UN POINT D'HISTOIRE DU FAUBOURG DE ROCHEFORT
La fondation du "village de Sainte-Sophie" et la "rue Sainte-Sophie"
par Roger Tessier, Claude Marsaly et Alain Durand
Une plaque en fonte, de facture assez fruste, sur la façade du numéro 177 de la rue des Frères-Jamain, porte l'inscription : "1850 / VILLAGE DE STE SOPHIE / FONDATION 9 AVRIL". C'est la seule plaque de cette nature dans Rochefort. La mention de la fondation d'un village ne laisse pas de surprendre, surtout en ce lieu, d'autant plus que le village en question apparaît comme un ensemble de maisons de dimensions analogues, construites sur le même plan, dans un alignement parfait. On se demande alors si la plaque est bien à sa place primitive. Il n'y a pourtant nul doute à ce sujet : le plan cadastral de 1875 met en évidence un groupe de maisons isolé dans la rue, dans la disposition qu'on observe aujourd'hui, de sorte que l'appellation village s'explique par cet isolement.
A droite, maison n° 177 de la rue des Frères Jamain.
On remarque la plaque, en haut à droite.
La plaque en fonte sur la même
maison
La maison numéro 177, qui a donc été construite la première, se trouve un peu après la rue Anatole France, en direction du boulevard Buisson, exactement à l'endroit où la rue des Frères-Jamain dévie légèrement vers la droite. Il est probable que c'est après le percement de la rue Anatole France qu'ont été édifiés les immeubles qui réunissent cette maison à l'angle de la rue. La maison n'a pas été bâtie en limite de propriété : on a ménagé sur sa droite un espace de la largeur d'un couloir, qui est actuellement fermé par une porte pleine en bois. La façade ne comporte pas d'autres ouvertures que deux fenêtres, de sorte que l'accès aux deux pièces, de devant et de derrière, devait se faire par des portes latérales, sur l'espace demeuré libre. Par contre, sept autres maisons qui lui font suite en direction du boulevard Buisson ont chacune un couloir latéral desservant les deux pièces. Elles ont aussi chacune deux fenêtres en façade, sont de même hauteur, avec la même corniche moulurée. Même si les couloirs sont placés tantôt à droite, tantôt à gauche, elles constituent évidemment les éléments d'un lotissement structuré. Il est cependant actuellement impossible de savoir si les constructions se prolongeaient au-delà, une maison à étage récente, avec boulangerie, venant interrompre cette belle série représentative de l'"échoppe", la petite maison basse à deux pièces du faubourg.
Partie ouest du lotissementNous ne connaissons pas d'étude sur ce lotissement et les journaux locaux de l'an 1850 sont muets sur l'événement. C'est pourquoi nous avons fait des recherches dans les documents cadastraux, les recensements et les registres d'état-civil, afin d'élucider le problème. Problème complexe car, comme on va le voir, de nombreuses parcelles sont concernées, de sorte que des investigations dans les minutes de notaires devraient compléter peu ou prou la documentation, au moins en ce qui concerne les transactions sur les parcelles, qui ont dû précéder les constructions. Quoi qu'il en soit, nous livrons dès aujourd'hui les résultats de nos recherches, avec l'espoir que d'autres chercheurs pourront aller plus loin.
En 1851, d'après le recensement, qui suit de peu la fondation, le "village de Sainte-Sophie" compte 16 foyers et 56 personnes, parmi lesquelles 25 mineurs. Les habitants dont l'origine peut être décelée à l'aide des actes d'état-civil viennent de la rue de Martrou, de la "rue du Treilly", de la grande rue du faubourg, de la rue Notre-Dame, de la Cabane Carrée et du village des Bons. Les autres, c'est-à-dire les plus nombreux, semblent ainsi originaires d'autres communes. Les professions mentionnées sont : boulanger, calfat, charpentier, chiffonnier, forgeron, fondeur, journalier (3), marchand d'eau, perceur (3), serrurier, terrassier, pour les hommes; chiffonnière, couturière, fileuse (2), jardinière, journalière (3), tricoteuse, sans profession (9), pour les femmes. C'est donc un peuplement de gens modestes, dont certains travaillent au port. On remarque la naissance d'une petite Sophie, le 14 septembre 1850, cinq mois après la fondation, au foyer de François Marsais, dit tantôt perceur et tantôt charpentier, et de Marie Benon, journalière. François Marsais est d'ailleurs le seul habitant d'alors dont on retrouve le nom dans la matrice cadastrale de 1875, au n° 5.
Au recensement de 1856, on dénombre 19 maisons, comportant 29 foyers et abritant 95 personnes. Ce n'est plus un "village" mais un "quartier". De nouvelles professions sont apparues : marin, préparateur d'anatomie, marchand de vin, officier en retraite, garde aux portes, écrivain public... La doyenne des habitants, la veuve Gaudet, journalière, est octogénaire. Cependant il est possible que des 19 maisons, certaines soient situées sur l'autre côté de la rue. Quoi qu'il en soit, l'accroissement du nombre des habitants est sanctionné dans la même année par une décision du conseil municipal. On lit en effet dans un registre de délibérations, pour la séance du 23 août 1856 : "Enfin le conseil est d'avis que les habitations situées sur le chemin qui prolonge la rue des Dix Moulins et aboutit à la route de Rochefort à Marennes et formant une agglomération de population assez importante soient désignées sous le nom de Rue Ste Sophie" (1). Décision on ne peut plus sage, qui officialise une désignation entrée dans l'usage. Cependant on ignore qui est à l'origine de cette désignation et pourquoi on a placé le lotissement sous le patronage de sainte Sophie.
Sur le plan cadastral de 1875, le nom de Sainte-Sophie est étendu à la portion sud de la rue (2). On distingue nettement 21 maisons, depuis celle qui porte la plaque jusqu'à la hauteur de la rue Kleber, sur une longueur de 140 mètres environ. Les façades mesurent entre 5 et 6 mètres, sauf la dernière, qui atteint à peu près 8 mètres. La profondeur est uniformément d'environ 8 mètres, ce qui permet d'aménager deux pièces. A l'exception des trois dernières, ces maisons se prolongent par des jardins en lanières, sur une profondeur totale variant entre 68 et 73 mètres, les lots mesurant quelque 350 à 420 mètres carrés. Chaque lot a été constitué par addition de parcelles contiguës, quatre le plus souvent. C'est ainsi un ensemble de 74 parcelles, constituant à peu près un rectangle, sur une superficie inférieure à un hectare, qui a été sollicité pour le lotissement. Cette fragmentation des terres cultivables dans le faubourg n'est pas pour nous étonner car on l'observe au XVIIIe siècle, dans des transactions qui portent sur quelques sillons, voire un seul.
On sait que le nom de Sainte-Sophie a disparu officiellement, par décision du conseil municipal du 12 novembre 1900, qui a baptisé la rue "rue du 14 Juillet" et que cette dernière a été amputée de sa partie comprise entre la rue Anatole France et le boulevard Buisson, le 25 février 1946, en l'honneur "des Frères Jamain", sans d'ailleurs que la numérotation soit modifiée. Cependant, le nom de Sainte-Sophie a fait sa réapparition il y a quelques années, pour désigner une rue d'un nouveau quartier, peu éloigné de l'ancien "village". Nous signalerons également que, sur la carte de l'IGN au 1/25000, le nom s'étale de part et d'autre de la rue Charles Maher, comme nom de terroir, probablement plus par erreur de cartographie que par déplacement du toponyme primitif; en effet, ce dernier est aujourd'hui parfaitement ignoré des habitants du secteur.
Notes
1. 44e feuillet, "rues nouvelles du faubourg, 6°. Rochefort trois siècles en images situe la décision au 4 octobre 1856 (tome 1, p. 187). R. Allary donne la bonne date (Histoire des rues de ma ville, p. 109 et 206).
2. Section F, 2e feuille.
Le lotissement
N° de lot - N° de parcelle - N° du XIXe s. - N° du XXe s.
1 - 2643 à 2646 - 1 - 177
2 - 2638 à 2642 - 3 - 179
3 - 2634 à 2637 - 5 - 181
4 - 2630 à 2633 - 7 - 183
5 - 2626 à 2629 - 9 - 185
6 - 2622 à 2625 - 11 - 187
7 - 2617 à 2621 - 13 - 189
8 - 2613 à 2616 - 15 - 191
9 - 2609 à 2612 - 17 - 193
10 - 2605 à 2608 - 19 - 195
11 - 2603 + 2604 - 21 - 197
12 - 2599 à 2601 - 23 - 199
13 - 2595 à 2598 - 25 - 201
14 - 2591 à 2594 - 27 - 203
15 - - 29 - 205
16 - 2585 + 2590 - 31 - 207
17 - - 33 - 209
18 - 2583 + 2584 - 35 - 211
19 - 2581 + 2582 - 37 - 213
20 - 2579 + 2580 - 39 - 215
21 - 2573 à 2578 - 41 - 217
Les numéros des lots sont donnés par le plan parcellaire de 1809, section A, feuille n° 1, en surcharge, au crayon (Archives municipales).
Les numéros des parcelles et la numérotation des immeubles au XIXe siècle sont fournis par la matrice cadastrale de 1875, "rue Sainte Sophie" (Archives départementales, P.-cadastre-352A, section F). Les parcelles 2585 et 2590 sont divisées en 3 lots : 15, 16 et 17.
Les numéros du XXe siècle sont ceux de la rue du 14 juillet, dénommée en 1900, qui ont été maintenus après que la rue des Frères Jamain en ait été distraite. Le numéro 177 est celui qui porte la plaque commémorative.
Publié dans Roccafortis, 3e série, tome II, n° 10, septembre 1992, p. 79-83.