Un site à sel à Champservé-le-Bas
commune de Tonnay-Charente (17)
par Michel Favre
La surveillance des travaux de remembrement entrepris l'hiver dernier à Tonnay-Charente a permis la découverte d'un nouveau gisement, situé à la base du coteau de Bellevue, à 75 m. au S.E. du hameau de Champservé-le-Bas (1). Les vestiges mis au jour apparaissent nettement sur les parois d'un profond fossé en forme de V, creusé à l'emplacement d'un petit ruisseau assurant l'écoulement des eaux issues de sources situées à 500 m. en direction du S.O. Ces témoignages consistent en une couche archéologique de couleur rouge, visible sur une longueur de 33 m., qui est plus pauvre vers le nord, à proximité d'une buse disposée dans le fossé pour assurer l'accès au champ voisin. Au delà de ce passage, quelques particules de terre cuite apparaissant toujours sur les parois du ruisseau témoignent d'une modeste continuation du site sur une distance de 16 m. Ce dépôt mesure entre 32 et 35 cm d'épaisseur au niveau de sa partie la plus riche, située entre 11 et 19 m. au sud du petit pont ; il est alors recouvert par une mince couche de pierres calcaires de 5 à 8 cm de long. Tout le site ou, plus précisément, la partie mise au jour par les travaux, repose sur une argile ou marne jaune, et des colluvions sablonneuses recouvrent l'ensemble, d'une épaisseur de 100 à 110 cm.
Le matériel recueilli provient de la terre extraite par la pelleteuse mais aussi de prélèvements effectués sur les parois du fossé. Il consiste en fragments de piliers, en rares tessons de vases utilisés pour la cristallisation du sel, en nombreux mais petits tessons de céramique domestique et en déchets culinaires.
Les piliers
Contrairement à la plupart des sites à sel de la région de Rochefort, où la vase et le bri entrent dans la confection de tout le matériel, ici l'argile cénomanienne a servi au modelage de tous les supports ; elle donne à la pâte une couleur très variable, comprise entre le jaune et le rouge, mais le plus souvent marbrée de brun. La couleur extérieure est souvent le jaune clair ; elle proviendrait de la volatilisation du fer par le chlore provenant du Cl Na. La faible résistance de la pâte est certainement à l'origine de la fragmentation de ces piliers, dont le nombre de morceaux recueillis s'élève à 120, le plus long mesurant 72 mm. Il n'a pas été observé d'extrémités trifurquées, si communes au nord de la Charente ; tous les embouts sont plats et se répartissent en deux types, observés en nombre sensiblement égal : les plus petits mesurent entre 22 et 34 mm de diamètre et sont plus ou moins renflés; les plus grands mesurent de 60 à 80 mm et comportent une cupule profonde de 14 mm, pour les diamètres de 60 et de 30 à 35 pour les plus grosses extrémités. Une seule de ces extrémités est en forme de trompette (fig. 1, n° 3). Un petit pilier, très mutilé, conserve une petite partie de ses deux embouts ; il mesure 112 mm de long et comporte un simple renflement à son bout le plus petit, tandis que le plus gros présente une cupule de 16 mm de profondeur. Ce pilier présente, sur son diamètre de 60 mm, deux empreintes semblables à un décor au bâtonnet, mais les diamètres différents de ces impressions incitent à voir là des marques accidentelles provoquées par un dépôt avant cuisson, sur une surface couverte de brindilles (fig. 1, n° 8). Il est probable que tous les piliers avaient cette forme, mais devaient être plus longs ; la faible longueur des morceaux recueillis ne permet pas, toutefois, de confirmer cette éventualité. A Genouillé, le site des Prises d'Yvraie a livré lui aussi un pilier court (140 mm) mais associé à des fragments plus longs (2).
Vases cylindriques
Les récipients utilisés pour la cristallisation du sel ne constituent qu'un pourcentage infime des vestiges rencontrés. Seuls 20 morceaux mesurables peuvent être dénombrés ; ils comprennent 6 tessons de fonds, tandis que les autres ne s'écartent pas de 80. Les deux tiers des quatorze tessons de parois mesurent eux aussi 80 mm et les autres 70 seulement ; leur épaisseur moyenne est de 32 mm, tandis que celle des fonds ne s'écarte pas de 36 mm, ce qui est un peu faible. Pour ces récipients, l'argile cénomanienne est la seule employée ; le site de Champservé est alors le seul connu actuellement autour de Rochefort où le bri n'est pas utilisé pour la fabrication de ce type de vase. La fragilité de cette poterie, bien moins résistante que celle réalisée à l'aide de l'argile marine, est peut être à l'origine du nombre réduit de tessons conservés, mais un autre gisement, celui du Bois-Souchot à Saint-Agnant, n'a livré lui aussi qu'un nombre très réduit de ces vases.
La céramique domestique
Elle comprend 341 tessons, généralement de petite taille, dont quatre seulement tournés ; le brun apparaît comme la couleur dominante et se retrouve sur près de 50% des tessons, tandis que le rouge orangé à dégraissant coquiller abondant concerne 33% d'entre eux et le noir 17%. Le nombre des tessons décorés s'élève à 21, quatre des décors consistant en profondes digitations sur rebord (fig. 2, n° 1, 2, 5, 6). Des digitations décorent cinq fragments de panse ; elles sont disposées soit horizontalement (n° 3), soit verticalement (n° 8) ; un tesson fortement arqué porte aussi une série d'empreintes verticales exécutées à l'aide d'un bâtonnet (n° 7). Deux morceaux de vases comportent un bourrelet ; une empreinte oblique décore l'un d'eux (fig. 1, n° 7), tandis que l'autre est sans décoration. Deux bords présentent une décoration peu marquée consistant en impressions obliques faites au bâtonnet (fig. 1, n° 5) ou en marque d'extrémité de baguette. Des peignages décorent quatre tessons, dont un fond (fig. 1, n° 6) et un mince bourrelet ceinture la partie supérieure d'un vase tourné (fig. 2, n° 9). Un groupe d'incisions étroites et profondes peut se voir sur le haut d'une panse ; il s'agit, pour ce décor et pour les deux précédents, d'une décoration courante à la fin de l'indépendance gauloise. Deux tessons de bords peuvent aussi se rattacher à cette époque (fig. 1, n° 1 et 2), mais l'exiguïté des autres fragments ne permet pas de déterminer la forme des poteries auxquelles ils appartiennent. Toutefois, leur couleur et leur texture montrent qu'ils proviennent des mêmes vases que les bords à fortes digitations. Les tessons les plus récents proviennent de la partie nord du site et les ramassages sur les parois du fossé montrent clairement qu'ils se localisent à la surface de la couche archéologique ; toutefois, un tesson tourné provient du sud du gisement et se trouvait à la base des vestiges.
Seulement une dizaine de nodules d'argile cuite, ou croûtes de vase salée peuvent être dénombrés. Plusieurs présentent une surface plane où se remarque la trace d'un outil ébréché ; un seul est en argile du coteau, les autres étant en bri marin. Toutefois, des particules de bri cuit abondent dans la terre extraite et ce sont elles qui donnent à la couche archéologique sa teinte rouge. Il peut s'agir de fragments de nodules, ces derniers étant les seuls sur le site à être constitués de bri marin.
Les déchets culinaires se composent de rares coquilles d'huîtres ou de palourdes, réparties sur l'ensemble du site. Une forte concentration de palourdes se remarque toutefois, entre 2 et 4 m. au nord du petit pont et seulement sur le côté Est du fossé. Des fragments d'os se remarquent aussi, associés à des dents de bovidés, de chèvres et de moutons.
Des pierres calcaires mesurant entre 15 et 20 cm de long apparaissent à la surface du dépôt archéologique, entre 8 et 12 mètres au sud du pont et à 35/38 mètres, où elles forment un empierrement horizontal long de 2 mètres.
Conclusion
Cette exploitation de sel marin a été implantée dans le fond d'une baie très fermée, profonde de près d'un kilomètre ; dans la région de Rochefort, une telle situation n'est connue qu'aux Chaumes de Varaize, sur la commune d'Echillais. Elle se situait vraisemblablement à l'embouchure d'un petit ruisseau ; une disposition semblable se retrouve à la Chalonnière et dernièrement deux nouveaux gisements viennent d'être découverts à Champagne, le long de l'Arnaise, ruisseau dont le cours inférieur a été envahi par la mer. Une telle situation peut inciter à imaginer pour ces sites une possible utilisation de l'eau douce dans le processus d'obtention du sel. Ce site est le premier connu, près de Rochefort, où l'argile du coteau servait à la confection des vases cylindriques ; cette terre fut largement employée à Genouillé, mais seulement pour la fabrication des piliers. Les nombreux petits tessons de céramique peuvent provenir d'un habitat tout proche ; en effet, la situation très abritée de cette bordure de baie devait être favorable à une implantation humaine, éventuellement équipée d'un petit port. Les bords décorés de profondes digitations doivent permettre de situer l'exploitation de ce site à sel au premier Âge du Fer et les rares tessons de la Tène finale témoignent d'une petite réoccupation à la fin de l'indépendance gauloise. Aujourd'hui, une épaisse couche de terre protège ces vestiges et rien dans la campagne actuelle ne permet de soupçonner la présence de cet ancien artisanat vieux de plus de deux mille ans.
Notes
1. Coordonnées x 351, 875 ; y 2113,060 Z4.
2. Voir M. Favre, Les sites à sel de la commune de Genouillé, dans Roccafortis, n° 13, janvier 1994.Publié dans Roccafortis, 3e série, tome III, n° 18, septembre 1996, p. 59-63.