Une famille de " marchands " à Rochefort au XVIIIe siècle : les Giraud la Montagne
par Claude Marsaly
Pierre Giraud a environ 10 ans lorsqu'il arrive à Rochefort, chez son oncle maternel, le Sieur Léger Giraud, marchand de bois, marié à Jeanne Balays. Nous sommes dans les années 1690. Cet oncle (originaire du diocèse de Clermont) semble avoir été un négociant d'une certaine envergure ; sans doute participe-t-il à l'approvisionnement en bois de l'arsenal. Jeanne décède le 9/9/1691, âgée de soixante ans, et est inhumée dans l'église Saint-Louis, " proche le bénitier, entre le dit bénitier et la chapelle des fonds baptismaux ", en présence de Léger, qui (très étonnant !) " a déclaré ne savoir signer ", témoin Jean Philippe Mercier commis pour les bois. Veuf depuis 4 ans, le 23 juillet 1695, Léger Giraud, dit la Montagne, achète la parcelle n° 1 rue Saint-Charles, joignant le portail de la principale entrée de Mr l'Intendant, en montant vers les Capucins (190 m2) pour la somme de 90 livres, avec obligation d'y construire dans les deux ans. Le 3 juin 1701, il achète une maison rue Saint-Louis, consistant en une chambre basse, une haute et un galetas, avec cave non voûtée et un puits commun sur la rue. Pendant les années 1701,1702 et les trois premiers mois de 1703, il est " trésorier de la maison de ville " et nous laisse ses " estats de paiement ". En 1707, il dote son neveu Pierre qui se marie, d'un moulin à vent situé en la paroisse Notre-Dame, avec toutes ses dépendances, et d'un chai (autrefois appelé chai aux mousses) situé en la rue des Vermandois et rue Saint-Gabriel, lequel confronte au septentrion à un terrain lui appartenant, limité par un mur commun.
Léger décédera en 1708, âgé de 68 ans, " inhumé dans l'église ". Il ne semble pas avoir eu de descendance, mais aura, à leur mariage, doté largement ses deux neveux Jacques et Pierre.
Jacques Giraud, le frère aîné de Pierre, marchand, se marie le 23/2/1705, à La Rochelle (paroisse Saint-Sauveur), avec Catherine Rouël. Son beau-père, Louis Rouël de Châteauneuf, maître-chirurgien major à la Rochelle, avait alloué à sa fille une dot de 3 000 livres, moitié en communauté, moitié en biens propres. Par la suite, Jacques sera parrain de deux enfants de son frère : Jacques en 1709, puis Pierre Jacques en 1711. De ce couple naîtront un fils, Léger, né le 20 décembre 1705, mais qui décédera le 23 et sera inhumé " au milieu de la nef " de l'église, puis une fille : Catherine. En 1728, Pierre est " curateur de Catherine, la fille de son frère Jacques ". Nous la retrouvons dans divers actes : en 1738, au mariage de Pierre Elie, elle est citée " demoiselle Catherine, cousine germaine du côté paternel ". En 1740, marraine de Catherine Brigitte, elle est dite "épouse de feu Pierre Billaud, marchand ". Puis, en 1742, au baptême de Jean Paul, elle est "épouse de Jean Paul Courtin de Prérober, ancien écrivain du Roy ". Avec lui, en 1744, elle participe à la vente à crédit de la maison rue Saint-Louis (confrontant au midi à la maison Martin, au levant à celle de Laurenseau, cloutier, et au couchant à celle de Mazet, tailleur d'habits), héritée de son grand oncle Léger (Gaultier XXXIV-55, n° 60). Jacques était donc décédé avant 1728.
Mais revenons à Pierre. Natif de la paroisse de Saint-Martin-de-Perpezat, diocèse de Clermont, fils de feu Pierre, et d'Halix Giraud (sans doute des cousins... mariés suivant contrat du 3/1/1674, à Rochefort-la-Montagne, tous deux de familles de " gens de labeur "), et demeurant en cette ville de Rochefort depuis 18 ans, il s'y marie le 15 novembre 1707, âgé de 26 ans. Son épouse, Marie Barat, fille d'un charpentier de Rochefort, âgée d'environ 32 ans, est la veuve de François Bosny, lui aussi charpentier ou scieur de long (décédé le 7/9/1706) et qui laisse une petite Jeanne (ou Marie-Jeanne) née le 17/6/1703.
Dans le contrat de mariage de Pierre et Marie, il est précisé que la petite Marie Jeanne sera " nourrie, logée et hébergée aux dépens de la communauté ", et que " la moitié des biens de la succession de son père luy sera payée lorsqu'elle aura atteint l'âge de majorité ou qu'elle sera pourvue en mariage, sans qu'il soit tenu à aucun intérêt à cet effet... ". En 1740, elle cède à son demi-frère Pierre Elie la maison de la rue Saint-Pierre, dont elle était arrentée pour cent cinquante livres par an depuis mil sept cent trente huit (âge de sa majorité), suite sans doute à l'héritage de son beau père (Gaultier, XXXIV-51, n° 194).
Elle se mariera le 6 janvier 1741, avec Pierre Demousset, garçon perruquier. Au contrat, elle apporte à la communauté trois mille livres " tant en argent effectif qu'en sommes exigibles et à elle dües ", alors qu'il n'a que 30 livres de pécule particulier (Gaultier XXXIV-52, n° 11). Veuve en 1764, elle assistera aux mariages de ses nièces en 1774 et 1775 et décédera le 5 février 1776.
Marie Barat apporte à la communauté la somme de 1 500 livres, en meubles meublants et autres ustensiles, tandis que les biens constitués en dot en attendant la succession à venir de son oncle maternel (le moulin et le chai estimés à 6 000 livres) seront réputés biens propres au sieur Pierre Giraud, " à luy, et aux siens de son estoc... " (Tayeau XXI-40, n° 46).
Suivant les documents, il est nommé Pierre Giraud, parfois dit La Montagne, ou simplement Giraud La Montagne, nom qui deviendra peu à peu le nom de la famille (dès 1739, son fils, puis tous les descendants, signent " Lamontagne "). Mais pourquoi " la montagne " ? Il existe à Rochefort, à cette époque, de nombreux Giraud et même plusieurs Pierre Giraud (1) ; alors est-ce un surnom qu'on lui a donné, ou se l'est-il attribué lui-même ? Il est originaire de Perpezat, diocèse de Clermont. Or Perpezat est un petit village du canton de Rochefort-Montagne, autrefois Rochefort la Montagne... C'est donc Pierre Giraud " de la Montagne "...
Le 24 septembre 1708, le sieur Giraud La Montagne est adjudicataire pour trois ans du bail des octrois de la ville de Rochefort, à raison de 12 000 livres par an. En 1713, il est dit officier municipal, et dans les années 1716-1720, la ville lui doit une rente foncière de 22 livres 5 sols. En 1719, on situe la maison de Giraud de la Montagne, rue Saint-Pierre, confrontant à l'orient à la maison de Jean Baptiste Macnemara, rue des Fonderies.
Entre temps, sont nés Pierre Louis (26/8/1708-28/10/1710), Jacques (3/9/1709-30/10/1709), Pierre Jacques (28/5/1711-9/9/1711), Pierre Elie (19/6/1713 que nous retrouverons ci-dessous), et Marie Françoise (22/8/1714-3/9/1718). Pierre, cité " Giraud de la Montagne, marchand, " décède le 20 septembre 1735, et " a été inhumé dans l'église des révérends pères capucins où il a été conduit... ". Marie Barat lui survivra jusqu'au 13 juillet 1748, (âgée de soixante-douze ans). Le seul descendant connu se trouve donc être Pierre Elie, la mortalité infantile étant particulièrement nombreuse à cette époque.
Pierre Elie, né en 1713, va se marier le 7 janvier 1739 (il a 25 ans) avec Marie Jeanne Nicolas. Il est dit " marchand " alors que Marie Jeanne (28 ans) est veuve du sieur Barnabé Girard, lui aussi marchand. Barnabé, né en Poitou vers 1685, avait d'abord épousé, le 23/7/1710, à Soubise, Suzanne Bobriaud. Marchand gantier, il avait 24 ans, elle 19. Veuf le 17/3/1735, il s'était remarié le 23 mai de la même année, à Rochefort, avec Marie Jeanne Nicolas, née le 20 décembre 1711, la fille d'un marchand (lui avait 50 ans, elle 23). D'après le contrat, ils avaient mis tous leurs biens en communauté (Tayeau XXI-67, n° 50).
Barnabé décède le 1/9/1738 ; Marie Jeanne se trouve veuve à 26 ans et se remarie donc quatre mois après. Elle apporte à la communauté la somme de 16 000 livres, " tant en argent, effets, meubles meublants qu'en marchandises dont feu son mary faisait commerce ", et Pierre Hélie seulement 3 000 livres " eschus de feu son père " (Gaultier XXXIV-49 n° 211).
Au lendemain de ce mariage, Pierre Elie accepte une transaction avec sa mère qui s'engage à lui verser sous un an, 2 436 livres lui revenant de la moitié de l'héritage de son père, qu'elle avait géré jusqu'à sa majorité (Gaultier XXXIV-50, n° 4).
Depuis le 27/10/1733, Pierre Elie avait acquis la charge de juré priseur, vendeur de biens et meubles, accordée par Louis XV, moyennant versement du " marc d'or ". Cette charge sera liquidée par arrêt du conseil d'État, en décembre 1741. En 1745, il achètera la charge de gouverneur et lieutenant du roi, versant un " marc d'or de 216 livres ", et en 1754 il reprendra l'office d'échevin du sieur Rabier, versant 1 320 livres.
Entre temps, Pierre Elie et Marie Jeanne auront eu cinq enfants : Marie Jeanne (12/10/1739-23/9/1746), Catherine Brigitte (5/10/1740-23/9/1741), Jean Paul Pierre (7/2/1742-25/5/1749), Marianne Henriette (18/6/1743-29/10/1746) et Catherine (17/8/1744-9/11/1746), aucun d'eux n'ayant survécu et leur mère étant décédée le 11 septembre 1746, âgée de 34 ans.
Pierre Elie se remariera le 7 janvier 1751, à Bernay, avec Marie Françoise Mathar de Gourville, originaire de Bernay-Saint-Martin, près de Saint-Jean-d'Angély (elle a 25 ans, lui 37). Ils se fréquentaient déjà depuis un certain temps puisque le 13 décembre 1750, à Bernay, au baptême de Pierre Elie François Neveu, " le parrain est Pierre Giraud et la marraine demoiselle Marie Françoise Mathar qui ont cy après signé : Giraud Lamontagne et Mathar Gouville ". Par la suite, j'ai découvert la naissance de Marie Anne Françoise, (décédée en avril 1811, âgée de soixante ans) qui avait été baptisée le 26 septembre 1750 à Rochefort, " fille naturelle de Pierre Hélie Giraud et de Marie Françoise Mathar ", née avant mariage.
Issues de ce nouveau mariage, les naissances se succéderont régulièrement : deux jumeaux Georges et Jean-Baptiste (9/11/1751-11/11/1751), Marie Sophie Adélaïde (27/3/1753-27/12/1785), Jean Pierre (9/7/1754-après1785), Marguerite (19/8/1755-après 1785), Jeanne Victoire (14/10/1756-16/12/1761), Élisabeth Victoire (10/12/1757-après 1785), Marie Catherine Léger (29/5/1759-21/7/1761) et enfin Auguste Alexandre Pierre (15/3/1761-avant 1774). Marie Françoise, leur mère, âgée de 36 ans, décédera le 3 janvier 1762. Ainsi, sur 15 enfants, Pierre Elie en aura perdu au moins 9 (sans doute 10) en bas âge...
Le 25 août 1760, Pierre Elie, le sieur La Montagne, est adjudicataire de " l'entretien des lits meubles et ustensiles des casernes ". A cet effet, il reconnaît 260 lits complets, 48 tables et 95 bancs pour la somme de 20 558 livres 6 sols. On trouve aussi " neuf autres reconnaissances d'un montant de 29 393 livres 15 sols, même objet ". Le 10/2/1767, Mr Giraud cède à la ville, par bail à ferme, " une maison pouvant servir de magasin aux troupes ". Jusqu'en 1772 au moins, il reste adjudicataire de l'entretien des lits et meubles des casernes. Le 20/7/1771, il passe un marché avec les officiers municipaux, pour le " charpissage " des laines des literies à raison de 30 sols par matelas. Entre temps, le 19/6/1769, le sieur Giraud est adjudicataire pour la fourniture de trois pompes à incendie.
Pierre Hélie décédera dans sa ville de Rochefort, le 16 janvier 1783, âgé de 70 ans... Élisabeth Victoire et Jean Pierre se retirent sans doute alors à Bernay où ils se marieront.
Que sont devenus ces enfants :
- le 11/4/1774, Marie Anne Françoise se marie avec un avocat, Charles André Bessat. Ils reconnaissent alors Elie Charles Jean Baptiste né le 9 mars précédent. Pour ce mariage, son père lui constitue une dot de 2400 livres que le sieur Bessat reconnaît avoir reçue (contrat Guérin, XLII-84, n° 26). Marie Anne décédera le 25/4/1811.
- le même jour, Marguerite épouse, à Rochefort, Maître Charles Rondeau, notaire royal. Sa dot de 2 400 livres est constituée d'un versement de 1 200 livres, le surplus établi en rente (au denier vingt) jusqu'à l'amortissement du capital (contrat Guérin, XLII-84, n° 27).
- le 23/1/1775, c'est Marie Sophie Adélaïde qui épouse un étudiant en droit, futur avocat, Louis André Sabatier. La dot constituée par son père, sera aussi de 2 400 livres, mais avec un versement de 600 livres, le surplus attribué en rente (contrat Guérin, XLII-84, n° 8).
Ils auront une fille, Marie Sophie Adélaide, née le 28/10/1777. Marie Sophie décédera le 27/12/1785. A la suite de ce veuvage, le père sera ordonné prêtre, et deviendra curé de Brie-sous-Mortagne. Il décédera le 24/10/1792.
- le 9/3/1783, à Bernay, Élisabeth Victoire épousera Clément Charles Séguineau, praticien, natif de Surgères (bien que née à Rochefort, elle se déclare native de Bernay ?).
- et le 18/4/1787, à Bernay, c'est Jean-Pierre, marchand, qui se marie avec Marie Suzanne Peraud (lui aussi se déclare natif de Bernay, pourtant il est bien né à Rochefort ?).
Le 29 juillet 1785, les seuls héritiers vivants de Pierre Elie, à savoir Marie-Anne, épouse Bessat, Marie-Adélaïde, épouse Sabatier, Marguerite, épouse Rondeau, Jean-Pierre et Élisabeth Victoire épouse Seguineau, régleront l'amortissement de la vente à crédit de la maison rue Saint-Louis, arrentée en 1744 par Catherine Leger et son mari Jean Paul Courtin (Gaultier-93, n° 299).
Jean-Pierre a-t-il eu des descendants ? Il semble que la lignée de ces " Giraud La Montagne " n'a pas survécu à ces nombreuses naissances...
Note
(1) Nous avons dénombré 12 Pierre Giraud décédés entre 1757 et 1792.
Parmi les nombreux Pierre Giraud, ouvriers ou contremaîtres, nous signalons un Pierre Giraud marié à Marie Françoise Christin, qui fut procureur au Siège de Rochefort, administrateur de l'Hospice civil et greffier du Tribunal de commerce (né à Blanzac vers 1740, et décédé le 23/8/1819 à 77 ans) qui, en 1778, a une fille Marie Françoise Julie qui décède à l'âge de deux mois. C'est sans doute lui qui est nommé par le corps de ville, le 31/5/1780, " secrétaire greffier de l'hôtel de ville, jusqu'à nouvel ordre "... De 1783 à 1789, il est aussi trésorier receveur de la ville et rend compte annuellement de sa gestion. Le 16/11/1789, on retrouve des minutes ayant trait à l'apurement des comptes de recettes et de dépenses du sieur Giraud, ancien trésorier de la ville (B.M. Rochefort).
Publié dans Roccafortis, 3e série, tome III, n° 20, septembre 1997, p. 194-199, avec tableau généalogique.