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UN ÉPISODE DE LA CAMPAGNE DE FRANCE :

LES AVIATEURS POLONAIS À ROCHEFORT (JUIN 1940)

 

 

L’invasion de la Pologne marqua le début de la deuxième guerre mondiale, avec l’attaque allemande du 1er septembre, suivie de l’attaque soviétique le 17. Le 28 septembre, la défaite polonaise était consommée. Environ cent avions militaires (sur un effectif initial de 435) et cinquante avions civils de la compagnie " Lot " passèrent en Roumanie. Les effectifs de l’aviation militaire polonaise purent s’échapper à 80 %, soit 9300 personnes. Parmi les aviateurs, 1500 furent capturés par les Soviétiques et envoyés dans les camps du " goulag " ; nombre d’officiers furent supprimés à Katyn.

Passant par la Hongrie et la Roumanie, pays neutres à ce moment-là, les aviateurs polonais commencèrent à parvenir en France dès le mois d’octobre. Ils possédaient en majorité une excellente formation, due en grande partie aux instructeurs français qui contribuèrent à la création de l’Armée de l’Air polonaise à partie de 1920, et complétée par l’expérience des combats de la campagne de Pologne.

Au moment de l’attaque aérienne allemande du 10 mai 1940, on estimait à 8300 le nombre des aviateurs et personnels de l’aviation polonaise passés en France, dont 300 pilotes de chasse. Beaucoup se rendirent en Angleterre, 150 restèrent en France. Les forces armées polonaises en France, placées sous les ordres du général Sikorski, furent réparties en quatre groupes : sur le front, dans les groupes de chasse (GC) français (1) ; dans les patrouilles de Défense Aérienne du Territoire (DAT), chargées de la défense des infrastructures aéronautiques et des villes ; dans le " Groupe de Chasse et de Marche Polonais " (GCMP), qui avait pour mission la défense de Lyon et des aérodromes de sa région ; enfin dans les " patrouilles d’usines ", chargées de la défense des usines aéronautiques (Nantes, Toulouse, Bourges, Châteauroux et Guyancourt).

La naissance du " Groupe de Chasse de Varsovie " (GC I/145)

Seul GC était entièrement polonais ; il fut créé à la suite de l’accord technique franco-polonais du 14 février 1940. Le 1er mars 1940, deux escadrilles de pilotes polonais furent regroupées sur la base de Lyon-Bron et brevetées sur les avions MS 406 et quelques Caudron 714.

Suite à l’attaque de la Finlande par l’Union Soviétique, le commandement français, conscient de la qualité des pilotes polonais de Lyon-Bron, projeta de créer un groupe de chasse composé de volontaires et pourvu de Caudron 714. Ce groupe devint le célèbre " Groupe de Chasse de Varsovie " (appelé aussi " Groupe de Chasse de Finlande "), qui fut placé sous le commandement du major-pilote Joseph Kepinski, assisté par le commandant Lionel De Marmier : il comptait 31 pilotes et 125 mécanos, dont quatre Français. Le capitaine Pierre Laguna était le commandant en second, les capitaines Wczelik et Frey commandaient respectivement la première et deuxième escadrille.

Le 18 mai 1940, à Villacoublay, le GC I/145 fut équipé de chasseurs Caudron-Renault CR 714-01 " Cyclone ", qu’il était le seul GC opérationnel en France à utiliser. Cet avion était techniquement dépassé (notamment en vitesse et maniabilité) face aux nouveaux chasseurs allemands ou italiens, en particulier le Messerschmitt Bf 109. De plus, sa structure de bois le rendait vulnérable aux obus. Pour ces raisons, le commandement français s’opposa à la participation du groupe aux opérations de combat. Pourtant le GC obtint 34 appareils opérationnels et on ferma les yeux sur l’interdiction de participer aux combats.

Un groupe de quatre pilotes fut détaché à Angers pour y assurer la protection du gouvernement en exil et du quartier général polonais du général Sikorski, situés en centre-ville et au château de Pignerolle. Le groupe de chasse fut intégré au 21e groupement de Défense Aérienne du Territoire et s’installa le 2 juin sur le petit aérodrome de campagne de Dreux ; le vaste champ de la ferme de l’Epinay n’était absolument pas préparé à cette nouvelle mission, tant sur le plan technique que sur celui des transmissions : son rôle était de couvrir les aérodromes des escadrilles françaises pourvues de chasseurs modernes.

La bataille aérienne de Dreux (8, 9 et 10 juin 1940)

Le premier fait d’armes du GC de Varsovie se déroula lors de la bataille aérienne de Dreux, où furent engagés cinq, puis dix-sept Caudron dirigés par le commandant De Marmier et le major Kepinski : cinq Messerschmitt 110, quatre Messerschmitt 109 et un bombardier Dornier 17 furent abattus (2). Cette victoire fut acquise au prix de la vie de trois pilotes polonais (3). Elle confirma la qualité et la résolution des pilotes polonais, car le chasseur Caudron 714 était largement surclassé par le Messerschmitt 109. L’État Major français décida alors de retirer définitivement les Caudron du front et de transformer (c’est-à-dire faire passer) les pilotes polonais sur des chasseurs Bloch-152, nettement plus performants.

Le repli vers le sud

Le 10 juin, en raison de l’avance ennemie, le groupe de chasse recevait l’ordre de quitter Dreux, lorsqu’arriva au-dessus de l’aérodrome un groupe de quinze Dornier17, escorté par dix chasseurs Messerschmitt Bf 109. Le major Kepinski fit décoller de justesse, à la vue des avions ennemis, douze Caudron, sur les treize qui restaient en état de voler. Un combat inégal s’engagea, au cours duquel les aviateurs polonais parvinrent à abattre un Messerschmitt 109 et quatre Dornier 17 (4). Un célèbre tableau de Paul Lengelle représente ce combat : on y voit le damier polonais rouge et blanc, à l’arrière du fuselage (5). Le major Kepinski, engagé dans un combat avec plusieurs adversaires, fut grièvement blessé (perforation des poumons et lésion de la colonne vertébrale), mais en dépit de ses blessures, il parvint à se poser. A Chartres, les médecins français lui sauvèrent la vie (6). Le commandement du GC I/145 passa au capitaine Pierre Laguna. Le 14 juin, il emmena le GC à Châteauroux, où seize Polonais furent transformés sur chasseurs Bloch-152, appareils produits, hélas, en trop petit nombre, vu le contexte des années 36-39.

Les événements de Rochefort

Le 17 juin, le GC de Varsovie parvint à la base aéronavale de Rochefort, le jour même où le maréchal Pétain demandait l’armistice. Tout était paisible sur la base : les Dewoitine 520 flambant neufs de la 1ère flotille du capitaine de corvette Jozan faisaient des acrobaties au-dessus du terrain et l’école des mécaniciens s’apprêtait à faire passer les examens. Sur la piste, refuge et plaque tournante de ces heures dramatiques, se trouvait une forte concentration d’avions d’unités en pleine retraite : ainsi le GC I/1, le GC I/8, le GC II/8, le GC II/10 et le GC polonais de " Clermont-Ferrand " (qui n’était pas encore engagé dans les opérations), en transit lui aussi par la BAN, avant de s’envoler pour Oran, sur ses Caudron " Goéland ".

Le 18 juin 1940, jour du célèbre appel du général De Gaulle à Londres, les Polonais attaquèrent un Heinkel 111 dans le ciel de Rochefort et l’abattirent, à 17 h 40, au-dessus de la mer. La patrouille victorieuse était composée du capitaine Wczelik, du sergent chef Markiewicz, équipiers, tous deux transformés sur Bloch 152, et commandée par un leader français : l’adjudant-chef Delegay, du GC I/1, groupe où ils avaient été affectés le 14 juin. Ce fut la dernière victoire des aviateurs polonais en France. Ce même jour, selon les ordres du commandement, les avions restant en possession du GC de Varsovie furent remis aux autorités françaises, soit onze Caudron et deux Bloch 152. Le 19 juin, de Londres, le général Sikorski ordonnait aux soldats polonais de venir poursuivre le combat en Angleterre. Les pilotes polonais embarquèrent à La Rochelle dans la nuit du 19 au 20 juin, sur un navire britannique, l’Andorra Star (7).

Dans la nuit du 19 au 20 juin 1940, un premier bombardement visant l’École des Mécaniciens de l’Air, manqua sa cible, mais toucha divers endroits de la ville, en particulier la rue Baril, où deux bombes éventrèrent plusieurs maisons et firent sept victimes civiles. Le jeudi 20 juin, Rochefort fut déclarée ville ouverte par le contre-amiral Jardel, commandant d’armes, Delphin Ménard étant maire.

Le samedi 22 juin, Rochefort allait subir un deuxième bombardement. Vers 13 heures 30, un avion de la Luftwaffe fait une reconnaissance sur Rochefort. Vers 17 heures, neuf avions allemands bombardent et mitraillent le port et l’aérodrome de la base aéronavale, tuant seize militaires, dont le contre-amiral Lartigue, et quatre civils (au bar des Ailes et dans la rue Angée), et blessant plus de trente personnes. Presque tous les appareils au sol furent détruits et de graves dommages furent causés aux bâtiments, tandis qu’au port les dégâts furent minimes.

Dès le lendemain matin, le dimanche 23, à huit heures, une colonne de blindés, suivie de fantassins, de la 44e division austro-allemande, faisait son entrée à Rochefort, sous les ordres du général Siebert.

 

                                                                                                                                      Thaddée Grzeziak

 

Notes

 

1. Ainsi le sous-lieutenant Chalupa, affecté au GC I/2, obtint-il quatre victoires, ce qui lui valut une citation à l’ordre de l’armée et la Croix-de-Guerre 39-45 avec palme. Le sous-lieutenant Chalupa est le président d’honneur du " Comité GC de Varsovie ". Il recevra en Pologne la Croix-de-Guerre qu’il attend depuis … 1940.

2. Par le capitaine Wczelik, les lieutenants Kowalski et Czerwinski, les sous-lieutenants Glowczynski, Czerniak, Godlewski et Zukowski, les sergents Parafinski et Markiewicz, et le caporal-chef Zaniewski.

Le lieutenant Glowczynski, du 6e régiment d’aviation de Lwow, aux commandes du chasseur surclassé P.Z.L. 7, avait abattu 3 avions allemands pendant la campagne de Pologne. Vivant à Varsovie, il est le second président d’honneur du comité " GC de Varsovie ".

3. Voir note 7.

4. Le capitaine Laguna et les sous-lieutenants Czerniak, Zukowski, Czerwinski et Lukaszewicz.

5. Il figure dans Ciels de combats, 14-18 / 39-45, publication ADDIM, Paris.

6. Fait prisonnier, à peine rétabli, il parvint à s’évader et à passer, en octobre 1940, en Angleterre, via l’Espagne et le Portugal. Inapte au vol, en raison de ses blessures, il y deviendra instructeur en chef des pilotes polonais.

7. Il a été rendu hommage, les 17 et 18 juin 2000, à Rochefort, à la participation des pilotes polonais à la campagne de France, puis aux opérations de la Libération. Une plaque et un monument commémoratif ont été inaugurés au CEAN de Rochefort et à la BA 721 de Saint-Agnant.

Le bilan du GC de Varsovie est le suivant : 31 hommes - 9 victoires (selon les archives de l’armée de l’Air à Vincennes) - 12 victoires (selon le Polish Institute & Sikorski Museum de Londres) - 4 morts pendant la campagne de France (1940) : Le sous-lieutenant Witold Dobrzynski, Lyon-Bron, 19-04-40 ; le lieutenant Jean Obuchowski, Dreux, 09-06-40 ; le sous-lieutenant Lech Lachowicki-Cechowicz, Dreux, 19-06-40 ; le caporal-chef Edouard Uchto, Dreux, 19-06-40 ; - 6 morts en mission en France dans les unités polonaises de la RAF (1941-43) : le capitaine Pierre Laguna, Calais, 10-06-41 ; le caporal André Niewiara, Boulogne, 09-08-41 ; le sous-lieutenant Georges Czerniak, disparu en mer, 09-08-41 ; le capitaine Antoine Wczelik, disparu en mer, 14-04-42 ; le lieutenant Thaddée Czerwinski, Saint-Omer, 22-08-42 ; le colonel Stéphane Pawlikowski, Caen, 15-05-43.

Publié dans Roccafortis, tome IV, n° 26, septembre 2000, p. 241-243.