encore pour mes pieds ! Aux dernières nouvelles nous devons rejoindre Montargis, à 38 kilomètres ! Je préfère ne pas y penser et je m’endors.

25 juin 1940 :

Réveil à 4 heures par Travaux, avec son briquet. Je me lève à 4 heures 30. Préparatifs de départ après un petit déjeuner fait d’un minuscule morceau de pain noir et d’un quart de jus tiède. Nous abandonnons encore des bagages inutiles puis rassemblement par groupes. Attente... Départ à 7 heures ½ pour Montargis. Mes pieds me font à peine mal au départ.

A la sortie de Gien, nous constatons des dégâts importants. La route est encombrée de véhicules de toutes sortes : voitures renversées et éventrées, parmi lesquelles des fourgons et des voitures militaires. Le plus répugnant, ce sont de nombreux cadavres d’animaux, chevaux, vaches, etc., non enterrés. Nous découvrons aussi de nombreuses tombes improvisées de militaires, signalées par un piquet surmonté d’un casque, et aussi de civils avec une inscription sur une planchette. Pendant plusieurs kilomètres nous traversons cette zone qui témoigne d’une résistance bien inutile la semaine dernière, quand nous étions de l’autre côté de la Loire. Nous marchons un mouchoir sous le nez tant l’odeur est insupportable.

Un peu plus tard, nous arrivons dans une région un peu différente. Tout est calme, un peu désolé et marécageux ; nous abordons peut-être la Sologne ? Je ne sais. Mes pieds ne vont pas du tout, j’ai des plaies à vif, je n’atteindrai jamais Montargis dans cet état. A 11 heures, à l’entrée de Nogent, nous nous arrêtons pour manger, du pain et de la moutarde arrosés d’un quart d’eau, car il faut ménager l’eau.

L’attitude de certains Français a été odieuse. Sur le bord de la route, des paysans distribuaient de l’eau contre une petite somme d’argent ! C’est sans doute les mêmes qui ont le plus profité du marché noir par la suite. Heureusement ce n’était pas la majorité car d’autres donnaient de l’eau et souvent un peu à manger ou des fruits. Mais si la marche du convoi était ralentie, les sentinelles allemandes renversaient les seaux d’eau et faisaient rentrer tout le monde dans les rangs, au moyen de coups de crosse si besoin était.

Après notre " déjeuner ", nous repartons. Pour combien de temps ? Comme nous sommes doublés par des voitures civiles françaises, les sentinelles en arrêtent pour prendre ceux qui ne peuvent plus avancer. Il reste encore 12 kilomètres à faire avant d’atteindre Montargis. Les 27 kilomètres déjà parcourus n’ont pas été faciles pour moi. Ils arrêtent enfin une traction avant pour me prendre mais il n’y a pas de place à l’intérieur ; alors je m’installe sur une aile de la voiture. Ce n’est guère confortable et un peu acrobatique, mais ça pourra aller. Les occupants de la voiture, quoique français, n’ont accepté que sur l’insistance de la sentinelle. Ils semblent tout à fait indifférents à notre situation. Peut-être nous reprochent-ils de ne pas nous être faits tuer sur place ? Mais, eux, où étaient-ils ?

Séjour à Montargis

Les 11 kilomètres sont parcourus assez rapidement. Après avoir traversé un gros village assez désert, la voiture m’arrête à l’entrée d’une grande caserne qui, je crois, était occupée par des gardes mobiles et leurs familles, sans doute évacués depuis quelques temps ; peu importe, maintenant ils étaient libres. La ville paraît intacte, peu de monde dans les rues. Il semble qu’il n’y a pas eu de pillage et que tout soit normal. J’ai été déposé devant la grille, où j’attends un peu. Des soldats allemands sont installés dans un poste de garde. Nous sommes quelques éclopés qui attendons. Au bout d’un moment, nous sommes dirigés vers les cuisines où j’obtiens, comme les autres, un peu de nourriture : un petit bifteck avec des frites dans une assiette et un grand verre d’eau, un vrai régal ! que nous dégustons assis sur une marche. Mes pieds sont très douloureux et je marche en boitillant. Nous sommes dirigés vers le bâtiment central où nous avons de grandes chambres au deuxième étage. La pièce, orientée est-ouest, est meublée d’une vingtaine de lits en fer avec ressorts et matelas! Je suis le premier dans cette chambre. Je prends possession d’un lit, près d’une fenêtre qui donne à l’ouest, avec vue sur quelques maisons et jardins. La campagne est assez agréable et le soleil est encore assez haut. Je retiens une dizaine de lits pour les copains avec qui j’aimerais bien rester ; il y en a plusieurs du 74ème G.R. Au bout d’une heure, après m’être reposé, je descends attendre l’arrivée des autres.

Quand la colonne arrive, il est environ 19 heures. Nous sommes contents de nous retrouver et j’emmène vers la chambre ceux qui me sont les plus proches. C’est avec joie que tout le monde s’installe. Les maisons voisines, sous les fenêtres, sont occupées par des familles. Les gens sont très gentils et nous parlent. Demain, je vais encore écrire à Hélène et faire poster la lettre par quelqu’un. Il nous faudra aussi trouver un récipient pour aller chercher la soupe. Pour l’instant, nous avons eu du pain et un peu de viande. Tout le monde s’endort très vite, il y a longtemps que nous avons eu un lit.

26 juin 1940 :

Réveil pour le jus. Je reste encore couché et je me rendors jusqu’à 8 heures. Je me lève et vais faire un peu de toilette, j’en ai bien besoin ! Je me rase aussi. Mes pieds me font moins mal, cela guérira tout seul, avec le repos. J’écris ma lettre pour Hélène et je la confie aux gens d’en bas qui nous ravitaillent un peu avec des cordes et un panier. Il faut fournir une liste détaillée sur chacun de nous. Peut-être en vue d’une libération prochaine ? Pour la nourriture, c’est vraiment juste, mais mieux que les jours passés. Nous avons trouvé un récipient tout à fait valable, un seau hygiénique récupéré dans un autre bâtiment. Il a servi mais, bien nettoyé avec du sable et de l’eau, ça va très bien. Aujourd’hui, il fait un peu frais mais nous sommes à l’abri. La journée se passe en parties de cartes et conversations diverses.

Nous sommes en pays de connaissance, la plupart de ceux qui nous ont rejoints sont du 74ème. Parmi eux est un sous-officier de l’escadron moto avec qui je sympathise, Henri Dedieu, que je reverrai en captivité et avec qui je serai très lié. Ce soir, à 22 heures, tout le monde dort.

27 juin 1940 :

Journée strictement comme celle d’hier. Nous avons quelques livres et journaux, donc un peu de lecture. La belote et de longs séjours à la fenêtre à observer le va-et-vient des environs occupent le reste du temps. Nous avons très peu de rapports avec les sentinelles. Aujourd’hui il est arrivé un autre convoi, environ 2 500 hommes, ce qui porte l’ensemble à près de 8 000, paraît-il ? Beaucoup de Nord-Africains, tirailleurs algériens et marocains, et aussi quelques Sénégalais. Ils sont logés à part mais nos rapports ne sont pas mauvais. Comme hier, à 22 heures tout le monde au lit.

28 juin 1940 :

Dormi profondément toute la nuit. Je récupère un peu et mes pieds vont mieux naturellement, sans médicaments. Journée de repos complet, lecture des dernières nouvelles de Paris ou belote et je rêve de mon retour auprès d’Hélène et de ma petite Dany qui va sur ses six mois. Elle doit être bien intéressante. J’espère qu’à Rochefort tout s’est bien passé et que personne n’a été en danger. Je ne quitte pas beaucoup ma fenêtre. Le ravitaillement est toujours très léger mais les gens d’en bas nous procurent des suppléments très appréciés. Le très beau temps continue. Au lit et à demain.

29 juin 1940 :

Ce matin, réveil à 6 heures et lever à 9 heures pour cause de lecture. Rien de particulier à signaler, c’est la journée d’hier qui se poursuit. Je descends dans la cour pour le strict nécessaire, toilette, lessive, c’est un bien grand mot. Nous avons très peu de savon par les gens d’en bas ; eux-mêmes sont rationnés. Je fais sécher auprès de moi, à la fenêtre. Les Allemands ont fait creuser des latrines auprès des bâtiments, une tranchée avec des planches en travers. Évidemment, tout se passe en commun, les uns très proches des autres... Enfin, on a vu pire ! C’est tout pour aujourd’hui.

30 juin 1940 :

Même journée qu’hier. Réveil à 6 heures, lever à 9 heures. Rien de neuf, la vie est plutôt monotone. Un journal de Paris annonce que les prisonniers belges seraient tous libérés. Qu’en est-il ? Il y a quelques problèmes avec les Africains, surtout les Arabes. Une corvée de pain de notre bâtiment a été attaquée par eux, dans la cour : ils nous ont volé les boules de pain. Aussi, maintenant, le ravitaillement est-il placé au centre d’une couverture tenue aux quatre coins par les nôtres et une escorte de quatre autres assure la sécurité. Et tout se passe bien ; il faut y aller à huit au lieu de quatre. Sans doute la faim justifie-t-elle tous ces incidents. Il faut aussi surveiller le linge qui sèche et ne pas le perdre des yeux. La journée se passe normalement, avec un peu de cafard pour tout le monde.

1er juillet 1940 :

Rien à signaler d’important, peut-être la discipline qui se resserre un peu mais cela ne nous touche pas pour l’instant. Dans les autres bâtiments, des équipes se sont formées pour aller en corvée en ville, sous le contrôle des Allemands. Belote, lecture et conversation où chacun affirme un peu trop sa personnalité, etc.

2 juillet 1940 :

Même emploi du temps. La discipline est plus sévère. Dans la nuit, des coups de feu ont été tirés, nous ne savons pas dans quelles circonstances. Peut être certains d’entre nous ont-ils essayé de faire le mur ? Nous le saurons sans doute. La libération serait retardée en raison du manque de transports. En réalité, nous ne savons rien. J’ai quand même mauvais moral d’être sans nouvelles depuis si longtemps et là-bas ce doit être la même chose. Hélène doit se demander ce que je suis devenu. Il fait toujours beau et très chaud, la nourriture bien insuffisante. Heureusement on ne se dépense pas beaucoup.

3 juillet 1940 :

Rien, rien de nouveau. Il faudrait écrire toujours la même chose. Aujourd’hui nous avons eu du pain frais par des corvées qui travaillent en ville. Nous voudrions bien y aller, nous aussi, mais notre bâtiment n’est pas concerné. Ce soir, un orage menace.

4 juillet 1940 :

Rien. Occupations habituelles. Dans l’après-midi, il arrive un fort contingent de 3 000 prisonniers provenant des localités. Mais, comme nous avons dépassé les possibilités d’accueil, cela ne pourra pas durer. Parmi eux, une vingtaine de l’escadron à cheval du 74ème. Il y a deux sous-officiers que je ne connais pas. Ils logent dans un autre bâtiment. Ils ont confirmé le bruit qui avait couru : ils ont passé La Loire par leurs propres moyens, à la nage, en évitant les ponts, et se sont réfugiés dans les bois, sur la rive gauche. Mais ils n’ont pas pu tenir très longtemps et ils ont abattu des chevaux pour se nourrir. La nuit dernière, j’ai été dérangé comme beaucoup d’autres, sans doute l’eau ou la nourriture.

5 juillet 1940 :

Meilleure nuit, pas trop de coliques, mais les autres en ont de plus en plus. Nous avons un journal, rapporté de la ville par les corvées, qui donne le texte de l’armistice. Il apparaît qu’en principe tous les prisonniers devraient être libérés d’ici la fin de l’été et que la France serait partagée en deux zones, une occupée et l’autre libre. Depuis quelques jours, des troupes allemandes remontent vers le nord. L’occupation devrait cesser à la signature de la paix, mais faudrait-il que l’Angleterre capitule, ce qui n’a pas l’air d’être pour demain ! Ici, les Allemands réquisitionnent un peu tout, mais ils semblent faire des efforts pour être acceptés de la population, ce qui n’est d’ailleurs pas toujours le cas. Je vais me faire couper les cheveux, j’aurai peut-être l’air plus normal.

 

Ici s’arrêtent les notes écrites au crayon sur un carnet. Ce qui va suivre fera seulement appel à ma mémoire et à la correspondance adressée à Hélène que je possède encore. Mais, pour mon séjour en Allemagne et la libération en 1945, d’autres carnets facilitent le rappel de ces souvenirs !... Plus de cinquante ans sont passés depuis tous ces événements. Je ne peux dater exactement ce qui va suivre mais je peux indiquer les grandes lignes.

Certaines épouses, qui venaient surtout de Paris, sont venues et ont réussi à faire libérer leurs maris. Mes lettres à Hélène restaient sans réponse. Je crois qu’une femme de Paris avec qui j’avais parlé a pris contact avec Hélène. Mais aujourd’hui, je ne peux le préciser.

Notre santé s’est aggravée dans ce mois de juillet. Nous avions presque tous une sorte de dysenterie, qui se manifestait par de fréquents besoins, allant jusqu’à des pertes de sang. J’ai été sérieusement touché par cette épidémie. Il fallait courir plusieurs fois dans la journée et même la nuit. Il y avait affluence dans ces latrines, en plein air, tous alignés, très proches les uns des autres ; c’était assez pénible. Ceux qui avaient de très gros problèmes de santé étaient transportés dans un hôpital allemand et n’en revenaient pas. C’est pendant cette longue période qu’en cherchant dans les autres bâtiments j’ai rencontré Paul Orlianges. Lui non plus n’avait pas de nouvelles de Rochefort. Par la suite, il est resté en Allemagne, dans la même région que moi, mais il n’a pas été en Ukraine et il est rentré plus tôt.

La résistance de l’Angleterre met les Allemands en colère. La discipline est devenue très stricte et petit à petit le camp se vide. Des convois sont formés et des départs ont lieu sans en connaître la destination, paraît-il pour le Nord ou l’Est de la France. Certains parlent bien de l’Allemagne mais personne ne veut y croire. Il n’y a plus de corvées en ville. Vers la fin août, notre tour arrive. Nous devons partir dans ces conditions, dans les premiers jours de septembre. Le moral est au plus bas.

En général, le moral des combattants de cette guerre n’était pas poussé vers l’héroïsme! La précédente guerre était encore présente à l’esprit de beaucoup d’entre nous. Les deuils et les souffrances de la guerre 14-18 étaient encore dans les mémoires;  nombreux étaient ceux qui avaient perdu des membres de leur famille pendant l’autre guerre, celle qui devait être la " der des der ", on ne devait jamais revoir ça ! et pourtant dès la génération suivante tout avait recommencé !

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