Le cimetière Saint-Louis de Rochefort

XVIIe siècle et XVIIIe siècle

par Alain Durand

 

Rappelons tout d'abord les différentes implantations des cimetières catholiques de Rochefort. Le plus ancien, celui de Notre-Dame (Vieille paroisse), aux abords de l'église, fut étendu au nord (1) à l'emplacement du futur champ de foire pour desservir les faubourgs en extension. La création de la ville en 1666 allait nécessiter d'autres lieux de sépultures que ne prévoyaient pas les premiers plans de projet d'urbanisme; le premier fut celui de l'hôpital royal, d'abord projeté dans l'enceinte de l'établissement en 1684 (2), puis implanté dans le redan de la porte de la Charente vers 1685; le second, destiné aux habitants du bourg, fut le cimetière de la nouvelle paroisse Saint-Louis ou " cimetière de la ville " dont il est question ici.

La chapelle du château dédiée à Saint-Charles en 1672 (3) est devenue église paroissiale de la ville sous l'invocation de Saint-Louis le 28 novembre 1686 (4); elle a été confiée à la communauté des prêtres de la Mission le 2 juillet 1687 (5) et ces derniers en ont pris possession le 15 août 1687 (6), comme en attestent les premiers registres paroissiaux. Mais où donc enterrer les morts de cette nouvelle paroisse? On pouvait bien sûr continuer à utiliser le cimetière de l'église Notre-Dame. Or, au même moment, l'hôpital, qui devait se poser la même question, montre l'exemple: il enterre au plus près, intra-muros, dans le terrain vague qui subsiste entre ses murs et le rempart. La paroisse de la ville fait de même et inhume le long du rempart, au niveau du redan suivant; mais ce n'est pas aussi simple que pour l'hôpital car il faut beaucoup plus de surface et les îlots d'habitations sont en partie construits, l'emplacement choisi ayant été réservé en 1674 " pour bastir des maisons de 7 toises de profondeur et de 4 de front pour mettre deux cents familles de matelots, de maîtres et contremaîtres des vaisseaux et autres bastiments du Roy "; l'îlot concerné par le cimetière était alors de forme trapézoïdale (7). Des documents d'archives municipales (8) peuvent nous aider à comprendre le déroulement de cette installation.

 

Le croquis ci-dessus a été établi à partir du plan parcellaire cadastral de 1875 sur lequel on a pu retrouver le tracé exact de l'emprise du cimetière tel qu'il a été dessiné en 1779 (9). Ses dimensions ont été évaluées généreusement à 82 toises suivant la plus grande longueur sur 35 toises (10). Deux des documents précités (11) sont les toisés parcellaires de terrains appartenant à divers particuliers qui avaient pris à rente des " emplacements ". Y figurent les noms des censitaires du roi (Chauvet, Seguet et Senat) et les noms des 27 propriétaires avec les dimensions et surfaces de leurs parcelles. Le périmètre de ces terres expropriées en 1694 s'encastre très bien dans le cadre du cimetière. Le dessin de ce terrain laisse penser qu'il a été pris sur des parties non bâties de parcelles de propriétés privées aboutissant pour la plupart à la rue Saint-Pierre (actuellement rue Chanzy). Mais alors deux questions se posent : à qui appartenaient le terrain situé au delà de cette limite et le passage ménagé au milieu des parcelles, et pourquoi la limite intérieure des parcelles n'est-elle pas parallèle à la rue ? Les réponses ne figurent pas dans les documents consultés; il est toutefois fort probable que le cimetière existait déjà officieusement depuis quelques années (le plan de ville de 1688 publié dans l'ouvrage de René Mémain ne le mentionne pas), mais, jugé trop petit en 1694, il aurait alors été agrandi au mieux sans trop nuire aux riverains; dans ces conditions, les parcelles en cause auraient été attribuées en tenant compte du cimetière préexistant et de son chemin d'accès à partir de la rue Saint-Pierre; à l'appui de cette thèse on peut apporter la présence dans les terres expropriées d'une parcelle affectée au fossoyeur au niveau de la petite enclave visible dans la partie est du cimetière. Quant à l'obliquité de la limite médiane, on peut penser qu'elle a été régie par la présence d'un chemin reliant l'église Notre-Dame à la chaussée de Tonnay-Charente avant la construction des remparts en 1675, comme semble l'attester le tracé d'un ensemble de parcelles aboutissant à la rue Clémot, à l'ouest. Les accès à ce cimetière ont été bâtis par la suite, mais on peut actuellement traverser l'enclave est, comme indiqué sur le croquis; on peut voir la margelle recomposée d'un puits qui a pu servir pour le cimetière.

Un autre document intéressant (12) est la copie de l'adjudication du 30 janvier 1694 à Pierre Noyer, entrepreneur, " pour la construction d'un mur de clôture du cimetière de Rochefort [...] derrière le redan de la sablière [...] ". Sur une semelle de fondation, devait être assise une clôture en moellons de 7 pieds de haut et 1 pied ½ d'épaisseur. Il était permis à l'entrepreneur de faire un trou dans le cimetière pour tirer du sable de construction. Le marché qui devait être fait en conséquence était limité en quantité d'ouvrage à 100 toises carrées " sauf à le continuer ou répudier ". Il n'est pas possible de repérer sur plan l'étendue de cette tranche de travaux, mais l'adjudication a prévu l'exécution de deux entrées avec deux pilastres chacune, l'entrée principale étant vraisemblablement au sud et l'autre sur l'ancien chemin précité à l'ouest [ Louis Duplais aurait dit que l'entrée principale était réservée aux notables, l'autre aux " vilains " (13)]; alors il peut s'agir d'une extension de clôture existante. Le cimetière ainsi délimité a desservi la paroisse Saint-Louis jusqu'à la Révolution et, en cas d'épidémie, le premier hôpital jusqu'à la mise en service du deuxième cimetière de la Marine (14) ; en 1794 les inhumations ne se font plus au titre de la paroisse, mais de la ville; en juillet 1796 l'église devient bien national et au mois de septembre suivant, les inhumations ne sont plus distinguées entre la ville et le faubourg, les anciens cimetières sont tous fermés.

Enfin, le dernier document de la liasse étudiée concerne une requête présentée par l'un des censitaires expropriés, François Chauvet, " marchand " bien connu de Rochefort. Cette requête montre que la réquisition des " emplacements " se situe entre la Saint-Michel 1693 et la Saint-Michel 1694, que les propriétaires de ces " emplacements " ont cessé de payer leurs rentes à cette dernière date et que c'est seulement le 26 mars 1698 que l'intendant Bégon a régularisé leur situation en les exemptant de rentes, par une ordonnance qui engageait d'autre part les bénéficiaires de ces rentes à se pourvoir contre le corps de ville. Ces derniers ont dû encore attendre que l'intendant ordonne à un ingénieur du roi d'exécuter un toisé des emplacements, qui devait servir de base au calcul des rentes à servir à l'avenir par l'institution municipale.

On constate que, quand François Chauvet fait sa demande, Senat, autre particulier lésé par l'extension du cimetière, a été rétabli dans ses droits. Peut-être cette démarche tardive est-elle due au règlement préalable d'une succession. Toujours est-il que c'est seulement le 30 mars 1703 que Chauvet obtient une ordonnance chargeant le corps de ville de lui payer neuf années d'arrérages de ses rentes, au terme de la Saint Michel de 1702. La superficie de ses anciens terrains ayant été évaluée à 43 carreaux ½, le maire et les échevins lui ont consenti une rente annuelle de 21 livres 15 sous, à raison de 10 sous par carreau (15).

Ce document, que nous reproduisons ci-dessous, met en évidence le rôle primordial de l'intendant à Rochefort, le corps de ville ne faisant qu'entériner ses décisions. Le fait a été signalé par Pierre Tardy, dans son étude intitulée " Le premier budget de la ville de Rochefort ". P. Tardy signale d'autre part que, " en 1703, la ville payait encore une rente foncière à un particulier sur une des parcelles dont il [le cimetière] avait été constitué, soit 22 livres 5 sols par an " (16). Ce particulier devait être Senat, qui avait fait sa demande avant Chauvet. On remarque aussi l'obligation pour les particuliers de demander le rétablissement de leurs droits, après réquisition pour cause d'utilité publique. Nous ignorons quand le corps de ville a racheté les rentes.

 

 Document

 A Monsieur Bégon

Supplie... François Chauvet, marchand, demeurant au village des Mouniers, paroisse Notre-Dame, faisant tant pour lui que Jean et Louis Chauvet, ses neveux,

Disant que, ayant arrenté à divers particuliers des emplacements de terre, lesquels ont été pris pour faire un cimetière à l'église paroissiale de Saint-Louis,

que, par votre ordonnance du 26 mars 1698, vous auriez, monseigneur, déchargé les habitants à qui les suppliants auraient arrenté les dits emplacements, donné aux propriétaires de rentes à se pourvoir, pour leur indemnité ou remboursement, contre les sieurs maire et échevins de cette ville,

Et, pour savoir la consistance des emplacements, vous auriez ordonné que serait fait un toisé par un des ingénieurs ordinaires du roi, en exécution de laquelle ordonnance ce toisé a été fait par le sieur Buisson, ingénieur publique,

Il se trouve qu'il a été pris aux suppliants 43 carreaux et demi qui, à raison de 10 sols par carreau, leur produisent vingt et une livres quinze sols de rente pour chaque an; pour raison de quoi ils requièrent leur remboursement sur les deniers communaux de la ville, ensemble le paiement de neuf années d'arrérages de la susdite rente échue de la fête de St Michel dernière, en conformité de ce qui a été toisé au sieur Senat, et pour y parvenir ils ont recours à votre grandeur.

Ce considérant, monseigneur, il plaise à votre grâce ordonner aux sieurs maire et échevins de cette ville de faire payer aux suppliants les neuf années d'arrérages de rente foncière de vingt et une livres quinze sols par an, qui sont dues à cause des emplacements de terre dans le cimetière de l'église paroissiale de Saint-Louis, échue comme dit est, à la St Michel dernière, et qu'ils continueront à l'advenir leur rente à pareil jour, jusqu'à l'admortissement qu'ils pouront faire à leurs bon point et commodité et vostre ordonnance exécuttée, nonobstant opposition ou appellations quelconques et ... justice.

Signature : F. Chauvet

Soit communiqué aux sieurs Maire et eschevins, pour leur reponce recüe et ordonné ce que de raison, à Rochefort, le 21 mars 1703

Signature : Bégon

Les Maire et eschevins qui ont pris communiquation de la requeste presentée par le sieur François Chauvet a Monseigneur Begon, Intendant de la generallité de la Rochelle, son ordonnance estant au pied, portant qu'il nous en seroit communiqué, nous declarons n'avoir moyens d'empecher que ledit sieur Chauvet ne soit payé des causes portées par la requeste en conformité de ce qui a esté payé au sieur Senat, veu les actes justifficatifs, le proces verbal fait par le sieur Buisson, ingenieur ordinaire du Roy; fait et arresté par nous, Jean Baptiste Ducasse, conseiller du Roy et Maire perpétuel de cette ville, assisté des sieurs Themothée Daniau et Francois ? Dumas, eschevins, et du sieur Martin Delaunay, assesseur, les jour et ans susdits.

Signatures : Ducasse, Daniaud, Dumas, Delaunay

 Veu la requeste a nous presentée par Francois Chauvet, tant pour lui que pour Jean et Louis Chauvets, ses neveurs, nostre ordonnance estant au pied portant qu'il en seroit communiqué aux sieurs Maire et eschevins leurs dire et reponce, nous ordonnons que ledit Chauvet sera payé sur les deniers d'octrois de cette ville par les mains des trésoriers de la somme de vingt une livres quinze sols de rente, par chescun an, pour les arrerages de neuf années qui sont escheües des la feste de Saint Michel dernière, pour raison de quarente trois carreaux et demy de terres enclaves dans le simetière de l'églize de Saint Louis de cette ville, a raison de dix sols par carreau, conformement a ce qui a esté payé au sieur Senat et de continuer a l'advenir audit sieur Chauvet la dite rente, jusques a l'admortissement que les dits sieurs Maire et eschevins feront a leurs bons points.

Fait a Rochefort, le trente mars mil sept cens trois

Signature : Bégon

(Archives municipales Rochefort, carton 17, L 236-2).

 Le plan annexé montre que l'arrentement de François Chauvet concerne 9 parcelles, chaque parcelle mesurant en moyenne moins de 5 carreaux, soit moins de 180 m2.

Notes

 (1) Claude Masse. Mémoire 131F Saintonge I, feuille 15. Plan de la ville et du port de Rochefort et ses environs.

(2) S.H.M. Vincennes. Publié par Martine Acerra, L'arsenal de Rochefort... Université Francophone d'Été, n°7.

(3) Registre 2 de Notre-Dame, naissances de 1670 à 1675.

(4) Arch. Hist. Saintonge et Aunis, t. XIII, 1885, p. 415-417.

(5) Ibid., p. 421-423.

(6) René Mémain , La Marine de guerre sous Louis XIV, p. 211.

(7) C.A.L.C.R. Rochefort, trois siècles en images, t. I, plan p. 229. - Camille Gabet, La naissance de Rochefort sous Louis XIV, note 29 : S.H.M. portef. 138, pièce 64.195.

(8) Carton 17, L 236, pièces 1 à 4.

(9) Roccafortis, 3e s., t. II, n° 15, janvier 1995, encart.

(10) C.A.L.C.R. Rochefort, trois siècles en images, t. I, plan p. 269.

(11) Voir note 8.

(12) Voir note 8.

(13) Camille Gabet, ibid., p. 32.

(14) Ibid., p. 33.

(15) Le carreau est un carré d'une chaîne de côté. A Rochefort, on usait d'une chaîne de 18 pieds de roi. Le carreau valait environ 34 centiares. La superficie du terrain des Chauvet était donc d'environ 1 ha ½.

(16) Dans Rochefort 1666-1966, p. 141.

 Bibliographie

- C.A.L.C.R. Rochefort, trois siècles en images, t.2, p.243, [C.Gabet] Les cimetières.

 - Roccafortis. Ibid. (9), p.300. Alain Durand. Les cimetières de Rochefort, l'application de l'édit de 1776.

- Joffrey Lumeau. Des cimetières paroissaux aux cimetières communaux en Charente Maritime, fin XVIIIe, XIXe.(Thèse de maîtrise déposée aux Archives départementales en 1995)

 Publié dans Roccafortis, 3e série, tome III, n° 21, janvier 1998, p. 241-245.