UN ENCLOS AUX CHAMPS ROUGIS

commune de Muron

par Michel Favre

 

Le sol de Muron renferme une grande quantité de vestiges gallo-romains ou protohistoriques, localisés principalement au sud du bourg; en effet, au siècle dernier, R.-P. Lesson, G. Musset et F. Arnaud signalèrent des vestiges à la Maison Brûlée où existait une mosaïque, à la Couture et à l'ouest du bourg où ils recueillirent des amphores et des monnaies. Une voie pavée, rencontrée fréquemment par les cultivateurs au cours des labours, traversait les champs d'est en ouest, tandis que le chemin principal passait plus au nord, au Gué Charreau.

A la fin des années 60, des ramassages de surface permirent de reconnaître et de localiser une occupation gauloise à la Couture et sur quelques lieux-dits aux alentours; une tranchée ouverte pour la pose d'une canalisation permit, peu de temps après, d'observer une coupe des vestiges archéologiques et de prélever un important matériel protohistorique ou gallo-romain. A la même époque, la prospection, le long des anciens rivages, fit découvrir les dix-huit sites à sel actuellement connus sur le territoire de la commune. Il faut aussi signaler la découverte, quelques années plus tard, d'un site aux Prés de Lise, où M. Gomez vient de reconnaître un important sanctuaire gaulois.

Au cours de la sécheresse de 1976, M. Bernard repéra par photo aérienne un quadrilatère de couleur sombre, situé à dix-neuf mètres au nord de la départementale n° 122, au lieu-dit Les Champs Rougis. Il doit s'agir d'un enclos carré, mesurant 22 mètres de côté. On peut aussi voir sur la photo des petits cercles et un autre carré, nettement plus petit. Au début de l'automne 1986, le site apparaissait très nettement; on pouvait alors observer, au sol, les indices photographiés dix ans plus tôt, matérialisés par une pousse de ray-grass très verte, contrastant avec l'ensemble du champ où ne subsistait qu'un chaume de blé, desséché par la chaleur et la sécheresse de l'été. Cette végétation insolite indiquait la présence d'humidité pouvant provenir d'un ancien fossé; un sondage fut alors pratiqué au milieu d'un côté du carré, pour vérifier cette hypothèse.


Sondage et fossé

Il consiste en une tranchée longue de 3,60 m et large de 1 m, creusée dans le sens nord-sud, de façon à obtenir la coupe d'un éventuel fossé. La banche calcaire apparaît à 35 cm de profondeur; la poursuite des travaux montre l'existence d'un fossé, large de 2,70 m, creusé dans le rocher compact jusqu'à une profondeur de 1,56 m. Les parois obliques ne sont pas rectilignes mais présentent un petit épaulement à 60 cm de profondeur. Le fond, sensiblement plat, mesure entre 80 et 85 cm de large.

Le remplissage du fossé débute par une couche pierreuse de 12 à 15 cm d'épaisseur. Entre 52 et 72 cm existe une poche de terre noire stérile, puis de nombreuses coquilles d'huîtres apparaissent à 70 cm de profondeur. De 77 cm à 86 cm, nouvelle couche de pierres, puis à 1,30 m couche de terre riche en charbons de bois, épaisse de 13 cm. Les 6 ou 7 derniers centimètres sont constitués de terre brune stérile. Les vestiges archéologiques recueillis se répartissent dans l'ensemble de la terre de remplissage.


Matériel recueilli

Il se compose de tessons d'amphores, d'objets de métal, de coquillages, d'ossements d'animaux, de quelques fragments de verre et de tessons de céramique.

a/ Tessons d'amphores

Les 178 tessons recueillis sont de petite taille, et des culots, habituellement résistants, sont brisés en petits morceaux. Il s'agit d'amphores républicaines dont 21 % des fragments sont constitués d'une pâte bleutée; tous les tessons d'anses observés sont cannelés.

b/ Objets métalliques

16 clous en fer proviennent de l'ensemble de la terre de remplissage; le plus long mesure 89 mm. Une fibule en bronze se trouvait à 1 m de profondeur; du type "en queue de paon", elle comporte une plaque circulaire et un ressort partiellement protégé. Bien qu'en bon état, son ardillon manque et le porte-ardillon est très abîmé. Une ligne ondée faiblement marquée décore le couvre-ressort, de forme rectangulaire, tandis qu'une ligne circulaire de grènetis décore la plaque. Une ligne ondée décore l'arc et la queue, mais cette dernière comporte aussi deux lignes de grènetis. Le porte-ardillon est du type ajouré. Courante au début de l'occupation romaine, cette sorte de fibule se retrouve jusqu'à l'empereur Claude.

c/ Coquillages

Ils consistent en coquilles d'huîtres, principalement des couvercles, et quelques palourdes.

d/ Céramique domestique gauloise

Sur les 110 tessons recueillis, 66 proviennent d'une céramique noire tournée et lustrée; la pâte, généralement de couleur grise, comporte le plus souvent un coeur noir; quelques tessons ne mesurent que 2 mm d'épaisseur. 42 tessons de céramique tournée, à la pâte plus grossière, doivent aussi être rattachés à l'époque gauloise. Deux fragments seulement appartiennent à la céramique non tournée; à la Couture ils représentent 70% de la poterie recueillie lors des travaux.

e/ Céramique gallo-romaine

Parmi les 472 tessons représentant cette époque, 38 sont bicolores; leur extérieur est de couleur brique tandis que l'intérieur est gris-bleu; ils doivent être datés du début de la période gallo-romaine. A cette même époque sont à rattacher des tessons gris ou bistres à pâte savonneuse. Les tessons entièrement de couleur brique ne sont pas rares mais la sigillée, par contre, est peu représentée. Près de la moitié de cette céramique est grise, les décors sont peu nombreux, seulement quelques cannelures associées à des impressions réalisées à la roulette.

f/ Ossements d'animaux

Un crâne de chien provient de ce fossé; il faut signaler aussi un fragment de mâchoire de porc ou sanglier, des dents et vertèbres de chèvre ou mouton, ainsi que des os ou fragments d'os et mâchoire de boeuf.

g/ Un fragment de verre bleu-clair ainsi qu'un autre vert-clair, proviennent de ce sondage.

 
Conclusion

Ce sondage confirme l'existence d'un fossé de forme carrée, creusé dans le rocher, mais ne permet pas de le dater. Le grand nombre de tessons de céramique gallo-romaine indique un comblement à cette époque, le fossé ayant peut-être servi de dépotoir, comme le montrent les déchets culinaires. Le nombre très réduit de tessons non tournés, de l'époque gauloise, et celui, nettement plus élevé, de tessons de céramique tournée, indiquent qu'ils ne proviennent pas d'un habitat voisin; en effet, les trouvailles faites à Muron, à la Couture par exemple, montrent que la céramique seulement modelée représente 70% du total recueilli, contre 2% aux Champs Rougis. Cette différence montre tout d'abord une utilisation tardive de cette poterie, à la fin de l'indépendance gauloise probablement, période où la céramique tournée apparaît plus abondante, mais aussi une utilisation autre que culinaire, funéraire par exemple; la fragmentation des amphores, qui semble voulue, pourrait avoir la même destination.

Bien d'autres vestiges existent à Muron, dans le bourg par exemple, mais leur découverte par les artisans ou les particuliers est souvent passée sous silence, pour éviter les complications. Faut-il leur donner tort, à une époque où les fouilles deviennent de plus en plus le domaine des professionnels, les amateurs étant relégués au rang de main d'oeuvre à bon marché ou seulement d'informateurs ? Si les archéologues de métier se réservent les fouilles "sérieuses", laissant aux autres les interventions urgentes, auxquelles ils ne peuvent pas toujours faire face par manque de personnel et de moyens financiers, pourquoi ne pas aussi leur confier la recherche des nouveaux sites, assurée jusque là en grande partie par des amateurs ?

Publié dans Roccafortis, 3e série, n° 9, janvier 1992, p. 1-4.

 

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