La vente de biens meubles de deux notaires de Rochefort
à la fin du XVIIIe siècle
par Robert Fontaine
Parmi les notaires de Rochefort que nous rencontrons aux archives départementales au cours de nos recherches, l'un d'entre eux occupe, à la fin du XVIIIe siècle, une place modeste mais intéressante par le contenu de ses minutes, réparties sur seulement deux liasses et uniquement consacrées à des ventes de meubles, en qualité de " juré priseur, vendeur de biens meubles en cette ville et bailliage de Rochefort ". Or, dans ces ventes, deux concernent les biens de notaires rochefortais. La première (1), du 20 au 25 janvier 1783, intéresse Antoine Henri Guérin, notaire royal ; la seconde (2), du 2 au 13 juin 1784, Georges Péponnet, lui aussi notaire royal à Rochefort. Coïncidence fortuite, elles atteignent toutes deux à peu près le même profit : la vente Guérin produit 3686 livres 10 sols, la vente Péponnet 3705 livres 15 sols et deux deniers. Que nous apprennent ces ventes ? Comment se déroulaient-elles ? Que nous apprennent-elles sur les deux notaires concernés ?
La vente est provoquée par un requérant ; pour Guérin, sa fille Marie-Jeanne, assistée du sieur Quandalle, greffier en chef de la maîtrise particulière des Eaux et Forêts à Rochefort, son époux ; pour Péponnet, sa veuve, Catherine Lambert, qui se fait assister, en qualité de procureur et conseil, de Jean Antoine Savornin, procureur au siège royal. Dans les deux cas, il est dit que chaque requérante a fait annoncer au public, à son de caisse, " à la manière accoutumée, par le tambour de service de la ville, en tous les coins et carrefours d'icelle, les jour, lieu et heure de la vente ". Chaque fois est présente une marchande fripière pour faire valoir les meubles et effets, " conformément à l'usage ". L'adjudication se fait par lots, au plus offrant, l'adjudicataire payant comptant ou à la première réquisition, le juré priseur se réservant le droit exclusif de toucher les deniers des ventes, en quelque sorte sa commission. Les ventes se déroulent de neuf heures à midi et de deux heures " de relevée " à cinq ou six heures. Les lots varient suivant la nature des objets proposés à la vente. La vente Guérin, répartie sur onze demi-journées, est composée de 13 à 29 lots par demi-journée ; bien entendu, quand on passe au linge de maison et qu'un lot comprend deux paires de draps ou une douzaine de serviettes, le nombre de lots augmente et la vente est plus rapide ; pour les ustensiles de cuisine, il en va à peu près de même ; quand il s'agit de pièces du mobilier, le nombre de lots diminue et la vente prend davantage de temps.
La vente est parfois perturbée, donc ralentie, par la formulation d'"opposition ". Si la vente Guérin ne connaît pas d'anicroche de ce genre, il n'en va pas de même de l'autre vente où, au fil de son déroulement, on relève cinq oppositions diverses, dont deux dans la même demi-journée du 3 juin, ce qui réduit, ce matin-là, la vente à six lots ; le temps au juré priseur, de prendre en compte le motif de l'opposition, de relever la réponse de la requérante et de prendre une décision, toujours la même d'ailleurs. Ces oppositions viennent, dans l'ordre chronologique de leur présentation, d'un sieur Butet, tisserand de Pont-l'Abbé, qui réclame, en vertu d'un jugement vieux de deux ans (1781), le paiement de 180 livres, plus les frais, pour une question d'héritage. Puis vient celle de Vincent Groussard, bourgeois de Saint-Georges d'Oléron, pour huit années de rente hypothécaire de 20 livres par an, qui lui sont dues. Suit celle de maître Jacques Bessières, procureur au siège royal, représentant ses intérêts propres et ceux de Pierre Péponnet, notaire royal à Saint-Pierre d'Oléron, et de Jean Charpentier, maçon, demeurant au Breuil-Magné, pour des sommes qui leur sont dues. Est présentée ensuite celle de Pierre Boulineau, archer-garde à la connétablie, pour la conservation d'une somme de 108 livres et 10 sols qui lui est due sur la vente d'objets qui ont d'ailleurs déjà été adjugés. Sont enfin enregistrées à la suite les oppositions de maître Jean Cognac, huissier audiencier au siège royal, qui réclame le remboursement de ses débours pour divers actes qu'il a faits, et celle du sieur Desforges, aubergiste à Couderac, auquel le feu Péponnet devait encore de l'argent sur l'héritage de Denis Raux, charretier à Rochefort. Chacun des opposants, après enregistrement de sa requête, accepte que la vente se poursuive, " à la charge de son opposition et que les deniers en provenant demeureront saisis entre les mains de ladite dame Péponnet jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné ".
La vente Péponnet va proposer aux acquéreurs éventuels 223 lots divers, celle de Guérin 205 lots. La première se déroule au domicile du défunt, rue Royale, en treize séances (ou demi-journées) ; elle se poursuit par une séance au faubourg de la ville, où le défunt possède un local qu'il a loué à un tonnelier ; elle se termine par une séance au Breuil-Magné, dans une borderie, également propriété du défunt. Les onze séances de la vente Guérin se déroulent toutes au domicile de l'ancien notaire, rue Dauphine. Nous n'avons relevé aucun détail sur la composition de ces biens immobiliers. Tout au plus pouvons-nous imaginer le nombre de pièces, d'après le nombre des cheminées. Chez Guérin, rue Dauphine, outre deux chenets de cuisine avec leurs accessoires (crémaillère et trépied), on trouve trois paires de chenets qui peuvent évoquer trois pièces d'habitation à chauffer ; l'annexe de la rue du Minage, qui devait servir d'étude, ne disposait que d'une cheminée pourvue de deux chenets doubles. Chez Péponnet, dans le logement de la rue Royale, on trouve aussi deux chenets de cuisine et trois autres paires de chenets avec leur garniture (garde-cendres, pelle, pincettes). Les deux logements devaient donc être à peu près de même composition. Au faubourg, Péponnet avait sans doute une sorte de pied-à-terre d'une seule pièce, tandis que la borderie du Breuil-Magné en comportait deux.
Quelles étaient les personnes présentes à ces ventes, éventuellement intéressées par l'achat de tel ou tel objet ? Viennent d'abord les fripiers, dits aussi revendeurs ; on dirait le plus souvent, de nos jours, brocanteurs ; ce ne sont pas des antiquaires. Le plus souvent, ce sont des femmes, parfois des couples, mari et épouse, se relayant au fil des séances. Certains se retrouvent dans les deux ventes. Ainsi, le ménage Pelet, domicilié rue Dauphine, présent six fois à la vente Guérin, y emporte onze adjudications, tandis qu'il remporte treize à la vente Péponnet. Il semble intéressé par du mobilier de salon (une paire de chenets et sa garniture, un paravent à six feuilles, six chaises et un fauteuil de noyer recouverts de tapisserie d'Utrecht, une table de noyer à pieds tournés et son tapis, une petite encoignure, un bureau en bois des îles, un écran de noyer sculpté garni de velours d'Utrecht, un miroir à cadre doré), mais toujours pour des sommes raisonnables ; la plus élevée, 44 livres, concernant le bureau. Quelques ustensiles de cuisine, quelques pièces de linge de maison figurent à leur actif. On remarque l'adjudication de 84 volumes in-12, pour la très modique somme de 30 sols.
Le ménage Arnaud a, lui aussi, pignon sur la rue Dauphine. Il emporte dix-neuf adjudications à la vente Guérin, vingt-neuf à la vente Péponnet. Son intérêt paraît plus diversifié que celui des précédents. Ils achètent peu de meubles, le plus souvent en mauvais état ; ce sont surtout des fauteuils et des chaises ; font exception une commode en bois des îles à trois tiroirs, pour 59 livres 19 sols, et une couchette avec toute sa literie, pour 100 livres, toutes deux provenant de la vente Guérin ; on peut aussi citer une table de jeu avec son tapis, pour 12 livres. Le linge de maison du notaire Péponnet a retenu leur attention ; ils y achètent quarante draps de lit en treize adjudications, cinq douzaines de serviettes ; par contre, ils ne sont pas du tout tentés par la garde-robe des défunts. Deux barriques de vin rouge de Saintonge ont retenu leur attention, payées 50 livres.
Figure aussi dans les deux ventes un nommé Joguet, domicilié rue des Fonderies. Ses enchères ne vont jamais très haut. Un lot d'ustensiles de cuisine, un chauffe-lit pour 5 livres, une chaise de commodité pour 2 livres 5, deux chandeliers de cuivre jaune pour 2 livres 6, un miroir. Il achète surtout des vêtements, même en mauvais état : deux lots d'habits du défunt, pour 6 livres 10 et 3 livres 4 deniers, un lot comprend dix paires de chaussettes de fil et deux paires de bas de laine, pour 2 livres 10, six mauvaises chemises pour 9 livres, deux mauvais draps de lit pour 6 livres 14, deux autres corrects pour 18 livres. On rencontre aussi une nommée Meins, une nommée Oriou, un Perdriaud. Dans la vente Guérin, citons madame Bonneau, madame Garnier, la veuve Renaud et madame Royer ; dans la vente Péponnet, la Gouin, la Bouillon, le sieur Vironneau. Un cas particulier, celui de madame Detievant (orthographié parfois d'Etievant), habitant rue Dauphine, qui n'est pas dite fripière mais doit l'être ; elle figure vingt-quatre fois dans la vente Péponnet, une seule fois dans la vente Guérin ; elle néglige totalement les lots constitués de linge de maison ou de vêtements, par contre son intérêt se porte sur les ustensiles de cuisine et la vaisselle (cuivre, faïence, étain) ; c'est elle qui remporte deux enchères élevées de la vente : 184 livres pour une couchette en bois de noyer à :pieds de biche et sa literie, 181 livres pour une autre couchette, en bois d'ormeau, et sa literie ; elle acquiert aussi une table à jeu (pour seulement 9 livres), une armoire de bois de noyer de forme antique (pour 73 livres), un paravent à six feuilles...
Occupe une place à part, intervenant seulement dans la vente Péponnet, maître Savornin, alors que le procès verbal de la vente cite Me Jean Antoine Savornin, procureur au siège royal de Rochefort, comme le procureur et le conseil de la veuve Péponnet. Celui-ci emporte en effet quarante adjudications. Travaille-t-il pour son compte personnel ou rachète-t-il des objets intéressant la veuve ? On ne peut le dire. Mais ces achats sont éclectiques : allant du bric à brac, tels un panier à chauffer le linge (pour 3 livres 5), deux lots de bouteilles vides, un lot composé d'un saloir, d'une boîte à charbon et d'un banc en forme d'établi (pour 2 livres), un autre comprenant un vieux chapeau d'homme, une cuvette de faïence et une très petite table de bois blanc (pour 3 livres). Le linge de maison attire son attention, il acquiert deux lots de douze serviettes, deux draps, mais surtout des nappes : six pour 18 livres, sept vieilles pour 1 livre 12, une nappe ouvrée pour 3 livres 10, six petites nappes pour 8 livres 2. Il ne néglige pas non plus le mobilier, achète une armoire en bois de noyer pour 79 livres, une commode de bois des îles pour 80 livres, un buffet noyer et ormeau pour 48 livres, deux armoires en bois de sapin pour respectivement 30 et 21 livres, une couchette en chêne pour 43 livres 10...
Parmi les acquéreurs doivent figurer d'autres acheteurs exerçant la profession de fripier, mais nous n'avons pu les identifier, faute de renseignements. Citons un sieur Nivet, un sieur Morat, Chevillard aîné, dont la famille a occupé des fonctions importantes à l'arsenal, monsieur et madame Sabouraud, monsieur Viaud et surtout madame Seillet (onze fois adjudicatrice à la vente Péponnet).
Une autre catégorie d'acheteurs, occasionnels ceux-ci, sont ceux qui viennent attirés par la nature de tel ou tel objet. Parmi eux figurent des hommes de loi, le sieur Rossignol, maître Cognac, le notaire Gaultier, le notaire Tayeau ou sa femme, l'avocat Flamen, maître Rondeau, président du tribunal, maître Guiton, maître Fillioux, présents à l'une ou l'autre vente, n'intervenant qu'un petit nombre de fois. Rondeau acquiert un lot de trois cents bouteilles vides (56 livres 15), cinq verres et quatre gobelets (16 sols), un lot de vaisselle de porcelaine (10 livres). Flamen, en trois lots, remporte douze serviettes, six nappes et six chemises d'homme ; maître Gaultier deux draps et deux flambeaux. Tandis que maître Tayeau acquiert un pot de faïence pour 2 livres, sa femme enlève une fontaine de faïence pour 8 livres 19, une commode de bois d'acajou à quatre tiroirs pour 81 livres 19.
Viennent aussi des marchands ou négociants, le sieur Boufard en particulier, monsieur Allenet, ou leurs épouses, madame Fourré, madame Charrier ; sont aussi parfois présentes des représentantes de la riche société rochefortaise. A la vente Péponnet, madame de la Sausaie remporte sept adjudications dont une pour 100 livres lui permet d'être propriétaire de huit aunes de tapisserie en laine à oiseaux et verdure ; tandis que le lot suivant revient à madame de Salbert, consistant en quatre morceaux de tapisserie d'Aubusson à personnages pour 224 livres, record de la vente. On trouve aussi une madame de Raymond, madame Tostée dont le mari est capitaine de navire marchand, madame Joyeux qui achète pour 200 livres 5 sols un buffet de différents bois à huit portes.
D'autres acquéreurs occasionnels, un chaisier, monsieur Roussaud (9 fois), un perruquier, monsieur Ancelin (6 fois). Encore plus occasionnels sont les acquéreurs de lots mis aux enchères dans la vente Péponnet, soit à la petite maison du faubourg, soit à la borderie du Breuil de Magné ; un cabaretier du Breuil, en trois lots, acquiert flacons, fioles, gobelets, voisinant avec un vieux sabre, une boîte à chapeaux, une mauvaise seringue d'étain... le tout pour 4 livres ; six bouteilles de verre vides et un pot pour 1 livre 11. Un fermier nommé Robert achète une paillasse et ses éléments de literie pour 80 livres ; un domestique, Gabriel, deux mauvais draps de lit pour 3 livres...
Le rédacteur du document de la vente Péponnet a indiqué en fin de compte le relevé des frais afférents à la vente pour un total de 154 livres et 3 sols. Y figurent les frais de transport (54 livres), la fourniture du papier pour la rédaction de l'acte, les droits d'enregistrement, quatre ? (61 livres 15 sols 3 deniers). Ces frais sont déduits du produit de la vente. Il convient d'y ajouter la commission qui revient à la fripière estimatrice des biens et la rétribution du tambour de ville.
Ces deux ventes nous renseignent-elles sur la fortune personnelle des deux notaires concernés ? Il est difficile de le dire, car elles n'abordent qu'une partie des successions ; les biens immobiliers ne sont pas en cause. En outre, certaines catégories de biens ne figurent pas, par exemple, dans les deux cas, il n'est fait mention de pièces d'argenterie, de bijoux (exception faite d'un jonc en or appartenant au notaire Péponnet, qui d'ailleurs ne trouve pas d'acquéreur).
En conclusion, nous pouvons penser que ces deux documents, intéressants par certains de leurs détails, nous laissent aussi en partie sur notre faim, par les questions qu'ils nous posent et, en l'état, restent sans réponse.
Notes
1. ADCM, minutes Charrier, XLII, liasse 42, pièce 3.
2. Ibidem, liasse 44, pièce 32.
Publié dans Roccafortis, 3e série, tome III, n° 18, septembre 1996, p. 77-81.
Nous n'avons pu reproduire ici un tableau complexe des lots qu'on trouvera dans la publication ci-dessus.