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LES PÈLERINAGES DES HABITANTS DE SAINTE-GEMME
par Anne Audier
On disait "la fête de Nancras", "la fête de Saint-Symphorien" ou "la Saint-Symphorien" et c'étaient les seules qui fussent à la fois des fêtes populaires et des rassemblements de piété. La "Saint-Utrope" de Saintes tenait plus de la foire que du pèlerinage et Notre-Dame de Recouvrance à Pons était trop éloignée pour que le commun pût s'y rendre "de son pied", voire en char-à-banc et en revenir dans la journée. Pourtant, quand les jeunes filles prirent l'habitude des déplacements à bicyclette, vers 1925, elles aimèrent aller à Corme-Écluse, le 2 août, et aussi à 1'Ile Madame dont la fête est fixée, en raison de la marée, à une date où la passe "découvre".
L'église de Saint-Symphorien, isolée au bord du marais, n'a jamais groupé autour d'elle que quelques pauvres maisons parmi lesquelles l'ancien presbytère, sur la petite place aux tilleuls, qui fut rasé vers 1892. L'origine du pèlerinage, le 22 août, est obscure. Sans doute la dévotion au jeune martyr d'Autun se substitua-t-elle, ici, à quelque culte des eaux et, comme le saint martyr avait été enseveli "près d'une fontaine", on prit l'habitude, chaque année, lors de la fête patronale, de porter ses reliques en procession à "la fontaine à mirâques", qui se trouvait ainsi christianisée sans équivoque. Avant la Révolution, il s'y trouvait même une chapelle dont on ne trouve plus que des traces mais à l'église, parmi les claveaux du portail, le chanoine Tonnellier a reconnu en réemploi deux sculptures qu'il croyait celtiques et l'on a retrouvé tout près de là, à l'Ornu, d'importants vestiges gallo-romains. Enfin, notre grand père Audier, fouissant son champ en aval de la fontaine, avait mis au jour, avant 1900, un cimetière où les squelettes, sans sarcophages, étaient entourés de pierres. S'il y avait un mobilier il ne fut pas recueilli. Des fragments de légendes se répètent encore dans le village. Près d'une fontaine pétrifiante, à quelques centaines de mètres de l'église, ne voit-on pas dans le rocher le pas du cheval "de Bayard" ?
Peut-être est-on venu, en temps de sécheresse, demander la pluie à la fontaine car une tradition prétend qu'"il doit pleuvoir pour la saint Symphorien", mais elle était surtout réputée pour la guérison des rhumatismes. Au XVIIe siècle un hérétique perclus aurait été amené là en dévotion et, guéri, aurait abjuré ses erreurs. Au début du siècle encore on venait demander à la fontaine le soulagement de ses maux. On parla longtemps de cette vieille qui, retroussant son jupon, se faisait arroser le bas du dos par l'eau miraculeuse : "Garis-me, boune eau, garis-me !". Allez donc, après cela, remplir votre bouteille dans le bassin pour emporter chez vous !
Autrefois, la fête du 22 août attirait de nombreux pèlerins. On venait pour la journée, souvent à pied. A la sortie de la grand messe, des marchands offraient du pain, des huîtres, de la charcuterie ou des "carquelins", des melons, les premiers raisins mûrs. On s'installait pour déjeuner, qui sur l'herbe près de la fontaine, qui à l'orée d'un bois ou sous "l'oumia de Pierre Bon", un arbre gigantesque, certainement plusieurs fois centenaire.
L’après-midi, après les vêpres, la bénédiction des enfants (1) et le panégyrique du saint, on se rendait en procession à la fontaine, quatre jeunes gens portant sur un brancard les reliques de leur saint patron. La veille, le sacristain avait fermé les vannes, dans le marais, pour que l'eau montât et coulât dans la vasque. Ce qui, à l'origine, n'était qu'un jeu d'eau en l'honneur du saint, fut facilement pris, par la suite, comme un prodige par les pèlerins naïfs et les indigènes ne cherchèrent pas à les détromper. Ces démonstrations cessèrent au début du XXe siècle.

La fontaine de Saint-Symphorien
Si les "étrangers" venaient nombreux à la fête, les paroissiens de Saint-Symphorien n'étaient pas moins empressés à honorer leur saint patron. Les petits garçons nés ce jour-là, ou qu'on baptisait à cette date, portaient parmi leurs noms celui de Symphorien. Notre grand père Audier, qui n'achetait de la viande que deux fois par an, pour le 22 août et pour le premier de l'an, coupait les hampes de ses yuccas pour orner l'autel. Être privé de la fête était une punition sévère. Vers 1910, un jeune domestique du château de Blénac s'en vit pourtant menacé tant sa nonchalance à bêcher la vigne était grande : " Si tu n'as pas fini, tu n'iras pas à la fête ! ". Au soir du 21 août, le jeune homme appelle le patron pour lui montrer l'ouvrage faite. On le félicite : il pourra aller à la Saint Symphorien. Las ! Quelques jours plus tard, on s'aperçut que seul le bout des rangs avait été fait ...
Les pèlerinages de Saint-Symphorien, qui connurent un regain de faveur après la dernière guerre, lorsque les Assomptionnistes de la Chaume (2) en assuraient les cérémonies, sont de nos jours peu fréquentés. Ces dernières années, on dansait à La Gripperie, le soir du 22 août.
Les pèlerinages de Nancras ne datent que de la fin du XIXe siècle. Autrefois, sur la façade de l'église, il existait une statue d'une grande antiquité qui, longtemps exposée aux intempéries, était fort dégradée. Un curé de Nancras érudit, l'abbé André, entreprit de la remettre à l'honneur. En 1898, il en confia la restauration à un sculpteur de Saintes, M. Arnold, qui remit une tête et des mains à la Madone et à l’enfant Jésus, rajeunit les draperies, si bien que la vierge polychrome qui regagna son église après ces travaux n'avait plus qu'une très lointaine ressemblance avec l'image fruste de la sainte patronne qui veillait autrefois sur le village.
Un ex-voto de l'église nous apprend que " Grâce à Notre Dame - invoquée le vendredi - XIX août (1898) - un violent incendie - ayant pris dans le - bois situé au nord de - Nancras - soudain - les flammes qui - menaçaient la localité - s'éteignirent par une - extrême sécheresse et - malgré le manque d'eau - en plein fourré d'arbres - d'ajoncs et de bruyères - laissés à demi brûlés ".
La même année, le 4 octobre, Monseigneur Bonnefoy, évêque de la Rochelle et Saintes, vint bénir la statue. En l'honneur de l'illustre visiteur il fut décidé qu'on l'invoquerait sous le titre de Notre-Dame de la Foi.
Un pèlerinage fut organisé, le 8 septembre de chaque année, où les gens de Sainte-Gemme avaient coutume de se rendre en voisins, avec les fidèles des paroisses limitrophes, mais l'assistance était surtout nombreuse à la cérémonie de l'après-midi. Nancras, dont les deux cents habitants étaient groupés, accueillait en bourgeoise ces rustres qui habitaient des hameaux à deux ou trois kilomètres de là et c'est ainsi que nous eûmes un jour la surprise d'entendre une grand-mère apostropher en ces termes son petit-fils, enfant de chœur : "Dépêche-toi donc ! Voilà les gens de la campagne qui arrivent ... " De nos jours, le pèlerinage tente de survivre. L'église est bien petite et pourtant l'assemblée y trouve aisément place pour la messe et les vêpres et la procession est bien clairsemée qui fait le tour du village pour clôturer la cérémonie . . . (3).
Notes
1. A noter que cette bénédiction se pratique aussi dans les lieux de pèlerinages du sud du département où l'on conduisait autrefois les enfants "marqués d’un saint". On n'en peut naturellement pas conclure qu'il en était de même pour Saint- Symphorien.
2. La Chaume : village, commune de Pont-l’Abbé. Ancien chef-lieu de paroisse.
3. On lit dans Leproux (Dévotions et saints guérisseurs, pp. 246-247) : Nancras. Église N. Dame. Une statue de N.-D. est l’objet d’une grande vénération. Les femmes qui désirent des enfants vont en pèlerinage dans un bois. Fontaine Saint-Martin au lieu-dit de Terre Ferme. Vertus curatives : fécondité ". Nul dans le village ne connaît la fontaine Saint-Martin ni le lieu de Terre Ferme. Quant au pèlerinage " dans un bois " pour avoir des enfants, il pourrait s’agir d’une plaisanterie grivoise locale prise au pied de la lettre par un enquêteur étranger à la région.
Publié dans Roccafortis, bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, 2e série, tome IV, n° 5, 1er semestre 1980, p. 19-21.