LE NOM DE ROCHEFORT
par Jacques Duguet
Le nom de Rochefort apparaît vers 1030, dans une pièce du cartulaire de Saint-Jean-d'Angély : "S.Hugonis de Rocaforte" (Archives Hist. Saintonge et Aunis, t. XXX, p. 30, n° 9). Durant deux siècles, on ne le rencontre guère que comme surnom de personne, car les documents relatifs à Rochefort même sont rarissimes. Il figure sous deux formes dans les chartes, qui sont alors uniquement rédigées en latin : Rocca fortis, simple adaptation de la " forme vulgaire " Rochafort ou Rochefort; Rupes Fortis, qui est une latinisation. Ainsi :
- " Eodem anno contigit infirmari Ebulonem filium Goffredi domini Rocafortis " (année 1096 ; chartes de Saint-Maixent, n" 188, t. 1, p. 220).
- " Temporibus Ludovici regis Minoris... insurrexerunt in pago Alniensi duo viri consanguinei Eblo de Maloleone et Gaufridus de Rupeforti " (Gallia Christiana, t. 11, Instrumenta, 462-463).Parfois même, le scribe ne se soucie pas de latiniser complètement le mot : "Gofredus de Sancto Maxentio moreretur apud castrum Rocafort " (1081-1086; chartes de Saint-Maixent, n° 162, t. 1, p. 195).
Le toponyme est un composé d'un type très répandu, et très clair puisque ses éléments, le substantif roche et l'adjectif fort, sont connus. Il s'applique généralement à un rocher fortifié ; beaucoup de " Rochefort " sont d'anciens " castra ".
A partir du milieu du XIIIe siècle, les textes sont plus nombreux et écrits en français. Dès cette époque on éprouve le besoin de préciser la position géographique du château ; ainsi, pendant longtemps, l'appellation " Rochefort-sur-Charente " va le disputer à "Rochefort " :
- "Ge, Marguarite, dame de Rochefort, femme jadis fahu Joffrei, sire de Rochefort..., et livrerai le chastel de Rochefort ... " (octobre 1243 ; Arch. hist. Poitou, t. LVIII, p. 315).
- " Ge, Joffrei de Rochefort, vasles, sires de Rochefort sur Charante, filz fahu Joffrei de Rochefort, chevaler, seignor jadis de Rochefort " (mai 1250 ; Arch. hist. Saintonge et Aunis, t. IV, p. 190-191).
- "... li nobles hom mis sires Joffreiz, sires de Rochefort sus Charante, chevalers ... " (15 avril 1273 ; Arch. hist. Poitou, t. LVIII, p. 281).
- " A touz ceaus qui ceste presente chartre veiront et oiront, Aymeri, sires de Rocheffort sus Charente, chevaler ... " (5 juin 1290, ibid., p. 272).
- " ... la terre de Rocheffort ... fahu Aymeri, jadis seignor de Rochefort " (22 octobre 1300 ; ibid. p. 286).
- " ... Item XVIII livres renduaus de Emeri et Guillaume Richart, de Rochefort, prises chascun an à Rochefort, sus les deux deniers maalle que il ont en la coustume des vins passanz à Rochefort... " (janvier 1310 ; Arch. hist. Saintonge et Aunis, t. XII, p. 42).
- " A tous ceus ... Guillaume de Gomarville, vallet nostre sire le roy de France et son chastelain dou chasteau de Rochefort sus Charente... " (juillet 1315 ; ibid., p. 146-147).
- " ... Ancelot Polain, prevost de Rochefort. (avril 1345 ; lettres patentes de Philippe VI, ibid., t. XXIV, p. 121).
- " ... une pièce de pré en la prairie de Rosne, dessus la rivière de Charente, en droit du chasteau de Rochefort " (1484-1495 ; déclaration du temporel du prieuré de Montierneuf à Saint Agnant ; ibid., t. XXII, p. 302).
- " Henry, par la grâce de Dieu roy de France et de Polongne ... pour raison dudict fief, terre et seigneurie de l'Hommée, du chauffage qu'il a et prend en la forest de Rochefort sur Charente, d'un hostel et fief assis devant le chastel dudict Rochefort ... " (9 janvier 1585 ; ibid., t. XIX, p. 152-153).
- " Nous soubzsignée damoiselle Judith de Soucelle, vesve de deffunct Adrien de Lauzeré, vivant escuyer, sieur de Rochefort sur Charante ... pour le restablissement du chasteau dudict Rochefort... dans ledict chasteau et maison de Rochefort... par cet escript signé de ma main, à Rochefort... " (9 juillet 1616 , ibid., t. III, p. 424).
- " Toutefois si aucuns desiroient estre esclaircis de ce qui s'est passé au lieu de Rochefort sur Charente, ils apprendront que le chasteau de Rochefort est situé sur la rivière de Charante, dans la province d'Aunis et gouvernement de la Rochelle ... " (1618, Mercure François, t. IV, p. 194).La création de l'arsenal donne à Rochefort une notoriété suffisante pour rendre désormais inutile une telle précision. Aussi voit-on se raréfier, sinon disparaître, la spécification dont l'a doté le Moyen âge. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les documents qui mentionnent la ville ou le port, fort nombreux, ne connaissent plus guère que "Rochefort".
A la fin du XVIIIe siècle surgit un autre déterminant, tout à fait inattendu ; Rochefort devient " Rochefort-sur-Mer ". Quelques cahiers de doléances du Tiers État du bailliage adoptent cette innovation :
- " Fait à l'assemblée de la dite communauté tenue à Rochefort sur mer le 28 février 1789" (corporation des selliers, bourreliers, charrons et ouvriers en voitures de la ville ; Arch. hist. Saintonge et Aunis, t. XVI, p. 477).
- " Fait à l'assemblée de la dite communauté, tenue à Rochefort sur mer ..." (1er mars 1789 ; corporation des menuisiers, tourneurs, tonneliers et bahutiers ; ibid., p. 460).
- " A Rochelort sur mer le 1er jour de mars 1789 " (maîtres traiteurs de la ville; ibid., p. 479).
- " Fait et arrêté en l'assemblée générale du Tiers État du bailliage de Rochefort sur mer, le 7 mars 1789 " (A. Proust, Arch. de l'Ouest, série A, n° II ; opérations électorales de 1789, p. 128).On aimerait connaître l'origine d'une dénomination qui lance un défi à la topographie traditionnelle. Si inexacte qu'elle soit, ses racines sont assez solides pour que son utilisation aille s'amplifiant au cours des siècles suivants. A la fin de 1846 ou au début de 1847, l'administration des Postes l'adopte pour son cachet. Comme, à cette époque, le cachet ne mentionne pas le département, il est possible que l'adjonction soit motivée par le souci d'éviter une confusion avec des bureaux homonymes. On lit en effet dans les Tablettes des deux Charentes du 26 novembre 1845 : " Le paquet de Paris à Rochefort a pris une autre destination et n'est pas encore revenu à la poste. Les journaux de la capitale ne sont pas encore distribués. " Vers 1860, les commerçants locaux suivent le mouvement ; ils font imprimer des en-têtes avec la mention " Rochefort-sur-Mer ". Aux environs de 1903, des lettres en provenance de l'administration centrale sont adressées à " Rochefort-sur-Mer ". Au début de 1914, l'appellation gagne les actes d'état civil. La chambre de commerce en dote son timbre. La mairie en frappe ses enveloppes. L'emploi s'en généralise dans les publications locales, dans la correspondance privée. Ainsi est-elle aujourd'hui la plus usitée.
Cependant, le nom officiel de la commune demeure " Rochefort " et un mouvement s'est récemment esquissé en faveur d'une rectification, En juillet 1959, l'administration des P.T.T., rompant avec un usage plus que centenaire, a commencé à oblitérer la correspondance avec un timbre libellé " Rochefort Charente-Maritime ". L'année suivante la Société de Géographie a supprimé la mention " sur mer " dans son bulletin. Mais la tendance à la spécification demeure vivace, entretenue par un souci de propagande commerciale. On conçoit que le Syndicat d'initiative utilise pour ses brochures une désignation suggestive qui, née avant la vogue des bains de mer, aurait pu être une création du temps des plages. Une nouvelle désignation vient même de voir le jour, inspirée de préoccupations analogues : " Rochefort-les-Thermes ", qui présente sur la précédente l'avantage d'exprimer une réalité, si récente soit-elle.
Quelle que soit la vertu de ces qualifications, il nous semble que le simple nom de Rochefort, qui a fait le tour du monde, mérite assez de considération pour être transmis aux générations à venir tel que l'ont consacré les pionniers du grand siècle.
Publié en 1966, dans Rochefort 1666-1966, p. 5-9, en collaboration avec Pierre Bitaubé.