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HISTOIRES DE SOUBISE

 LA GUERRE DU GRAND-ÉCOURS

 par Jacques Grézillier


Certains ont leur ligne bleue des Vosges, leur frontière du Rhin, du Couesnon ou de la Bidassoa. Nous, nous avons le Grand-Écours.

Savez-vous ce que c'est que le Grand-Écours ? Certainement oui, si vous êtes un vieux Soubisien. Mais si vous êtes Soubisien de fraîche date ou même pas Soubisien du tout (il n'y a pas de mal à cela), il est probable que non.

Contrairement à ce que son nom pourrait faire croire, le Grand-Écours n'est pas une montagne, comme les Vosges, ni un fleuve, comme le Rhin, pas même une rivière, mais un simple ruisseau, qu'on appelle parfois le ruisseau du Pontet, sans doute parce que le seul endroit d'où on peut le voir sans quitter sa voiture se trouve au Pontet, à la sortie de Soubise, en allant vers Saint-Nazaire. Certains poussent même le mépris jusqu'à le traiter de fossé.

Et pourtant ce fossé, vous allez le voir, a eu sa part, non pas d'Histoire avec un grand H, mais d'histoire, on peut même dire d'histoires avec un s.

Première partie : la guerre des frontières

Tout vient de ce qu'en 1790, par décision hâtive de l'Assemblée Constituante, c'est au milieu du Grand-Écours qu'a été placée la frontière des deux communes de Soubise et de Saint-Nazaire.

Soubise est un nom que tout le monde connaît. Sa notoriété lui vient d'une branche de la famille des Rohans qui a laissé quelques traces dans l'histoire, par exemple au siège de la Rochelle, auquel Benjamin de Rohan, seigneur de Soubise, prit une part importante, sinon glorieuse, ou à Rossbach, où Charles de Rohan, prince de Soubise, se fit étriller par le grand Frédéric de Prusse. Au XIXe siècle la population de Soubise comptait 650 à 700 habitants.

Saint-Nazaire-sur-Charente était une commune beaucoup plus étendue et beaucoup plus peuplée, puisqu'elle comprenait l'actuelle commune de Port-des-Barques. Sa population a lentement baissé de 1600 à 1300 habitants au cours du XIXe siècle.

Une frontière discutable

Le Grand-Écours n'a pas trois kilomètres de long. Né à la fontaine de Grosjard, où les frontières des trois communes de Saint-Nazaire, Soubise et Moëze ont un point commun, il passe au Bec-à-Lièvre, nom oublié par l'actuel cadastre mais qui a son importance dans l'histoire locale. Il longe le village des Lauriers et se jette dans le port ou chenal de Soubise, qui autrefois s'ouvrait sur la Charente.

 Que le Grand-Écours, en sa folie, ait mis les Lauriers dans la commune de Saint-Nazaire, il y a là, déjà, de quoi surprendre l'observateur impartial, s'il en existe. Mais qu'il aille couper en deux le port de Soubise, en laissant la partie gauche dans la commune de Saint-Nazaire, y compris la cale du Passage, c'est-à-dire du Bac, et trois maisons, dont deux auberges et la maison des douanes, voilà qui est un bel exemple, non pas des fantaisies de la nature, mais de l'inconscience des fabricants de lois.

En haut lieu, c'est-à-dire à Saintes, alors chef-lieu du département, on s'était bien rendu compte de cette anomalie, puisque la police du passage avait, dès l'an II, été confiée au maire de Soubise. Mais celui-ci se trouvait parfois dans une situation délicate car, en cas de trouble de l'ordre public au port, ce qui était rare, ou au passage, ce qui était quotidien, ou pour le moins hebdomadaire, il suffisait que les trublions se déplacent de quelques pas pour se trouver hors de sa juridiction. Le maire pouvait bien fixer des heures de fermeture aux auberges de la commune mais les deux aubergistes de la rive gauche du port n'en faisaient qu'à leur tête.

Il aurait suffi, penserez-vous, que les deux maires s'entendent. Bien sûr... Mais tout est là.

Tentative de conciliation

Le sous-préfet de Marennes, saisi de la question, avait justement, par un arrêté du 28 mars 1810, demandé aux deux maires de se mettre d'accord. C'est pourquoi, le 15 mai, M. Bertifort, maire de Saint-Nazaire, et M. Gémon, son adjoint, avaient, sur les deux heures du soir, retrouvé M. Gourbeil, maire de Soubise, et son adjoint M. Bourrand, au lieu dit Fontaine de Grosjard. C'est là que le maire de Soubise avait proposé de céder du terrain, en compensation de celui qu'il espérait obtenir à l'autre bout de la commune.

Les deux parties ne pouvaient pas s'entendre car, quoique cela ne soit pas dit, on comprend très bien qu'il s'agit de gros sous : les impôts locaux, les centimes additionnels, comme on disait, étaient alors les seules ressources des communes. Or ils étaient certainement plus productifs au port qu'à Grosjard. On comprend que Saint-Nazaire ne se soit pas laissé prendre à ce piège grossier.

Bref, nos quatre personnages ne se sont pas entendus, si ce n'est, peut-être, en fin d'après-midi, dans une des auberges du port, d'une commune ou de l'autre, qui le sait ?

Pendant de nombreuses années, la question resta en suspens. En 1814, à la fin de l'Empire, le maire de Soubise est Pierre-Simon Filloux, avocat. Il a été nommé (à l'époque, le maire n'est pas élu mais nommé) deux ans plus tôt. De son passage à la mairie, il a laissé de nombreuses lettres au sous-préfet, soigneusement transcrites sur le registre municipal, et dont certaines sont savoureuses par leur style et leur orthographe. Dans une de ces lettres, datée du 17 février, il expose au sous-préfet que, s'il a pu s'assurer que le sieur Bellile, marchand de plomb à giboïer, avait obtempéré à l'ordre de ne plus en vendre, il ne pouvait en dire autant du sieur Bréon, car, dit-il, "vous savez qu'il existe deux communes dans celle de Soubise, que le bouquet de maisons qui approxime le passage fait partie de la commune de Saint-Nazaire, que je n'ai pas, par conséquent, la police municipale locale sur ces portions de maisons, malgré que j'ai celle du Passage, on mettre ordre à ce disparate quand on le jugera convenable...".

On est parfois étonné du charabia parlé ou écrit par certains avocats.

Dix ans plus tard, on ne l'a pas encore "jugé convenable".

De Louis XVIII à Charles X

Le 24 octobre 1824, le Conseil Municipal s'était réuni, avec les fonctionnaires de la commune, à l'occasion de la mort de Louis XVIII et de l'avènement subséquent de Charles X, "pour manifester d'une manière authentique l'attachement des habitants de la commune de Soubise à la famille des Bourbons" et assurer le nouveau roi "de leur confiance dans sa promesse Royale de consolider le Bonheur du Peuple". Après quoi, le maire avait levé la séance "au cri de Vive le Roi, qui a été unanimement répété par l'assemblée". Suivent une vingtaine de signatures. Celle du Dr Savigny, le survivant de la Méduse, qui est conseiller municipal et qui sera bientôt maire, n'y figure pas. Vieille rancune ou maladie, on ne sait.

Cette importante formalité accomplie, le Conseil Municipal remit sur le tapis la question des frontières, pour refuser d'accorder "une quelconque compensation à la commune de Saint-Nazaire, qui a reçu par avance un ample dédommagement, par la prise d'eau qui abreuve ses bestiaux et fertilise ses propriétés, que la commune de Soubise lui a accordée sans aucune compensation". Il s'agit bien sûr des eaux du Grand-Écours. Car le Grand-Écours n'est pas qu'une frontière. Comme tout ruisseau, il a des eaux. Et ces eaux vont être la cause d'une seconde guerre locale qui, comme la première, ne donnera lieu ni à combats ni à coups de fusil, mais à batailles verbales ou épistolaires, ce qui est tout aussi grave. Nous y reviendrons.

Non seulement Soubise n'obtint pas satisfaction mais la police du passage lui fut retirée pour être remise au maire de Saint-Nazaire : logique administrative et bon sens font rarement un couple uni.

Cependant les incidents se multipliaient au passage, depuis qu'une importante garnison avait été installée à Brouage. Plusieurs fois, des militaires avaient voulu, sabre en main, faire la police du bac, par exemple en exigeant un passage de nuit, ce qui était interdit. Ils avaient même un jour jeté les avirons à l'eau, ce qui n'est pas sans inconvénient, en l'absence de tout autre mode de propulsion.

Enfin Savigny vint

C'est alors que le Dr Savigny entre en scène. Conseiller municipal depuis deux ans, il a eu le temps de se mettre au courant de l'affaire, quand il est nommé maire, le 27 avril 1826. Le registre contient une dizaine de délibérations rédigées de sa main, d'une écriture difficile à déchiffrer, mais d'une clarté, d'une sobriété, d'un style admirables. Nous sommes loin des lettres de l'avocat Filloux.

Savigny est épaulé par Isaac Jousseaume, homme d'une cinquantaine d'années, conseiller général, habitant la Rochelle, mais propriétaire de Saint-Hilaire, à Soubise, et qui est le porte parole de Soubise au département.

Parmi les délibérations rédigées par Savigny, la plus remarquable est celle du 4 octobre 1829. Savigny y montre l'importance prise par le passage de Soubise depuis que la route de Rochefort à Marennes a été remise en état, que les marais de Brouage et de Lupin ont été assainis, ce qui permet d'y élever de nombreux bestiaux, et aussi depuis qu'une importante garnison a été mise à Brouage. Il rappelle les incidents fréquents qui exigent l'intervention du maire et l'inconvénient grave de la frontière qui l'empêche d'intervenir dans les auberges du port, où les ivrognes font scandale, sachant fort bien qu'une distance de cinq mètres les soustrait à la surveillance du maire de Soubise, tandis que celui de Saint-Nazaire, à plus d'une demie lieue, arrive toujours trop tard. Il indique clairement la nouvelle frontière qu'il demande et montre à quel point cette modification est minime et évidente.

Enfin il ajoute, ce qui aidera grandement à faire pencher la balance de la justice ministérielle : "Ne voulant pas enlever à des voisins les revenus dont ils jouissent depuis longtemps, le Conseil Municipal de Soubise déclare renoncer aux centimes additionnels que procure le passage".

L'hiver 1829-1830 vint à l'appui de la thèse de Savigny. Ce fut un hiver spécialement froid. Le service du bac de Soubise fut arrêté pendant un mois par les glaces. "Si le maire de Soubise, dit Savigny, eût été chargé de la police du passage, cette longue interruption n'aurait pas eu lieu, mais tout a été abandonné au bon vouloir des batteliers qui ont patiemment attendu que les glaces fussent détachées par l'effet du dégel".

Epilogue

Puis survint la révolution de 1830. Le Conseil Municipal prêta bien sûr serment à Louis-Philippe. Il n'y eut pas d'enthousiasme, pas de cris répétés de "Vive le Roi". Point trop n'en faut.

L'administration prit-elle un coup de jeunesse ? Le personnage qui, à la Rochelle ou ailleurs, s'opposait à l'évidence, prit-il le chemin de l'exil ou de la retraite ? Toujours est-il que la raison finit par l'emporter. On ne sait pas à quelle date exactement, mais le 4 mai 1835, le Conseil Municipal décida de procéder aux réparations du chemin de la Pacaudière. Or ce chemin était auparavant dans la commune de Saint-Nazaire.

La guerre des frontières se termina donc à l'avantage de Soubise.

Mais cela ne fit qu'envenimer une autre guerre qui sévissait au moins dans les délibérations et que nous appellerons "la guerre de l'eau".

Deuxième partie : la guerre de l'eau

Car, on l'a dit, si le Grand-Écours est un pointillé, sinon sur le terrain, au moins sur la carte, il n'en est pas moins un ruisseau : il y coule de l'eau.

Pendant une partie de l'année, il y en a trop et elle ne coule pas assez. Il lui arrive souvent d'envahir les chemins et même, au Pontet, la route de Saint-Nazaire. En principe le récurage périodique des ruisseaux et fossés revient aux propriétaires riverains, mais, en l'absence de syndicat, chacun compte sur le voisin et rien ne se fait. A plus forte raison quand il s'agit, comme dans le cas qui nous occupe, d'un ruisseau frontalier.

Les rappels à l'ordre ne manquent pas. Le premier qui ait laissé une trace dans le registre municipal date du 5 messidor an VI (23 juin1798). Cet arrêté fut rappelé l'année suivante. Puis on n'en parla plus pendant vingt ans : sous le Consulat et l'Empire, si les droits étaient parfois oubliés, on ne plaisantait pas avec les devoirs.

Mais en 1817, faute d'obtenir satisfaction par d'autres moyens, le maire de Soubise décide de faire nettoyer le Grand-Écours par un entrepreneur et fait établir un rôle d'imposition pour faire payer les propriétaires concernés.

Ce qui fut fait. Il en coûta 210 francs et 10 centimes à la commune, dont la moitié fut remboursée par impôt, comme prévu, l'autre moitié devant être payée par Saint-Nazaire. Le maire de Soubise avait-il demandé l'avis de celui de Saint-Nazaire? L'histoire ne le dit pas. Toujours est-il que Saint-Nazaire ne paya jamais, semble-t-il.

Le marais de Lupin

L'abondance des eaux pendant une partie de l'année posait donc un problème. Mais l'emploi des maigres eaux du reste de l'année en posait un autre, plus délicat : ces eaux intéressaient nos voisins, les propriétaires des marais de Lupin.

Lupin est un village qui émerge à peine au dessus de son marais. Celui-ci couvrait quelque 1300 journaux (L'hectare, unité du système métrique créé par la Convention, n'était pas encore entré dans les m?urs. Un journal valait à peu près un tiers d'hectare). Ce marais avait déjà cessé d'être un marais salant lorsque, deux siècles plus tôt, en 1633, une partie en avait été concédée à titre de communal aux habitants de Lupin, par Benjamin de Rohan, seigneur de Soubise, celui-là même qui participa au siège de la Rochelle avec la flotte anglaise et dont la mère avait fait construire l'hôtel des Rohans à Soubise.

Ces marais, devenus des prés, étaient gérés par un syndicat, créé en1821 et soumis depuis 1824 à un "règlement général des marais", mis au point par M. Le Terme, sous-préfet de Marennes. Ce syndicat demandait que la moitié des eaux du Grand-Écours soit octroyée aux propriétaires riverains pour arroser leurs prés, tous situés dans la commune de Saint-Nazaire.

Déjà en 1818, le Conseil Municipal de Soubise avait été invité par le préfet à donner son avis sur la question. On ne voit pas de quel droit il aurait refusé. Effectivement il donna son accord à l'unanimité, à condition que tous les frais de construction et d'entretien soient supportés par les propriétaires des prés de Lupin (C. M. du 18.1.1818).

Cela paraissait tout à fait normal : un arrêté pris par le préfet le 30 septembre 1818 entérina la chose. Il décidait que le partage des eaux se ferait par moitié, pendant les six mois les plus secs de l'année, ce partage étant fait "au moyen d'un barrage en maçonnerie, non en planches, dans lequel seront pratiquées deux ouvertures d'égale dimension, faites au même niveau".

Tout paraissait donc réglé. Et il semble que tout se passa bien pendant quinze ans. Dans sa fameuse délibération du 4 octobre 1829, le Dr Savigny est de cet avis puisqu'il écrit ceci : "Il y a dix ans la séparation des deux communes était le courant d'eau formé par les sources abondantes du Ponté, courant d'eau qui, longeant le chemin de la Pacaudière, arrivait à la Charente par le chenal dit du Port. Mais depuis cette époque, un arrangement entre la commune de Soubise et le syndicat de Lupin a amené la division de ce cours d'eau en sorte qu'il a été formé une seconde branche qui, traversant par un coi le chemin de la Pacaudière, rencontre à son débouché un large fossé...qui va dégorger ses eaux dans le chenal de la digue élevée sur les bords de la rivière".

Cette citation un peu longue permet de fixer la date à laquelle ont été faits des travaux qui se voient encore de nos jours et de se rendre compte de l'importance de ces travaux faits par le syndicat.

Aussi est-il assez étonnant de voir le Conseil Municipal déclarer que les conditions fixées par l'arrêté de 1818 n'ont pas été respectées par Saint-Nazaire, que d'ailleurs les 105,05 francs dus par Saint-Nazaire n'ont toujours pas été payés et réclamer le 5 avril 1833 l'entière exécution ou l'annulation de l'arrêté de 1818, "attendu que depuis le curage du chenal ou havre de Soubise, les eaux sont devenues encore plus nécessaires pour le dragage du dit chenal et l'empêcher de se combler". Le 15 septembre il autorise la maire à engager des poursuites contre la commune de Saint-Nazaire et contre le syndicat des marais de Lupin.

Le chenal de Soubise

Le Conseil Municipal vient de découvrir, semble-t-il, que les eaux du Grand-Écours lui sont utiles. Cette question du récurage du port (qu'on appelle aussi havre ou plus souvent chenal) va devenir pendant trente ans le cheval de bataille du Conseil Municipal, son argument massue pour refuser de céder les eaux du Grand-Écours. Pourtant on aurait pu s'entendre facilement sans doute, car ce ne sont pas les maigres eaux de l'été, celles dont le syndicat de Lupin avait besoin, qui pouvaient grand chose sur la vase du chenal, mais bien plutôt les eaux d'hiver, dont justement le syndicat n'avait rien à faire.

En 1833, le sous-préfet de Marennes crut régler la question, en proposant que le curage du port de Soubise soit fait non par les eaux douces du Grand-Écours mais par les eaux de la Charente, au moyen d'une chasse d'eau provenant d'une retenue qui serait remplie à marée haute. Excellente idée! Le Conseil Municipal s'y rallie et, "voulant donner à la population de Saint-Nazaire une nouvelle preuve de son désir de concourir autant qu'il est en lui à tout ce qui peut être utile à cette population, déclare par la présente délibération consentir à ce que les eaux du Pontet soient à l'avenir et en entier détournées et employées pour l'utilité et usage du communal et prairie de Lupin...", mais à condition que tous les frais soient supportés par le syndicat : creusement de la retenue, construction d'un barrage en maçonnerie, élargissement du Grand-Écours "de 5 à 6 mètres au moins, sur une longueur de 100 à 120 mètres", remplacement du coi en bois existant par un aqueduc en pierre, etc.

Enfin, dernière condition : remboursement par la commune de Saint-Nazaire des 105 francs qu'elle doit toujours. On lui fait cadeau des cinq centimes!

Une décision énergique

Comme on pouvait s'y attendre, ces prétentions du Conseil Municipal de Soubise ne furent pas du goût de la partie adverse. En somme Soubise demandait que le problème insoluble du récurage de son port soit résolu de façon définitive, aux frais du syndicat.

Deux ans plus tard (10 mai 1835), la situation n'ayant pas évolué, le Conseil Municipal décide de frapper un grand coup, consistant à supprimer "le couet situé sur le chemin de la Paccaudière".

Il semble que cette décision soit restée lettre morte ou que le syndicat de Lupin s'en soit accommodé, car on ne parla plus de cette affaire pendant treize ans. L'eau était-elle coupée ou coulait-elle discrètement, on ne sait. Mais il faut croire qu'en 1848 elle était coupée car, par une lettre du 12 août, le sous-préfet relançait l'affaire, à la suite d'une réclamation faite par "les sociétés syndicales du Grand-Écours et les prairies de Lupin". Après "une vive discussion et une longue délibération", d'où il ressort que, "le Grand-Écours n'ayant pas été récurré depuis de longues années, la chute d'eau qui le termine avait été si minime que l'envasement du chenal avait considérablement augmenté par cette seule cause", le Conseil Municipal refuse une fois de plus le détournement des eaux.

Le sous-préfet revient à la charge l'année suivante. Le Conseil Municipal expose de nouveau le besoin qu'il a des eaux du Grand-Écours, que l'envasement du port ne permet plus l'entrée d'aucun bâtiment alors qu'il en venait une cinquantaine par an du temps du Dr Savigny, vingt ans plus tôt. Il refuse de nouveau le partage des eaux.

En février 1851, nouvelle proposition du syndicat, qui suggère "la réunion des eaux vives du Grand-Écours avec celles de 100 hectares de la prairie de Lupin, pour contribuer au dévasement du port". Le Conseil Municipal repousse cette proposition. Et pourtant...

Et pourtant, seize ans plus tard, dans sa séance du 14 août 1867, le Conseil Municipal demandera "une écluse avec un grand réservoir qui recevrait les eaux dites du Pontet et même celles de Lupin, qui permettrait un dragage assez puissant". Mais alors il est trop tard. Le port de Soubise est déjà condamné. Nous en reparlerons.

De l'utilité des archives

Et tout à coup arrive un pavé dans la mare du Conseil Municipal de Soubise : le directeur du syndicat de Lupin découvre soudain dans les archives de la mairie de Saint-Nazaire un arrêté préfectoral qui ordonnait le partage des eaux. Il s'agissait tout simplement de l'arrêté de 1818. On pourrait croire qu'au Conseil Municipal de Soubise une telle candeur aurait déclenché un éclat de rire général. Pas du tout. Il est vrai que si les éclats de rire sont moins fréquents que les éclats de voix, dans les conseils municipaux, il peut cependant en advenir, mais les procès-verbaux les mentionnent rarement. En l'espèce, manifestement, le Conseil Municipal de Soubise ignorait lui aussi l'existence de l'arrêté, montrant là combien un conseil municipal peut être incohérent, s'il ne dispose pas d'archives bien tenues. Et même...

Dans sa séance du 7 mai 1851, le Conseil Municipal décide que l'arrêté est illégal, que le préfet n'avait pas le droit de disposer d'eaux indispensables à la majeure partie du canton, (le port de Soubise servait au transport des marchandises pour Moëze, Saint-Nazaire, Saint-Froult et peut-être Beaugeay), et oubliant que, dans sa séance du 18 janvier 1818, il avait donné son accord unanime au partage des eaux, il demande au préfet de rapporter son arrêté, dans les termes suivants, écrits de la main de Barrière, conseiller municipal, secrétaire de séance : "Le conseil municipal, s'en référant à sa délibérations du Mois de mai relative a un arété préfectoral de dix cent dix huit, demande à M. le préfet de bien vouloir le raporté afin dévité toute discutions et tout conflit entre les communes de Soubise et de St Nazaire".

Conclusion

Nous ignorons si cet arrêté a été finalement rapporté. Peut-être est-il toujours en vigueur. Ce qui est certain c'est qu'il n'est pas appliqué : le Grand-Écours ne se jette plus dans le port de Soubise, pour la bonne raison que le port de Soubise a disparu. Son eau s'en va, sans partage, dans les fossés du syndicat.

C'est donc finalement par la victoire de Saint-Nazaire et du syndicat de Lupin que s'est terminée cette deuxième guerre. Mais que fait maintenant le syndicat des eaux du Grand-Écours? Rien, semble-t-il. Ces eaux qui ont été tellement disputées n'intéressent plus personne.

Moralité : beaucoup de bruit pour rien.

Troisième partie : "l'acduc illégal "

Pour en finir avec le Grand-Écours, il faut encore raconter une escarmouche qui le concerne.

Un jour, en pleine "guerre" avec le syndicat de Lupin, le Conseil Municipal de Soubise est avisé officiellement par le sous-préfet d'un fait que tout le monde ici savait sans doute depuis longtemps, et qui va provoquer une crise, non pas ministérielle mais municipale, ce qui est bien plus important, comme on sait.

Nous sommes en 1849. La France est provisoirement en république. Naguère, à la suite d'un attentat manqué contre Louis-Philippe, le Conseil Municipal de Soubise avait, "d'un accord spontané et unanime remercié la Providence de lui avoir conservé la vie si précieuse de sa Majesté". Le 2 mars 1848, les mêmes conseillers municipaux "tous d'une voix unanime ont salué la République, en promettant leur concours pour maintenir les institutions qui sont et seront fondées au nom du bonheur du peuple français et assurer la tranquillité publique et le respect de la propriété". Ce dernier point explique la satisfaction exprimée par le Conseil le 2 juillet 1848, à la suite de l'échec de la tentative socialiste de Louis Blanc (les journées de Juin).

Ces délibérations contradictoires en apparence et bien d'autres, montrent le peu d'importance des affaires nationales par rapport aux affaires locales, tout au moins si on en juge d'après le registre des délibérations. Revenons donc aux affaires locales.

Le 19 juillet 1849, donc, M. Barbreau, maire, donne connaissance d'une lettre du sous-préfet d'où il ressort que "un acqeduc a été construit il y a plusieurs années, pour plaire à quelques rares propriétaires et qui a été en quelque sorte une véritable spoliation". Cet aqueduc est un préjudice pour toutes les communes voisines et, ajoute la délibération avec quelque peu d'hypocrisie, "aux propriétaires des prairies de Lupin à qui l'eau a été refusée jusqu'à ce jour". En conséquence, le Conseil Municipal demande la destruction de l'aqueduc.

Tout le monde n'était pas pressé de le voir détruire et peut-être y avait-il quelque spoliateur dans le Conseil Municipal, car, en juillet 1851, on peut lire, sous la plume de M. Barrière, secrétaire de séance :

"Le conseil, sur lavis d'un de cest membre considérant qu'ils existe sous la voix public dit le chemin de la pacadière un acduque que la noteriété public affirme avoir étté établi sant auqu'une autorisations invite monsieur le maire de vouloir bien rentré la commune dans c'est droits en faisant demande par publications ou affiche qu'ils apartiendra les titre qui paurait autorisé le mantien de cet acduque et s'ils s'en présente pas dans la quainzaine de la faire entièrement et imédiatement détruire". (Orthographe d'origine).

Le maire ou un de ses amis serait-il le "spoliateur"? Peut-être, tout simplement était-ce un homme pacifique, car il ne fit rien.

Le 11 janvier 1852, le Conseil Municipal assiste à l'église à un Te Deum pour approuver le coup d'état du 2 décembre précédent.

Crise municipale

Le 2 février, tous les membres présents ont signé la décision que voici, sauf le maire, pour une raison bien compréhensible, et deux membres "qui ne savent point" signer :

"Le conseille munisipal demende a lotorite supérieur da voir à donner lordre a M. le maire de cette commune de faire détruire lacduc qui exete De sus le chemin de Soubis a la pacadière qui est nuisible au dragage du chenal de la commune".

En mai 1852, l'affaire prend un tour menaçant. Cinq conseillers municipaux, parmi les plus en vue, rédigent une pétition qui, en termes énergiques, demande au préfet de donner ordre au maire de faire détruire l'aqueduc établi par "un habitant de Soubise", ce que le maire a jusqu'à présent refusé de faire. Cette pétition fort bien tournée semble avoir été écrite par Jousseaume, que nous avons déjà vu, vingt ans plus tôt, soutenir le Dr Savigny. A près de 75 ans, il n'a rien perdu de son activité, on va le voir. Sa pétition se termine par une menace de porter l'affaire devant le ministre de l'Intérieur, "si d'ici le 1er juin prochain il n'était pris aucune mesure décisive sur cet objet".

Le maire ne pouvait que se soumettre ou se démettre : il se démit aussitôt.

Platitude municipale

Comme on pouvait s'y attendre, la malencontreuse menace qui terminait la pétition des cinq eut un effet négatif : non seulement les autorités locales ne firent rien mais Jousseaume ayant écrit au ministre des Travaux Publics, celui-ci répondit que le port de Soubise était sans importance. Ce qui fit sur les édiles locaux l'effet d'une douche froide.

Pourtant, le 15 août précédent, ils s'étaient réunis, presque spontanément, avec "les Autorités constituées et les employés des différentes administrations de la commune, pour célébrer la fête nationale de ce jour. Après s'être rendus en corps pour entendre le Te Deum chanté pour cette solennité qui rappelle un nom identifié avec l'honneur, le génie, la gloire...". Vous pensez peut-être qu'il s'agit de la Vierge Marie? Écoutez plutôt : "tous se sont retirés au cri répété de Vive Napoléon". Le 15 août est bien la fête de l'Assomption, mais en cas d'Empire, c'est aussi la Saint Napoléon.

En l'absence de Jousseaume, le Conseil Municipal (9 mai 1853) "déclare qu'il a toujours été étranger aux démarches individuelles qu'a pu faire le sieur Jousseaume à cette occasion", et il prie "instamment M. le Préfet d'agréer l'hommage de ses respects", etc.

A quelle platitude une assemblée élue ne peut-elle pas s'abaisser! Le bien public est peut-être une excuse.

Quelques mois plus tard, le Conseil Municipal, à l'unanimité moins un, mais on ne dit pas qui, demande l'autorisation de poursuivre en justice M. Roy-Bry, banquier à Rochefort, "ou tout autre qu'il appartiendra". Enfin un nom !

Autorisé aussitôt, le Conseil Municipal attend six mois pour décider "tout en maintenant le droit de la commune d'ajourner les poursuites à autres temps" (4 mai 1854).

Mais Jousseaume ne désarme pas : devant la carence du Conseil Municipal, il décide de poursuivre Roy-Bry à titre privé, comme la loi l'y autorise, en tant que contribuable de la commune. Consulté par le préfet, le Conseil Municipal, qui ne risque rien, ne s'y oppose pas (26 novembre 1854).

Une telle ténacité méritait sa récompense : le 11 mai 1856, "le Conseil Municipal remercie M. Jousseaume des soins et sacrifices qu'il s'est imposé pour parvenir à une transaction entre les parties pour la destruction d'un acqueduc".

Trois ans plus tard, Isaac Jousseaume mourait. Il léguait aux pauvres de la commune la somme de 500 francs (à peu près le salaire annuel de l'instituteur).

C'est à lui que revient finalement le Beau Geste qui servira de conclusion provisoire à ces histoires.

Publié dans Roccafortis, 3e série, n° 5, janvier 1990, p. 37-48.