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Vers Eglises

UN MONASTÈRE OUBLIÉ : LE PRIEURÉ DE LA LANCE

à Breuil-Magné (Charente-Maritime)

par R.-J. Boutin

 

1. Les vestiges du prieuré

 Dans la partie Nord de la commune de Breuil-Magné, sur une hauteur isolée au milieu du marais, on peut voir encore, enclavés dans les bâtiments d'une ferme, les vestiges d'un très ancien monastère, le prieuré de la Lance, qui appartenait à l'ordre de Grandmont, l'un des plus importants du Moyen Âge, fondé au XIe siècle en Limousin.

Ces vestiges consistent principalement en un grand bâtiment, appelé " la chapelle " par les gens du pays, bien qu'il soit utilisé comme grange depuis un temps immémorial, et dont la longueur atteint 26 mètres, pour une largeur de 9 mètres et une hauteur de 11 mètres au pignon Sud-Est. Les murs ont une épaisseur moyenne de 2 mètres ; ils sont construits en moellons liés au mortier de chaux, avec parements extérieurs en pierres soigneusement taillées et ajustées ; deux larges contreforts font une faible saillie de part et d'autre du pignon Sud-Est, c'est-à-dire du chevet. On s'aperçoit qu'il y avait à l'origine très peu d'ouvertures. Le portail, en arc brisé, se trouve bizarrement placé à l'une des extrémités de la façade extérieure; il comporte trois voussures ornées de profondes moulures ; la deuxième repose sur des chapiteaux décorés de volutes que soutenaient des colonnettes aujourd'hui disparues. Ce portail est en partie muré. A l'autre extrémité de cette façade se trouve une fenêtre rectangulaire dont l'appui porte une sculpture en forme de palme.

La façade intérieure n'est pas moins austère ; elle possède près du chevet une petite porte cintrée, surmontée d'un écu effacé et, à mi-hauteur, deux ouvertures accolées, également en plein cintre et sans aucun ornement. Les deux pignons sont seulement percés d'une petite lucarne.

L'intérieur a été diversement aménagé, mais il garde encore des traces d'incendie. Une corniche taillée en biseau en fait le tour à environ quatre mètres de hauteur. On remarque que les deux ouvertures accolées correspondent à un petit local ménagé dans l'épaisseur de la muraille ; à côté se trouve l'entrée d'un escalier également dissimulé dans le mur et dont les marches très usées témoignent d'un usage fréquent autrefois ; il devait donner accès à une construction élevée au dessus du chevet, sans doute un campanile dont il ne reste plus rien.

Tout le bâtiment est couvert d'une toiture en tuiles creuses, à faible pente, supportée par une charpente en bois qui semble relativement récente.

Des autres constructions du monastère il ne subsiste plus qu'un pan de mur incorporé dans la maison du fermier, reconnaissable grâce à cinq petites fenêtres cintrées, très ébrasées à l'intérieur et aujourd’hui murées. Ces deux bâtiments sont séparés par une cour large d'environ 20 mètres, au centre de laquelle se trouve un puits obturé par une dalle. Cette cour était close du côté Sud-Est par un mur dont les fondations sont encore apparentes. Le côté Nord-Ouest devait être occupé par des constructions dont il ne reste que d'importants arrachements dans le mur de la chapelle et de vagues traces de fondations.

Peu de choses en somme, à part la chapelle, et encore s'agit-il bien d'une chapelle ? Car la question a été l'objet d'une controverse et il faut bien admettre que, dans notre Saintonge, où existent encore tant de magnifiques églises du Moyen Âge, on puisse avoir de la peine à croire qu'un édifice aussi fruste ait pu avoir la même destination.

Pour s'en convaincre il est nécessaire de connaître l'histoire de l'Ordre et surtout ses principes en matière d'architecture. Ces questions ont été étudiées par quelques historiens, notamment MM. Louis Guibert et de Dion à la fin du siècle dernier, Grézillier et Crozet plus récemment.

M. de Dion avait basé ses recherches sur la constatation suivante : " L'ordre de Grandmont formant une famille monastique bien distincte et soumise à l'autorité d'un seul abbé, on peut en conclure (à priori) que ses prieurés devaient offrir de nombreux points de ressemblance, tant dans l'ensemble de leurs dispositions que dans l'architecture de leurs chapelles... ". Et en effet, après avoir visité un certain nombre de prieurés, tous plus ou moins ruinés, l'auteur put constater qu'ils avaient beaucoup de points communs : " site écarté au milieu des bois et entouré de fossés, bâtiments simples et peu importants, chapelle à une nef, sans transept, couverte d'une voûte en berceau brisé sans arc doubleau, éclairée par le pignon et par de longues et étroites fenêtres à l'abside... ". M. de Dion résumait ses impressions dans le commentaire suivant : "dans ces constructions la simplicité devient de la rudesse ".

Un autre historien, M. Grézillier, qui a étudié, en 1956, les prieurés Grandmontains de l'ancien diocèse de Limoges, a constaté que sur 22 à l'origine 2 seulement avaient conservé des vestiges intéressants. Il décrit ainsi les vestiges du prieuré d'Etricor, en Charente : " l'église seule demeure ; isolée, elle est à peu près ignorée ; son allure de grange n'est d'ailleurs pas faite pour attirer l'attention... " ; description qui fait aussitôt penser à la Lance, d'autant plus que les dimensions, longueur, 24 mètres, largeur 8 mètres, sont très proches. Ajoutons que si cette chapelle a subsisté, c'est parce qu'elle abrite une statue de Saint Pardoux, patron des bergers, objet d'un culte qui fut très répandu dans la région.

M. Crozet, l'éminent historien du Poitou, a publié en 1942 une étude très intéressante sur les prieurés Grandmontains en Poitou, Charentes et Vendée, où il en dénombre à l'origine 27, dont selon lui 8 seulement présentent encore des vestiges intéressants, un seul, celui de Chassay, près de Bressuire, ayant conservé la totalité de ses bâtiments : notons que M. Crozet classe le prieuré de la Lance parmi ceux qui ont disparu.

Cette étude commence par le rappel d’un article de la règle de l'Ordre, précisant ses conceptions en matière architecturale : " toute superfluité devant être absolument bannie de notre vie, que l'église et tous les autres édifices de notre ordre soient nus et exempts de tout luxe inutile ".

Après une description des huit prieurés qu’il a visités, M. Crozet dégage ainsi les principes généraux de leur construction : " Ils sont construits sur un plan quadrangulaire, un côté est occupé par la chapelle, les trois autres par les bâtiments conventuels ; cependant il n'est pas certain que tous les côtés aient toujours été construits... les chapelles sont orientées... le chevet peut être plat, demi-circulaire ou à plusieurs pans... il est encadré de contreforts et généralement percé de trois fenêtres longues et étroites, plus rarement d'une ou deux seulement... il semble que les voûtes aient été en berceau brisé, mais il reste trop peu pour pouvoir en juger ; il semble d'autre part que certaines chapelles avaient des voûtes en bois. Il est certain par contre qu’il n'y avait pas de fenêtres latérales, mais presque toujours une ou deux portes sur chaque façade... souvent le portail se trouvait sur la façade extérieure... tous les prieurés avaient un cloître, mais aucun d'entre eux n'a subsisté, on peut supposer qu'ils étaient constitués par des appentis en bois.

Le réfectoire, surmonté du dortoir divisé en petites cellules, était généralement placé en face de l'église ; il communiquait d'un côté avec les cuisines et, de l'autre, avec la salle du chapitre ; celle-ci était construite avec plus de soins que les autres bâtiments et avait des voûtes sur croisée d'ogives ; enfin le cimetière se trouvait toujours au chevet de la chapelle.

Tous les prieurés ont été construits entre 1100 et 1250, mais au cours de cette période une lente évolution a eu lieu, et l'on peut constater chez ceux qui ont été édifiés au XIIIe siècle la présence de quelques éléments décoratifs ... ".

A la lumière de ces différentes études, il apparaît, et ce en accord avec la tradition, que seul le bâtiment subsistant du prieuré de la Lance est bien la chapelle. Nous y retrouvons en effet les principes architecturaux des Grandmontains ; certes le chevet ne possède plus qu'une petite fenêtre, mais il est aisé de voir qu'il a été reconstruit sur plusieurs mètres dans sa partie supérieure, sans doute à la suite de l'incendie qui détruisit la voûte en bois, la charpente et le campanile.

Le fait que seule la chapelle soit encore debout s'explique très bien par la solidité de sa construction, le choix des matériaux et surtout l'épaisseur de ses murs, alors que les autres édifices devaient être bâtis plus sommairement. Il semble bien qu'elle devait pouvoir servir au besoin de forteresse en ces temps troublés.

Une tradition veut qu'elle ait été construite en pierres d'Ardillières apportées par bateaux. En effet cette pierre, un calcaire dur, est la seule susceptible d'être travaillée que l'on puisse trouver dans la proche région ; d'autre part il était possible de la transporter en utilisant la petite rivière la Gère, qui coule à moins d'un kilomètre de la Lance ; d'ailleurs on ne voit pas comment on aurait pu amener sur cette île du marais, par un autre moyen, l'énorme quantité de matériaux qui a été employée.

II. Histoire de l’Ordre de Grandmont

Un grand historien du Limousin, M. Louis Guibert, a publié en 1877 un ouvrage très important et qui fait autorité, intitulé " Destruction de l'ordre et de l'abbaye de Grandmont ", dont nous avons extrait le résumé que voici.

C'est à Étienne de Thiers que l'ordre de Grandmont doit son origine. Ce fils d'un noble de l'Auvergne avait dans sa jeunesse séjourné en Italie, dans une communauté d'ermites et cela l'avait profondément marqué. Aussi, quand il revint dans son pays, il ne put supporter la vie en société et partit à l'aventure. Après avoir longtemps marché, Étienne s’arrêta enfin sur la colline de Muret, lieu désert et sauvage, situé au milieu des forêts du Limousin, puis, ayant de ses mains construit une pauvre cabane, il vécut là de fruits sauvages et de racines.

Un jour cependant, des bergers qui cherchaient une bête égarée découvrirent sa retraite. L'ermite s'entretint avec eux et ces hommes simples furent impressionnés autant par sa présence en ce lieu que par la sagesse de ses propos et ils revinrent plus nombreux. Bientôt sa réputation se répandit, de grands personnages vinrent le visiter et des disciples affluèrent , de telle sorte que cet homme, qui avait voulu vivre dans la solitude, fut entouré d'une véritable communauté.

A sa mort elle avait pris une grande importance : un prieur avait été élu et une chapelle édifiée, tandis que d'autres communautés se formaient çà et là, à son exemple. Voyant cela, un des successeurs de l'ermite, Étienne de Liziac, prit l'initiative d'établir une règle, selon les préceptes de celui qui était désormais considéré comme un saint. Elle fut présentée au pape Adrien V qui l'approuva en 1159, sous le nom de règle de St.-Étienne de Grandmont, car, entre temps, la communauté avait quitté Muret pour s'établir sur la colline de Grandmont qui lui avait été donnée par le seigneur du lieu.

Le nouvel ordre devant être avant tout une communauté d'ermites, ses membres devaient vivre en petits groupes dans des monastères de peu d'importance, construits dans des lieux très isolés. Ils devaient faire vœu de pauvreté absolue et observer la règle du silence ; la prière, la méditation et l'étude des écrits saints occupaient la majeure partie de leur temps. Leur alimentation était frugale ; ils ne consommaient pas de viande mais seulement du poisson et observaient de longues périodes de jeûne. Ils couchaient tout habillés sur des paillasses. Leurs cheveux étaient taillés en couronne et leur barbe rasée. Leur costume consistait dans une robe et un scapulaire gris ou noir avec capuche ; aux pieds ils portaient des sandales.

Le recrutement était soumis à des conditions très strictes. Il fallait être âgé de vingt ans au moins, être robuste, effectuer un noviciat d'un an, puis satisfaire à un examen. Les religieux devaient vivre dans l'isolement, ne pas travailler de leurs mains et ne se livrer à aucun commerce ni transaction. Cependant, comme il fallait bien assurer la vie de la communauté, une solution originale, mais assez peu réaliste, avait été adoptée. Elle consistait à adjoindre aux religieux ou clercs des gens nommés frères convers qui ne prononçaient pas de vœux, sauf celui d'obéissance, et effectuaient tous les travaux manuels et d'administration, cultivaient les terres, touchaient les revenus et distribuaient les aumônes. Ils se différenciaient des clercs par le port de la barbe et par des vêtements mieux adaptés aux travaux des champs.

Ainsi constitué, le nouvel Ordre connut très vite une grande prospérité et cela en grande partie grâce à la protection et aux largesses d'Henri II Plantagenet, comte d'Anjou et duc de Normandie, puis, par son mariage avec la duchesse Aliénor, duc d'Aquitaine, et enfin roi d'Angleterre. Ce puissant prince fit construire l'abbaye de Grandmont et fonda de nombreux prieurés. Son fils Richard Cœur de Lion fut aussi très favorable aux religieux.

De leur côté les rois de France témoignèrent également de leur intérêt pour les Grandmontains et favorisèrent la création de maisons de leur Ordre sur leurs domaines. Cette faveur des rois fut imitée par les grands seigneurs qui rivalisèrent de générosité pour les attirer sur leurs terres, ainsi qu'en témoigne le document suivant.

" ... Plusieurs princes et seigneurs faisaient bastir des ermitages et des couvents dans les forêts de leurs terres, qu'ils donnaient aux bons hommes de Grandmont. Il n'y avoit guère de seigneurs au royaume qui n'en voulaient chez eux, de sorte qu'en l'espace de dix ans, il s'en est basti 47 ou 48, desquels le Roy d'Angleterre Henry II fonda la plus grande partie.... Ces ermitages et petits couvents estant ainsi créés, reluisaient par toute la contrée ou ils estoient ; aussy on ne parloit déjà plus que de leurs habitants et de leur vie si extraordinaire, qui estoit admirée de tout le monde, faisoit qu'un chacun venoit les visiter et leur envoya ce qui estoit nécessaire pour vivre... ".

Grâce à ces circonstances favorables l'ordre se répandit sur les domaines du roi d'Angleterre, Aquitaine, Anjou et Normandie, mais aussi en Île-de-France, Bourgogne et Champagne, de telle sorte qu'au début du XIIIe siècle il comptait plus de 140 maisons, dont trois en Angleterre et deux en Espagne.

Mais bientôt la décadence commençait et elle fut tout aussi rapide. Plusieurs causes y contribuèrent : sans doute l'extrême sévérité de la règle, mais surtout la cohabitation de deux communautés distinctes, ce qui à la longue provoqua un climat de tension, puis de conflit. Ainsi les clercs se plaignirent de l'indiscipline des convers ; " de serviteurs ils se sont faits seigneurs ", disaient-ils, ce à quoi les convers répondaient : " de quoi se plaignent nos clercs ? Grâce à nous ils peuvent tranquillement méditer et contempler, alors que nous portons toutes les fatigues de l'administration et le poids des jours ". Les choses s'aggravèrent à un tel point que les convers, qui étaient plus nombreux, chassèrent le prieur et en nommèrent un autre qu'ils installèrent à sa place.

Le pape Clément III déplorait l'état où les dissensions avaient plongé une maison naguère si célèbre par sa piété ; il menaça même de les supprimer et de remettre en de meilleures mains " la vigne du seigneur qui dépérissait entre les leurs ". Son successeur Urbain III intervint enfin et il excommunia le prieur sans titre. La querelle parut alors apaisée.

Mais, quelques années plus tard, elle reprit avec encore plus de violence et le prieur fut à nouveau chassé. Cette fois le pape Honorius III entreprit une action énergique. Il requit l'aide du roi de France et des seigneurs de la région, rétablit le prieur, excommunia les révoltés et arrêta le recrutement des convers, puis, la règle adoucie, les religieux purent manger gras deux jours par semaine et se lever seulement à trois heures.

Cependant la survie de l'Ordre se trouva gravement menacée. Il avait perdu beaucoup de sa notoriété. Les dons des fidèles se raréfiaient. En outre une disposition de la règle autorisait les donateurs à reprendre leurs biens. Enfin la disparition des convers mettait les communautés dans l'impossibilité d'exploiter leurs domaines. De sorte que beaucoup de maisons étaient abandonnées ou n'avaient plus qu'un ou deux religieux.

Le pape Jean XXII se vit alors obligé de procéder à une profonde réforme. L'Ordre perdit son caractère érémitique. La maison mère fut érigée en abbaye ; le supérieur devin abbé et son autorité s'accrut ; il eut le droit de porter mitre et crosse et donner la bénédiction pontificale ; il ne dépendait que du Saint Siège. Le nombre des prieurés fut réduit à 39, mais l'effectif de chacun d'eux fut porté à 16 ou 18 membres et plusieurs des maisons supprimées leur furent rattachées, celles-ci étaient alors louées à des fermiers qui en exploitaient les terres contre une redevance annuelle.

Mais les épreuves étaient loin d'être terminées pour Grandmont, dont l'abbaye et les prieurés eurent beaucoup à souffrir de la guerre de Cent Ans. Les guerres de religion lui portèrent de nouveaux coups ; l'abbaye et plusieurs prieurés furent à nouveau dévastés, les religieux chassés et des particuliers en profitèrent pour s'emparer d'une partie des terres, de sorte que, dans certains endroits, la conventualité ne put être rétablie.

Lorsque la paix revint enfin, l'Ordre de Grandmont était désorganisé et, dans les maisons qui subsistaient, la règle était depuis longtemps oubliée. En 1635, l'abbé Barny essaya de la rétablir, mais une partie des religieux s'y refusa et l'Ordre se divisa en deux tendances, la " stricte observance " et " l'ancienne observance ".

Malgré ces difficultés, l'abbé François de la Guérinière entreprit la reconstruction de l'abbaye. On commença par l'église, conçue selon un plan grandiose. " C'était une des plus belles qu'il y eut dans le royaume ; la nef mesurait 90 mètres de longueur et le transept 50 mètres ; au dessus s'élevait une magnifique coupole ". Elle fut terminée en 1768, mais ces travaux trop ambitieux provoquèrent un endettement considérable. Or, en 1765 le roi Louis XV avait ordonné l'ouverture d'une enquête sur un projet de réforme des ordres religieux, car, en effet, la plupart étaient en décadence ; beaucoup de couvents étaient abandonnés ou bien n'abritaient plus qu'un très petit nombre de religieux ; aussi une réorganisation était devenue nécessaire.

A la suite de cette enquête un nouveau règlement fut élaboré aux termes duquel seuls devaient subsister les monastères ayant conservé un nombre suffisant de religieux. C'est ainsi que l'abbaye de Grandmont devait présenter au moins 24 religieux ; or elle n'en avait plus que 9. La plupart des prieurés avaient disparu et les revenus de l’Ordre avaient beaucoup diminué ; par contre il avait d'énormes dettes.

Cette situation motiva l'ouverture d'une enquête au terme de laquelle l'intendant du Limousin demanda la suppression de l'Ordre de Grandmont et l'établissement d'un inventaire de ses biens. Après quoi un dossier fut envoyé au pape Clément XIV, lequel, par une bulle datée de 1772, autorisa la suppression de l'Ordre et la remise de ses biens au diocèse de Limoges.

L'abbé de la Maison Rouge, supérieur de l'Ordre, tenta de s'y opposer mais, après une procédure qui dura plus de huit ans, il fut obligé de céder et obtint seulement de résider à l'abbaye jusqu'à sa mort, ainsi que les derniers religieux. L'évêque de Limoges vendit les biens de l'Ordre pour payer les dettes et notamment une partie du fabuleux trésor qui ne comprenait pas moins de 57 chasses et reliquaires en argent et en bronze émaillé, ornés de pierreries, ainsi que quantité d'objets précieux. Le reste fut partagé entre les paroisses voisines qui, pour la plupart, les conservent encore. Après quoi on vendit le mobilier, les archives et même le plomb des toitures, ce qui condamnait à la ruine des bâtiments très récents.

Puis la Révolution arriva et l'abbaye, déclarée bien national, fut vendue à un marchand qui s'empressa d'en retirer tous les matériaux ayant quelque valeur. Enfin, en 1817, un entrepreneur de Limoges récupéra les pierres de taille pour la construction d'une prison dans cette ville. Cependant il laissa aux habitants du village de St-Sylvestre, très proche de l'abbaye, les pierres nécessaires à la construction d'une petite chapelle commémorative, qui fut inaugurée en 1825, par Dom Vergniaud, dernier religieux survivant. Cette chapelle et quelques pans de murs sont aujourd'hui les seuls souvenirs de ce qui fut la célèbre abbaye de Grandmont, maison mère de l'un des plus grands ordres religieux de France.

III. Les prieurés grandmontains de Saintonge

Dans le diocèse de Saintes, l'Ordre de Grandmont possédait cinq maisons : Sermaize près de Nieul, en Aunis ; la Lance, paroisse du Breuil de Magné ; le Jarry, paroisse de Bussac, Embreuil, paroisse de Grézac, et la Garde, en Arvert.

Sermaize aurait été fondé au XIIème siècle par le roi Henri II Plantagenet. Grâce à la générosité de ce prince et de ses successeurs il devint le plus riche de Saintonge et il comptait 8 religieux en 1295. Conservé en 1317, son effectif fut porté à 16 membres ; les couvents désaffectés de la Lance et de Barbetorte, près de Luçon en Vendée, lui furent alors annexés pour augmenter ses revenus.

Le monastère ne jouit pas longtemps de sa prospérité, car il fut complètement pillé pendant la guerre de Cent Ans. Lors des guerres de religion, sa proximité de la Rochelle, principale place forte des protestants, lui valut d'être à nouveau mis à sac. Finalement, il fut abandonné par les religieux en 1568. L'Ordre loua alors ce qui restait des bâtiments et des terres à un bourgeois de la Rochelle, comme en témoigne l'acte daté de 1632, dont voici un extrait.

" Par devant maître Jacob Jupin, notaire royal à la Rochelle, en présence de frère Jean Dubois, religieux de l'ordre de Grandmont, représentant le révérend père François de Tantal, religieux, abbé et chef général de l'ordre de Grandmont, résidant en la maison abbatiale dudit lieu, lequel, par ces présentes, baille et délaisse, à titre de ferme seulement, à honorable homme Jacques Labourier, sieur de la Maisonneuve, résidant en cette ville, sçavoir est : tout le revenu temporel du prieuré de Sermaize, sis et situé près du bourg de Nyol, en Aulnis, membre dépendant de l'abbaye de Grandmont, consistant en masures, ouche, garenne, terres, vignes, rentes, terrages, complants et autres droits ... en lesquels droits et revenus sont compris les rentes dues sur la métairie de la Lance, située en la paroisse du Breuil de Magné, en ce gouvernement... ".

Ce bail était conclu pour cinq ans et pour le prix de cinq cent cinquante livres par an. Il était assorti de la clause suivante : " Cependant est compté en non jouissance, pour cause des guerres de ce moment, avances faittes ou autres, est délaissé au dit Labourier toutes les sommes dues jusqu'à la Notre-Dame de Mai dernier sans aucune réserve ".

En 1689, l'ancien monastère fut transformé en distillerie d'eau de vie, ce qui provoqua la destruction d'une partie des bâtiments, notamment de la salle du chapitre. Enfin, durant la Révolution, on vendit comme bien national... " la ci-devant abbaye de Sermaize, consistant en un vieux bâtiment, 2 quartiers et demie de terres et quelques revenus ".

On peut voir encore, près de Nieul-sur-Mer, quelques restes du prieuré de Sermaize, notamment le mur Nord de la chapelle, dans lequel sont encastrées deux chapelles funéraires de style gothique et qui a été classé en 1925.

IV. Histoire du prieuré de la Lance

Ce que nous savons sur l'histoire religieuse du prieuré se résume à bien peu de choses. Il aurait existé en 1182, selon un historien qui a relevé la mention d'un couvent du nom de Lancea dans une bulle du pape Lucius III. Mais c'est seulement en 1295 que nous en avons une preuve certaine, car il figure à cette date dans une liste des maisons de Grandmont. Il avait alors 5 religieux et payait au chef d'ordre 60 sols de pension. On ne sait pas davantage par qui il fut fondé, peut-être par un des seigneurs de Rochefort, qui étaient à l'époque riches et puissants. L'un d'eux avait même fondé le prieuré St Gaudens de Fouras, en 1081, et lui avait donné la moitié des îles de la Lance et de Liron. Supprimé en 1317, ce petit couvent fut alors annexé à celui de Sermaize, qui en accueillit sans doute les religieux, puis loué à un fermier qui en fit une métairie.

C'est en tout cas sous cette forme que nous le retrouvons dans un document daté de 1585. Il s'agit d'un acte complémentaire au bail de la métairie par lequel :

" Loys Mellé, laboureur, demeurant en la " métairie " de la Lance appartenant à Marie Gastebois, veuve de feu Pierre Faure, en son vivant marchand, demeurant à Nyol en Aulnis, et Jehan Decazeaux et François Piguenit, marchands et bourgeois de la Rochelle et à cause de leurs femmes, filles et héritières dudit Faure, et Marguerite Montazeau sa femme, ont confirmé avoir eu et reçu de laditte Gastebois et des dits Decazeaux et Piguenit, sçavoir :

2 boeufs tirants, apelés Matelot et Noblet, appréciés 25 écus, restant de 12 boeufs tirants que laditte veuve et héritière devoit fournir pour exploiter laditte métairie ; plus reçues 8 vaches mères, appellées Fromentine, Bourgeoise, Arondelle, Chastaigne, Vermeille, Pacquerette, Marjolaine, Roujette, appréciées 4 écus pièce ; 2 veaux de 2 ans venant à 3, nommés Blondin et Marjolet, appréciés 12 écus les 2 ; 2 autres veaux de même âge nommés, Dieulegarde et Cholet, appréciés 11 écus et demie les 2 ; 2 autres veaux venant à 2 ans, nommés Bizet et Burgault, appréciés 7 écus et demie les 2 ; 4 autres veaux venant à 1 an, nommés Noblet, Estourneau, Ruzé et Blondin, appréciés 2 écus pièce ; 4 petites taures venant à 1 an, nommées Gaillarde, Nouzille, Gourbille, Violette, à 1 écu pièce ; et 6 pourceaux, que le dit Mellé a en sa possession en laditte métairie ; pour ledit bétail tenir suyvant qu'il a esté porté au bail de laditte métairie, par maitre Barthelémy Chauveau, notaire royal à La Rochelle, le 16 avril 1585 ".

En 1632, l'ancien prieuré se trouvait aux mains du sieur Labourier, lequel, ainsi que nous l'avons vu, avait pris à titre de ferme le prieuré désaffecté de Sermaize dont la Lance dépendait toujours et auquel elle payait, chaque année, une redevance consistant en 210 boisseaux de blé, 40 d'orge, 20 d'avoine, le tout mesure de Rochefort, plus 2 pourceaux d'un an, 6 chapons et 6 fromages.

Le domaine de la Lance fut par la suite séparé de Sermaize et, en 1750, cédé par un bail emphytéotique de 99 ans à François Solleau, un riche marchand qui avait affermé la seigneurie de Villeneuve-Montigny, près de Rochefort, où il résidait. A cette occasion fut établi par Barbereau et Rossignol, notaires royaux à Rochefort, l'acte que voici :

" Par devant les notaires royaux arpenteurs à Rochefort, soussignés, fut présent en sa personne, dom Armand Jean Lamirault, prêtre religieux, procureur saindic de l'abbaye chef d'ordre de Grandmont, y demeurant, province de la Haute-Marche, paroisse de St-Sylvestre, diocèse de Limoges ;

Au nom et comme fondé de pouvoir de procuration expresse du révérendissime père en Dieu dom François Xavier de la Maison Rouge, conseiller et aumonier ordinaire du Roy, abbé chef et général de tout l'ordre de Grandmont, dépendant immédiatement du Saint Siège, en date du 11 juin 1719, reçue devant notaire royal, duement contrôlé à Lubersac, en Haute Marche, le même jour, par Laresse, et laquelle le dit dom Lamirault s'est réservé par devers lui, pour lui servir en d'autres affaires, d'autant qu'elle est générale et spéciale. Auquel dit seigneur abbé le dit dom Lamirault, au dit nom, a promis et s'est obligé de faire agréer et ratifier ces présentes par le chapitre assemblé à la manière ordinaire et d'en remettre aux ci-après nommés copie en forme à ses frais, sous trois mois à compter de ce jour, icelles présentes toujours tenant ;

Par lesquelles le dit dom Lamirault, au dit nom et sous les dites promesses, a volontairement cédé, quitté, délaissé, à titre de bail emphytéotique et prix d'argent, pour le temps et espace de 99 années entières et consécutives, les unes suivant les autres sans interruption, dont la première a commencé dès le jour et fête de St Michel dernier, pour finir pareil et semblable jour, icelles dites 99 années échues et révolues, au sieur François Solleau, marchand, et dame Jeanne Pellé, son épouse, de lui bien et duement autorisée à l'effet des présentes, demeurant au logis noble de Villeneuve-Montigny, paroisse de Notre-Dame de Rochefort, présents, stipulants et acceptants pour eux, les leurs et ayant cause à l'avenir ; sçavoir :

Le prieuré, métairie, terre et seigneurie de la Lance, situé en la paroisse du Breuil de Magné, consistant en chambre basse, chambre haute et grenier au dessus, servant de logement au métayer, une ancienne église servant aujourd'hui de grange, une étable à bœufs y attenant, un petit toit à volailles y joignant, deux chambres basses dont l'une sert de logement pour le maître et l'autre de fourniou, et autres petits appentis fermés, un toit à brebis, un toit à cochons et un pigeonnier au dessus, une grange et une étable y attenant de la part du soleil couchant, une cour de parc close de murailles, qui sont tous les bâtiments attenants.

Desquels bâtiments sont les différentes pièces de terres ci-après expliquées :

La pièce dite de l'Aire, contenant vingt journaux
Une autre, dite le Grand Coteau, contenant vingt-cinq journaux
Une autre y joignant, contenant six journaux
Une autre de la contenance de huit journaux
Une autre, dite du Bois, contenant dix-huit journaux
Une autre, dite de la Croix,
contenant dix journaux
Une autre, contenant six journaux
Une autre actuellement en bois taillis dont la plupart n'est qu'épines et ronces, contenant neuf journaux
Une autre appellée le Rioux
, contenant douze journaux.

Tous lesquels domaines sont contigües les uns aux autres et forment ensembles le coteau appellé la Lance, dont la totalité se confronte, de la part du soleil levant au canal de Ciré et à sept journaux de terres marais appartenant à la dame veuve Depont, séparés du domaine ci- dessus par un fossé dépendant entièrement du terrain de la dite dame Depont ; de la part du soleil couchant à une levée qui conduit du lieu de Liron aux grèves de Lagord ; de la part du midi à trente journaux de terres marais dépendant dudit lieu de la Lance, aussi confrontés à neuf journaux d'autres prés appartenant à Monseigneur l’évêque de Luçon. Puis trente journaux de terres marais confrontant du côté du soleil levant et de la part du midi à la dite dame Depont, fossé commun entre les deux, du couchant à une petite levée qui conduit dudit lieu de Liron au dit coteau de la Lance, auquel se termine la dite pièce de terre de la part du septentrion. Plus dix journaux de prés confrontant de la part du soleil levant au seigneur évêque de Luçon, du couchant à la dame veuve Moinet, fossé des deux parts commun entre les deux, du midi au dit coteau et au septentrion au prés desdits acquéreurs, canal entre deux.

Plus quatorze journaux ou environs de prés marais confrontant d'un bout, au soleil levant, à la chaussée ou levée par laquelle on va de Liron au dit coteau de la Lance et des trois autres parts audit coteau et du septentrion au marais du Roy.

Plus vingt-cinq journaux de terres labourables en l'île dite de Liron, vulgairement appellés la Sermaize, confrontant du midi et du septentrion au marais du Roy, du côté du soleil levant et de l'autre, au couchant, à deux différents chemins qui conduisent de Liron au marais du Roy.

Et finalement, 7 sous 6 deniers et 2 chapons de cens et rente noble, directe et seigneuriale, emportant lots et ventes, due au dit lieu de la Lance par différents particuliers sur leurs domaines attenants et contigues aux vingt-cinq journaux de la Sermaize.

Pour, par les dits Solleau et Pellé acquéreurs, jouir, faire et disposer ou leurs représentants, des choses à eux cédées, pendant le dit temps de quatre-vingt dix-neuf ans, en bons pères de famille, cultivant les dits fonds et les entretenants, et les bâtiments de toutes réparations grosses et menues, et laissant le tout à l'échéance des quatre-vingt dix-neuf ans en bon état.

Pour cette raison, duquel lieu les preneurs enlèveront, à l'expiration du présent bail, tout les engrais, pailles, gleux, foins, d'autant qu'ils n'en ont trouvé aucun lors de leur entrée.

Le dit dom Lamirault pourra constater l'état des lieux tous les dix ans et faire faire les réparations en contraignant les preneurs s'il y a lieu.

Les preneurs auront à payer les tailles et autres impositions, devront s'arranger pour la dîme avec le curé du Breuil et acquitter s'il y a lieu les droits seigneuriaux.

Le dit bail à cens et rente est fait entre les parties aux conditions ci-dessus et moyennant la somme de cinq cent cinquante livres par chacun an, payés en la maison du sieur Alexis Gravier, bourgeois et négociant en la dite ville de La Rochelle, les jours et fête de St Michel, ce à quoi les preneurs s'engagent par hypothèque sur leurs biens meubles et immeubles.

Fait et passé au dit lieu de Villeneuve-Montigny, situé en la paroisse Notre-Dame de Rochefort, en la demeure des dits Solleau et Pellé, le cinq octobre mille sept cent cinquante.

Et ont les parties signé avec nous et signé à la minute. Lamirault, procureur saindic de l'abbaye de Grandmont. François Solleau. Jeanne Pellé

Barbereau Rossignol notaires ".

Dans l'inventaire des biens de l'ordre de Grandmont dressé en 1771, la métairie de la Lance figure sous la rubrique suivante : Bail emphytéotique pour 99 ans du prieuré de la Lance, annexe de Sermaize, paroisse du Breuil de Magné, moyennant 550 livres par an, passé le 5 octobre 1750 par Rossignol qui a la minute de Barbereau, notaires à Rochefort.

Après la dissolution de l'ordre, la métairie passa à l'évêché de Limoges, puis, en 1791, lorsque les biens du clergé furent saisis, le revenu du domaine passa à l’État, qui en était devenu le propriétaire. Puis, en 1807, par décret impérial, il fut attribué à l'hospice de St-Jean d'Angély, en remplacement d'autres biens qui avaient été saisis en 1791. A cette époque, en effet, les hôpitaux avaient pour principale ressource le revenu des biens qui leur avaient été donnés ou légués par des personnes charitables.

A partir de ce moment, le domaine de la Lance figura dans les comptes de l'hospice, sous la mention suivante : Rente de 550 francs, due le 29 septembre de chaque année par le sieur Philippe Solleau, de la Rochelle, et assise sur la cabane de la Lance, située dans la commune de Breuil Magné près de Rochefort. Cette rente est le résultat d'un bail emphytéotique du 5 octobre 1750 ; elle est divisée entre l'hospice pour 1/3 et les écoles de charité pour 2/3. La cabane de la Lance, une des plus belles du marais, contenant 125 journaux et vallant de revenu 4 à 5 fois cette rente, appartenait à l'abbaye de Grandmont.

Le séjour de la famille Solleau à la Lance fut marqué par un tragique et troublant fait divers dont les registres paroissiaux de Breuil-Magné ont conservé le souvenir dans l'acte suivant :

" Le douzième jour de Juillet 1728, on a mis, par ma permission, dans un coin de mon cimetière, sans aucune cérémonie de l'église, le corps de feu Philippe Jeannet, âgé de 12 ans et demi, fils de Jean Jeannet et de Marie Foucaud, tous de la paroisse de Muron, qu'on a trouvé mort attaché à un arbre dans les bois de la Lance, qui demeurait depuis 20 mois chez François Solleau et Jeanne Lesineau sa tante, fermiers de la Lance, en qualité de berger.

En présence de François Solleau et de Michel Gay qui ont signé.

Chauveau, prieur curé du Breuil de Maigné

En 1846, il fallut reconstruire l'hospice de St-Jean-d'Angély et, pour financer l'opération, la municipalité autorisa la vente de la métairie et des terres, sous condition qu'une somme de 11 000 francs, serait prélevée pour être placée en rentes sur l’État, afin d'assurer le service de la rente de 550 francs. Le domaine passa alors, au gré des héritages et des ventes, entre les mains de divers particuliers. Il appartient actuellement à un industriel vendéen, mais la terre dite de Sermaize située sur le coteau de Liron n'en fait plus partie.

On accède à la Lance par un chemin dont la partie qui traverse le marais sur plus d'un kilomètre n'était qu'une simple levée presque impraticable en hiver, ce qui rendait l'exploitation très difficile. C'est ainsi que le voyage annuel de la batteuse avec sa lourde chaudière était un véritable exploit qui nécessitait un imposant attelage de bœufs et de chevaux. Ce chemin a été récemment empierré par les soins de la commune de Breuil-Magné et ne présente plus de difficultés. Pour ces travaux, un nouveau tracé passant tout près de la chapelle avait été adopté, ce qui a amené la découverte de nombreux ossements humains confirmant la présence du cimetière des moines au chevet de celle-ci.

V. Légendes

Autour de ces vieilles pierres planent encore quelques légendes. Il y a, bien sûr, celle du souterrain contenant un trésor. A la Lance, il se trouverait sous la chapelle et un fermier, il y a de cela bien longtemps, en aurait découvert l'entrée. Elle était fermée par une lourde porte de fer. Ne pouvant la forcer, notre homme réussit cependant à y fixer une chaîne, la plus grosse qu'il ait pu trouver et il y attela les 12 bœufs de la ferme, mais ce fut en vain. Il ne. réussit qu'à rompre la chaîne. Alors, de dépit, il combla si bien l'entrée du souterrain que personne n'a pu la découvrir depuis. Cependant, lorsqu'ils se retirent, les fermiers ne manquent jamais de transmettre la légende à leur successeur. Mais, si l'existence d'un souterrain sur cette hauteur n'a rien d'impossible, par contre, bien que le trésor des moines n'ait pas été un mythe comme nous l'avons vu, il est fort probable que ceux d'ici n'en ont jamais détenu la moindre parcelle.

Une autre légende, moins connue, assurait que jadis, à une certaine époque, toujours la même, chaque année, on voyait arriver, le soir, un vol de grands oiseaux blancs d'une espèce inconnue. Ils se posaient sur le toit de la chapelle où ils passaient la nuit et repartaient dès les premières lueurs de l'aube : simple passage de migrateurs dira-t-on, sans doute, mais les gens de la Lance, eux, croyaient voir dans ces oiseaux l'incarnation des âmes des anciens religieux et ils ne dormaient guère cette nuit là.

Enfin, il n'y a pas bien longtemps encore, les fermiers n'auraient jamais osé mettre des animaux dans l'ancienne chapelle, car, fatalement, une nuit, ils auraient été détachés par une main mystérieuse et chassés très loin dans le marais. Quand on les retrouvait, après de longues recherches, ils paraissaient en proie à une grande frayeur et refusaient de regagner la ferme et, si on les y obligeait, ils se laissaient mourir de faim.

Aujourd'hui, évoquer l'ordre de Grandmont n'éveille plus ici aucun écho et le curieux qui, ayant entendu parler de l'existence d'une chapelle en ce lieu perdu de la Lance, interroge les gens du pays, s'entend répondre, invariablement : " Il n'y a plus de chapelle à la Lance, c'est une grange qu'on appelle ainsi, parce que " dans le temps ", on dit que des moines se sont tenus là ". Et, chose curieuse, c'est le coteau peu éloigné de Liron qui a conservé un souvenir de l'ancien état de chose, dans sa terre de " Sermaize ", mais personne ne sait plus pour quelle raison cette parcelle se nomme ainsi.

Tout ceci explique sans doute pourquoi la présence d'une partie de ce monastère du XIIIème siècle, un des rares monuments du Moyen Âge que possède encore ce canton de Charente-Maritime, est restée à peu près ignorée. Puisse cette modeste étude contribuer à le faire mieux connaître.

 

Bibliographie

Destruction de l'ordre et de l'abbaye de Grandmont, par Louis Guibert (1877).

Notes sur l'ordre de Grandmont, par M. de Dion. Bulletin Monumental (années 1874, 1876, 1878). Histoire de l'abbaye de Grandmont en Limousin, par A. Lanthonie, Limoges (1976).

Bulletins de la Société Archéologique du Limousin. Histoire de l'abbaye de Grandmont (tomes 57 à 59).

Bulletins de la Société Archéologique de la Charente.

R. Crozet, L'architecture de l'ordre de Grandmont, en Poitou, Saintonge et Angoumois (1944).

Bulletins de la Société Archéologique du Limousin.

M. Grézillier, Les prieurés de l'ordre de Grandmont, dans l'ancien diocèse de Limoges (1956).

" Sermaize, La Lance et Barbetorte ", Notes de G. Musset. Bibliothèque Municipale de La Rochelle, liasse n° 2531.

Registres paroissiaux de Breuil-Magné, Chte-Mme.

Publié dans Roccafortis, bulletin de la Société de Géographie de Rochefort, 2e série, tome IV, n° 3-4, 3e et 4e trimestres 1979, p. 53-66.