Le scandale de l’allée bitumée de l’église de Soubise
par Jacques Grézillier
Les gens de Soubise, même ceux qui ne fréquentent l’église que pour les enterrements ou pour les Rameaux, sont tellement habitués à leur église qu’ils ne remarquent même plus son allée centrale bitumée. Cette allée, d’une inesthétique généralement reconnue, est une pièce rare dans l’architecture ecclésiastique.
Qui en a eu l’idée et à quelle époque ?
Les registres de délibérations du conseil municipal, qui sont une mine pour la petite histoire locale, nous apprennent que c’est sous le Second Empire que l’opération a été faite et que, comme beaucoup de mauvaises idées, ce fut une idée collective.
L’affaire commence en 1863. Soubise comptait lors 650 habitants. Depuis dix ans, le maire était M. Pierre Méraud, âgé d’une cinquantaine d’années. En ce temps-là, le maire n’était pas élu, mais désigné par le Préfet, ainsi que son adjoint. Il présidait le conseil municipal sans en faire partie. C’était un homme courtois ... avec ses amis, ouvert aux idées des autres ... à condition qu’elle soient identiques aux siennes, qui admettait volontiers la discussion avec les gens de son avis ...à condition que les autres se taisent. Il citait les chiffres de mémoire avec une grande facilité. Ces chiffres étaient souvent faux, mais toujours choisis de façon à soutenir son point de vue. Il considérait les conseillers municipaux comme un mal nécessaire et estimait n’avoir aucun compte à leur rendre.
Aussi ne sera-t-on pas étonné d’apprendre que les relations entre le maire et son conseil n’étaient pas au beau fixe.
Au début de l’année, M. Bichon, curé de Soubise depuis cinq ans, avait signalé le mauvais état de l’allée centrale de l’église. Mais comme la commune avait ces dernières années dépensé beaucoup d’argent pour son église, toiture refaite, réparation du clocher, fenêtres et portes neuves (la porte, datant de 1712, avait été refaite en 1852, pour 160 francs, on n’avait pu conserver que l’imposte). Le conseil municipal avait même offert à l’église un " armonium " qui lui avait coûté 150 francs. Enfin il versait au curé un traitement de 200 francs par an, presque égal à celui du garde-champêtre. Et tout cela pour une soixantaine de pratiquants. Les curés successifs considéraient Soubise comme une mauvaise paroisse, atteinte de deux maladies graves, l’indifférence et l’esprit bourgeois. L’un d’eux avait même écrit : " Soubise est maudit ", ce qui ne manque pas d’être inquiétant, dans la bouche du curé, en principe spécialiste en la matière.
Le 4 mai, le conseil municipal, " s’étant transporté sur les lieux et ayant vu que le pavé de l’église, bien que détérioré, pouvait encore exister quelque temps ", décida de remettre la question de sa réparation à l’année suivante.
Or en 1864, deux événements importants survinrent, qui rendirent la question urgente.
Le premier fut une visite du sous-préfet de Marennes, qui, voyant l’état du pavage de l’église, promit au maire une subvention de 200 francs si la commune se chargeait du reste. Une subvention, ça ne se refuse pas !
Deuxième événement : Monseigneur l’Évêque en tournée de Confirmation, devait visiter la paroisse le 11 avril, ce qui ne s’était pas produit depuis 1853. Or à cette époque, quand un évêque venait dans une de ses paroisses, ce n’était pas, comme aujourd’hui, en civil, reconnaissable seulement à son costume un peu plus sale ou un peu plus fripé que celui du curé, mais en grande tenue, soutane violette et grand manteau de même couleur. Quand il s’agissait de la tournée de Confirmation, un " reposoir " était aménagé à l’entrée de la paroisse pour qu’il puisse revêtir les ornements pontificaux, et c’est dans cette tenue solennelle, crosse à la main et mitre en tête, accompagné de toute la population en procession, qu’il se rendait à l’église, à travers le village tout fleuri. La cérémonie à l’église était grandiose ; l’évêque y donnait chaque fois une soixantaine de confirmations. Et elle était suivie de réjouissances diverses telles que cantate à Monseigneur, compliment d’une charmante petite fille, etc.
On conçoit que, dans une pareille ambiance, une allée centrale délabrée intolérable. C’est pourquoi, le dimanche 14 février 1864, le conseil municipal se réunit à la sortie de la messe pour étudier deux devis que le maire lui soumit : - le premier pour un repavage en pierres de taille, se montait à 487,90 francs ; - le deuxième pour un " pavage en bitume " à 543,98 francs.
C’est ce dernier devis qui fut retenu, sans autre explication, malgré l’avis contraire du curé et même du maire. On peut penser que ce choix fut fait non pas pour des raisons d’esthétique, ni par opposition systématique au curé et au maire, quoiqu’on puisse avoir des doutes sur ce dernier point, mais pour des raisons de délai. Le travail fut commencé le lundi de Pâques (28 mars) et terminé le vendredi suivant, huit jours à peine avant la visite épiscopale. Le nouveau curé, M. Aunis, arrivé le 15 mars de Pons où il était vicaire, nous dit que " Cette réparation, assez mal fait, fut surveillée par M. Méraud, maire ".
M. Aunis était entré en fonction le 20. Il avait logé quelques jours chez le maire, ce dont il avait profité pour demander une subvention destinée à préparer la visite de l’évêque. Le maire l’avait renvoyé sans ménagement excessif à la charité publique.
Mais le conseil municipal ne l’entendit pas de cette oreille. Six conseillers écrivirent au sous-préfet de Marennes pour lui demander l’autorisation de faire une réunion extraordinaire du conseil municipal et le 27 mars, à l’unanimité, un crédit de 200 francs fut voté pour " préparer à Monseigneur l’évêque une fête digne de sa grandeur ". On peut penser que cet épisode n’avait pas arrangé les relations déjà tendues entre le maire et le conseil municipal, relations qui allaient s’envenimer encore, comme on va le voir.
La visite de l’évêque fut pleinement réussie ; toutes les maisons avaient été fleuries (sauf, bien sûr, celle du médecin qui était parpaillot). Personne ne dit un mot de l’allée bitumée. Mais le feu couvait sous la cendre, la tension montait au conseil municipal.
Le 8 mai, le conseil municipal ayant demandé des explications au maire sur une question d’entretien de chemin, celui-ci déclara qu’il ne devait au conseil aucune explication. Sur quoi le conseil lui infligea un blâme.
Deux jours plus tard, c’est l’allée bitumée de l’église qui mit le feu aux poudres. Le secrétaire de séance était M. Gaborit. Par la plume prolixe et volontiers trempée dans le vinaigre de M. Gaborit, futur maire, le conseil municipal reprocha au maire de n’avoir fait appel ni à un architecte, ni à un agent voyer, d’avoir conduit lui-même le travail " avec la plus mauvaise grâce, la plus parfaite indifférence ou la plus incroyable impéritie ", de ne s’être même pas aperçu que l’allée bitumée n’était pas dans l’axe de l’église, etc.
A la suite de cette affaire, la rupture est complète entre le maire et le conseil municipal : le 13 mai, M. Gaborit écrit que " le conseil professe la plus grande déférence pour son président mais ne peut s’allier à des idées aussi étroites et aussi ridicules ". Le conseil municipal se met en grève. Plusieurs séances ne peuvent avoir lieu, faute de quorum ou parce que personne n’accepte de remplir les fonctions de secrétaire.
Le 30 juillet ont lieu des élections municipales. M. Méraud, cette fois-ci, s’est présenté et a été élu. Jusqu’à nouvel ordre préfectoral, il reste maire.
Le 13 août 1865, le maire refusant toujours de donner quelque explication que ce soit, le conseil municipal refuse d’adopter les comptes de 1864. Il renouvelle ce refus le 22 et refuse également de voter le budget supplémentaire de 1865 et le budget primitif de 1866. Le 27 août, ayant enfin reçu de la sous-préfecture les informations nécessaires, il vote enfin le compte administratif, par 8 voix sur 11 ... sauf en ce qui concerne les 543 francs 98 du bitumage, qu’il estime avoir été indûment payés.
La situation semble bloquée. Pour en sortir, le 20 septembre, le préfet retire les fonctions de maire à M. Méraud pour les confier à M. Brétheau, premier conseiller municipal, et fait adresser au nouveau maire une lettre conciliante dans laquelle il glisse une petite phrase disant que c’est le préfet qui avait donné au maire l’ordre de diriger les travaux de bitumage. Une façon discrète de faire comprendre aux conseillers municipaux qu’une plus longue résistance friserait la rébellion.
Et le 1er octobre le conseil municipal se réunit pour entendre lecture de cette lettre et aussitôt déclare qu’il n’a jamais eu " l’intention de protester contre les décisions de l’administration supérieure qu’il a toujours su respecter " et que, " plein de respect pour cette autorité, il ne croit pas devoir protester davantage et accepte à l’unanimité le compte administratif de M. Méraud ". Et tant qu’à poser culotte (sauf respect), il ajoute qu’il n’a jamais eu l’intention de suspecter l’honneur de M. Méraud dans ses fonctions.
Une telle platitude de la part d’un conseil municipal ne doit pas surprendre. En voici un exemple, parmi d’autres : Cinq ans plus tard, le 28 août 1870, les nouveaux élus ont " juré obéissance à la Constitution et fidélité à l’Empereur ". Le 2 septembre, c’est la capitulation de Sedan et la captivité de Napoléon III. Le 4 est proclamé le gouvernement de la Défense Nationale. Et le 11, " en présence de presque toute la population, réunie, le maire proclame le Gouvernement de la République unanimement accueilli par le cri de Vive la République " !
Épilogue. M. Brétheau, le nouveau maire, meurt à la fin de l’année ; il est remplacé en janvier 1866 par M. Gaborit, le " tombeur " de M. Méraud. Ce dernier reste conseiller municipal. Il s’oppose une dernière fois, le 31 juillet 1870, à tous ses collègues et au maire, avant de disparaître : il ne fait plus partie du conseil élu en 1870. On retrouve son nom au registre des décès en 1886, à l’âge de 77 ans.
Les gouvernements, les maires et les conseillers municipaux passent, sous les acclamations du peuple. Mais l’allée bitumée est restée.
Notes
(1) Soit environ 4 000 francs actuels. Pour avoir les francs actuels, il faut multiplier par 20. Mais ceci est une estimation grossière. Car le prix du pain a beaucoup moins augmenté et le prix de la main d’œuvre beaucoup plus : le salaire du journalier a été multiplié par 200.
(2) A cette époque, le conseil municipal se réunissait par sessions. Il y avait deux ou trois sessions par an, chacune de plusieurs séances, à des dates fixées par le préfet. Toute séance supplémentaire devait avoir reçu l’accord préalable du sous-préfet de Marennes.
Publié dans Roccafortis, 3e série, tome III, n° 17, janvier 1996, p. 29-31.