LA NÉCROPOLE MÉROVINGIENNE

ET LE CIMETIÈRE MÉDIÉVAL DU PONT

À SAINT-AGNANT

par Philippe Duprat

 

Le site a été découvert le 10 février 1997 par M. Geoffroy, qui effectuait des terrassements dans sa propriété du 28 avenue du canal de la Bridoire à Saint-Agnant (parcelles 191-192-193). Lors de la démolition d'un vieux mur de jardin à la pelleteuse, des vestiges de sarcophages sont apparus dans les fondations (tranchées T1, T11, T7, T3). M. Geoffroy a immédiatement alerté la Société de Géographie de Rochefort : au vu de l'importance des vestiges, le SRA a donné l'autorisation d'une campagne d'évaluation archéologique de l'ensemble du site : celui-ci correspond à l'emplacement du cimetière qui entourait l'église paroissiale, aujourd'hui disparue, de Saint-Saturnin. A partir du XIe siècle, l'ensemble du terroir de Saint-Agnant passe sous le contrôle des moines bénédictins de la Trinité de Vendôme (1), qui installent leur prieuré et leur église à Montierneuf, à un kilomètre à l'est de l'église paroissiale. Le bourg, surtout peuplé de sauniers et de pêcheurs, est alors situé à un kilomètre à l'ouest, en bordure de marais, autour de la chapelle de Notre-Dame du Bon Secours (actuelle église de Saint-Agnant).

L'église paroissiale est située tout près de la " chenau de Saint-Agnant " (l'actuel canal de la Bridoire), et relativement isolée dans une zone peu habitée. Selon Masse, en 1715 elle " est toute seule sur une petit hauteur " (2). Dans l'estimation de biens de 1794, elle est localisée " près le chemin de Royan " (3). Au XVIIe siècle, l'église était qualifiée de "fort beau vaisseau bâti à la gothique, dont partie est voûtée en pierres de taille" (4). Évaluée par Masse à douze toises de long (à peu près 23 mètres), elle comprenait un maître-autel et deux chapelles, était surmontée d'un clocher et flanquée d'une sacristie. Ruinée au XVIe siècle, partiellement relevée au XVIIe, abandonnée au milieu du XVIIIe, elle est vendue avec son cimetière comme bien national en 1794 et démantelée. Un dessin de Chailly, datant de 1845, donne une représentation de " Saint-Saturnin, tel qu'il était encore en 1789 " (fig. 21).

Le cimetière n'est pas décrit dans les documents avant 1656 : à cette date l'évêque de Saintes, Louis de Bassompierre, constate, dans sa visite paroissiale, que " le cimetière est autour de l'église, point fermé de murailles ". Masse évoque " un cimetière d'environ soixante toises de long, où il paraît un très grand nombre de tombeaux ", et apprend " qu'il y en a plusieurs les uns sur les autres ". L'estimation de 1794 le localise parfaitement : "La Vieille Église près le chemin de Royan y compris deux journaux de terrain y touchant appellée le vieux cimetierre confrontant du nord au jardin de Robert, du levant au chemin de Pont-L'abbé, du couchant au chemin de Royan, du midi aux vignes de quelques particuliers ". Dans le courant du XIXe siècle, église et cimetière disparaissent de la mémoire collective : seul le cadastre de 1825 en garde une trace, avec l'appellation " L'Ancienne Église " recoupant l'actuel lieu-dit " Le Pont ". Les bâtiments actuels des parcelles 191 à 196 remontent au XIXe siècle et au début du XXe.

Le cimetière a été plusieurs fois partiellement reconnu avant 1997, tout d'abord par le docteur Souloumiac (5) qui pratique, en 1894, trois tranchées dans les actuelles parcelles 194 et 195. Dans la première, " au point le plus rapproché de l'emplacement supposé de l'église ", il découvre un " fragment de sculpture " en forme d'étoile " régulièrement dessinée ". Il s'agit peut-être de la " clef " qu'il a offerte alors au musée de Saintes. Dans les deux autres il observe des " sarcophages " (en réalité des coffrages) et des sépultures en pleine terre recouvrant deux niveaux de sarcophages. Il en conclut que le " champ tout entier est rempli de cercueils ", et qu'il faudrait " creuser à trois mètres au moins pour dégager ces étages de cercueils ".

En 1910, Frédéric Arnaud (6) rapporte que " la route départementale de Rochefort à Royan couvre la partie la plus à l'ouest du cimetière ". Sur la partie est, il signale la découverte d'ossements et de sarcophages à alvéole céphalique lors de la construction de la maison (cave et fondations) de M. Coulombel (actuelle maison de M. Laurent, parcelle 194). Arnaud ajoute : " à la maison voisine (propriété de Mme Blanchard, actuelle parcelle 195), qui s'élève plutôt sur l'emplacement de l'église, on voit, placées en évidence, des pierres sculptées provenant de l'édifice disparu ", c'est-à-dire l'église. Lors de ces travaux, M. Coulombel trouve 17 monnaies de bronze, une monnaie d'argent et plusieurs vases parmi lesquels un tonnelet intact d'une contenance d'environ deux litres. Une petite partie de ce mobilier (10 monnaies : du XIIe siècle au XIXe) a été déposée au musée de la Vieille Paroisse.

Le 17 octobre 1965, 40 m3 de terre (sur une épaisseur de 70 à 80 cm) sont enlevés à la pelle mécanique devant la maison de Ferrant-Blanchard (actuelle maison Blanchard), pour ramener le niveau à la hauteur du trottoir de l'avenue. M. Pernot constate alors la présence de nombreux ossements, recueille deux vases, une bague, une monnaie médiévale et signale des fragments de sarcophages, dont une " stèle " décorée d'une croix pattée (7). Enfin, dans les années 1970, une tranchée de canalisation pratiquée en bordure de l'avenue du Canal de la Bridoire, le long des maisons 196-195-194, révèle de très nombreux ossements (témoignages oraux des riverains).

Une enquête menée auprès des riverains a permis de vérifier la présence des deux " pierres sculptées " repérées par Arnaud : l'actuelle maison de Mme Blanchard, construite vers 1905, porte sur sa façade est, en remploi décoratif, deux chapiteaux (fig. 17-18).En outre, un sarcophage à alvéole céphalique, provenant de la cave de sa maison, a été conservé par M. Laurent (n° 30 de la même avenue) et sert de bac à fleurs au milieu du jardin. Enfin deux éléments sculptés (bases de colonnettes) ont été repérés dans le jardin de la parcelle 197.

 

La campagne d'évaluation de 1997

La campagne 1997 (8) a porté sur environ ½ hectare (4600 m2) au moyen de 16 tranchées de dimensions variables, dont 3 (T13, T14, T15), situées au sud-est, n'ont rien révélé. Ce quadrillage révèle la présence de sépultures sur environ 1/3 d'hectare (3300 m2), c'est-à-dire la partie nord-est/nord-ouest de la propriété, toute la partie sud-est semblant vierge de tombes. Par ailleurs les prospections au sol menées sur le reste du champ labouré du sud-est, jusqu'à la rue de la Pilone, n'ont rien donné. Quant à la partie située au sud-ouest du bâtiment principal (au-dessous de la tranchée 16), le propriétaire y avait effectué antérieurement des arrachages de gros arbres qui n'avaient rien révélé.

L'évaluation a révélé essentiellement des sépultures et quelques structures diverses ; aucune trace de vestiges antiques, ni de l'église paroissiale. Les sépultures mises en évidence par les treize tranchées positives sont très denses en T2-T4-T5, plus clairsemées ailleurs : on note une très grande concentration de tombes de toutes sortes sur trois à quatre niveaux dans toute la partie nord-ouest de la propriété. Par ailleurs, en-dehors de quelques alignements de pierres sèches (T2, peut-être T12) et d'un possible niveau de circulation (T2), seules deux structures maçonnées ont été repérées, toutes apparemment modernes (T3, T6). On dénombre dans cette évaluation un total de 140 sépultures, répartie en 93 sarcophages trapézoïdaux, 5 coffrages anthropomorphes, 41 sépultures en pleine terre ou cercueils et 2 fosses-ossuaires : d'ores et déjà, il s'agit de la plus grosse nécropole mérovingienne de la région, puisqu'on peut supposer un total supérieur à 500 sarcophages dans les seules limites du site sondé.

Sarcophages trapézoïdaux

Les 93 sarcophages trapézoïdaux mis en évidence couvrent presque toute la surface sondée, avec une densité variable, nettement plus forte dans la partie nord-ouest (T2 et surtout T4, où l'on en dénombre 36 sur une longueur de 33 mètres). 64 tombes sont orientées globalement ouest-est, 24 sont orientées sud-ouest/nord-est, et 4 ont une orientation nord-sud ou sud-nord. Tous les sarcophages sont vraisemblablement taillés dans le calcaire local, en raison de l'existence de très nombreuses carrières dans les environs immédiats. On peut distinguer deux sortes principales de calcaire, qu'une analyse pétrographique pourrait préciser, un calcaire blanc (47 tombes) et un calcaire gris bleuté plus tendre (42 tombes).

 

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