DEUX STATUES MÉDIÉVALES

trouvées à Saint-Jean-d'Angle

par Philippe Duprat

 Historique de la découverte

Un concours de circonstances peu commun a permis la réapparition de deux statues médiévales à Saint-Jean-d'Angle. Vers le milieu du mois de mai 1995, Mme Duchet, qui s'occupe de l'entretien de l'église de Saint-Jean-d'Angle, découvre dans le transept sud deux statues couvertes par endroits de terre séchée et de toiles d'araignées. Surprise, elle ne dit rien pendant quelque temps, jusqu'au jour où elle en parle, au hasard de la conversation, à Anne Audier qui prévient aussitôt la Société de Géographie dont elle est membre actif. Ces statues sont alors mises provisoirement à l'abri dans la sacristie, puis minutieusement nettoyées à sec au début du mois de juillet : toutes deux s'avèrent d'une très grande finesse d'exécution et à coup sûr médiévales. Anne Audier, qui craint à juste raison que les statues disparaissent comme elles étaient venues, alerte la presse : un article d'Agnès Claverie paraît le 27 juillet dans Sud-Ouest, intitulé " Saint-Jean-d'Angle : le mystère des statues ". Car à ce moment il demeure entier : qui a bien pu déposer anonymement dans l'église de telles statues ? d'où proviennent-elles ?

En fait le mystère du dépôt ne s'éclaircira qu'en septembre. Après une rapide présentation de ces deux statues au Congrès des Sociétés Savantes du Centre-Ouest (à La Rochelle, le 23 septembre), j'ai été mis en contact avec Nicolas Faucherre, maître de conférences à l'Université de La Rochelle, qui s'avère être ... l'inventeur des statues. En mai 95, M. Faucherre faisait visiter à ses étudiants, dans le cadre de son cours, les monuments du golfe de Brouage, et en particulier l'église de Saint-Jean-d'Angle. Lors de la visite de la partie postérieure de l'église, l'un des étudiants, en urinant dans un petit cabanon sur un tas de feuilles mortes, découvre ( !) un morceau de pierre qui l'intrigue. Le professeur, appelé, met alors au jour, enfouies sous les feuilles mortes, deux statues mutilées, couvertes de terre séchée, de toiles d'araignées et d'un vieux linge ; immédiatement, malgré leur état, il remarque l'intérêt de ces statues, de caractère médiéval très marqué. Revenu sur place le lendemain, après en avoir avisé par téléphone la mairie, il fait transporter et déposer par ses étudiants les deux statues dans le transept sud de l'église, où les a ensuite " découvertes " Mme Duchet. Le message téléphonique s'était donc perdu, ce qui explique les tergiversations de l'été. Suite à des contacts très cordiaux avec M. Mounier, maire de Saint-Jean-d'Angle, les deux statues sont, depuis septembre 95, déposées au Musée de la Vieille Paroisse, en vertu d'une convention signée entre la Société de Géographie et la municipalité de Saint-Jean-d'Angle qui en reste propriétaire.

Il n'en reste pas moins que les statues semblent bien avoir séjourné longtemps dans le cabanon de la cour, situé à quelques mètres de l'église : il s'agit d'une construction fruste, anciennement édifiée à partir de diverses pierres de réemploi (plusieurs fragments moulurés). On y a jadis entreposé du charbon : les statues étaient déposées à même le sol noirâtre, dans l'angle sud. Jusqu'en mai 1995, personne, semble-t-il, n'a prêté attention au tas de feuilles qui les cachait à la vue.

Description des statues

Statue n° 1

La statue n° 1 représente un saint debout, sculpté dans un calcaire très fin et tendre (H : 0,85 m, L : 0,36 m, Ep : 0,25 m). Il manque la tête et la main droite (mutilations anciennes). Le personnage tient un gros livre à la main gauche : Le pouce et l'index ont en partie disparu, mais la main est, dans l'ensemble, bien conservée et finement sculptée. Au bras gauche pend un manipule. L'habit du dessus est une dalmatique échancrée sous les manches, à col large, à franges et orfrois finement ouvragés, dont les motifs sont constitués d'une alternance de losanges et de croix losangées. Ces motifs sont répétés sur la partie antérieure de la dalmatique (le rectangle inférieur), sur toutes les bordures (col, manches, côtés) et sur le bas du manipule. La partie inférieure de la statue laisse voir les nombreux plis, assez épais, d'un vêtement qui couvre les pieds. De légères traces de polychromie sont encore visibles à certains endroits de la dalmatique (jaune crème), sur le manipule (bleu clair) et sur le livre (rouge vermillon). Le cou, dont le diamètre est de 7,5 cm, comporte un trou cylindrique pour maintenir la tête, d'un diamètre de 2,5 cm et d'une profondeur de 4 cm. La partie arrière de la statue, plate, est percée d'un trou de fixation au mur.

Il s'agit donc d'un diacre vêtu de sa dalmatique. Parmi les saints diacres, on peut retenir saint Étienne, portant l'instrument de son supplice à la main droite (une pierre), saint Vincent (soulevant une grappe), ou saint Laurent (qui tiendrait un gril). On peut noter que saint Vincent est le patron des vignerons et des tuiliers briquetiers, nombreux dans les environs. La facture d'ensemble est fine, équilibrée (on n'y discerne aucune disproportion), mais sans génie. Malgré un léger déhanchement, elle conserve quelque chose de statique. Tout indique ici une datation du XVe siècle (1).

Statue n° 2

La statue n° 2, de petite taille (H : 0,31 m, L : 0,22 m, Ep : 0,14 m), se limite à un fragment inférieur (premier tiers). Là encore le calcaire est très fin. On distingue le bas d'un habit de forme ovale, avec de nombreux plis, et multiples enlèvements anciens (rognures, brisures). Sous cet habit (bas du corps) apparaît un autre vêtement comportant de nombreux plis verticaux et obliques. Le pied gauche dépasse légèrement, couvert d'une chaussure de forme triangulaire. Le bas de la partie droite de la statue est mutilé. A l'intérieur des plis apparaissent des traces très visibles de polychromie (bleu-vert sur la partie haute, rouge vif sur la partie basse, noir sur la chaussure).

Si l'on ne peut exclure la représentation d'un prêtre ou d'un évêque (aube et bas de la chasuble), on pense plutôt ici à une Vierge (robe et bas du manteau). L'ensemble est de très belle facture : les nombreux plis manifestent une qualité artistique indéniable. Cette statue est datable du XVe siècle.

La question de la provenance

Un document très intéressant du XIXe siècle a été retrouvé " dans les archives à Saintes " et publié dans L'Arnoult par M. l'abbé Bichon, curé de Champagne dans les années 70 (2) : il s'agit d'une lettre du préfet de Charente Inférieure, adressée le 22 août 1863 au sous-préfet de Saintes. Cette lettre fait état d'une découverte exceptionnelle de statues : " Votre collègue, M. le sous-préfet de Marennes, vient de m'informer qu'en faisant des réparations aux pavés du clocher de l'église de Saint-Jean-d'Angle, le 6 de ce mois, on a découvert un puits qui a été fouillé immédiatement et dans lequel on a découvert quelques statues mutilées et qui paraissaient intéressantes. Ces statues en pierre, et qui ont été peintes et dorées, sont une Vierge, hauteur 1,65 m ; une petite Vierge, 0,70 m ; un autre saint, 1 m ; la base d'une statue, 0,95 m ; une tête avec de longs cheveux et une barbe roulée, de grosseur naturelle. Veuillez signaler cette découverte à la commission des Arts [...] ".

Depuis, ces statues ont toutes disparu. Les descriptions restent ici malheureusement très sommaires, mais on peut constater des ressemblances de dimensions avec nos deux statues en ce qui concerne la " petite Vierge " (0,70 m) et l'" autre saint " (1 m). Ces statues étaient-elles entières ou en plusieurs morceaux ? Le préfet indique seulement qu'elles sont " mutilées ". Par ailleurs, l'expression " base " d'une statue pourrait signifier " partie inférieure ", et la cote 0,95 m, qui paraît peu vraisemblable, pourrait être lue 0,35 m, ce qui correspondrait tout à fait à la statue n° 2. On peut aussi noter les indications de polychromie, qui semblaient évidentes au XIXe siècle, et qui sont actuellement très effacées sur les statues retrouvées. On ne peut donc tirer aucune conclusion définitive de ce document (3), non plus que de la " promenade archéologique dans la région de Pont-l'Abbé " réalisée le 8 juillet 1923 par les membres d'une société savante (4).

Le fait que des statues aient été jetées dans un puits situé dans l'enceinte même de l'église n'a rien de surprenant. Il s'agit probablement de statues mutilées lors des guerres de religion, qui ont été féroces en Saintonge : de très nombreuses églises y ont subi des dégradations et leur mobilier a souvent été complètement détruit. Considérées comme profanées, ces statues ont été enfouies dans un puits, selon un usage constant dans de telles circonstances (et remontant à l'Antiquité).

Les deux statues retrouvées à Saint-Jean-d'Angle, et datées du XVe siècle, ont vraisemblablement été mutilées lors des guerres de religion. Il est fort probable qu'elles proviennent de l'église de Saint-Jean-d'Angle, mais on ne peut exclure les chapelles environnantes. On a pu un moment penser que l'une d'entre elles appartenait à la décoration du portail ou du clocher qui comporte plusieurs grandes niches : mais compte tenu de leurs dimensions réduites et de l'absence totale de trace de corrosion par exposition à l'air libre, il s'agit ici de statues ornant l'intérieur d'un monument.

La découverte de statues médiévales est essentielle pour l'histoire de l'art, en particulier pour notre région où de tels vestiges sont rares. Mais plusieurs questions demeurent actuellement sans réponse : combien de temps les deux statues sont-elles restées entreposées dans le cabanon ? Qui les y a déposées et d'où venaient-elles ? Que sont devenues les statues découvertes en 1863 ? Il n'est pas impossible que d'autres réapparaissent un jour.

Notes

1. Je remercie M. Clion et M. l'abbé Blomme pour leurs précieuses indications.

2. L'Arnoult, journal des groupes paroissiaux de Pont-L'Abbé et Champagne, juillet-août 1975, n° 103. Je remercie ici Anne Audier qui m'a fourni le renseignement, ainsi que M. l'abbé Bichon qui me l'a confirmé et précisé.

3. Dans le même article, M. l'abbé Bichon signale la découverte, en 1975, à Saint-Fort, par le jeune Lionel Rateau, d'une " statue de prêtre (ou plutôt d'évêque ?) dont il manque la tête ". La famille Rateau a gardé un souvenir très net de cette statue : contactée, elle ne l'a absolument pas reconnue dans les photos de la statue n°1. La statue de Saint-Fort a disparu dès cette époque, subtilisée par un amateur...

4. Ceux-ci constatent, dépités, qu'à Saint-Jean-d'Angle " les statues qui décoraient les niches de cette imposante construction ont été retrouvées au fond d'un puits, et la sottise humaine, dont les limites atteignent l'infini, a voulu qu'elles soient brisées pour empierrer les chemins " (Société d'archéologie de Saint-Jean-d'Angély et de sa région, Bulletin n°1, 1923, pp. 12-13). Selon Anne Audier, cela paraît bien peu probable : les promeneurs étaient informés de la découverte de 1863, mais dans le village même, soixante ans après, on ne savait plus ce qu'était devenues ces statues mutilées.

Publié dans Roccafortis, 3e série, tome III, n° 17, janvier 1996, p. 17-20.