LES VICTIMES D'UN LOUP ENRAGÉ À BEURLAY EN 1822
par Jean Guénégan et Jacques Duguet
En octobre 1822, un loup enragé a mis en émoi plusieurs communes des arrondissements de Saintes et de Marennes. L'événement est connu, parce qu'il a été signalé à plusieurs reprises, avec plus ou moins de précision. Le principal témoignage est celui d'un médecin saintais nommé Magistel, qui a publié un rapport daté du 24 janvier 1823 (1). Nous résumons les enseignements de ce rapport, dont un exemplaire imprimé est conservé à la bibliothèque municipale de Saintes (2).
Le samedi 12 octobre 1822, par un doux après midi d'automne, un loup enragé sévit dans les environs de Beurlay. Vers 15 heures il décime un troupeau de moutons dans la commune de Saint-Thomas-du-Bois (3). Une heure plus tard, parvenu dans la commune de Beurlay, il attaque deux hommes qui travaillent dans les champs, les nommés Boutin et Bonniot, qui se défendent comme ils peuvent avec leurs outils. Boutin sort indemne du combat mais Bonniot est mordu au bras. Vers 16 heures 30, l'animal rôde toujours en Beurlay où il avise les moutons de la famille Aimard, des Papillons (4), gardés par les deux filles de la maison. Il saisit la plus jeune à la gorge, la traîne sur plus de trente pas, puis déchire presque entièrement la tête de l'aînée. Le père, qui travaille non loin de là, alerté par les cris des filles, se précipite à leur secours et la bête lui fait une ample blessure au bras gauche.
Vers 18 heures, le loup se signale à la Marboire, dans la commune de Saint-Sulpice mais assez près du bourg de Beurlay. Il se jette sur les moutons des Combaud, gardés par Marie-Madeleine et Marie-Anne. Le chien est lacéré, les filles sont mordues. Pierre Combaud, un enfant de huit ans, arrive pour défendre ses soeurs, suivi du père Combaud, puis d'un voisin, le nommé Georget. Ce dernier, un ancien militaire qui en a vu d'autres, s'est armé d'un levier et il réussit à mettre l'animal en fuite. Cependant tous sont blessés, plus ou moins gravement.
Une demi-heure plus tard, François Brassaud, le meunier de la Vauzelle, en Saint-Porchaire, chemine avec ses deux mules, dans la même commune de Saint-Sulpice, sur la grand route de Pont-l'Abbé, quand le loup le rencontre, en un lieu désert. Ici, le récit de Magistel est si précis que nous ne pouvons mieux faire que de laisser la parole au médecin.
"Les mules font des sauts, ronflent, s'agitent; Brassaud inquiet regarde de toutes parts, voit un loup qui le suit pas à pas, tapage, s'agite, fait claquer son fouet, pour épouvanter le loup; l'animal, sans s'émouvoir, suit; les mules s'agitent davantage; Brassaud n'en est plus maître, craint de tomber, descend, fait de tout pour faire peur à son ennemi; le loup l'attaque; le combat est affreux, dure près de demi-heure; ils se battent corps à corps; l'animal, toujours debout sur ses pattes de derrière, le renverse par terre, tantôt l'homme dessous, tantôt le loup, se terrassent l'un et l'autre, se relèvent, se renversent; enfin le loup terrasse Brassaud, lui engoule la figure; Brassaud, de ses deux mains, saisit ses deux mâchoires, entrouvre sa gueule, se dégage, se relève; l'animal, écumant de rage et de fatigue, lâche sa proie, disparaît. L'infortuné Brassaud nage dans son sang; ses vêtements, en lambeaux, restent sur le champ de bataille; il se dirige à pied vers sa demeure; bientôt la foiblesse le force de remonter sur sa mule; il gagne à peine sa maison" (5).
Ainsi, en moins de trois heures, l'animal a fait dix victimes en quatre attaques. Magistel, qui n'a eu à soigner que les blessés des environs de Beurlay, signale ensuite rapidement que, le lendemain, "dès le matin", le loup a parcouru les communes de Sainte-Gemme, Nancras et le Gua, où il a étranglé ou blessé plusieurs personnes, et qu'il a été tué dans la commune de Sablonceaux. C'est un arrêté du sous-préfet de Saintes qui l'a désigné "pour porter secours à ces malheureuses victimes". Aussi, le 14 octobre, vers midi, est-il au domicile de Brassaud, à la Vauzelle; vers 14 heures il soigne la famille Combaud et Georget, à la Marboire. Le lendemain matin, il se transporte chez les Aimard, aux Papillons; le 16 au matin, il est chez Jacques Bonniot, à Beurlay. Il a passé la nuit du 15 au 16 octobre à rédiger une note à l'intention du sous-préfet. Celui-ci se rend aussitôt sur les lieux, pour visiter les blessés. Il constate que les Combaud et les Aimard couchent dans une seule chambre, en une promiscuité dangereuse : cinq Combaud en deux lits, quatre Aimard également en deux lits. Il décide alors qu'on aménagera un local à Beurlay, pour les recevoir.
Le 18, un hôpital de fortune est installé, dans la grand rue, où sont reçus, le 20, Jean Aimard, qui est venu à pied, en compagnie de ses deux filles, Pierre-Ambroise Combaud et son voisin Georget, arrivés eux aussi à pied, suivis des trois enfants Combaud en charrette. Les huit pensionnaires seront ainsi soignés dans les meilleures conditions possibles. Cependant, Jacques Bonniot, qui est peu touché, reste chez lui, vaquant à ses occupations habituelles. Le médecin devra se déplacer pour l'assister. Il en sera de même pour François Brassaud qui, très affaibli pourtant, est demeuré chez lui, à la Vauzelle, et a mandé un guérisseur.
Magistel visite régulièrement ses patients, jusqu'au 21 novembre, date à laquelle il décide de renvoyer dans leurs foyers les survivants de l'hôpital, qu'il considère comme hors de danger. Ils sont quatre : le père Aimard, l'aînée de ses filles, le père Combaud et Georget. Quatre des hospitalisés sont en effet décédés : Marie-Anne Aimard, âgée de huit ans, Marie-Madeleine Combaud, de vingt-sept ans, Marie-Anne Combaud, de quinze ans, et Pierre Combaud, de huit ans. Des deux hommes soignés à domicile, seul Jacques Bonniot survit; François Brassaud, horriblement atteint, a rendu l'âme le 28 octobre. Le médecin attend ensuite pendant deux mois avant de publier son rapport, afin de s'assurer que ses anciens patients sont bien hors de danger. En fin de "journal", il signale ce qu'il sait du sort des autres victimes. De six blessés dans l'arrondissement de Marennes, quatre sont décédés. Une femme Loquet, mère de quatre enfants, est morte "sur le lieu", étranglée par le loup. La "femme Burseau", qui a été soignée par son confrère Renaudin, est décédée à Sainte-Gemme.
Une partie du rapport concerne le traitement des blessés. Après concertation avec des confrères, le médecin saintais a décidé, avant toute intervention, de cautériser les plaies "sur le champ", d'ouvrir les pustules éventuelles avec "une aiguille rouge" et de prescrire pour unique boisson "la tisane de sommités fleuries de genêt". L'extrait suivant, qui décrit la cautérisation, donnera une idée des souffrances endurées par les patients : "Toutes les plaies, bien reconnues, seront sondées dans leur profondeur, direction, sinuosités, excavations, autant que la partie blessée le permet. Le médecin se munira de plusieurs aiguilles de fer rond, de dix pouces de longueur au moins, bien pointues, de la grosseur de la dent de l'animal, pour les blessures profondes; un fer quelconque est bon pour les autres. Pour être sûr de la guérison, il faut que la cautérisation frappe rigoureusement toute partie blessée. Cette cruelle opération doit se faire avec adresse, ménagement, promptitude; il faut continuellement agiter l'aiguille dans la plaie, autrement la chair s'adapte au fer, quoique rouge, et il est très difficile de la tirer" (p. 23).
Le praticien a observé que les patients crachent, vomissent, ont horreur de tout liquide, de la lumière, d'un miroir, sont animés de mouvements convulsifs, en perpétuelle agitation... Il précise que la maladie peut emporter un être humain en trois jours. Il n'est pas tendre pour les prétendus guérisseurs, notamment pour un "paysan de St-Flour", qui semble s'être acquis une certaine réputation, au point que Brassaud a eu recours à ses services. Ayant justement rencontré ce "paysan" chez Brassaud, Magistel s'est enquis de son remède : "Il fait un amalgame bizarre de plantes, de sel, de vin blanc, le tout broyé ensemble, pour la boisson du malade, et applique le marc sur les plaies". Surtout, il "racle toutes les chairs mordues, jusqu'aux os" (p. 25-26), ce qui ne doit pas être moins douloureux que la cautérisation au fer rouge. Nous ajouterons, pour mémoire, que dans le premier tiers du XVIIe siècle les habitants de Saint-Agnant recouraient à une médication plus douce : ils se baignaient dans le "port franc" et allaient ensuite prier à la chapelle située dans le bourg (6).
D'après un récit publié en 1901, dans la Revue de la Saintonge et de l'Aunis (7), le loup aurait fait une victime post mortem : un nommé Husson, ancien cavalier du 21e régiment de chasseurs. A l'occasion d'une exposition de la dépouille de la bête, dans le bourg de Saint-Porchaire, il aurait "touché la tête, ouvert la gueule et manié le poil", à plusieurs reprises. Atteint sept mois plus tard de "fièvre violente", il a été transporté à l'hôpital de Rochefort, où il est mort le 10 novembre 1823. S'il a été victime d'une "hydrophobie" consécutive au toucher du loup mort, il a fait preuve d'une résistance à la maladie infiniment plus longue que les patients du docteur Magistel. On aimerait avoir le point de vue de ce dernier sur ce cas. Le récit est d'ailleurs présenté comme "extrait d'une correspondance de 1823", référence pour le moins sommaire.
Notes
1. "Journal de l'hôpital de Beurlay ou mémoire sur l'hydrophobie, par M. Magistel, D.M.M."; 28 pages; imprimé par P. Toussaints, imprimeur du roi à Saintes.
2. Cote 21.371; avec cachet de Martineau.
3. Cette commune a été peu après rattachée à celle de Beurlay .
4. Village de la commune de Romegoux mais en limite de celle de Beurlay, à environ 2 km du bourg de Beurlay.
5. P. 2; Magistel ajoute : "Ce récit est mot à mot de Brassaud".
6. Archives Hist. de la Saintonge et de l'Aunis, tome XXII, p. 331; enquête du 14 mars 1628.
7. Tome XXI, p. 112-113.
Liste des patients du docteur Magistel
1. Aimard Jh., 61 ans, demeurant aux Papillons, commune de Romegoux; blessé au bras gauche, vaste plaie; survivant.
2. Aimard N... (prénom inconnu; est appelée "l'Aimarde"), 15 ans, fille du précédent; presque toute la tête déchirée, dix plaies; survivante.
3. Aimard Marie-Anne, 8 ans, soeur de la précédente; trois plaies à la tête pénétrant de toutes parts sous le cuir chevelu; hydrophobe le 30 octobre, morte le lendemain, à deux heures du matin.
4. Bonniot Jacques, 35 ans; deux trous au bras droit; soigné chez lui; a toujours vaqué à ses occupations ordinaires.
5 Brassaud François, meunier, 37 ans, père de quatre enfants, demeurant à la Vauzelle (commune de Saint-Porchaire); vingt-deux plaies; hydrophobe le 26 octobre, décédé le 28 octobre.
6. Combaud Pierre-Ambroise, 53 ans, père de six enfants, demeurant à la Marboire, commune de Saint-Sulpice; deux trous à l'avant bras gauche; survivant.
7. Combaud Marie-Madeleine, 27 ans, fille du précédent; une dizaine de plaies, partie inférieure du cartilage de l'oreille droite enlevée, orbite droite fendue; hydrophobe le 29 octobre; morte le 7 novembre.
8. Combaud Marie-Anne, 15 ans, soeur de la précédente; six plaies; hydrophobe le 31 octobre, morte le même jour.
9. Combaud Pierre, 8 ans, frère des précédentes; dix plaies; mort le 16 novembre, "à peine le moindre soupçon d'hydrophobie".
10. Georget (sans prénom), ancien militaire, père d'un enfant, demeurant à la Marboire; huit trous au bras gauche; survivant.
Publié dans Roccafortis, 3e série, tome II, n° 10, septembre 1992, p. 75-78.