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Deux auberges à Rochefort au XVIIe siècle

Par Philippe Duprat et Robert Fontaine

 

Si l’auberge du Grand Bacha est connue à Rochefort dès 1667 (1), nous n’avons que peu de renseignements sur les auberges rochefortaises du XVIIe siècle. Les minutes notariales (2) nous donnent des informations assez précises sur deux d’entre elles, l’auberge des Trois Marchands en 1688 et l’auberge du Dauphin en 1699.

Pour l’une, il s’agit d’un " inventaire et appréciation des effets mobiliers délaissés par le decès de défunt le sieur Joseph Avril, vivant marchand et hôte du logis où pend par enseigne Les Trois Marchands en ce lieu ", dressé les 21 et 22 mai 1688 par le notaire royal Gabet, assisté de ses deux clercs, Pierre Hervoix et Jean Lambert. L'appréciation des meubles est faite par Charlotte Justeau, femme d’Honoré Mallet, maître charpentier des vaisseaux du roi, et Madeleine Giraud, femme de Louis Boisdebon, marchand, vraisemblablement aubergiste (3), avec l’aide de Jean Rousselet, " marchand poêlier ", et du sieur Allard, orfèvre, tous exerçant à Rochefort. Cet inventaire est dressé à la demande de Marguerite Trinquant, sa veuve en qualité de curatrice de ses enfants.

L’inventaire nous renseigne sur le court destin rochefortais de Joseph Avril. Il avait, en avril 1686, acheté à la famille Martin (4) l’auberge de La Croix Blanche à La Rochelle, pour 1900 livres, dont il avait acquitté 1000 livres le 24 juin 1686. Le 18 septembre 1687, il acquiert une maison située à La Rochelle, à charge pour lui de payer 130 livres de rente foncière à la veuve de Gabarret et 30 livres de rente viagère à Marie Martin, veuve de Mathurin Morisset. Le 26 mars 1688, il achète à Richard Vedeau, marchand à Lussant, " la moitié dans une maison où pend pour enseigne Les Trois Marchands " à Rochefort, au prix de 2000 livres ; s’y ajoute une portion de l’autre moitié appartenant à Jeanne de la Combe, veuve de Charles Dubois. L’acte de notification de l’acquisition étant daté du 26 avril, il n’aura pas le temps de mettre en œuvre son projet. Il rédige son testament le 8 mai et meurt le 9 (5), dans l’auberge, " âgé de quarante ans ou environ [...], après avoir reçu les sacrements de pénitence, viatique et extrême-onction ". Il est inhumé le 10, dans le cimetière de Notre-Dame hors les murs. Quant aux enfants mineurs, dont la veuve Avril obtient la tutelle le 20 mai, on trouve la signature du fils aîné, Etienne, qui accompagne Louis Boisdebon, ami de la famille, lors de la déclaration de décès à la paroisse Saint- Louis.

Le second document concerne une " ferme de demoiselle Guillemot à demoiselle Boudinet ", veuve Senet, le 10 juin 1699. Marie Guillemot est veuve de Jean Robert, " vivant marchand dans cette ville ". Celui-ci est décédé à l’âge de quarante ans, le 26 février 1694 (6).

Localisation et disposition

L’adresse de l’auberge des Trois Marchands n’est pas indiquée sur le document : signalée par les minutes notariales jusqu’en 1769 (7), elle est située rue de Martrou, et sa partie arrière donne sur la rue des Charpentiers (actuelle rue Lesson). Elle dépend de la paroisse Saint-Louis. L’auberge du Dauphin est plus clairement localisée : " la maison où pend par enseigne le Dauphin, faisant face aux rues Royale et de Martrou, et par le derrière à la rue Saint Michel ". Cet emplacement est actuellement occupé soit par un immeuble du XVIIIe à l’angle des rues Charles de Gaulle et Jean Jaurès, soit par la supérette située en face. L’auberge du Dauphin est attestée par les documents de 1677 à 1778 (8).

La comparaison des deux documents fait clairement apparaître la structure d’une auberge à la fin du XVIIe siècle. Les bâtiments comportent une cour intérieure où l’on accède par un porche et n’ont qu’un étage. Au rez-de-chaussée se trouve la cuisine à laquelle sont accolés un petit réduit et une petite chambre basse (Les Trois Marchands) ; le Dauphin est doté d’une " chambre basse par le derrière ". L’auberge des Trois marchands possède une seule salle basse (salle à manger), le Dauphin compte deux grandes salles basses " dans une desquelles qui fait le coin est comprise une boutique ". Dans toutes les salles, hautes ou basses, l’inventaire relève des chenets, qui indiquent partout la présence de cheminées. Chaque auberge comporte cour, puits, écurie et chai. Si l’auberge des Trois Marchands possède une cave, le Dauphin s’enorgueillit d’une glacière située côté rue Saint Michel (9). A l'étage, auquel on accède par un " degré de pierre " (Les Trois Marchands), on trouve deux chambres hautes pour Les Trois Marchands, une seule pour le Dauphin, ainsi qu’un grenier à foin. La ferme du Dauphin mentionne d'autres " appartenances et dépendances ".

La ferme de l’auberge du Dauphin

Le 10 juin 1699, la propriétaire, damoiselle Guillemot, donne à ferme pour trois ans l’auberge du Dauphin à raison de 800 livres par an, " payables par quartier ", soit des échéances de 200 livres. Elle en excepte le " petit logis qui fait face à ladite rue de Martrou, une petite chambre au derrière, le dessus de la glacière, le dessus d’un poulailler, une portion de la cour que ladite veuve Robert s’est fait refermer, qu’elle se réserve pour son logement et sa commodité ainsi que faire la cuisine à la buanderie de ladite maison, lorsqu’elle en aura besoin, comme aussi la faculté de mettre un cheval à l’écurie et du foin au grenier pour sa nourriture, communauté au puits et cour ". Sont également précisées les charges incombant au locataire, la veuve Senet, qui devra notamment donner à la veuve Robert " chaque jour douze livres de glace, savoir six le matin et six le soir pendant le temps qu’il y en aura ". Elle devra aussi entretenir " la couverture de la maison de la main de l’ouvrier seulement ", c’est-à-dire assurer la main d'oeuvre, la veuve Robert se chargeant de fournir les matériaux. La somme de 800 livres est élevée : elle dépasse de beaucoup la moyenne des fermes d’auberges, qui, à Rochefort se situe à environ 250 livres (Les Six Perdreaux, en 1702). Il s’agit donc d’une auberge de haut de gamme : il est vrai que, comme Le Grand Bacha, elle possède une glacière.

Le mobilier de l’auberge des Trois Marchands

L’inventaire dressé par le notaire Gabet donne une idée très précise du mobilier d’une auberge. Les meubles de bois sont de deux essences : le noyer pour les meubles d’une certaine valeur, le sapin pour les autres. Le linge est " ouvré " ou " uni ", la vaisselle essentiellement en étain, la batterie de cuisine en cuivre " rouge " ou " jaune ". Mais surtout l’inventaire en souligne l’état d’usure : les mentions " méchant " ou " fort usé " qualifient fréquemment un mobilier qui doit, dans l’ensemble, remonter à la création de l’auberge, dans les années 1660 ou 1670.

La pièce la plus remplie est la cuisine, avec une vaisselle de table en étain évaluée - au poids - à une somme de 163 livres : " dix douzaines d’assiettes d’étain, trois plats ovales, trois grands plats, douze autres grands plats, douze moyens, six profonds, dix-huit petits plats, deux assiettes mazarines, cinq pots, une pinte, une chopine, un quart, deux vinaigriers, une huilière, six salières, le tout d’étain commun ". L’absence de couverts est conforme aux usages du temps. Très peu de verres ou gobelets : c’est plus surprenant. Il existe aussi de la vaisselle d’argent, rangée dans une " petite armoire fermant à clé " à l’abri des regards dans la petite chambre derrière la cuisine. Elle comprend " une écuelle couverte, une tasse à deux anses et deux salières [...], une aiguière, dix-huit cuillères et dix-huit fourchettes d’argent " : il s’agit là de vaisselle de luxe (384 livres), réservée aux hôtes de marque, et soigneusement gardée à l’écart de la cuisine dans une pièce visiblement occupée par la famille, qui y conserve aussi quelques objets de prix en étain (notamment quatre paires de flambeaux), du linge de table de qualité (dix douzaines de serviettes et une douzaine de nappes " ouvrées neuves ") et des effets personnels.

La batterie de cuisine est abondante : elle se compose de deux chaudrons, cinq marmites, quatre tourtières, deux poissonnières, dix casseroles, douze poêlons, une cloche, trois écumoires, une " passette " (passoire), une couverture de pot, deux " cuillers de pot ", deux cuvettes ; s’y ajoutent, toujours en cuivre, une chocolatière, un chauffe-lit et onze chandeliers, pour un total de 113 livres. L’ensemble est complété par les instruments en fer de la cuisine à la broche (deux landiers, deux crémaillères, deux grils, deux pelles, une pincette, une roue " à tourner broche ", deux chaînes, quatre trépieds, quatre broches), deux poêles à frire, une dizaine de couteaux de cuisine, cinq seaux de bois " garnis de fer tant bons que méchants " et un mortier de marbre blanc avec son pilon.

Les meubles de la cuisine sont peu nombreux et hétéroclites : on trouve trois tables de cuisine et un banc, auxquels s'ajoutent " six méchantes chaises de paille et une table ovale sur son pliant de bois de sapin ", deux vaisseliers (pour égoutter la vaisselle) et une " méchante armoire de sapin à deux pans et fermant à clef servant à serrer le pain ". La seule mention de nourriture concerne quatre pains de sucre pesant douze livres (estimés à 4 livres 16 sols), et sept pièces de " lard à larder le jambon ". Pour finir, le cuisinier dort dans sa cuisine où il dispose d’un " châlit de bois de noyer foncé dessus et dessous, avec sa garniture de cadis vert fort usée, une paillasse, un lit de plume, son traversin, un matelas, deux draps et une couverture " façon de cotelonne ". L’ensemble du mobilier de la cuisine est évalué à 354 livres. Le " petit réduit " entre la cuisine et la chambre comporte une " méchante couchette ", sans doute réservée à un garçon de cuisine, et deux armoires contenant du linge personnel qui n’est pas détaillé.

La salle basse de l’auberge des Trois Marchands, " qui est sur la main droite en entrant dans ledit logis " est une vaste pièce où sont disposées trois tables ovales en sapin (dont deux sur pliants) et dix-huit chaises : six petites chaises " garnies de moquette à carreaux toute déchirée ", estimées à une livre chacune, et douze autres de noyer tourné, foncées de crin, avec leur " garniture de point de Turquie " (4 livres et demie chacune). On doit pouvoir dresser une table supplémentaire grâce à la table sur pliants et aux six chaises gardées en réserve dans la cuisine : l'aubergiste dispose donc d’une capacité de 18 couverts, qui doit pouvoir s’élever à 24 en cas de besoin.

Cette salle est ornée d’une vieille tenture de tapisserie de Bergame, " toute déchirée " (estimée à 6 livres) et d’une fontaine de cuivre rouge " avec un robinet aussi de cuivre " (25 livres). Les meubles de rangement sont au nombre de trois : une armoire de sapin suffisamment grande pour contenir 24 nappes ouvrées et 145 nappes unies, 24 serviettes ouvrées et 168 serviettes diverses, 15 torchons et 12 draps, d’une valeur de 145 livres au total ; un coffre en noyer pour ranger 2 garnitures de lit, 12 garnitures de chaise, 10 draps, 19 torchons (139 livres en tout). Notons une vieille garniture d’un petit lit " de damas cramoisi fort crasseux à franges de soie de la même couleur " estimée malgré tout ... à 45 livres. S’y ajoute un buffet de sapin vide, peut-être destiné à ranger la vaisselle d’étain exposée à la cuisine pour les besoins de l’inventaire.

A l’étage, les deux chambres hautes sont meublées quasiment à l’identique : pour chacune d’elles, 3 châlits, 11 à 15 chaises, une table, un grand coffre rempli de quantités de serviettes, nappes et draps neufs et usagés. L’une est sommairement meublée de trois châlits de " noyer foncé dessus et dessous ", qualifiés de " méchants " ou " de peu de valeur " (entre 45 et 48 livres l’unité), avec des garnitures et couvertures jaunes en " cotelonne " ou en serge, dont l’état d’usure est souligné. Les trois châlits de l’autre chambre sont aussi en noyer, mais de meilleure qualité (de 54 à 75 livres), avec garnitures et couvertures en " cadix " ou " cotelonne " de couleur verte. Cette chambre, située au-dessus de la salle, semble meublée avec plus de soin : on y trouve une petite armoire en sapin " peinte à paysage ", qui renferme le linge de Françoise Doniseau, nièce de la veuve. Dix chaises paillées sont complétées par cinq chaises et un fauteuil en noyer " garnis d’une vieille Bergame fort usée ", s’harmonisant avec le tapis de la table " de grosse Bergame fort usée ". Les murs s’ornent également d’une tenture de tapisserie " de Bergame fort usée " et d’un " petit miroir de cadre de bois noir ". Le mobilier de cette chambre est évalué à 508 livres contre 287 pour l'autre.

Il reste difficile d’évaluer la " capacité hôtelière " de l’auberge des Trois Marchands, qui doit pouvoir accueillir dans les chambres au moins six personnes, si l’on s’en tient à une personne par lit...Quant à la famille, elle loge apparemment dans la cuisine de l’auberge (un châlit), dans la petite chambre derrière la cuisine, où sont rangés vaisselle précieuse et effets personnels (un châlit), et peut-être aussi dans la chambre donnant sur la cour (un châlit, présence d’effets personnels) ; les domestiques, s’il y en a, peuvent être hébergés dans le petit réduit (une couchette) et dans le " petit cabinet " au coin de la salle basse (" un méchant lit de bois de noyer "), l’une des deux pièces pouvant à l’occasion être libérée en cas d’afflux de la clientèle.

La cave du logis des Trois Marchands recèle un quantité impressionnante de vin, de deux sortes : la qualité courante est représentée par le " vin de Saintes ", estimé à 64 livres le tonneau (un tonneau équivaut à quatre barriques), la qualité supérieure par le vin de Cahors, estimé à 90 livres le tonneau. L’inventaire dénombre 8 barriques de vin de Cahors et 28 barriques de vin de Saintes, pour une somme totale de 628 livres. Deux autres " fûts de barrique au quart vides ", devant être rendus au marchand de Saintes, ne sont pas comptés. Le chai qui est au-dessus de la cave contient quinze fûts vides et deux cents et demi de sarments. On boit beaucoup de vin dans les auberges de Rochefort au XVIIe siècle (10)... L’inventaire précise bien, au moment de la visite de la cave, que ce vin " a été estimé et apprécié par Louis Boisdebon, marchand de cette ville, après serment par lui fidèlement et en conscience faire sage estimation " dans un domaine délicat qui exigeait honnêteté et compétence. On a fait appel à un confrère qui est aussi un ami de la famille.

L’inventaire de l’écurie fait état d’un cheval de taille moyenne à poil bai, âgé d’environ cinq ans avec sa selle, bride et harnais (estimé à 60 livres), d’un " méchant coffre " contenant trois à quatre boisseaux d’avoine ; cette écurie est surmontée d’un grenier à foin. Un autre grenier recèle un harnachement de cheval, un châlit " tout brisé ", une " méchante table " et quelques chaises. Dans la basse-cour, un demi-cent de bûches.

La cassette personnelle de la veuve Avril se compose d’une somme de 150 livres en écus et en pièces de 30 sols déposée dans un petit sac de toile, à laquelle s’ajoute, dans une petite bourse du défunt une pièce de quatre pistoles et deux doubles pistoles d’or, " monnaie d’Espagne ", soit 90 livres. Le montant total de l’estimation s’élève à 3407 livres 5 sols.

Joseph Avril, à sa mort, ne laisse pas de dettes : il ne reste qu’une facture de 180 livres à honorer au " sieur Choiselas, économe de la maison de monsieur l’intendant ", pour deux tonneaux de vin de Cahors. La situation financière de l’établissement est donc saine ; d’après l’inventaire, Joseph Avril ne dispose d’aucune liquidité. Sa veuve doit encore percevoir 320 livres de petites dettes contractées ça et là par quelques particuliers.

Les Trois Marchands, une des grandes auberges de Rochefort

Nous ne savons rien des origines de Joseph Avril. Les actes qu’il a signés prouvent qu’il possède un minimum d'instruction, contrairement à son épouse Marguerite Trinquant qui " a déclaré ne savoir signer " (11). L’éducation des enfants semble plus soignée : Étienne Avril, le fils aîné encore mineur, sait écrire (12).

A sa mort, Joseph Avril est encore apparemment ( ?) propriétaire de la petite auberge rochelaise de La Croix Blanche, qu’il a achetée 1900 livres. Avec l’auberge des Trois Marchands, d’une valeur approximative de 4000 livres, à laquelle s’ajoutent les 3407 livres de l’inventaire, Joseph Avril possède un bien de 8000 à 10000 livres, ce qui n’est certes pas négligeable : mais ce sont là des biens immobiliers, sans commune mesure avec la fortune d’un autre aubergiste contemporain, Pierre Richard, sieur de la Fontaine, du nom du logis qu’il rebaptisera dès la fin du XVIIe Le Grand Bacha. " A sa mort, en 1703 [...], Pierre Richard [...] laissera une fortune d’au moins 70000 livres, ce qui était considérable (13). "

Le 16 octobre 1694, Pierre Richard a fait, dans son livre de raison, un rapide inventaire de la vaisselle et du linge de son auberge : la comparaison avec Les Trois Marchands est instructive. Le Grand Bacha l’emporte nettement pour la vaisselle d’argent, en particulier pour les couverts (2 hévières (14), 4 flambeaux, 2 salières, 2 écuelles, 12 couteaux, mouchette (15) et porte-mouchette, 3 tasses, 42 cuillers, 42 fourchettes), mais il y a quasi-équivalence pour la vaisselle d’étain : l’auberge des Trois Marchands possède exactement le même nombre d’assiettes (120), mais beaucoup plus de plats divers (54 contre 22 au Grand Bacha). Quant au linge, si Pierre Richard dénombre 120 draps, 60 nappes et 360 serviettes, la veuve Avril dispose de 102 draps, de 348 serviettes et d’un nombre respectable de nappes (172) dont 27 seulement sont " ouvrées ". Autant d’indices qui indiquent un degré de fréquentation à peu près identique pour les deux auberges -- ce qui classerait Les Trois Marchands parmi les auberges les plus importantes de Rochefort dans les années 1680-1690 -- mais Le Grand Bacha semble une auberge plus luxueuse, plus à même de satisfaire, avec sa glacière, par exemple, une clientèle raffinée, tandis que celle des Trois Marchands paraît plus populaire, liée à l’activité de l’arsenal, même si des " personnes de qualité " ne répugnent pas à la fréquenter. C’est ainsi que dans la petite armoire " peinte à paysage " déjà mentionnée, " le panneau du haut de ladite armoire est occupé par les papiers de Mre Job Foran (16), chef d’escadre des armées navales de sa majesté, qui en a la clef ". L’inventaire fait aussi état de sommes dues à Joseph Avril par le Chevalier d’Arbonnelle (15 livres), M. de la Baume (185 livres), et M. de la Motte, capitaine des vaisseaux du roi (51 livres).

Le milieu des aubergistes

On ne compte pas moins de 28 auberges à Rochefort à la fin du XVIIe siècle (17). Non loin du Dauphin se trouvait la célèbre auberge du Mouton, rue de Martrou (actuel 55 rue Jean Jaurès), mentionnée à Rochefort dès 1677 ; la rue de Martrou, à elle seule, compte sept auberges (La Baleine, La Bonne Rencontre, La Croix Verte, Le Dauphin, Le Mouton, Le Soleil, Les Trois Marchands). Le milieu des aubergistes représente un corps de métier important, souvent fortuné, et très solidaire, comme toutes les corporations de l’époque ; les mariages entre familles d'aubergistes sont fréquents. Jean Robert, aubergiste du Dauphin jusqu’à sa mort en 1694, est lié à la famille d'Auguste Robert, dont la veuve loue l’auberge du Pavillon Royal en 1684 (18). Quant à la veuve Robert, elle vendra en 1706 (19) Le Dauphin à Jean Rambaud qui, en 1697, est déjà aubergiste à Rochefort (20), et marié à Madeleine Martin, peut-être elle-même en rapport avec la famille de Geoffoy Martin, aubergiste à La Rochelle.

Il y a mieux : certains aubergistes rochefortais accèdent au rang de " bourgeois " de la ville, c’est-à-dire d’échevin, comme Louis Boisdebon en 1698 (21), ou Pierre Richard en 1697 (22). Ce dernier est un notable qui fait partie de la confrérie du Saint-Sacrement, à la paroisse Saint Louis ; comme les " bourgeois " de Rochefort, il a le privilège de posséder un caveau familial dans l’église Notre Dame hors les murs, où il est vraisemblablement inhumé. Quand Joseph Avril meurt en 1688, le registre paroissial de Notre Dame porte, à côté de la signature de Louis Boisdebon, celle de Jean Tardy, personnage qui, moins de dix ans plus tard, va devenir particulièrement éminent : c’est en effet au " sieur Jean Tardy, marchand de cette dite ville " que, pour la première fois, le 2 décembre 1697 les échevins adjugent aux enchères, en présence de Bégon, intendant de la Généralité, le bail des octrois (23), c’est-à-dire, pour simplifier, le droit de percevoir les taxes sur tout le vin qui se vend à Rochefort, moyennant un versement annuel à la ville de 12900 livres (correspondant à l’enchère la plus élevée) payable " par quartier et par avance " pendant cinq ans. Il s’agit là d’une somme tout à fait considérable, qui place Tardy très haut dans l’échelle sociale rochefortaise, d'autant que les deniers d’octroi représentent la principale ressource de l’administration de la ville.

On le voit, même si Jean Robert (Le Dauphin) et Joseph Avril (Les Trois Marchands) ne se situent pas au niveau exceptionnel des Richard ou des Tardy, ils leur sont liés parfois intimement et font partie, en tant qu’aubergistes, d'une catégorie privilégiée de la population, proche des notables.

Notes

 (1) Chanoine P. M. Tonnellier, " Au berceau d'une ville, Pierre Richard et le Grand Bacha ", Rochefort 1666-1966 , Mélanges historiques publiés à l'occasion du tricentenaire de la fondation de Rochefort, éditions de la Ville de Rochefort avec le concours de la Société de Géographie, p. 91-102.

(2) Minutes Gabet, 3 E, XXI, L 4, n° 142 (1688).

Minutes Carol, 3 E, XXI, L 15, n° 135 (1699).

(3) Dix ans plus tard, on le retrouve "aubergiste et bourgeois de cette ville" (Registre paroissial de Saint-Louis, 1698, p. 7).

(4) La vente est faite à Joseph Avril par Olive Morisset, veuve de Geoffroy Martin, marchand à La Rochelle, Mathieu Gaillard, Anne Martin, sa femme, ainsi que des cousins héritiers de Martin.

(5) Registres paroissiaux 1688 (Saint-Louis p. 25, Notre Dame p. 8).

(6) Registre paroissial de Notre-Dame 1694, p. 25.

(7) Minutes Gabet 1691, Minutes Tardy 1722, Minutes Gaultier 1741, Minutes Mérilhon 1769.

(8) Registre paroissial de Notre-Dame 1677, minutes Ferrand 1694, minutes Carol 1703, minutes Ferrand 1706, minutes Guiton 1746, minutes Tayeau 1775, minutes Rondeau 1778.

(9) La localisation de cette glacière est donnée par les minutes Ferrand 1706, XXXIV, L 34, pièce 51.

10) "  On peut [...] estimer qu'entre 1696 et 1721 le nombre moyen de barriques mises en perce annuellement dans les cabarets de Rochefort a été de 7000 à 7500, soit une consommation de 14 à 15000 hectolitres ". P. Tardy, " Le premier budget de la ville de Rochefort ", Rochefort 1666-1966, op. cit. p. 144.

(11) A titre de comparaison, les demoiselles Guillemot et Boudinet apposent leur signature au bas de l'acte de ferme du Dauphin.

(12) A quelques jours d'intervalle, on trouve par deux fois sa signature sur le registre paroissial de Saint-Louis : le 10 mai 1688 pour le décès de son père et le 23 mai pour celui d'un enfant de trois ans et huit mois, Jean Rabot.

(13) Chanoine P. M. Tonnellier, " Au berceau d'une ville ", op. cit. p. 96.

(14) Aiguières.

(15) Ciseaux servant à moucher les chandelles.

(16) Job Foran, marin célèbre, est devenu chef d’escadre en 1686. Voir Rainguet, Biographie saintongeaise p. 243.

(17) Robert Fontaine, " Les origines de la population, 1665-1668 ", Rochefort 1666-1966, op. cit. p. 61.

(18) Minutes Tesson 1684, XXXIV, L 2, pièce 115.

(19) Minutes Ferrand 1706, XXXIV, L 34, pièce 51.

(20) Registre paroissial de Saint-Louis, 9 janvier 1697.

(21) Registre paroissial de Saint-Louis, 1er janvier 1698.

(22) Chanoine P. M. Tonnellier, op. cit. p. 96.

(23) P. Tardy, " Le premier budget de la ville de Rochefort ", op. cit. p. 136-139.

Publié dans Roccafortis, 3e série, tome II, n° 16, septembre 1995, p. 351-356.