Une famille de libraires à Rochefort
par Robert Fontaine
François Delafon, marchand libraire, rue Martrou, à Rochefort, originaire de Toulouse, décède en son domicile, à quarante-cinq ans (registre paroissial de Saint-Louis, le 10 mars 1695); sa veuve, Marie Valleau (1), et sa fille, émancipée, Anne Delafon, font procéder par le notaire Ferrand (2) à l'inventaire des biens, sous le contrôle de Jean Panier, procureur au siège royal (3). La première partie de cet inventaire, du 2 au 5 mai 1695, concerne le fonds de la librairie, estimé par deux marchands libraires de la Rochelle, Pierre Mesnier et Michel Lecompte; nous en ferons une étude particulière détaillée dans un autre article. Il se poursuit le 9 juin, par l'estimation des meubles et linges de la communauté, estimation à laquelle procèdent, cette fois, deux Jeanne Archer, l'une veuve d'un menuisier, Thomas Rigeaud, l'autre veuve d'un charpentier de navire, François Greleau, toutes deux établies marchandes fripières à Rochefort. C'est sur cette seconde partie de l'inventaire que nous allons présentement nous pencher.
Le logement décrit est, somme toute, modeste, et comprend, au rez-de-chaussée, sur la rue, la boutique, avec au derrière une chambre basse, suivie d'une cuisine donnant sur une cour intérieure, à l'étage, seulement deux chambres hautes; il n'est pas fait mention de grenier, pas plus que de puits ou de latrines.
Le mobilier, estimé au total à trois cent dix-neuf livres, ne présente pas lui-même un grand intérêt. Il convient de remarquer que celui de la boutique n'est pas décrit, donc pas pris en compte, et comme la communauté doit vingt-cinq livres, pour loyer d'une maison que le défunt avait précédemment occupée rue Dauphine, on est en droit de se demander si Delafon n'avait pas exercé sa profession de marchand libraire dans le logement de la rue Dauphine. La chambre basse est meublée d'une armoire à deux pans, d'une table et de douze chaises à fond de paille, le tout en bois de sapin et fort usé; sa cheminée est équipée : chenets de fer, crémaillère, garde cendres, grille, pelle.
La cuisine révèle six chaudrons d'airain jaune, de deux tailles différentes, trois poêlons, quatre poissonnières, deux cuillères à pot et une à bouillie, une casserole, une tourtière, un friquet, auxquels on peut ajouter un chauffe-lit et cinq chandeliers, ustensiles en cuivre rouge ou en airain jaune. La vaisselle courante est en étain, d'une valeur d'ensemble de vingt-cinq livres, tant en plats, assiettes que cuillères. Un peu d'argenterie, évaluée à trente livres le marc poids, atteint la somme de cent cinq livres pour six cuillères, six fourchettes et deux tasses. Les meubles de la cuisine se limitent à un dressoir, " en manière d'armoire ", une mée et un garde-manger.
La chambre haute de devant a tout de même un mobilier en bois de noyer, à savoir un châlit et ses compléments (lit de plumes, traversin, deux matelas de bourre de boeuf, couverture de laine blanche, couverture de toile peinte), six chaises garnies de tapisserie, une table, deux guéridons, une autre couchette (avec lit de plumes, traversin, couverture de laine grise), un miroir, une garniture de cheminée. La deuxième chambre, sur la cour, n'a qu'un châlit (avec garniture de laine), deux chaises et un fauteuil foncés de paille, un " petit méchant bahut ", une garniture de cheminée.
Le linge de maison a vraiment une maigre valeur et ne compte que pour dix-sept livres; il est dit souvent " usé ". Six douzaines et demie de serviettes de chanvre ou d'étoupe, huit nappes de chanvre, une douzaine de serviettes et une nappe de toile de Morlaix, douze torchons " fort méchants ", et sept linceuls (draps) de chanvre.
Quant au linge personnel du défunt, il comprend vingt-huit chemises, huit caleçons de toile de chanvre, trois chemisettes de basin, deux justaucorps, deux vestes de drap, un manteau de bouraquan bleu doublé, trois culottes dont une de peau, et une seule paire de bas, le tout valant soixante-douze livres et dix sols.
Et aussi porté à l'inventaire un fusil, évalué six livres, le total des meubles, effets... se monte à 539 livres.
L'acte notarial, au titre des dettes passives, nous renseigne sur les dépenses, à régler au titre de la communauté, engagées à l'occasion de la maladie et du décès de Delafon :
- quatre livres dues au sieur Chuin pour fourniture de médecines
- douze livres dues au sieur Bigot, apothicaire, pour fourniture de drogues
- huit livres dues à la dame Barbier, pour médicaments faits et fournis
- six livres à Richard, menuisier, pour le cercueil
- cinq livres douze sols à Durandeau, pour linge fourni pour l'enterrement
- cent vingt-trois livres deux sols pour les vêtements de deuil de la veuve et de la fille
- quarante livres au curé de Saint-Louis pour l'enterrement, le service religieux et les messes dites
- dix livres aux pères capucins de la ville, pour les messes qu'ils ont eux aussi dites.A l'actif de la communauté et prises en compte par l'inventaire, quelques ventes de marchandises faites par la veuve, pour seulement 12 livres, une fourniture non réglée par " Messieurs des vivres en ce port " (sans doute fournitures de bureau aux écrivains de la Marine), pour 189 livres 12 sols 4 deniers, et enfin une somme de 130 livres due par Bahuaud fils, confrère du défunt.
Un autre document, passé en l'étude du même notaire Ferrand (4), à quelques mois d'intervalle, nous apprend que la veuve Marie Valleau, ayant renoncé à exploiter le fonds de librairie, rend ses comptes pour préserver les droits de sa fille mineure, Anne Lafond, et cède pour la somme de 2116 livres 18 sols et 6 deniers les " marchandises et outils " que sa boutique possède encore, s'engageant à " ne point tenir ni faire tenir en son nom aucune boutique de librairie en cette ville ". Les deux acquéreurs sont deux marchands libraires de Rochefort qui paraissent associés en cette affaire, Joseph Bahuau et Charles Jacquard. L'acte de vente détaille ces marchandises, que nous nous proposons de comparer aussi plus tard avec l'inventaire de mai 1695.
Nous avons cherché dans les registres paroissiaux de Saint-Louis la trace de la famille Delafon; il convient de noter que les documents de l'époque, minutes notariales ou registres de paroisse, écrivent indifféremment Delafon ou Lafon, ce qui complique les recherches.
Mis à part l'acte de décès enregistré à Saint-Louis le 10 mars 1695, aucun document avant ou après cette date ne semble concerner la famille, aucune trace de la veuve, aucune de la fille. Nous avons rencontré, le 7 octobre 1692, le mariage d'une Marie Delafon, née à Saint-Même, fille de feu François Delafon et de Suzanne Egreteau, le mariage de son frère François, marchand, le 30 juin 1693, avec une Florence Peschot. Cette dernière, veuve de François Delafon, se remarie le 22 avril 1697, avec Louis Marcolay, marchand; il nous paraît y avoir simplement homonymie entre deux familles distinctes. Ces registres paroissiaux ne nous apportent qu'un renseignement digne de foi; c'est le fait de savoir que François Delafon exploite son commerce de marchand libraire à Rochefort dès l'année 1688, puisque nous le voyons, en qualité de parrain, figurer dans un acte de baptême daté du 14 juin de cette année-là, d'une nommée Françoise Robinet, fille de Jean Robinet et de Marie Rondeau, sans avoir de renseignements sur ces derniers.
En tout état de cause, on peut émettre l'hypothèse que François Delafon, originaire de Toulouse, se marie avec une Rochelaise, dont il n'a qu'une fille, sa lignée s'éteint donc avec lui en 1695. Après son décès, la veuve, n'ayant pu continuer à exploiter le fonds de commerce, retourne à la Rochelle près de sa famille. Le passage de ces Delafon à Rochefort est donc tout à fait éphémère.
Notons que ces recherches nous ont permis de confirmer la mention relevée par Camille Gabet dans son ouvrage " La naissance de Rochefort sous Louis XIV ", dans un paragraphe consacré à la lecture (5); nous le citons : " Cinq libraires, au moins, se partageaient la clientèle des Rochefortais... ".
Nous avons ainsi rencontré, outre François Delafon :
1. Jean Bahuau, établi libraire rue Royale, marié à Marie Guilbeau, veuf en 1691, cesse d'exercer en décembre 1692, frappé d'une crise de démence, laissant deux enfants mineurs.
2. Joseph Bahuau, neveu du précédent, né à Nantes vers 1669, marié le 2 août 1692 avec Françoise Guilbeau (qui décède à 23 ans le 11 juillet suivant), remarié à Marie Guillelme (qui décède à 17 ans le 16 septembre 1696), a racheté en société le fonds de la librairie Delafon, le 5 septembre 1696, puis cédé une partie de ses marchandises à Pierre Coignet, marchand libraire à Saintes. Il décède, âgé de 28 ans, le 22 décembre 1697. A noter que les Bahuau se font enterrer dans la paroisse Notre-Dame hors les murs.
3. André Dumay, le moins connu, s'est marié (date non précisée) avec Barbe Jacquard, d'une famille de libraires, dont il a deux enfants; sa femme décède à 46 ans le 8 janvier 1710; il se remarie le 25 mai 1715 avec Renée Barranger, veuve d'un maître voilier au port, qui décède elle-même le 19 octobre 1718.
4. Charles Jacquard, le plus important et qui devient un des notables de la ville, marguillier de sa paroisse Saint-Louis en 1712, qualifié de " bourgeois " dans divers actes, semble s'établir libraire vers 1693, il afferme alors une boutique avec sa première épouse, Marguerite Pérès, elle-même fille de libraire (6); leur naît une fille, Marie Marguerite, en 1695, qui se mariera en 1713 avec un marchand d'Angoulême. Veuf (date non précisée), il se remarie le 25 février 1702 avec Marie Lozeau, née à Rochefort, fille d'un marchand, bourgeois et échevin de la ville; sept enfants naîtront de cette union. Dans un des actes de baptêmes, en 1708, Jacquard ajoute à son métier de marchand libraire celui d'imprimeur. Il semble lié à une famille rochelaise d'imprimeurs-libraires, celle des Mesnier.
5. Pierre Pérès, peu cité, lui-même imprimeur-libraire, lié à la famille du précédent, semble exercer au début du XVIIIe siècle. Sa veuve, Anne Fegrette, décède, à 80 ans, le 17 juin 1727.
Notes
(1) Cette dernière paraît originaire de la Rochelle, où vit un parent proche, Jean Valleau, maître maçon et tailleur de pierres.
(2) A.D.C.M., minutes Ferrand, XXXIV, liasse 16, n° 282.
(3) La maison qu'occupait le défunt appartient à ce même Panier; son loyer est de cinquante livres par trimestre.
(4) A.D.C.M., minutes Ferrand, liasse 18, n° 418, du 5 septembre 1696.
(5) Pages 202 et suivantes.
(6) A.D.C.M., minutes Gabet.
Publié dans Roccafortis, 3e série, tome II, n° 14, septembre 1994, p. 238-240