UN PHARMACIEN ROCHEFORTAIS CÉLÈBRE

ÉDOUARD GRIMAUX, MEMBRE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES

 
Par Claude Viel, Marie-Christine Journaux et Michel Marché

 

Données généalogiques et biographiques

Louis-Édouard, fils de Pierre-Chéri Grimaux et de Véronique-Cornélia Bouhet, son épouse, est né à Rochefort, le 3 juillet 1835. Il décédera à Suresnes, près de Paris, le 2 mai 1900. Son père, fils d'Antoine-Laurent, marchand-tailleur d'habits et d'Anne Vironneau sa femme, était lui aussi né dans cette ville, le 12 janvier 1794. C'est son grand-père Antoine Grimaud, fils d'un employé aux gabelles décédé vers 1760, qui s'installa à Rochefort vers 1770. En 1789, pour une raison inconnue, son nom fut écrit avec un " x " au lieu d'un " d " final, et par la suite, cette orthographe fut consacrée.

 

Ascendance et descendance immédiate d'Edouard Grimaux

Sans entrer trop dans les détails, il nous semble intéressant toutefois de situer rapidement Pierre-Chéri Grimaux. Mis au collège de Rochefort, il s'y montra turbulent et peu travailleur, et fut embarqué à l'âge de onze ans comme mousse sur la frégate " La Minerve ". En septembre 1806, à la suite d'une blessure reçue au combat, il est débarqué et devient alors élève en pharmacie. A 18 ans, il s'engage dans les chevau-légers, fait la campagne de France de 1814, redevient élève-pharmacien sous la première Restauration, fait à nouveau campagne pendant les Cent-Jours où il sera porté déserteur, puis reprend ses études à l'École de Santé de la Marine de Rochefort.

Sorti pharmacien de 3e classe le 1er juin 1817, il est nommé à l'Hôpital maritime de Rochefort. Promu à la 1ère classe le 1er janvier 1832, il est reçu pharmacien de la Faculté de Montpellier le 23 décembre 1836 et, le 25 janvier 1837, il est nommé professeur de botanique à l'École de Santé de Rochefort. Il aurait préféré enseigner la chimie, discipline qui l'avait toujours intéressé comme on peut en juger par le nombre d'ouvrages consacrés à cette science qu'il possédait dans sa bibliothèque, l'histoire naturelle y figurant au second plan. Fait chevalier de la Légion d'Honneur le 28 avril 1852, il est nommé le 14 juin de la même année deuxième pharmacien en chef de l'Hôpital maritime de Rochefort, grade qu'il conservera jusqu'à sa retraite, le 10 août 1853.

La mère d'Édouard Grimaux était née à Surgères, non loin de Rochefort, le 5 avril 1803. Elle y resta domiciliée jusqu'à son mariage, le 14 juin 1826. Elle était fille d'Henry Bouhet, sellier à Surgères, et de Jeanne Robert.

La jeunesse d'Édouard Grimaux se passa dans une atmosphère d'ardent patriotisme. Il fit de brillantes études aux collèges de Rochefort et de Saintes. Néanmoins, il fut renvoyé de ce dernier établissement pour indiscipline. Le 11 novembre 1852, dix mois après avoir perdu sa mère, il entre comme élève pharmacien interne à l'Hôpital maritime de Rochefort ; son père se plaignit de n'avoir jamais eu d'élève plus indiscipliné. Le 18 novembre 1853, il devient pharmacien de 3e classe et est affecté à Toulon, ville dans laquelle son père et sa soeur Anne-Émilie s'installent également. Malheureusement, celle-ci décède à l'âge de 21 ans, trois semaines après leur arrivée, et c'est le retour à Rochefort en juin 1854, après qu'Édouard Grimaux ait opéré une permutation avec Angelin, également pharmacien de 3e classe. Le 8 septembre 1857, il épouse Léontine-Christine Boutet, âgée de 23 ans. Il démissionne de l'armée en avril 1858 pour " raisons de santé ", démission qui lui avait été imposée par son beau-père Eugène Boutet, et qui conditionnait son mariage. Le jeune couple s'installe alors à Sainte-Hermine, en Vendée, où avait eu lieu leur mariage et où demeuraient les Boutet. De leur union, Édouard et Léontine Grimaux eurent trois enfants : Jeanne, Marcel et Louis-Georges, devenu écrivain sous le pseudonyme de " Paul Tany ".

    

 Grimaux et sa femme Léontine à l'époque de Sainte-Hermine

Eugène Boutet, homme d'esprit cultivé, descendant d'une famille protestante de marins et d'avocats, et lui-même quelque temps juge de paix à Sainte-Hermine, eut une influence notable sur son gendre. Jusqu'en 1860, Grimaux cherche sa voie, rédigeant des essais littéraires, des romans et des pièces de théâtre dont il ne reste plus aucune trace, tout en s'inscrivant en médecine et en pharmacie.

En 1861, il vient à Paris pour obtenir le diplôme de pharmacien de 1ère classe, avec l'intention de retourner à Sainte-Hermine tenir une officine. C'est alors qu'il rencontre Alfred Naquet, collaborateur de Charles-Adolphe Wurtz, chimiste de grande renommée, professeur à la Faculté de Médecine, qui lui conseille de cumuler les diplômes de pharmacien et de médecin, lui disant qu'il pourrait très certainement être agrégé au concours de 1866, et lui recommandant de consacrer une année d'étude au " Traité de chimie organique " de Charles Gerhardt. De retour à Sainte-Hermine, tout en s'occupant de son officine, il s'organise un laboratoire d'installation rudimentaire et se lance dans des expériences de chimie, la lecture de l'ouvrage de Gerhardt lui ayant ouvert des perspectives insoupçonnées. En 1863, il publie son premier mémoire sur la distillation sèche des acides naphtalène sulfoniques et, l'année suivante, il détermine la constitution de l'acide gallique. Ces premières recherches lui valent la protection de Cahours, professeur de chimie à l'École Polytechnique.

En outre, Grimaux se rend à Paris pour communiquer les résultats de ses recherches devant la Société Chimique. A l'occasion de cet événement, Georges Grimaux, son fils, rapporta une anecdote : mal habillé, la barbe hirsute, un strabisme interne très prononcé de l'oeil gauche, la mine peu avenante, il énonça sans faste, de sa voix rauque, des considérations sur ses expériences de laboratoire. Personne n'écoutait ce paysan venu de sa campagne parler de ses recherches à ces citadins élégamment vêtus. Le bruit des conversations particulières couvrait la voix de l'orateur. Tout à coup, Pasteur se lève avec autorité, frappe une table avec violence et s'écrie indigné : " Messieurs, écoutez ce jeune homme, c'est très intéressant ! ". Quelques années plus tard, Grimaux allait être l'orateur le plus écouté de la Société Chimique.

Pour sa thèse de doctorat en Médecine, qu'il présenta en 1865 devant la Faculté de Paris, il choisit d'étudier sur lui-même les effets du haschich, et Georges Clémenceau, son ami et voisin de Mouilleron-en-Pareds, bourgade proche de Sainte-Hermine, où il exerça quelque temps la médecine, d'écrire dans le numéro du 14 mai 1900 de " La Dépêche ", que Grimaux se " hachischait en conscience et y gagna de terribles maux d'estomac, mais n'eut aucune des visions paradisiaques que promettaient les livres ".

En 1866, il est nommé agrégé de chimie à la Faculté de Médecine de Paris. Il quitte alors Sainte-Hermine et entre dans le laboratoire de Wurtz qui le fait nommer, en 1869, chargé du cours complémentaire de chimie. Après une mobilisation active en 1870, il continue à travailler avec Wurtz et est nommé, en 1873, sous-directeur de laboratoire à l'École des Hautes Études de la Sorbonne.

En 1876, il devient professeur de chimie à l'Institut Agronomique, puis, en 1881, professeur à l'École Polytechnique, en remplacement de Cahours. Entre temps, en 1877, il avait présenté sa thèse de doctorat ès Sciences " Sur les dérivés de la série urique ".

 


Caricature d'Edouard Grimaux par Maurice Pelet, un de ses élèves de l'Ecole Polytechnique

La Société Chimique de France l'eut trois fois pour président, en 1881, 1890 et 1900, et, en 1898, il fut président de l'Association Française pour l'Avancement des Sciences.

Travaux scientifiques et histoire de la chimie

- Recherches

Dans la quasi totalité, les recherches de Grimaux ressortissent à la chimie organique de synthèse. Nous ne mentionnerons ici que les principaux thèmes qu'il a abordés. Pour un développement plus complet, nous renvoyons le lecteur aux Notices de titres et travaux de Grimaux, qui renferment de plus la liste de ses publications, à la Notice que lui a consacrée Paul Adam, à la thèse de l'un de nous, ainsi qu'à l'étude référencée que nous avons présentée en 1995.

Ses premiers travaux, réalisés à Sainte-Hermine, ont porté surtout sur l'acide gallique, puis, après son départ définitif de Vendée en 1867, se sont poursuivis, toujours en série aromatique, dans le laboratoire de Wurtz, à la Faculté de Médecine de Paris, où il étudia les dérivés du toluène, du xylène et du naphtalène, les glycols et glycérines aromatiques. Comme point fort de ces recherches, il convient de retenir la méthode d'obtention d'aldéhydes aromatiques qu'il mit au point avec Ch. Lauth et qui eut une importance considérable dans l'industrie des parfums et des colorants. En série urique, il mit au point des méthodes de synthèse très générales et toujours d'actualité pour accéder à des composés d'importance en thérapeutique, comme les dérivés de l'acide barbiturique. Ces travaux firent en 1877 l'objet de sa thèse de doctorat ès sciences.

Dans le domaine des produits naturels , il porta son intérêt sur les huiles essentielles, les sucres, les alcaloïdes. Avec les recherches sur les substances colloïdales et la synthèse d'albuminoïdes, publiées de 1881 à 1886, un chapitre difficile et très peu connu de la chimie organique était abordé, les premières études étant dues à Schützenberger.

Ses travaux valurent à Grimaux le prix Jecker de l'Académie des Sciences en 1875 et en 1876, un prix de l'Académie des Sciences de Belgique.

- Histoire de la chimie

Grimaux ne se contenta pas de son rôle d'enseignant et d'homme de laboratoire. Il voulut également rendre hommage à ceux qui, par leurs découvertes, avaient apporté des éléments nouveaux à la science chimique. A côté d'articles, il publia deux ouvrages, l'un sur Lavoisier, l'autre sur Gerhardt, qui font actuellement encore autorité. Présentons brièvement ses travaux.

- De l'Antiquité au XVIIIe siècle

Dans le cadre de cette longue période, mentionnons une étude sur la découverte et la progression des idées en matière d'éléments chimiques et de corps simples, un historique de l'acide citrique que Grimaux réalisa alors qu'il effectuait lui-même des recherches sur ce dérivé, un mémoire rappelant comment Bayen, pharmacien militaire et chimiste, sortit en 1775 Jean Rey de l'oubli.

La rareté de l'ouvrage de ce médecin périgourdin, publié en 1630, explique certainement pourquoi Lavoisier ne mentionna pas ses travaux lorsqu'il démontra, en 1774, que l'augmentation du poids de l'étain par calcination était due à la fixation d'une partie de l'air atmosphérique et pourquoi aussi il sembla important à Bayen de procéder à une réédition des " Essais " de Jean Rey en 1777. Devant la rareté de l'une et l'autre des deux éditions, Grimaux fit réimprimer en 1896 l'édition de 1630, dont il assura la préface. Grâce à cette initiative, un plus grand nombre de chimistes eut la possibilité de connaître l'importance des résultats de Jean Rey.

- Lavoisier

L'oeuvre la plus importante réalisée par Grimaux en tant qu'historien des sciences fut l'ouvrage qu'il écrivit sur Lavoisier et qui parut en 1888. Il doit son intérêt aux documents que les héritiers de Lavoisier, les de Chazelles, mirent pour la première fois à la disposition d'un historien. C'est ce qui explique que le portrait qu'il a pu tracer du savant, de son épouse, de son milieu, de son entourage, soit d'une grande fidélité, et qu'en scientifique averti, il ait pu donner une analyse critique de l'oeuvre dans les multiples domaines travaillés par Lavoisier et marqués de son empreinte. Cette étude servit également de base à Grimaux pour la rédaction d'un certain nombre d'articles consacrés au fondateur de la chimie moderne.

- XIXe siècle

Dans sa thèse pour le concours d'agrégation, publiée en 1866 sous le titre " Équivalents, atomes, molécules ", Grimaux donne un historique de la signification de ces trois termes, qui le passionnèrent dès ses débuts en chimie, rappelant en particulier la définition d'équivalent de Thénard et la confrontant à celle de Gerhardt, à qui il rend un hommage appuyé, comme il le fait du reste pour tous les savants qui ont participé à l'élaboration de la théorie atomique, dont il était lui-même un ardent partisan, suivant en cela son maître Wurtz qui en était l'un des créateurs.

En 1884, il complète ce travail dans " Théories et notations chimiques ", en expliquant les diverses notations employées par Wöhler, Liebig, Dumas, Gerhardt et Berthelot. Grimaux a rédigé par ailleurs des Notices sur Wurtz, son maître et ami, Cloëz, Cahours, son protecteur lors de ses débuts en chimie, Galissard de Marignac, Auguste Laurent, Gerhardt, dont le " Traité de chimie " l'avait si fortement marqué. A ce dernier, il consacra un ouvrage important, ayant bénéficié de documents inédits et de la collaboration de Ch. Gerhardt, un des fils du grand chimiste alsacien. Grimaux n'eut malheureusement pas la joie de voir éditer cette étude, la mort l'ayant surpris peu de temps auparavant.

Signalons enfin que Grimaux écrivit en 1886 un article où il faisait de Balzac un précurseur de la chimie unitaire car, dans son roman " La recherche de l'absolu ", le célèbre écrivain tourangeau, probablement aidé par Gay-Lussac et Chevreul qui lui apprirent la chimie pour la circonstance, admet comme son héros Balthazar Claës, que la matière est une et que les corps simples ne sont que des modifications, des transformations d'une substance primordiale.

L'enseignant

A ses qualités de chercheur, Grimaux en ajoutait d'autres de remarquable pédagogue. Charles Lauth a souligné que " par la netteté de son style, il savait faire pénétrer dans l'esprit de ses lecteurs les vérités les plus abstraites et les plus ardues. Il était à ce titre un vulgarisateur merveilleux. Ces qualités rendaient son enseignement séduisant. Il avait une facilité d'élocution remarquable et sa parole possédait un charme qui prenait ses auditeurs ". Ses étudiants ressentaient que ce maître était en même temps un ami par ses qualités de coeur. A l'École Polytechnique, où il introduisit l'enseignement de la théorie atomique, dont il fut un ardent défenseur, ses attitudes, ses moindres gestes pendant les cours qu'il professait avec une passion communicative, ont été habilement saisis et il ne put se soustraire à la tradition estudiantine : ainsi, il fut caricaturé par Maurice Pelet, un de ses étudiants, et doté du surnom de " Grimal ".

Si sa passion et son enthousiasme étaient communicatifs, Grimaux était par ailleurs distrait, rêveur et manquant de sens pratique : il paraissait toujours suivre une idée qui le détournait de la réalité.

L'homme public

- L'affaire Dreyfus

En octobre 1894, alors qu'éclate ce que l'on croyait être une banale affaire d'espionnage et qui deviendra " l'affaire Dreyfus ", Édouard Grimaux a 59 ans, est professeur de chimie à l'École Polytechnique et à l'Institut Agronomique, et a été élu, le 16 avril précédent, à l'Académie des Sciences en remplacement d'Edmond Frémy. Nous ne rappellerons pas cette affaire bien connue ; nous nous efforcerons simplement de dégager les prises de position de Grimaux et leurs conséquences. Le 22 novembre 1894, le Conseil de Guerre déclarait à l'unanimité le capitaine Alfred Dreyfus coupable de trahison et le condamnait à la dégradation et à la déportation à l'île du Diable, en Guyane.

A la suite des révélations du colonel Picquart qui avait découvert que l'écriture du " bordereau ", clé de voûte de l'affaire, n'était pas de Dreyfus mais d'un certain commandant Esterhazy, une action se développa parmi des hommes politiques de gauche et des intellectuels pour obtenir la révision du procès et la réhabilitation du condamné. A la tête de ce mouvement, Scheurer-Kestner, vice-président du Sénat, riche industriel d'origine alsacienne, formé à la chimie chez Adolphe Wurtz, qui a réussi à s'attirer dans le cadre de cette affaire la sympathie de quelques hommes importants, en particulier celle de Georges Clémenceau, médecin de formation, originaire de Mouilleron-en-Pareds, petit village de Vendée proche de Sainte-Hermine, ami de Grimaux, homme politique influent et directeur du journal " L'Aurore ".

La France est partagée en " dreyfusards " et " anti-dreyfusards ". C'est alors qu'Émile Zola lance son manifeste " J'accuse ", publié dans " L'Aurore " du 13 janvier 1898. Le débat échappe désormais aux pouvoirs publics, c'est l'opinion qui s'en empare. Une campagne de pétition pour la révision du procès s'organise. Parmi les premières signatures figure celle de Grimaux. Zola est traduit en justice.

Jusqu'au procès Zola, Grimaux n'avait joué aucun rôle politique, bien qu'il se soit présenté aux élections sénatoriales en Vendée, en juillet 1897. Il avait été battu car son discours était républicain et anticlérical. Ses déclarations lui valent de violentes attaques et " La libre parole " le traite de " juif honteux passé au protestantisme ". Lors de son procès, en février 1898, Zola cita près de deux cents témoins et parmi eux, Grimaux qui n'avait jamais rencontré l'écrivain avant sa comparution à la barre. Après une déposition courageuse en faveur de l'accusé, Grimaux, qui estimait avoir simplement accompli son devoir élémentaire de patriote et d'honnête homme, fut destitué de ses fonctions de professeur de chimie à l'École Polytechnique et à l'Institut Agronomique. De même, Picquart avait été révoqué le 26 février 1898 " pour fautes graves dans le service ".

- La Ligue pour la Défense des Droits du Citoyen

Suite à l'affaire Dreyfus, Ludovic Trarieux, un des rares hommes politiques qui, dès le premier jour, s'était prononcé en faveur de la révision du procès, fonda en 1898 une " Ligue " dont l'objectif était la sauvegarde des droits individuels, de la liberté des citoyens, de leur égalité devant la loi. Il en fut nommé président, Emile Duclaux, membre de l'Institut et directeur de l'Institut Pasteur, et Édouard Grimaux, étant vice-présidents. Le 17 juin, la Ligue protestait contre la condamnation de Dreyfus et l'illégalité de la procédure ; en 1899, elle fut particulièrement active. Pour infraction au code pénal interdisant les associations de plus de vingt personnes, le bureau fut inculpé, sauf le président couvert par son immunité parlementaire. Grimaux se retrouvait donc au ban des accusés mais le tribunal, qui prononça la dissolution de toutes les ligues quelle que soit leur obédience, pour ou contre Dreyfus, accorda le sursis aux inculpés, ne leur infligeant que 16 francs d'amende.

Les dernières années

Grimaux âgé

Grimaux, très affecté par le déroulement du procès Zola et surtout par sa conclusion, fut à son tour l'objet d'attaques redoutables durant les jours, les semaines, les mois qui suivirent. Lorsqu'il présida, en août 1898, un congrès scientifique à Nantes, il se vit rudement interpellé. Dans la salle, on proféra des cris : " à l'eau Grimaux ". Comme elle s'était acharnée sur Zola, " La libre parole " le diffama et, profitant de cette campagne de presse, le gouvernement le mit " en congé jusqu'à la liquidation de sa retraite ". De fait, c'était une révocation. Il se retrouve alors sans laboratoire. Son ami, Charles Friedel, lui aussi ancien élève de Wurtz, l'accueille dans ses locaux de la Sorbonne où il peut poursuivre ses travaux. Mais comme le diront ses amis : " Grimaux nous apparût comme un corps, un lamentable corps sans âme ". Il errait dans le laboratoire, confiant à ses amis ses projets, ses espoirs, aussi les troubles croissants de sa santé qui s'altérait rapidement.

A partir de novembre 1899, il n'assista plus aux séances de l'Académie des Sciences. Atteint de sclérose artérielle depuis 1881, son état de santé s'aggrave, ses souffrances deviennent intolérables et, le 2 mai 1900, installé dans un fauteuil, un livre à la main, il meurt à Suresnes d'une hémorragie cérébrale. Ses funérailles eurent lieu le 5 mai, au cimetière du Père-Lachaise. De nombreux amis et admirateurs, des savants, une délégation de l'Institut, des hommes politiques, des officiers de tous grades, des anciens de ses élèves de l'École Polytechnique, accompagnaient sa dépouille mortelle et formaient un cortège de quelques trois mille personnes. Fidèle à ses idées franc-maçonnes, Grimaux fut incinéré : ainsi, pas de prêtre ni d'Église. Charles Lauth, son ami et collaborateur, confident de ses pensées et de ses aspirations profondes, prononça l'éloge du disparu. En 1926, son fils Georges fit transporter ses cendres au cimetière protestant de Sainte-Hermine.

Peu à peu, les passions déchaînées par l'affaire Dreyfus s'apaisèrent et un comité se forma en 1906, dans la ville de Rochefort, afin d'élever un monument à la mémoire d'Édouard Grimaux. Le 11 août 1907, le monument, oeuvre du statuaire Georges Barreau, fut inauguré à Rochefort, dans le square Parat, sous la présidence du ministre de la Guerre, le général Picquart. Il se présentait sous la forme d'une pyramide surmontée du buste en bronze d'Édouard Grimaux, et contre laquelle était adossée une figure allégorique de la Science. Sur une face était gravée la devise du savant : " Science, conscience ". Aujourd'hui, il ne reste plus aucune trace de ce monument, car vers 1940, le buste en bronze fut envoyé à la fonte par les Allemands et, après 1945, le Conseil municipal de Rochefort fit détruire la stèle.

Le monument de Grimaux, square Parat

La personnalité d'Édouard Grimaux

L'historique précédent a déjà rappelé quelques traits du caractère de Grimaux. Il était d'un dévouement absolu à ses amis et à ses élèves, il n'épargnait aucun soin, aucune démarche spontanée pour rendre service.

Toujours gai (sauf dans les dernières années), simple et franc d'allure, il avait beaucoup d'amis et on se demandait comment un homme qui travaillait constamment, même le dimanche, au laboratoire ou dans sa bibliothèque, pouvait avoir tant de relations. La raison de cette notoriété est qu'il ne pouvait être indifférent à personne, et le connaître, c'était s'attacher à lui.

Il entretenait des liaisons d'amitié non seulement avec les savants et les artistes, mais aussi avec les enfants qu'il adorait, qu'il savait prendre et amuser. La vie de famille avait pour lui beaucoup de charme et elle lui procurait ses moments de détente préférés. Il aimait son chez soi et profondément les siens, sa femme, son fils, sa fille, tous dignes de son affection et capables d'apprécier son mérite. Sa fille avait été sa collaboratrice lors de l'élaboration de son ouvrage sur Lavoisier.

Peu mondain, il était toutefois un causeur charmant, apprécié et recherché pour sa courtoisie et la finesse de son esprit. Lisant beaucoup, doué d'une mémoire prodigieuse, peu de questions le trouvaient sans réponse. Très amoureux de littérature, il aimait surtout le roman et la poésie. Mais s'il recherchait l'idée, il n'en était pas moins exigeant sur la forme qu'il voulait toujours impeccable. Il s'efforça toujours de discipliner son éloquence naturelle et, tout en lui conservant sa chaleur, de ne la faire servir qu'à mettre en lumière, pour l'auditeur ou le lecteur, l'enchaînement rigoureux des idées.

Sous l'influence de son père et par son enfance vécue au milieu d'une population de marins, il acquit l'amour de la Patrie, sentiment qu'il conserva jusqu'à la fin de ses jours. C'est ainsi qu'en 1870, au moment des premières défaites françaises, alors qu'il se trouvait en Vendée, il regagna Paris et préféra monter la garde sur les remparts plutôt que de profiter de son titre de médecin ou de pharmacien pour être placé dans un hôpital.

C'est à Rochefort, et plus encore pendant les six années (1852-1858) qu'il passa dans la Marine et qui correspondent au début du règne de Napoléon III, période de pouvoir absolu, que Grimaux forgea ses convictions républicaines et adhéra à la franc-maçonnerie, devenant membre de " l'Accord Parfait ", loge rochefortaise créée en 1778 et dépendant du Grand Orient de France. Grimaux, comme vraisemblablement son père, était anticlérical. Il avait bien été baptisé, le 16 juillet 1835, en l'église Saint-Louis de Rochefort, mais n'avait guère reçu d'éducation religieuse.

Grimaux appartenait à une génération encore frémissante de la Révolution, qui avait gardé du citoyen un idéal superbe et qui ne comprenait ni la France ni l'armée sans la justice. D'où cet idéal de justice et de vérité qui l'animait fortement et qu'il sera appelé à mettre en pratique lors de l'affaire Dreyfus, avec pour lui les conséquences que nous avons vues.

Pour conclure, disons qu'Édouard Grimaux, un de nos plus grands chimistes du siècle dernier, était un homme remarquablement intelligent, cultivé, doué de grandes qualités humaines et que sa devise " Science, conscience " résume parfaitement sa personnalité.

Sources bibliographiques

1 - Archives

- Archives départementales de la Charente-Maritime, La Rochelle (État Civil de Rochefort)

- État Civil, Suresnes (décès, 1900)

- Archives de la Marine, Rochefort (cahier des états de service de Pierre-Chéri Grimaux, cote 4 F2-13 ; (cahier des états de service d'Édouard Grimaux, cote 3E 1724)

- Archives de la Marine, Vincennes [dossier Louis-Édouard Grimaux (n° 265)]

- Archives de l'Académie des Sciences (dossier E. Grimaux, cote MS 4629)

- Archives de l'École Polytechnique (dossier E. Grimaux)

2 - Articles et ouvrages

- P. Adam - " Notice sur la vie et les travaux d'Édouard Grimaux ", Bull. Soc. Chim. France, 1911, [4], 9, 1-36

- P. Birnbaum - L'affaire Dreyfus. La République en péril, Découvertes Gallimard, Paris, 1994

- G. Clémenceau - La Honte, P.-V. Stock, Paris, 1903, pp. 139-144.

- C. Delavaud - Toast à la mémoire d'Édouard Grimaux (dîner des médecins et pharmaciens de la Marine du 6 novembre 1900, au Cercle militaire de Paris) (14 pages manuscrites, Archives de la bibliothèque et du musée de l'ex-École de Médecine Navale, Rochefort).

- M. Gerber - " L'oeuvre Scientifique d'Édouard Grimaux ", Le Moniteur Scientifique du Dr. Quesneville, 1900, [4], 14, IIe partie, 641-655.

- E. Grimaux - Notice sur les Travaux Scientifiques, Gauthier-Villars, Paris, 1891 ; Addition à la notice de Travaux scientifiques, Gauthier-Villars, Paris, 1894

- E. Grimaux - Du hachisch au chanvre indien, Savy, Paris, 1865

- E. Grimaux - Équivalents, atomes, molécules, Savy, Paris, 1866

- E. Grimaux - Recherches synthétiques sur la série urique, Gauthier-Villars, Paris, 1877

- E. Grimaux - Théories et notations chimiques (premières leçons du cours professé à l'École Polytechnique), Dunod, Paris, 1883.

- E. Grimaux - Lavoisier (1743-1794) d'après sa correspondance, ses manuscrits, ses papiers de famille et d'autres documents inédits, F. Alcan, Paris, 1888

- E. Grimaux et Ch. Gerhardt fils - Charles Gerhardt, sa vie son oeuvre, sa correspondance, 1816-1856, Masson, Paris, 1900

- E. Grimaux - Préface de : Jean Rey - Essais sur la recherche de la cause pour laquelle l'étain et le plomb augmentent de poids quand on les calcine (réimpression de l'édition de 1630), G. Masson, Paris, 1896

- E. Grimaux - " Balzac et la chimie unitaire ", Revue Scientifique, 1886, [3], 11, 83-85

- M.-C. Journaux - " Vie et oeuvre du chimiste Édouard Grimaux (1835-1900) ", Diplôme d'État de docteur en pharmacie, Tours, 1990 (voir également les références citées)

- M.-C. Journaux et C. Viel - " Edouard Grimaux : de la pharmacie de Marine à l'Enseignement supérieur, puis à l'Académie des Sciences ", XXXIIe Congrès International d'Histoire de la Pharmacie, Paris, 25-29 septembre 1995 ; Résumés des communications, n° 139, p. 95

- C. Lauth - " Discours prononcé aux funérailles d'Edouard Grimaux ", L'Aurore, 6 mai 1900

- A. Lévy et G. Pinet - L'argot de l'X, E. Pestard, Paris, 1894, pp. 165-166

- E. Marianelli - Lettre aux membres de la Société Chimique de Paris, en vue d'une souscription pour l'érection d'un monument à la mémoire d'Édouard Grimaux, à Rochefort-sur-Mer, Rochefort-sur-Mer, 1906

- E. Marianelli - " Discours prononcé à l'inauguration du monument Édouard Grimaux ", Bulletin Officiel de la Ligue des Droits de l'Homme, 1907, n° 15, 1041-1044

- P. Painlevé - " Discours prononcé à l'inauguration du monument Édouard Grimaux ", Bulletin Officiel de la Ligue des Droits de l'Homme, 1907, n° 15, 1047-1051

- F. Peyrey - " Obsèques de M. Grimaux ", Le Siècle, 6 mai 1900

- Picquart (Général) - " Discours prononcé à l'inauguration du monument Édouard Grimaux ", Bulletin Officiel de la Ligue des Droits de l'Homme, 1907, n° 15, 1051-1054

- J. Reinach - Histoire de l'affaire Dreyfus, E. Fasquelle, Paris, 1903-1909

- R. Savarit - Rochefort, trois siècles en images, Centre d'animation lyrique et culturel de Rochefort, Rochefort, 1988, tome 2, p. 135-139

- H. Sée - Histoire de la Ligue des Droits de l'Homme (1898 - 1926), Ligue des Droits de l'Homme, Paris, 1927

Publié dans Roccafortis, 3e série, tome III, n° 19, janvier 1977, p. 126-138.