CARNETS DE GUERRE ET DE CAPTIVITÉ D'UN ROCHEFORTAIS (1939-1945)
par Roger Tessier
Roger Tessier est né le 23 janvier 1913, à Saint-Agnant. La même année, sa famille s’installe à Rochefort. La mort de son père en 1926 – des suites de blessures de guerre – le contraint à la vie active juste après le Certificat d'Études : saute-ruisseau à l’étude de Me Louis Duplais (propriétaire de la Limoise), employé à l’épicerie en gros de la rue Lesson (actuel Musée des Métiers de Mercure), apprenti peintre en bâtiment, miroitier, il finit par obtenir, en 1937, un poste dans l’administration municipale, à l’octroi. Après plusieurs mois de " drôle de guerre ", il revient à Rochefort en mai 1940 pour voir sa petite Dany, née en février : cette " permission de détente " est écourtée et il regagne précipitamment son unité, sans se douter qu’un long exil de cinq ans le séparera des siens. A son retour, Roger Tessier retrouve l’administration municipale au service des eaux, l’octroi ayant disparu. A la fin des années cinquante il subit une ablation du larynx, qui le prive de voix pendant vingt-cinq ans. Il termine sa carrière en 1974, responsable de la perception des eaux, avec le grade de rédacteur. A force de volonté, il réapprend cependant à parler et il s’investit dans plusieurs associations.
Beaucoup ont vécu la même tragédie de la guerre. Quelques-uns ont écrit leurs souvenirs. Roger Tessier, dès le début du conflit, a l’intuition de noter ce qui lui arrive. Pendant cinq ans il consigne minutieusement tous les faits de sa vie quotidienne, tout en écrivant régulièrement à Hélène, son épouse. Ce livre n’est donc pas un simple ouvrage de mémoire, encore moins d’imagination, mais un véritable document à valeur historique, confirmé par tout ce qui a pu être sauvegardé de feuilles de notes, de petits carnets remplis au crayon (parfois devenus illisibles), et d’une abondante correspondance.
Ce qui caractérise aussi cet ouvrage, c’est qu’il ne s’agit pas ici d’héroïsme militaire : Roger Tessier décrit la vie quotidienne d’un soldat ordinaire, puis d’un prisonnier parmi d’autres. Nul fait d’armes, nulle évasion spectaculaire. Mais le récit simple et juste d’une expérience brute : Roger Tessier côtoie plusieurs fois la mort, mais aussi la camaraderie ou l’ignominie, la joie et la peine, parfois l’horreur, la familiarité des civils allemands ou leur distance hautaine, sans parler des nombreuses figures féminines auxquelles le jeune Roger n’est jamais tout à fait insensible.
L’un des mérites, et non des moindres, de Roger Tessier, est de s’être mis à écrire à 84 ans, d’une écriture au fil du crayon, claire, rapide, spontanée, sans apprêt. Porté par ses notes, encouragé par les siens, il tentait aussi de surmonter une douloureuse épreuve familiale, la longue maladie incurable de son épouse. Destiné initialement à un cercle étroit de proches, le récit s’est révélé si authentique et si prenant que l’idée d’une publication a fait son chemin, tant à la Société de Géographie, à l’activité de laquelle Roger Tessier participe activement, qu’aux Archives Municipales : avec l’aide déterminante du service de Philippe Schweyer, une succession de " petites mains " (parmi lesquelles une petite-fille de Roger Tessier) a abouti à l’informatisation du document, sous le contrôle constant de l'auteur. C’est ce texte que nous vous proposons, agrémenté de photos et documents conservés par Roger Tessier, et complété de cartes, d’un index et d’une table des matières.
Philippe Duprat et Jacques Duguet
Plan général
La
drôle de guerre (août 1939 - juin 1940)
La guerre et la captivité en France (juin - septembre 1940)
La captivité en Allemagne (septembre 1940 - mars 1945)
La libération, la Pologne, l’Ukraine, le retour en France (mars 1945
- juillet 1945)
La drôle de guerre (août
1939 - juin 1940)
Au début d’août 1939, des bruits de guerre courent; cependant seuls les pessimistes s’inquiètent, la majorité de la population profite au maximum des vacances. Le 23 août, les affiches de mobilisation générale sont apposées dans toute la France. En ce qui me concerne, je rejoins le centre de mobilisation au 3ème Colonial, pour être habillé et affecté provisoirement à la réception des mobilisés en gare de Rochefort. Je dois, après cette affectation, rejoindre mon centre mobilisateur de la 4eme région militaire, pour être à la disposition des divers régiments de cavalerie formés à Tarbes, à titre de renfort, selon les besoins.
Réception des mobilisés en gare de Rochefort
Le lendemain, je prends le service en gare de Rochefort mais je peux rentrer coucher chez moi tous les soirs. Je me trouve en compagnie d’autres Rochefortais qui sont dans le même cas que moi. Entre temps, la France se joint à l'Angleterre pour déclarer la guerre à l’Allemagne, le 3 septembre 1939. De mes camarades militaires de cette époque, je n’ai le souvenir que de deux ou trois, sur les douze que nous étions. D’abord Viaud, le beau frère de M. Amestoy, le pâtissier, avec qui il devait être associé ; leur magasin était à l’emplacement du magasin Frot ; et Georges Drablier qui, je crois, travaillait dans l’assurance à Rochefort, et aussi Edmond Raille, qui avait une situation dans l’installation du chauffage central. Je vois bien tous les autres, dans mes souvenirs, mais je ne peux mettre un nom sur ces visages et ces silhouettes. Par contre, je me souviens assez bien de la vie militaire qui nous était imposée ; il s’agissait de diriger les supposés mobilisés vers le bureau prévu dans la gare où on les prenait en charge ; selon leur titre de transport, ils allaient à l’aviation, à la coloniale ou à la marine ; ils étaient faciles à reconnaître à leur descente du train. Notre service ne pouvait durer que quelques jours, voire quelques semaines ; on ne s’ennuyait pas. Chacun avait son humour bien particulier et les jours sont passés assez vite. Parmi nous, il y avait des paysans, de Tonnay-Charente et de Lussant, qui nous apportaient tous les jours de quoi faire des casse-croûte imposants et de quoi les arroser; nous aurions bien passé toute la guerre au service de la mobilisation... ! Il y en avait qui étaient célibataires et qui ne manquaient pas de chercher fortune, toujours sans succès, la durée de notre séjour était trop courte. Ma situation de fidèle jeune marié ne me permettait pas ce qui aurait été un écart de conduite pour moi.
Au dépôt de cavalerie de Tarbes
Le 13 septembre, ce service était terminé et nous rendions les effets militaires au 3ème colonial, caserne Joinville. Libres pour un soir, nous partions le lendemain pour les choses sérieuses au dépôt de cavalerie à Tarbes, au 2ème Hussards, où nous étions la nuit suivante. Au dépôt, il ne restait plus que les réservistes en attente d’affectation. A la mobilisation, il avait été formé des régiments à faibles effectifs, des groupes de reconnaissance, un de corps d’armée et plusieurs de divisions. Ces régiments étaient en position sur le front ; nous, au dépôt, nous formions la réserve qui devait fournir les renforts si besoin était.
Dès le premier jour, je fus affecté à un escadron monté, comme brigadier chef. Nous faisions l’exercice tous les jours car il fallait être tout de suite entraîné pour être valables comme renfort dans une unité combattante mais, au bout de deux ou trois jours, j’ai eu l’heureuse surprise d’avoir une autre affectation. Je n’avais monté à cheval que peu de temps, juste pour avoir le plaisir de me remettre en selle. L’armée avait eu des ordres pour mettre en place des postes de défense antiaérienne, équipés d’une mitrailleuse et d’un groupe à faible effectif, commandés par un sous-officier ou éventuellement un brigadier chef en faisant fonction, avec comme second, un brigadier et, je crois, six hommes.
Le poste où nous étions affectés se trouvait dans le parc d’une propriété, le " château " de Bel Air, dans la proche banlieue de Tarbes. Nous étions logés dans les servitudes du château qui était fermé et inoccupé bien avant la déclaration de guerre, une chambre au premier étage d’un bâtiment vétuste et une salle au rez-de-chaussée. Une corvée de deux hommes d’entre nous allait chercher la nourriture au quartier. Nous étions tout à fait tranquilles, la mitrailleuse qui justifiait notre présence était parfaitement entretenue et, de temps en temps, nous vérifiions son fonctionnement, mais sans tirer. Un poste antiaérien à Tarbes, en 1939, était purement symbolique, personne ne croyait que des avions ennemis viendraient se perdre dans cette région. Dans les consignes que je devais observer, il fallait désigner un homme de garde au sommet d’un château d’eau voisin avec des jumelles, pour voir venir les avions. Aussi, ce poste était-il une planque parfaite, nous passions des journées entières à jouer aux cartes et à nous amuser comme des gosses ; il fallait en profiter car nous savions qu’un jour ou l’autre il faudrait aller remplacer des manquants, dans les groupes de reconnaissance. Le brigadier, avec qui j’ai entretenu des relations extrêmement amicales, était particulièrement intéressant, nous avions des conversations et des rapports enrichissants.
Dans le groupe, un " pays " du côté de Surgères, avec qui j’avais des amis communs à Rochefort, faisait équipe avec nous. Les autres, assez différents de nous, étaient des Pyrénéens, de la région de Pau et plusieurs Catalans du côté de Perpignan, mais l’entente était parfaite; d’ailleurs je possède des photos et des lettres qui en font foi. Nous sommes restés ensemble du 17 septembre au 12 novembre, date où je suis parti, seul de l’équipe, rejoindre le 74ème GR, en position sur le bord du Rhin ; j’en reparlerai plus loin. Quelques jours après notre installation nous avons eu un autre équipier : il fallait deux brigadiers et l’équipe était au complet. Le nouvel arrivant, très bien aussi, était un Landais du côté de Dax.
Le chauvinisme régional animait les discussions. Les Catalans, avec leur accent très prononcé, et aussi leur humour à part, entretenaient une ambiance très sympathique. Ma responsabilité de chef de poste était plutôt une rigolade. Nous avons été inspectés plusieurs fois par des officiers réservistes qui n’avaient rien à faire de nous et, du moment que je leur répondais correctement, dans le sens qu’ils attendaient, repartaient tout à fait ravis. Un dimanche sur deux, j’allais en permission de la journée chez des amis qui avaient été voisins à Rochefort quand j’habitais avec ma mère et ma sœur Christiane, rue Jean Jaurès ; ils étaient enchantés de ma compagnie et je passais des dimanches agréables. Trois fois par semaine, je recevais une lettre de quatre pages, à laquelle je répondais sur le même ton. Je pensais constamment à mon Hélène qui me manquait beaucoup, et pourtant j’avais une petite liaison tout à fait innocente et platonique avec une petite voisine qui, tous les jours, sous divers prétextes, m’attendait au fond de son jardin mitoyen avec la prairie où nous faisions souvent la sieste. Nos conversations m’amusaient beaucoup. Il était évident qu’elle devenait amoureuse de moi, mais ce n’était vraiment pas attirant. Elle n’avait rien de séduisant, pas très jolie, mais d’une laideur sympathique, d’un certain charme, peut-être 17 ou 18 ans, mais pas très soignée...
Et puis, je me serais tellement senti coupable, vis-à-vis d’Hélène, de profiter de la situation. Ça ne m’a pas marqué, je n’ai pas gardé le souvenir de son nom. Mais les copains n’arrêtaient pas de me charrier à son sujet, ils ont même été beaucoup plus loin. Un jour où je faisais la grasse matinée, ils me l’ont amenée, presque de force, au pied de mon lit et m’ont laissé seul avec elle, en fermant la porte. J’ai pris la chose très au sérieux et lui ai promis je ne sais quoi. Je pense qu’elle a été déçue de mon refus. Pour moi, cette aventure m’a laissé assez froid et nos relations se sont rafraîchies. A la suite de cet incident, longtemps après, dans un courrier avec un des nôtres, j’ai appris qu’après mon départ un des Catalans avait obtenu d’elle ce qui m’aurait été accordé de bonne grâce. Je n’avais aucun mérite dans cette histoire.
Quelques jours avant de quitter ce poste, j’ai eu une autre histoire dans le voisinage, qui me semblait plus sérieuse, mais qui n’a pas pu avoir de dénouement. Je parlais avec une fille, au hasard des rencontres. Nous avons échangé des banalités, puis des choses plus sérieuses, l’un et l’autre toujours très réservés. Celle-ci s’appelait Rolande ; ça n'a pas duré très longtemps. Je suis parti assez vite, mais plus tard, au 74ème, j’ai reçu une lettre d’elle, très amicale. J’avais la preuve qu’elle avait gardé un très bon souvenir de moi ; elle avait demandé mon adresse à mon copain, le brigadier Dupouy, avec qui j’ai longtemps correspondu. J’avais gardé cette lettre, qui a disparu avec tous mes papiers personnels dans la voiture détruite par un obus le 8 juin 1941. J’ai donc gardé un bon souvenir de ce temps passé à " Bel Air " à l’automne 1941, à Tarbes, mais mes lettres de quatre pages à Hélène étaient toujours aussi chaleureuses et je lui restais quand même fidèle. C’était un heureux temps car j’étais jeune et rempli d’espoir. ..
Mes dimanches dans la famille Hipoustéguy n’étaient pas tristes non plus, et comme tout a une fin, à la mi-novembre, une page a été tournée pour moi le jour où j’ai été appelé au bureau du capitaine où j’ai appris que j’étais désigné pour le 74ème G.R.D.I, stationné quelque part aux environs de Strasbourg. Je devais partir le surlendemain, avec une douzaine d’autres, et comme j’étais le seul gradé, j’avais la responsabilité du détachement. Nous sommes partis à 13, le 13 novembre, ça devait porter bonheur, puisque je suis revenu ... longtemps après !
Déplacement de Tarbes en Alsace
Je vais raconter ce voyage qui n’a pas été banal non plus. Il nous a fallu cinq jours et cinq nuits, passés dans divers trains et aussi dans les salles d’attente de gares, et même ailleurs..., pour rejoindre notre destination prévue à une vingtaine de kilomètres au sud de Strasbourg. Actuellement, je n’ai aucun souvenir de mes douze compagnons de voyage. Je ne les connaissais pas avant, et, par la suite, ils étaient dans d’autres escadrons. Au régiment, je les voyais très peu. La veille au soir de notre départ de Tarbes, il a fallu que je discute ferme avec l’adjudant responsable de la distribution de notre ravitaillement pour le voyage, dont la véritable durée n’était pas prévue. Nous n’avions pas la priorité de la part des chemins de fer. Il fallait souvent rester en gare pour laisser passer les trains réguliers, plus rapides. En général, nous occupions deux compartiments, dans des trains omnibus. Notre première étape, nous amena jusqu’à Narbonne et nous avons attendu dans la salle d’attente, presque toute la nuit, pour poursuivre notre voyage. Le lendemain, nous sommes allés jusqu’à Avignon et Tarascon ; nous avons laissé les bagages à la garde de ceux qui préféraient rester se reposer et nous sommes allés en ville. Nous savions l’heure pour le départ. Au lendemain, nous étions assez bien vus partout; nous allions vers le front et les gens avaient plutôt un préjugé favorable à notre égard. Dans les gares, personne ne nous faisait de difficultés. Nous étions le jour suivant dans la vallée du Rhône où la ligne de chemin de fer suit à peu près le fleuve, à travers les vignobles des Côtes du Rhône.
Notre troisième étape devait nous laisser plus de souvenirs. Le train n’allait pas plus loin qu’à Valence. Comme pour les autres fois, grâce à la complaisance des employés, nous avons laissé nos bagages dans un petit local, où il ne risquaient rien et nous sommes allés en ville, avec l’intention d’y prendre un repas. Tout s’est bien passé dans un restaurant où, comme ailleurs, nous avons dîné pour pas trop cher et nous avons eu la tournée du patron ! Comme nous étions en pleine euphorie au sortir du restaurant et qu’il n’était pas encore très tard, les jeunes ont fait une proposition, qui n’a pas mis tout le monde d’accord. Mais après une courte discussion et en raison de la bonne ambiance qui régnait depuis le début de la soirée, tout le monde s’est laissé entraîner vers un établissement que le lecteur devinera ! la " maison Tellier " de Maupassant. Étant donné notre nombre et notre qualité, nous avons encore été reçus à bras ouverts. Il a fallu encore boire et pour certains danser, au son du piano mécanique; pour d’autres, beaucoup parler et baratiner. Nous étions en gracieuse compagnie; j’avais perdu le sens de ma culpabilité. Les bouteilles ouvertes et aussi offertes n’étaient sans doute pas du champagne, mais l’effet produit était le même. Je crois que tout le monde avait un peu perdu la tête, et le personnel, très au dessus de la moyenne, des filles plutôt jeunes et belles, nous engageait à prolonger la soirée, qui fut très agréable. À l’heure du retour, le jour pointait déjà. Nous sommes arrivés à la gare pas très longtemps avant le départ de notre train, et avec des gueules de bois. Cet incident de parcours n’avait pas été prévu ; c’était la guerre et nous en étions les victimes innocentes !
Quand nous sommes arrivés en gare de Lyon, la matinée était avancée. Nous avions l’habitude du voyage ralenti. Les bagages en sécurité à la gare, notre situation régularisée avec les autorités militaires qui surveillaient la gare, nous sommes partis en ville, mais pas très loin ; un petit restaurant, à prix modique, nous a très bien accueillis. C’était moins chaleureux que la veille mais pas mal quand même, avec plus de sobriété ; ce n’était pas tous les jours fête. J'ai écrit à Hélène, depuis le Prisunic de Lyon.
Nous avons repris un train en fin d’après midi, qui nous a laissés en pleine nuit dans la gare de Dijon, où nous avons dormi, dans la salle d’attente, jusqu’au jour. Ce jour devait être le dernier de notre randonnée ; nous touchions au terme du voyage, c’était l’Alsace. Nous avons cassé la croûte dans le train. En début d’après-midi, c’était Mulhouse, d’où j’ai envoyé une carte à Hélène. De Sélestat, j’ai gardé le souvenir d’un café du centre ville, où nous avons dégusté des chopes de bières énormes, pour 90 centimes. Il y avait quelque chose de curieux dans ce café. Au ras du plafond, un mécanisme faisait tourner des personnages animés. Cette sorte de manège aérien était accompagné d’une chanson de Mistinguett bien connue : " C’est mon homme ". C’est drôle que très longtemps après, je revois cette scène comme si c’était hier. Le soir nous arrivions à Obernai. Depuis Tarbes, nous avions connu quelques coins de France pour la première fois. C’est dommage que la raison du voyage nous laissait une certaine inquiétude pour les jours à venir.
Un adjudant nous attendait avec un camion. L’accueil n’était pas vraiment mauvais, mais assez distant quand même. Le régiment était en position sur les bords du Rhin, l’état major et les services un peu à l’arrière dans un village, où nous étions attendus. Là, l’accueil fut encore plus froid, surtout pour moi. Nous étions tous alignés pour être présentés au chef de corps, le commandant De Carmejane, tout à fait le profil de l’officier de cavalerie, comme ceux que j’avais si bien connus, pendant mon année de service actif.
Insatisfait de ne voir aucun gradé pour nous présenter, il demanda d’abord qui était responsable de nous. Je me présentais donc. - " Comment, vous êtes brigadier chef, et vous n’avez pas de galons ?
- Mon Commandant, nous avons été habillés quelques heures avant notre départ de Tarbes, et je n’ai pas pu les coudre pendant le voyage.
- Mais, c’est inconcevable ! D’abord, je n’ai pas besoin de brigadiers ! J’ai demandé des cavaliers et des motocyclistes ! "
Au capitaine qui était à ses côtés : - " On va pas le renvoyer à Tarbes ! Tachez de me le caser quelque part. "
Je me suis retrouvé encore une fois à un carrefour du destin. Étant donné mes états de service précédents, je n’étais pas un motocycliste (même pas de permis moto). Par contre, j’étais un cavalier. Ma place normale était à l’escadron à cheval, où il manquait des sous-officiers. Si le commandant ne s’était pas braqué contre moi pour une histoire de galons, j’avais de fortes chances d’être affecté à l’escadron à cheval, comme chef de groupe, ce qui aurait eu des conséquences néfastes pour la suite de ma guerre.
Voilà pour l’accueil. J’ai su plus tard que les douze que j’avais amenés remplaçaient des affectés spéciaux. Quelques tués et blessés, depuis deux mois, ce qui était beaucoup trop, mais relativement peu, pour une guerre semblable.
Et moi ? Eh bien, ce soir là, j’ai d’abord été affecté comme brigadier responsable des quelques pionniers qui étaient chargés d’utiliser la pelle et la pioche, si besoin était. Mais, on ne m’a pas trouvé le physique de l’emploi; et après un test avec l’officier d’approvisionnement, j’ai fini secrétaire de son service, ce qui a fait parfaitement mon affaire ! Je préférais les chiffres à la pelle ! J’allais me trouver planqué dans un régiment qui ne l’était pas du tout, surtout dans une guerre de mouvement.
En Alsace, à Nordhouse, au sud de Strasbourg
Il me faut donner quelques détails sur mes nouveaux amis ! Nous devions vivre des jours plus ou moins difficiles avec eux. Tout d’abord le pays où nous allions résider était un gros village du nom de Nordhouse, près de la petite ville d’Erstein, au sud de Strasbourg et à quelques kilomètres de la rive gauche du Rhin. Le régiment se composait d'un escadron à cheval, d’un escadron de motocyclistes, d’un escadron de mitrailleuses et d’un escadron hors rang, pour les services ; j’appartenais à ce dernier, commandé par un capitaine et mon chef, qui était le lieutenant Bouychou, officier d’approvisionnement réserviste, pas tellement guerrier. J’avais comme collègues le maréchal des logis Bonnard qui, comme le capitaine, était militaire de carrière dans les gardes mobiles, et un brigadier, chargé de la manutention. Pour moi, brigadier chef, chargé des écritures, j’étais en relations avec l’officier de détail et l'intendance. Il y avait le chauffeur et ordonnance du lieutenant, et deux plantons motocyclistes, à la disposition de tous, François Travaux et Vassal. Le premier conduisait une puissante moto et le second un side-car B.S.A.
Les trois escadrons étaient en position sur le bord du Rhin, et nous, les services, occupions le village, un peu à l'arrière. Voilà avec qui j’allais vivre ma guerre, de mi-novembre à la captivité, le 19 juin 1940. Nous logions dans une maison particulière qui était vide et avait été réquisitionnée. Le lieutenant occupait une chambre et j’avais une pièce qui me servait de bureau, avec une table assez vaste, très encombrée, devant une fenêtre. Une autre pièce, assez grande, avait une cuisinière qui chauffait toute la journée. Les deux plantons étaient également dans mon bureau, la voiture et les motos à l’abri sous un appentis dans la cour. La cuisine me servait aussi de magasin pour le petit matériel, dont j’étais responsable ; nous déjeunions en principe dans la cuisine. Les plantons allaient à la roulante chercher la nourriture ; mais, en fait, nous prenions souvent nos repas chez Mme Blanchet, dans une maison du village, où couchait l’autre brigadier, Faurciel, avec qui j’étais assez bien, mais pas trop. Nous n’avions pas les mêmes idées sur beaucoup de choses. Avec les plantons plus jeunes que moi, ça allait très bien; eux couchaient dans d’autres maisons. Quant à moi, j’étais mal tombé dans une famille pas très sympathique et nos rapports étaient assez froids. J’avais une chambre pour moi, où des portraits d’Allemands à casques à pointes étaient accrochés aux murs. Mon lit était bon, mais la chambre n’était pas chauffée. Un volumineux édredon me réchauffait très vite. Mes chaussures souvent mouillées étaient collées par la glace au sol cimenté! Le plus souvent, nous passions nos soirées chez Mme Blanchet, où nous faisions la belote. Au cours de nos repas régnait toujours une ambiance agréable. Cette dame était très attachée à la France et le manifestait envers nous. Il n’y avait rien d’équivoque avec elle, car elle aurait pu être notre mère à tous. Son mari était mobilisé dans la région et était souvent en permission.
Les plantons, François Travaux et Vassal, avaient des liaisons dans le village, je crois pas très reluisantes ! Ils en parlaient souvent, sur un ton pas très gentil pour elles ! Le maréchal des logis Bonnard, très gentil avec nous, vivait plutôt avec les autres sous-officiers. Cette madame Blanchet nous rendait également de petits services : couture, dépannages quelconques, et elle était une remarquable cuisinière. Nous avons apprécié, avec elle, toute la cuisine alsacienne.
Nous avions les échos de ce qui se passait dans les escadrons qui étaient en position sur le bord du Rhin, par les copains qui, plusieurs fois par jour, leur portaient le ravitaillement et tout ce dont ils avaient besoin. C’était le travail de Bonnard, de Faurciel et de toute leur équipe de chauffeurs et d’aides, qui assuraient la liaison avec l’intendance et les escadrons. L’intendance fournissait plusieurs régiments et était stationnée dans une petite ville, à une vingtaine de kilomètres à l’arrière. Nous avions aussi quelques distractions dans le village : un cinéma, l’église, avec un curé très sympathique, que retrouvions quelquefois chez Mme Blanchet. Je dois ajouter quelques remarques au sujet de ces repas. Les convives gardaient une certaine réserve. Catholicisme oblige ! Les Blanchet étaient très pieux, le brigadier Faurciel appartenait aux Jeunesses Catholiques. Pour moi, mon éducation religieuse aidant, je m’adaptais assez bien ! Le Noël 1939 fut très bien marqué, avec une messe de minuit chantée dans une église bien trop petite où il y avait foule. Et après, un réveillon plantureux, dont je garde encore le souvenir (j’avais fourni les huîtres envoyées par Hélène).
Nous fréquentions un peu les filles du village qui sympathisaient avec les Français. Pour ma part, ça n’allait jamais plus loin que les conversations et les plaisanteries innocentes. Tous les jours, j’écrivais une longue lettre, de quatre pages, à Hélène, où je lui parlais beaucoup de la future naissance que nous attendions.
Un jour, (dont j’ai oublié la date) il y eut une prise d’armes, à l’écart du village, au niveau de la division ; il y avait des représentants de tous les régiments, avec le général et les colonels. Sur le plateau, balayé par un violent vent d'est, ces cérémonies étaient assez pénibles ; des détachements de régiments d’infanterie de la division nous avaient rejoints. Cette cérémonie était assez impressionnante. Il faut aussi signaler nos déplacements du dimanche, dans les villes voisines, Erstein et Obernai, où nous allions rencontrer du monde. J’étais très lié aussi, à Nordhouse, avec les deux secrétaires de l’officier de détail. Celui-ci était chargé de tout le contrôle administratif du régiment, des effectifs journaliers, des soldes du personnel d’active et des réservistes, etc. Je les rencontrais souvent pour mon travail, qui était lié au leur. L’un était instituteur dans le Gers et l’autre employé de banque à Toulouse. Le 3 février 1940, le régiment s’est déplacé aux environs de Bitche, à Volksverg.
À Volksberg, dans le Bas-Rhin
Il y eut quelques jours de préparatifs et de surcroît de travail, car le déplacement de toute une division, en temps de guerre, demande un tas de complications matérielles et administratives. Pour moi, le voyage va être plus agréable : nous partons par la route avec nos véhicules, tandis que les escadrons de combat se déplacent par le train. Je dois faire le voyage avec le lieutenant, dans la voiture. Mais le temps a changé. Au moment du départ, un froid très vif succède à d’importantes chutes de neige. Il y a un bon côté : ce sont les paysages merveilleux que nous pouvons admirer pendant la traversée des Vosges, par le col de Saverne. Les sapins sont recouverts de neige, éclairés par le soleil, il y a de quoi nous réconcilier avec la neige. Mais une température entre - 10° et - 15° nous cause des désagréments, car la chaussée est verglacée dans certains endroits, où la circulation a été plus intense.
Nous passons par des routes difficiles, en raison de l’épaisseur de la neige. C’est en début d’après midi, après une halte dans un petit restaurant, que nous avons une difficulté majeure. Dans un virage, la voiture se déporte et quitte la route, pour se mettre en travers sur la berme. Malgré tous les efforts du chauffeur, les roues patinent, et il nous faut aider en poussant, pour redresser la voiture. J’ai la maladresse de m’écarter un peu trop, sans me rendre compte qu'un fossé n’est plus apparent, sous la couche uniforme de la neige. Il en résulte que je m’enfonce dans la neige fraîche, jusqu’à mi cuisse. Et pour m’en sortir, mouillé jusqu’au ventre, à - 10°, que faire ? Il n’est pas question de me déshabiller et de me changer, d’autant plus que nous sommes tout près du terme de notre voyage. Après de nouveaux efforts, la voiture reprend sa place et nous repartons, mais j’ai très froid. Nous arrivons après une heure de route dans un gros village, où rien n’est prévu, et où nous ne connaissons personne. Il me faut attendre de prendre contact avec le propriétaire d’une maison réquisitionnée, pour enfin me changer et aller me réchauffer.
Nous prenons notre repas du soir à l’auberge du village, et je vais me coucher tout grelottant. Le lendemain, j’ai 39 de fièvre et un sérieux refroidissement. Je dors très mal, j’ai pris de l’aspirine et un grog très fort, avec de l’eau de vie de mirabelles. Le lendemain, j’ai la poitrine prise et je ne suis pas bien du tout. Pourtant je dois m’installer dans mon nouveau local et reprendre mon magasin, qui est contenu dans un camion. Il me faut plusieurs jours pour m’en remettre. Je couche à côté de mon bureau et les plantons sont également auprès de moi, dans la maison. Les propriétaires nous ont acceptés très vite; avec eux, nous avons beaucoup de suppléments de nourriture. Le village est construit sur des coteaux et il n’y a pas une rue de même niveau. Entre nous et les propriétaires, c’est un simple chemin, avec une forte dénivellation ; quand la neige fond ou qu’il pleut, l’eau court devant la porte. Nous avons un lieu de rencontre intéressant, dans un café, au milieu du village. Nous pouvons nous réunir pour parler, jouer aux cartes et manger. C’est très pratique pour nous. Les escadrons ont pris position un peu à l’écart de Bitche, et nous dans le village de Volksberg. Dans l’ensemble ça ne vaut pas Nordhouse que nous venons de quitter et où nous avons laissé des amis dans la population.
Tous les jours je reçois une longue lettre d’Hélène. Ces lettres, que j’ai conservées depuis cinquante-sept ans, me permettent d’évoquer avec précision des détails aussi anciens. Nous sommes au début de février et notre grande préoccupation est l’arrivée du bébé, pour la mi-février. Nous attendons un Gérard... Et le 19, j’ai un télégramme m'annonçant l’arrivée de Danielle... Ce soir-là, j’arrose copieusement l’événement au café, avec mon entourage de chaque jour, et aussi avec les propriétaires, en " famille ". La nuit qui suit, je dors très peu ; ma pensée est à Rochefort, avec Hélène et cette toute petite, qui est issue de " nous deux ". Mais il n’y a aucune déception, tout s’est bien passé. Hélène et " Dany " se portent bien, je suis impatient d’être auprès d’elles. Il faut noter que la permission exceptionnelle de trois jours, qui m’est accordée pour la naissance de " Dany " se passe très bien, mais elle est trop courte.
A mon retour aux derniers jours de février, je retrouve mon service et la vie reprend son cours normal. Aux cartes, nous jouons un peu d’argent et tout va dans une cagnotte qui sert à faire un bon repas au restaurant, et les jours passent, tous pareils. Les escadrons en ligne, à quelques kilomètres en avant, ont bien quelques contacts avec les Allemands mais ce sont des opérations très ponctuelles, regrettables, qui ne vont pas très loin. Un peu avant notre relève, il y a quelques accrochages plus sérieux, avec quelques morts et blessés, des petits coups d’éclat, qui, quelquefois, apportent plusieurs décorations en une seule opération, pour la capture d’un ou deux prisonniers. C’est bien la " drôle de guerre ", sauf pour quelques-uns… Si mon régiment a relativement peu souffert pendant cette période, il n’en a pas été de même pour de nombreuses unités. Ma mémoire me fait défaut à ce sujet. Dans mes archives, j’ai retrouvé un hebdomadaire de l’époque, le " Miroir ", qui faisait état de la réalité des choses.
A Volksberg, ça va assez bien. Nos voisins, les propriétaires, sont vraiment gentils ; ils nous ont donné des draps et des édredons. Et le matin nous prenons un copieux petit déjeuner : tartines beurrées, confiture et souvent des brioches. Presque tous les gens cuisent leur pain, tous les dix ou douze jours, mais il ne durcit pas. Il nous arrive également de manger du gibier ; à Nordhouse, c’était pareil, car les copains qui apportaient le ravitaillement aux escadrons avaient l’occasion d’en " trouver " sur leur route. C’étaient eux qui se débrouillaient à le faire cuire et ils nous invitaient.
Le temps s’est mis à la pluie et, avec la fonte des neiges, nous pataugeons dans une boue glacée. Hélène me dit dans une lettre avoir eu la visite de Joubert, un peintre de Rochefort, qui était à Nordhouse et que je voyais souvent. Il lui a raconté ce qu’était notre vie dans le village; Hélène a eu ainsi plus de détails. Je ne le reverrai pas, car il n’est pas de mon régiment. Avec nos lettres quotidiennes, un peu répétitives, de l’un et de l’autre, je suis curieux de savoir comment se passent les premiers jours de Dany et le rétablissement d’Hélène. Pendant plusieurs semaines, j’ai été inquiet pour Hélène, qui a eu deux ou trois abcès aux seins. Elle était suivie par le Docteur Demarque, en partie par homéopathie. Son rétablissement a été assez long. Quand à la petite, juste après la naissance, elle a eu du muguet dans la bouche. Enfin ! Tout ça est revenu dans l’ordre et, quatre ou cinq semaines après, Hélène est sortie en ville avec sa voiture et " notre " bébé. Il y a aussi des questions d’argent, car je suis exigeant pour qu’elle assure un maximum de soins et de confort. Elles sont toujours chez ma mère et Christiane, mais envisagent de revenir dans notre appartement, rue Lesson.
Quand nous sommes libres et qu’il fait beau temps, nous partons en promenade, dans les bois et la forêt voisine, et souvent dans des petits villages assez proches, où il n’y a pas de troupe. Nos principales distractions sont les cartes, la lecture et les grandes discussions, où nous sommes en train de refaire le monde ! Mais il y a aussi des conversations beaucoup plus frivoles et qui ne sont pas tristes non plus... Du côté féminin, il y a une fille ou une femme possible pour au moins dix garçons. Parmi les candidats, certains sont très performants, gradés en bel uniforme ou jeunes, sportifs, très séduisants. Quant à moi, je n’ai en pensée que ma prochaine permission de détente.
Il me revient en mémoire que j’ai eu connaissance, à l’époque, de la mort de deux camarades, qui me touchaient d'assez près pendant les années 1934-1935, à Rochefort. L’un, Robert Braud, avec qui j’avais de longues conversations, particulièrement sur le sujet de la guerre, a été tué d’une balle en plein front dans les toutes premières semaines du conflit. L’autre, Guy Rivasseau, que j’avais bien connu, peintre en bâtiment comme moi, qui était dans la cavalerie, au 1er Hussard, a été tué, lui aussi, pendant la même période.
Nous sommes dans ce village depuis le 3 février et nous arrivons au 20 mars quand l’ordre de la relève arrive, un soir, pour le lendemain. Nous devons quitter le pays pour aller vers le sud, au repos, pendant une durée indéterminée. Tout le régiment doit se déplacer en convois, par la route ; ces déplacements ne sont pas particulièrement rapides et il y a encore de la neige par endroits. Partis très tôt, nous n’arrivons à destination que très tard le soir. Mes souvenirs sont précis ; nous devons atteindre d’abord la petite ville de Phalsbourg que nous abordons par la porte d’Allemagne. Après l’avoir traversée, nous sortons par la porte de France. Petite ville en partie fortifiée, patrie des écrivains alsaciens Erkmann et Chatrian.
À Mittelbronn, près de Phalsbourg
Notre destination finale est le petit village de Mittelbronn, situé juste à la sortie de Phalsbourg, à deux kilomètres. Cette proximité est très pratique pour nous ; nous avons tout sous la main, ravitaillement et objets de toutes sortes. Il faut encore deux ou trois jours pour m’installer dans ce pays. J’ai la chance de trouver encore ce que j’ai eu auparavant, une petite pièce qui me sert de bureau, au rez-de-chaussée d’une ancienne ferme. A côté de ce bureau est une pièce plus grande, où nous installons des lits, pour Travaux, Vassal et moi. Les environs immédiats sont habités par des gens sympathiques. J’ai la possibilité de me procurer, pour une somme modique, une paire de draps qui a servi à un sous-officier. Une grande cour fermée par une grille donne directement accès à la grande route. La table qui me sert de bureau est placée devant une fenêtre qui domine la campagne jusqu’à un horizon lointain. Le paysage est très agréable, surtout en cette saison. Le printemps commence à embellir les vergers, les prairies et les bois. Je me souviens des dimanches matin, quand les huit clochers qui étaient visibles à l’ouest jusqu’à la ligne d'horizon se mettaient à sonner ensemble pour la messe. Là encore, la population était très pieuse. Je n’ai pas de difficultés pour trouver à faire laver mon linge et pour la nourriture. Nous nous débrouillons très bien pour manger, soit sur place, soit en ville, toute proche. Tout le régiment ne peut loger en si peu de place et les escadrons logent dans d’autres villages, très proches. J’ai eu l’occasion d’y repasser, il y a une vingtaine d’années, en allant en Allemagne. Les lieux ont bien changé, il y a un aérodrome à cet emplacement.
Dans cette région, la population est très dense et les villages rapprochés. Nous allons chercher les repas à la roulante qui n’est pas très éloignée. Pendant ce repos du régiment, les permissions de détente sont commencées; pour moi, ce n’est pas encore. Je suis rentré seulement depuis un mois ; je n’espère pas avant le mois de juin. Où serons-nous alors ? Nul ne le sait. Avant la relève, les escadrons à cheval et à motos ont subi quelques pertes, qui sont venues s'ajouter à celles de la première position sur le bord du Rhin. A cette occasion, il y a eu quelques décorations pour récompenser les plus méritants. Le commandant a voulu profiter du repos pour organiser une prise d’armes avec remise de médailles et appel des morts, mais seulement dans le cadre du G.R. Le jour prévu pour cette cérémonie, le temps a changé et il fait un froid vif. Évidemment, tout le régiment est en formation, sur un grand terrain communal ; il est procédé à l’appel des morts. A chaque nom prononcé, le chef d’escadron répond " mort au champ d’honneur ". Je crois qu’à cette époque, il y en a relativement peu, je n’ai pas le souvenir du nombre exact. C’est plus émouvant qu’à la précédente prise d’arme de la division. Cet appel justifie une décoration, à titre posthume, peut-être la médaille militaire ? Ensuite, il y a une remise de croix de guerre pour les auteurs d’un fait d'arme caractérisé. Après la cérémonie, comme nous avons très froid et pour nous remettre de nos émotions, nous allons nous en jeter un, pour nous réchauffer et échanger quelques propos divers sur le patriotisme et la grande utilité des guerres, mais à titre privé !.
Cette période de repos n’est pas tellement reposante pour nous, au ravitaillement, car tout le monde mange et la dispersion des effectifs nécessite plus de déplacements. Le jour de la distribution des cigarettes, je suis envahi par une véritable foule. Les escadrons sont venus directement chercher le tabac et c’est moi qui procède à la distribution. Il y a beaucoup d’animation dans les villages, mais les distractions sont rares, en dehors des cafés. Nous restons peu de temps à Mittelbronn. Je ne sais pour quelles raisons, il faut se déplacer vers un autre village situé à une quinzaine de kilomètres, près de la ville de Sarrebourg. Mais la saison s’avance et le printemps aussi ; la température est agréable. Tous les jours je reçois une lettre d’Hélène, de trois ou quatre pages, et je réponds de même.
Le 10 avril, un détachement précurseur est désigné pour reconnaître le nouveau cantonnement ; il se trouve que j’en fais partie. Je vais pouvoir choisir mon bureau et les locaux pour tout le service du ravitaillement. Je suis avec des sous-officiers et un capitaine. Nous parcourons plusieurs villages et j’ai la possibilité de me choisir une chambre chez l’habitant, pour moi tout seul ! Je n’ai pas perdu ma journée ! J’avais le choix et j’en ai usé, car j’ai retenu une chambre chez une dame fort agréable. Après un déjeuner au restaurant, avec ces messieurs, nous rentrons le soir. Je n’ai eu que l’obligation de noter toutes ces affectations : de chambres d’officiers, de locaux pour le matériel et d'écuries pour les chevaux. Après une nuit passée à rassembler toutes nos affaires et tout préparer pour le déménagement du lendemain, j’ai très peu dormi.
Le 12 avril, à midi, nous avons pris possession de notre nouveau cantonnement à Réding. Pour mon bureau et mon petit matériel, j’ai deux pièces bien ensoleillées, dans le centre du village et en très bon état. Les copains plantons et les autres du ravitaillement sont très bien logés. Nous prenons nos repas sur place, nourris par la roulante, mais pour la chambre, c’est l’idéal ! J’ai tout sur place et ça pourrait même être encore mieux. Cette chambre était occupée précédemment par le lieutenant vétérinaire du régiment. Je suis très bien accueilli par la famille, dont le chef est marin et mobilisé comme nous. Je crois qu’il était à Toulon. C’est sa femme qui est donc la responsable de la maison. D'ailleurs, c’est une coquette maison, avec tout le confort ; il y a des fleurs devant et un grand jardin derrière. Il y a également un vieillard, de soixante-dix ans, qui ne parle pas du tout le français, ne connaissant que le dialecte alsacien, deux garçons de huit et dix ans, et madame Anna Bourgeois, la maîtresse de maison, une brune aux yeux bleus (décidément, je devais en connaître d’autres brunes aux yeux bleus, mais beaucoup plus tard... ), très volubile, très curieuse du reste de la France, un peu calotine, mais pas trop, juste ce qu’il faut ! L’église est à côté et le curé du village a ses entrées à la maison. L’âge de la patronne ? La quarantaine, mais pas plus. Elle est dotée de deux amies fidèles, avec qui elle entretient des relations de voisinage assez étroites. L’intérieur de la maison est très soigné, tout brille, même dans ma chambre, qui se trouve au premier étage. D’ailleurs, de ma fenêtre j’ai vue sur la rue, avec le clocher en face. Un bon lit bateau et un coin toilette. Le premier jour, elle s’offre pour laver et repasser mon linge. Le petit déjeuner n’est servi qu’à la cuisine, au rez-de-chaussée ; il comporte du café, du lait, du beurre, de la confiture maison, du pain grillé et, en plus, elle reste là, à nous faire la conversation...
Le soir, quand j’arrive, même tard, personne n’est couché, sauf les enfants. Si les copines et le grand-père sont là, tout le monde parle en dialecte alsacien, que je ne comprends pas du tout ! c’est vraiment leur langage habituel. Les conversations sont souvent ponctuées d’éclats de rire et je dois boire quelque chose avec eux, le plus souvent du café ou une tisane, quelquefois avec des gâteaux. Puis je monte me coucher, en lisant les dernières lettres d’Hélène avant de m’endormir.
C’est vraiment une " drôle de guerre " et dire que je ne reste que trop peu de temps, jusqu’à ma permission de détente, le 9 mai, qui a été avancée, je ne sais pourquoi. Pendant la longue captivité qui a suivi et même encore aujourd’hui, j’ai conservé le souvenir de ce séjour à Réding. Il arrive que les trois femmes soient seules avec moi et je vois bien que je suis l’objet de rires et autres remarques. Alors, j’interviens et il faut bien qu’elles s’expliquent. Je n’ai pas retenu les propos exacts, mais c’était amusant pour tout le monde; il était beaucoup questions du vétérinaire qui m’avait précédé. J’ai toujours pensé que j’aurais pu être à sa hauteur, si j’avais voulu. J’étais l’objet d’une sympathie grandissante. C’était vraiment le pays rêvé pour nous.
Nous avons vite pris l’habitude de nous rendre, en fin d’après midi, très souvent pour le repas du soir, dans la banlieue de Sarrebourg. C’était un petit pays appelé Eich qui était indépendant de la ville. Il y avait le grand Eich et le petit Eich, qui était sur le bord de la route. Il y avait également un café très agréable qui, à l’occasion, servait à manger : deux grandes salles dont une avec un billard. Nous avions l’habitude de nous y rendre presque tous les soirs, à cinq heures, et nous revenions plus ou moins tard, selon les circonstances. Mais c’était toujours la fête! Les gens du café, patron, patronne et serveuses, nous prenaient pour des militaires qui étaient au repos, après des jours et des semaines passés au front... Après tout, c’était en partie vrai ! Nous avions le droit de nous amuser. Nos chefs s’occupaient de leur côté et nous fichaient la paix, pourvu qu’il n’y ait pas de vagues.
Il y eut des beuveries mémorables ! Nous pratiquions un jeu inventé par je ne sais qui. Il fallait disposer autant de verres sur la table qu’il y avait de buveurs et ces verres étaient remplis de boissons les plus diverses, eau, vin rouge ou blanc, Pernod avec du rhum, mélange de cognac et de Suze, limonade, Picon, souvent très difficiles à boire ! L'un d’entre nous passait dans la salle à côté et, à la demande de quelqu’un, devait désigner qui devait boire le verre. Après plusieurs tours de ce jeu, tout le monde était " rond " et, pour terminer, les filles dansaient sur les tables. La soirée finissait par une sorte de farandole ; en tenant celui de devant par les épaules, il fallait faire le tour de la salle en sautillant, accompagné par une musique de circonstance. Au moment de l’épuisement général, tout le monde allait se coucher ! Jusqu’à la prochaine fois ! Pour ces soirées, le café fermait de bonne heure et les patrons, les serveuses et les copines des serveuses participaient ; c’était la fiesta. Moi, je rentrais bien sagement retrouver Anna. Si elle n'était pas couchée, j’avais droit à une tisane ; par contre, s’il était trop tard, je montais me coucher sans faire de bruit. Mais le lendemain, au petit déjeuner, j’étais l’objet de remarques désintéressées et je devais répondre à des questions innocentes. Cependant elle savait au bout de quelques jours ce qui se passait là-bas et pourtant j’étais blanc comme neige. La journée suivante, j’écrivais une lettre, à Hélène, de quatre pages. Mes scrupules me protégeaient contre les aventures. J’ai toujours pensé que si, le matin, quand Anna venait frapper à ma porte pour me dire qu’il était l’heure de me lever, au lieu de dire " oui ", j’avais répondu " entrez ", les choses auraient été plus graves pour Hélène que les beuveries de " petit Eich " ; mais j’ai toujours été sérieux et timide ; on ne se refait pas.
Les jours passaient et nous étions au commencement du mois de mai. Hélène m’avait mis un brin de muguet dans sa lettre. J’ai le souvenir d’avoir souffert des Rogations, en ce début de mai. C’est une pratique religieuse qui avait lieu autrefois dans les campagnes. A Réding, pays très catholique, cette coutume était toujours en usage. Une sonnerie de cloches annonçait les trois jours des Rogations. Le pays, qui ne regardait pas à la dépense, avait remplacé la sonnerie de cloche par un système mécanique et les cloches se mettaient en branle toutes seules et ça durait ! ça durait ! Comme je n’étais qu’à quelques mètres du clocher, j’avais droit à un réveil inhabituel ! Il n’était pas question de dormir... Le jour du départ en permission arriva, je fis des adieux ordinaires à tous, avec l’espoir de revenir très bientôt. Hélas, j’allais vivre autre chose, après ma permission ; je ne me doutais pas de ce qui m’attendait.
En permission écourtée à Rochefort
Et aussitôt parti de Réding, j’étais tout au bonheur de revoir mes amours de Rochefort, mon Hélène et mon bébé de Dany, qui allait sur ses trois mois. Je savais par les dernières lettres que j’étais attendu et que tout allait bien. C’est avec l’esprit libre de tout souci que je partais vers ces quelques jours de bonheur. J’avais vingt-sept ans, j’étais jeune et plein d’espoir dans l’avenir. Je n’avais qu’une fausse idée de la guerre. Il ne m’est pas possible de me souvenir avec précision de ces quelques jours passés dans notre appartement de la rue Lesson. J’ai dû faire un peu le tour de la famille proche et, dès le deuxième jour, la nouvelle de l’attaque allemande sur tout le front surprit tout le monde. Pour nous, c’était plus dramatique, les permissionnaires étaient rappelés. Il fallait faire viser la permission à la gendarmerie où on nous donnerait des instructions. Ce n’était plus la " drôle de guerre ", nous entrions dans la " vraie guerre ", avec tout ce que cela comporte. Où était mon régiment ? J’allais le retrouver comment ? Les instructions de la gendarmerie m’ont révélé le départ, qui était prévu le 16, ce qui me laissait quelques jours dont nous avons profité au maximum. Et le soir du 16, après avoir fait mes adieux à tous, je reprenais le train pour l’est, mais où ? Ces adieux ont marqué ma mémoire, surtout pour ma petite sœur, qui venait de fêter ses dix-huit ans. Je la revois encore sur le trottoir, devant le magasin de chaussures Cendrillon où elle travaillait, dans la rue Audry, qui donnait sur la place Colbert. Je ne devais plus jamais la revoir. Hélène et ma mère n’avaient pas voulu venir à la gare. Les adieux furent assez brefs. Si j’avais su que je ne reviendrais que plus de cinq ans après! Heureusement que l’on ne connaît pas l’avenir !
De Rochefort à Tarbes par le chemin des écoliers
Dans le train, je connaissais un rappelé comme moi, de Tonnay-Charente ; nous allions dans la direction de Paris où nous sommes arrivés assez vite. Nous avons été rassemblés dans une gare de la région parisienne où il y avait des militaires de tous les régiments et des permissionnaires de partout. J’ai retrouvé quelques camarades du 74ème, en particulier un que je connaissais un peu et qui avait été muté d’un escadron de combat à mon escadron; il n’était pas encore affecté. Nous avons bien sympathisé tout de suite, il était brigadier et originaire de Toulouse où il exerçait dans l’enseignement. Il s’appelait Trilles et était célibataire. Après un dernier triage, nous avons été embarqués dans des wagons à bestiaux et nous sommes partis très lentement vers Sarrebourg où nous devions retrouver notre régiment mais, en réalité, personne ne savait où il était ! Ce voyage vers Sarrebourg a été d’une lenteur désespérante ; nous n’avions pas la priorité et il fallait laisser passer tous les trains. Nous avions très peu de nourriture, rien pour dormir ; il fallait se débrouiller aux nombreux arrêts, en général dans des petites gares.
Nous avons atteint Sarrebourg, je crois, le matin du 18 mai, pour apprendre que le 74ème avait quitté la région ! Provisoirement, nous avons été logés dans une sorte de caserne, en attendant qu’une décision soit prise. Nous étions nourris et couchés sur la paille, mais nous avions la liberté de sortir l’après-midi, seulement dans les limites de la ville, en cas de départ précipité. D’après les bruits qui couraient, il était prévu soit de réintégrer nos régiments le plus vite possible soit de rejoindre nos dépôts, où nous resterions en renfort, à la disposition des régiments qui y avaient été formés. Je redoutais cette éventualité, mais il fallait attendre. Et dire que je n’étais qu’à cinq kilomètres de Réding ! Évidemment, je pensais à Anna, mais ce n’était pas possible de rejoindre le village. C’était déjà le passé !
Avec mon nouvel ami, le temps ne m’a pas duré à Sarrebourg. Nous avons occupé nos loisirs au mieux ; nous avions beaucoup d’idées communes. Il faisait un très beau temps. Le seul ennui, c’est que nous n’avions pas beaucoup d’argent, ni l’un ni l’autre. Nous avions déjà dépensé pas mal, sur notre parcours Paris-Sarrebourg. Pendant les nombreux arrêts, nous allions nous ravitailler dans les petits pays ; mais nous étions assez bien nourris à la caserne. Pour la toilette, nous ne disposions que du robinet d’eau froide de la caserne. Notre séjour à Sarrebourg devait s’achever le vendredi 24 mai au matin. Nous avions été prévenus de la décision qui avait été prise dans la journée. Les préparatifs avaient été rapides et c’est encore dans un train de marchandises que nous avons embarqué, aussi lent que l’autre. Il a fallu toute la journée du vendredi 24 et la nuit suivante pour arriver à Épinal, le 25 au matin. Nous avions parcouru une centaine de kilomètres en 24 heures, et, le matin du 25 mai, nous nous arrêtions encore pour une nouvelle caserne ! De l’autre côté de la ville, à quatre kilomètres, les autorités compétentes avaient décidé de nous renvoyer au dépôt ! C’est-à-dire à Tarbes !
Nous sommes à Épinal, première nuit dans cette caserne. J’ai bien dormi mais je suis tout de même fatigué. Au réveil, j’avais une paille dans l’œil, et malgré tous mes efforts, je n’arrivais pas à m’en débarrasser ; j’ai donc été obligé d’aller à l’infirmerie. Seulement, la matinée a été troublée par une alerte. Comme il n’y avait pas d’abris, j’ai été obligé de sortir dans la campagne toute proche et de me réfugier dans les bois avec mes camarades. Nous avons alors découvert un beau paysage, avec une vue sur toute la ville. Les avions allemands sont arrivés, au moins une vingtaine, mais ils ne faisaient que passer et nous avons réintégré notre caserne. J’ai visité la ville avec Trilles qui avait retrouvé un peu d’argent que nous avons dépensé. Nous avons passé une bonne heure à la terrasse d’un café, devant un demi, comme autrefois ! Nous étions complètement détendus. Après le repas de midi, nous avons repris la direction de la gare, où nous avons attendu un train problématique, mais il n’y eut rien ce soir-là. Il nous a donc fallu rester dans le hall de la gare, avec nos bagages. Que faire ? Nous sommes repartis pour nous promener, pas très loin, sur le bord de la rivière, où des gamins qui pêchaient à la ligne, sans succès, nous ont intéressés. Trilles leur demanda une ligne et prit un poisson. Ils étaient tous admiratifs ! Nous sommes restés un peu et Trilles rencontra, par hasard, un cousin de Toulouse. Ils parlèrent famille et je les laissai pour rejoindre la gare avec les autres, où, dans un coin de la salle d’attente, des civils nous parlèrent et nous interrogèrent sur les événements. Bien sûr, nous n'en savions pas plus qu’eux.
Je liais conversation avec une jeune femme qui cherchait à se renseigner où nous étions, en s’adressant tout particulièrement à moi. J’engageais, alors, une conversation presque amicale. Je pense qu’elle avait quelqu’un sur le front et elle semblait s’inquiéter. Le temps passait et la conversation prenait un ton plus personnel. Pour ma part, je jouais le jeu ! Elle avait beaucoup d’esprit et me parlait un peu de la vie à l’arrière du front et, enfin, de généralités qui n’avaient plus rien à voir avec la guerre. J’appréciais beaucoup cet échange d’idées et je m’aperçus qu’elle était plutôt jolie. Je lui répondais sur tous les sujets et nous sommes arrivés à sympathiser. Je constatais aussi que le temps ne m’avait pas duré et qu’à la pendule de la gare cela faisait une heure que nous parlions. C’est alors que Trilles revint, tout étonné de me voir si attentif avec une inconnue. Je le présentai avec une formule un peu originale qui ne trompait personne. Par ailleurs, rien n’indiquait que nous étions sur le départ. C’est alors qu’elle me demanda si je voulais bien l’accompagner un bout de chemin. J’acceptai, en assurant à Trilles que je revenais très vite. Contrairement à ce qu’un lecteur peut supposer, il n’y avait rien d’autre qu’un peu de sympathie et le plaisir d’avoir échangé des propos un peu ambigus. Notre conversation dura encore sur le même ton. Après l’avoir accompagnée jusqu’au centre ville, nous nous quittions avec regrets, sur un baiser... amical ! Après quelques mètres, nous nous retournions pour un grand signe de la main, qui mettait fin, pour toujours, à un moment privilégié. Il y a des moments dans la vie où nous faisons abstraction de toutes les réalités quotidiennes pour vivre un bref " ailleurs " qui ne laissera aucune trace. Il m’est arrivé de repenser à ce moment et, dans mon esprit, elle a toujours été " l’inconnue d’Épinal ". Sans plus ! Quelque temps après, pendant ces voyages, une histoire presque semblable a encore embelli une journée perdue.
Je revins donc à la gare, sans que Trilles trouve mon histoire étrange. Je pense qu’il était bon psychologue et m’avait très bien compris. Nous avons passé un long moment à nous restaurer, un peu avant que tout le monde soit informé qu’un train venait de se former et que le départ était proche. En effet, au début de la nuit, nous étions installés dans un train de marchandises qui allait vers le sud, pour gagner ce dépôt de Tarbes. Nous allions faire un petit tour de France avant de rejoindre le " casse pipe ".
Tout le monde n’allait pas au même endroit ; chacun rejoignait le dépôt de sa région militaire. Au cours du voyage, certains wagons étaient détachés ; dans d’autres cas, il fallait changer de train. Pendant la nuit, nous avons roulé simplement couchés sur le plancher du wagon. Nous nous sommes réveillés en gare de Dijon, bien fatigués, fourbus et avec mal aux reins. La Croix Rouge assura notre petit déjeuner, quelques heures après un triage préalable. Nous prenions place dans un superbe wagon de 2ème classe, réservé pour nous. Ce train partit de Dijon à 13 heures. Par un beau temps, nous avons pu admirer de jolis coins de France que nous ne connaissions pas. Après avoir longé une rivière qui devait être la Saône, nous avons pris la direction de Lyon où, après un arrêt assez long, nous avons entrepris la descente de la vallée du Rhône. Comme les nuits étaient plus courtes, nous avons encore profité du paysage. Le soir, nous sommes descendus à Tarascon pour y attendre un train normal, qui devait nous conduire plus loin. Après avoir vu la Méditerranée, nous sommes descendus à la gare de Toulouse, où il y avait foule : beaucoup de réfugiés de toutes les régions, mais aussi des Belges, par familles entières qui avaient tout quitté, beaucoup de Belges militaires qui s’étaient repliés devant l’attaque allemande et avaient abouti ici, pour se reformer et, bien sûr, des isolés de l’armée française qui, comme nous, rejoignaient les dépôts.
Nous ne pouvions pas partir immédiatement, mais seulement le lendemain matin, pour Tarbes. Les convois étaient surchargés, beaucoup partaient sur Bordeaux ; la Croix Rouge se démenait pour parer au plus pressé. Il y avait des femmes, des enfants et des vieillards parmi les réfugiés. Chacun faisait ce qu’il pouvait. Comme nous avions du temps devant nous, je partis donc avec Trilles, d’abord en ville, pour boire un coup. Pour lui, tout allait bien, il connaissait parfaitement la ville puisqu’il était chez lui. Au café où nous étions, des militaires belges commentaient les événements. Ils n’en étaient pas revenus de l’avance allemande, chez eux et en France, et de la supériorité allemande en matériel et en aviation, ce qui d’ailleurs avait surpris tout le monde. Personne ne comprenait cette infériorité des alliés en matériel moderne. Les Allemands pratiquaient une guerre de mouvement et nous attendions une guerre de positions. C’était le cri de général, nous étions en retard d’une guerre ! Personnellement, je n’y comprenais pas grand chose, mais je constatais ce que nous subissions, sans doute avaient-ils raison !
En fin d’après-midi, Trilles m’emmena chez lui, dans un quartier un peu éloigné du centre ville, aux Pont Jumeaux, où nous avons été chaleureusement reçus. Ses parents, pas très âgés, occupaient une maison confortable, avec jardin. Après les effusions familiales, nous avons raconté nos diverses aventures, tout en prenant l’apéritif dans le jardin. Sa mère nous a préparé un véritable repas, des asperges, de l’agneau, un bon dessert et du bon vin, le tout dans une bonne ambiance, suivi d’une conversation sur l’actualité et notre aventure. La fatigue aidant, nous avions envie de nous reposer. Une chambre fut mise à ma disposition et, après ma toilette, nécessaire !, je passais une excellente nuit. Le lendemain, assez tôt, après un bon petit déjeuner, nous reprenions le chemin de la gare en voiture, avec son père. Nous avions un casse croûte, pour voir venir. A notre arrivée à Toulouse, la veille, j’avais griffonné une carte à Hélène, pour qu’elle sache où j’étais. Pendant que nous roulions, doucement, en direction de Tarbes, dans un train omnibus qui s’arrêtait à toute les gares, j’avais un secret espoir, celui de pousser jusqu’à Rochefort, ou, au moins, qu’elle vienne me voir dans une gare proche. Enfin, dans l’après-midi, nous descendions en gare de Tarbes. Nous étions alors le 28 mai.
Au quartier, caserne Larrey, que je connaissais bien, nous étions très nombreux. Je retrouvais d’anciens copains qui étaient avec moi à " Bel Air " ; nous étions très heureux de parler de ce temps là. Ils étaient tous dans les G.R., eux aussi. Il y avait également des égarés du 74ème, qui étaient dans les escadrons de combat, notamment un grand, très jeune, qui était brigadier à l’escadron à cheval ; c’était un Parisien, du 16ème arrondissement. Il était un peu précieux, mais très sympathique. Quelques-uns de l’escadron motos avaient subi le choc des premiers jours. Nous apprenions beaucoup de choses, il y avait eu des pertes au premier contact avec les Allemands.
La première journée du 28 s’acheva par les formalités. Le soir, nous sommes sortis un peu, nuit normale de caserne, et le lendemain il fallut bien passer le temps ; nous avons donc creusé des tranchées, sur les promenades, devant la caserne. Comme c’était un peu au compte de la ville, nous avons été bien soignés, avec des casse-croûte et à boire. La population était assez bien disposée à notre égard. Tout le monde connaissait notre situation, nous revenions du front et nous allions y retourner. A ce propos, il paraissait certain que nous rejoindrions nos unités respectives. J’en étais bien heureux et les autres aussi. Nous serions sûrs de reprendre nos places et de retrouver notre entourage. J'avais donc toutes les chances de retourner à l’approvisionnement. A ce propos, il paraît que mon lieutenant fut blessé et évacué, car la voiture du ravitaillement avait été mitraillée. Le soir, nous sommes sortis en ville, mais je ne pouvais pas aller chez mes amis Hipoustéguy car ils habitaient trop loin et nous devions partir rapidement. En effet, le samedi 1er juin, les ordres sont arrivés et il nous fallait rejoindre nos régiments le plus vite possible. Nous avons appris que le 74ème G.R. était en position dans la Somme, au sud d’Amiens. Pas très loin de Paris ! La situation militaire était très grave. J’écrivis une lettre, en hâte, à Hélène, sans lui donner de précisons. Je savais que le baptême de Dany devait avoir lieu le dimanche 2 juin. C’est René, de l’Île d’Elle, qui serait le parrain et Christiane, ma sœur, la marraine.
Départ pour la région d’Amiens
Nous avons touché des vivres pour le voyage et j’avais trouvé un sac de couchage quelque part. Ça n’a pas été noté et la mémoire a des limites! Nous avions à peu près ce qu’il nous fallait. Le train qui nous emmenait n’était pas très rapide. Nous avons d’abord fait une halte à Puyoô et un arrêt assez prolongé à Dax. Notre train devait nous conduire à Bordeaux, mais nous sommes partis assez tard, en fin d’après midi. Après un rapide tour en ville nous nous sommes reposés, pour la fatigue à venir. J’étais en pleine lecture d’un bouquin, sur une voie de garage, et des gens des alentours venaient faire la conversation, quand une charmante jeune fille apporta des cerises aux uns et aux autres. Je pensais que ça allait être mon tour. Elle est donc revenue après avoir été remplir son assiette. J’avais envie de faire un peu de conversation car elle était vraiment attirante. Ça passa le temps agréablement.
En effet, elle me donna deux poignées de cerises et j’engageais une conversation tout à fait innocente. Il se trouvait qu’elle n’était pas timide et aussi bavarde que moi, curieuse de ce que nous faisions et où nous allions. Je l’ai contentée sur ces sujets, sans insister. Je ne pouvais pas lui dire que j’étais planqué et que, malgré tout, je redoutais les risques de la guerre. Je préférais parler d’autres choses, de tout et de rien, d’idées générales malgré sa jeunesse, peut-être vingt ans. C’était une blonde aux yeux bleus. Sans avoir l’air, je l’ai trouvée vraiment bien. Nous trouvions toutes sortes de sujets; elle avait fini ses études mais ne travaillait pas. Même si je pensais à Hélène, je ne lui en parlais pas. C’était mieux pour dire n’importe quoi. Elle devait pourtant bien voir mon alliance ? Mais elle ne pensait à rien de pareil, elle bavardait et appréciait ma conversation, sans plus. De mon côté, je ne voyais pas plus loin. C'est alors qu’elle me surprit par une question à laquelle je ne m’attendais pas du tout : " Vous n’avez pas de marraine de guerre ? " Normalement, j’aurais dû la dissuader tout de suite mais j’étais pris au dépourvu. Mon attitude, correcte, voire timide, était quand même celle d’un célibataire qui pouvait laisser espérer n’importe quoi. Après réflexion, ça ne m’engageait en rien, je répondis " mais non ". Alors, sans aucune timidité, elle me dit : " Je vais vous donner mon adresse, vous m’écrirez et ainsi nous pourrons poursuivre notre conversation ". Je me laissais faire et promis tout ce qu’elle voulait. Le temps avait passé, elle partit avec un regard et un signe d’adieu, pleins de promesses.
Évidemment, je n’avais pas l’intention d’écrire. Je pensais qu’elle n’aurait aucune difficulté à trouver un autre filleul. J'étais quand même fier, à vingt-sept ans, de pouvoir intéresser à ce point une fille comme elle. J’en ai gardé le souvenir pendant quelque temps et, instinctivement, j’avais gardé l’adresse, qui a disparu avec mes papiers personnels, dans la destruction et l’incendie de la voiture d’approvisionnement, pendant la triste journée du 8 juin, où j’aurais pu y rester moi-même ! Aujourd’hui, je suis incapable de me souvenir de son nom. Dans mon esprit, elle est devenue " l’inconnue de Dax ". N’ayant jamais rien reçu de moi, peut-être a-t-elle cru à mon indifférence ou à ma disparition.
Après un voyage de quelques heures, nous sommes arrivés en gare de Bordeaux. Il n’était pas très tard, le train repartait le soir même pour Paris, mais nous avons eu le temps d’aller dîner en ville, dans un petit restaurant pas cher, aux environs de la gare. Vers dix heures, nous étions de nouveau installés dans le train régulier qui devait arriver à Paris au matin. Mais, devant passer par Poitiers, je pensais que je ne verrais pas Hélène. Je lui écrivis donc une carte de Bordeaux avant de prendre le train. La nuit s’est bien passée, j’étais allongé dans le train, à demi déshabillé, dans mon sac de couchage. Nous sommes descendus dans une gare au sud de Paris, je ne sais plus laquelle. Des piquets militaires étaient là pour nous accueillir et nous diriger vers un autre train, qui ne fut pas rapide du tout et qui nous fit contourner Paris. Je crois que c’était la petite ceinture, qui n’existe plus depuis longtemps. Ce train nous déposa gare du Nord, en fin de matinée. Après un casse- croûte offert par la Croix Rouge, nous prenions un autre train qui devait nous conduire vers la région d’Amiens, là où le G.R. était en zone de combat. Trilles resterait avec moi et les autres, des escadrons en opération, rejoindraient leurs postes.
Pour nous, une page tournait. La " drôle de guerre " était finie. Nous allions prendre contact avec la vraie guerre et l'incertitude...
La guerre et la captivité en France (juin - septembre
1940)
74ème
Groupe de
Reconnaissance Divisionnaire d’Infanterie (G.R.D.I.).
Unité de Cavalerie affectée à la 4ème division d’infanterie coloniale, composée de régiments d’Afrique du Nord.
Quand la division avance, le groupe de reconnaissance est devant, quand elle recule, il est derrière pour couvrir le recul, donc toujours exposé.
Le 74ème G.R.D.I. a été formé au dépôt de cavalerie n°18 à Tarbes, garnison du 2ème Hussards. Le régiment comprend 4 escadrons : un à cheval, un à moto, un avec mitrailleuse, un hors rang (le mien).
Chronologie d’une débâcle
Nous sommes à la gare du Nord, ce 3 juin 1940, presque au terme de notre voyage pour rejoindre le G.R. Le train est parti en direction d’Amiens. A Meaux, des avions venaient de lâcher des bombes sur une gare de marchandises. Pour nous, c’est le premier contact avec la guerre.
A Creil, 3 heures de l’après-midi, un arrêt assez long, et nous repartons de Creil à 6 heures pour Saint-Just, puis Breteuil, arrêt définitif, où nous descendons et où le G.R. a été prévenu. Le pays est presque totalement évacué; seuls quelques civils sont encore là. Un petit avion allemand survole la gare, un avion mouchard. Pas d’avion français, seulement quelques crépitements de mitrailleuse de la D.C.A. Nous attendons que les copains du ravitaillement viennent nous prendre. François Travaux arrive à moto ; je suis heureux de le revoir. Le G.R. a subi pas mal d’avatars depuis que je l’ai quitté début mai. Il n’est pas question de repartir ce soir ; les Allemands s'infiltrent dans toute la campagne. Après un léger casse-croûte, nous dormons dans la grange d’un bistrot
Réveillés par l’adjudant Lebas, de l’E.H.R., qui vient nous prendre en camion, nous traversons l’agglomération de Breteuil, ville bombardée depuis quelques jours. Beaucoup de maisons détruites, des animaux de ferme errent à l'abandon dans la campagne. Nous traversons un bois qui nous conduit à la ferme Sébastopol, commune de Mailly-Raineval, dans la Somme, au sud-est d’Amiens. Je retrouve tous les copains du ravitaillement, le lieutenant Michon, qui remplace le lieutenant Bouychou blessé il y a quelques jours, et tous les autres déjà connus. Nous logeons dans une petite maison qui fait partie de la ferme.
Un mouvement a été décidé dans les affectations, avec un petit avantage de grade pour certains : Faurciel va passer maréchal des logis à l’escadron motos, Trilles va passer brigadier chef et prendre ma place, et moi, je dois passer maréchal des logis à la place de Bonnard qui passe à l’escadron motos. Je n’ai pas fini de courir les routes, cela ne m’arrange pas du tout.
Nous prenons immédiatement ces nouvelles fonctions mais elles ne seront jamais entérinées. En attendant, ce soir, je dois débuter en allant à la gare de Breteuil récupérer des vivres pour les distribuer aux escadrons. Pour l’instant, je passe une partie de la journée à rassembler mon matériel dans la pagaille générale. La journée se passe sans incident important. Nous disposons d’un stock de vivres et de liqueurs en provenance de maisons abandonnées, stock varié et de qualité... Il y a un peu d’abus… et d’entraînement. A 8 heures du soir, sommeil ! Les Allemands se manifestent par des tirs d’artillerie, pas très proches. A 23 heures, je suis réveillé par Gachassin, pour une tournée générale de champagne. Il faut arroser quelque chose ! Que ce besoin d’alcool ne scandalise pas un le lecteur ! Dans toutes les guerres, l’héroïsme a toujours été stimulé par l’alcool et la peur et, souvent sous-entendues, les promesses de viols et de pillages. Les " bons sentiments " et la " vie en pantoufles " vont rarement avec l’esprit du combattant. En 14-18, on distribuait un quart de mauvais alcool avant les attaques à la baïonnette. Je rejoins mon matelas par terre pour un certain temps...
Dans la journée, j’avais pris contact avec le lieutenant Michon qui m’avait donné de nouvelles instructions, suite à ma nomination.
Réveillé à 4 heures du matin par le bruit des avions allemands et la violence du bombardement qui ébranle tout. Nous descendons précipitamment dans la cave voûtée de la ferme. Pendant une heure, trois vagues successives nous obligent à redescendre à la cave alors que nous sommes à peine remontés. Le bombardement a pour cible la petite ville de Moreuil, à un kilomètre et demi de la ferme. Nous sommes relativement à l’écart, la ferme étant un peu dissimulée par le bois.
A 6 heures, silence. Nous nous rendormons jusqu’à 8 heures, pour le lever, le casse-croûte et … gueule de bois. Je dois récupérer mon mousqueton et mon casque qui ont disparu. Il faut dire que depuis trois semaines le G.R. a beaucoup souffert et a été en mouvement continuel. Les trois escadrons de combat sont campés dans le bois, sous la tente et dans des abris. Les escadrons à cheval et à moto ont eu 25 morts et de nombreux blessés. Depuis le début de l’attaque allemande, le 10 mai, ils se sont repliés trois fois en gardant le contact. Je pense que nous allons encore nous replier. Les Allemands nous débordent de tous les côtés. Le gros de la 4ème D.I.C. a déjà quitté le secteur.
Le lieutenant Michon vient me donner un peu de travail d’écriture et de rangement pour l’après-midi. Pour mémoire, ce lieutenant est le fils du colonel Michon, commandant le cadre noir de Saumur. Il est fana de moto et de vitesse mais également remarquable cavalier comme son père. Je prends le repas de midi avec les sous-officiers Bonnard, Pétraud, Rieudefort et les copains de l’officier de détail, Sost et Tougeas. Je suis très bien avec tous. Je reçois une lettre d’Hélène ; elle ignore mon arrivée ici pour l’instant.
A 13 heures, je pars en moto avec Travaux, pour reconnaître les possibilités de ravitaillement car nous avons perdu momentanément le contact avec l’intendance. Moreuil, qui a été bombardée ce matin de 4 heures à 5 heures et encore vers 9 heures, n’offre pas beaucoup de possibilités. Le spectacle est plutôt pénible. Les destructions sont importantes mais les deux églises sont à peu près intactes ainsi que le monument aux morts. Des animaux tués gisent encore dans les rues. Il y aurait eu trois tués et de nombreux blessés parmi la population non évacuée. Au retour, je retrouve mon mousqueton, mon casque et une partie de mon magasin.
Je repars avec Sost : il y aurait du matériel à récupérer dans les bois environnants. Ce secteur a été le théâtre des combats de 14-18 ; il y a encore de nombreuses traces. Nous sommes dérangés par le survol d’avions allemands ; à noter que l’aviation française est totalement absente. Le crépitement des mitrailleuses nous oblige à nous mettre à l'abri pendant un long moment. L’alerte passée, nous rejoignons le cantonnement pendant quelques instants. Après, je repars en side-car avec le planton Vassal et Bonnard, à moto, pour essayer de joindre l’intendance mais sans succès. D’après certains renseignements, des wagons de ravitaillement seraient en gare de Crèvecœur, dans l’Oise, à une vingtaine de kilomètres, mais il faudrait y aller de nuit. Nous mangeons un morceau puis repos. La journée a été bien agitée...
Départ avec le camion vide à 22 heures 15. Nous croisons diverses colonnes, le tout sans lumière. Nous sommes à la gare de Breteuil à 23 heures 15 ; la rame n’est pas arrivée. Après une courte attente, elle arrive mais pas le ravitaillement prévu, seulement peu de chose. Nous sommes servis, il est presque minuit. Nous restons coucher au café, qui est évacué. Nous couchons tout habillés sur un lit, en cas de départ précipité.
Réveil à 5 heures. Nous repartons au cantonnement où nous arrivons sans incident à 6 heures. La nuit a été relativement calme malgré le repli de la division. Nous restons seuls en contact avec les Allemands. L’artillerie a quitté le secteur depuis hier, la situation n’est pas brillante. Le beau temps de ce mois de juin, en pleine nature, contraste avec cette ambiance de destruction et de mort. Nous distribuons le peu de ravitaillement que nous avons rapporté aux détachements des escadrons en position dans le bois.
L’artillerie allemande a repris ses bombardements. Les retombées se rapprochent de nous. Plus rien à faire qu’à attendre. Je profite de ce moment de répit pour une toilette sommaire. Nous mangeons vers midi, avec les moyens du bord. La situation est stationnaire, peut-être un peu plus calme. Je m’assoupis dans le camion jusqu’à 16 heures.
Des ordres du commandement arrivent. Les unités engagées n’ont plus rien à manger. Ordre de rejoindre le café des " Deux Cigognes " à Moreuil. Arrivés là, il est question d’une distribution importante, à Saint-Omer-en-Chaussée, par l’intendance. Après un léger casse-croûte, départ avec deux camions et une voiture légère ; le lieutenant et trois hommes nous accompagnent. En passant par Breteuil, vers 22 heures, il semble qu’il n’y aura rien pour nous. Nous poussons plus loin dans l’obscurité totale ; la conduite est très difficile.
A 2 heures, nous arrivons à Saint-Omer. Toujours rien, les wagons n’ont pas pu y arriver. Nous restons dans les voitures après les avoir camouflées dans un petit bois, vers La Neuville. Réveil à 6 heures, très fatigués. Un régiment d’infanterie se replie en causant un sérieux embouteillage. Nous rejoignons le plus rapidement possible le cantonnement à la ferme Sébastopol. Là, nous apprenons le repli d’urgence du Groupe de Reconnaissance qui risque l’encerclement. Nous chargeons rapidement notre matériel. A 9 heures 30, début d’un violent bombardement ; des obus éclatent à une centaine de mètres de nous. Descente précipitée dans la cave voûtée. Les obus touchent les bâtiments que nous occupions. Nous partons précipitamment, moi dans le side-car avec Vassal, précédé du lieutenant Michon à moto. Des avions allemands nous survolent à basse altitude ; un avion français a été abattu en bordure du bois. Nous sommes bloqués à la sortie d’un chemin, obligés de nous disperser et de faire plusieurs détours par des petits chemins. Il fait très chaud, nous sommes couverts de poussière et en sueur. Nous nous arrêtons à Bonvillers, endroit qui serait agréable en d’autres temps. Nous sommes en plein bois.
A 12 heures 30, deux bombes tombent à moins de cent mètres de nous. Nous sentons le souffle et des éclats nous passent au dessus de la tête. Je me réfugie sous un camion ; il se trouve qu’il est chargé de munitions ! Le bombardement durera jusqu’à 15 heures 30, accompagné d’une grande activité aérienne. Nous en sortons indemnes. Nous essayons de manger après avoir étendu une toile de tente par terre. Drôle de pique-nique ! Cela ne coule pas très bien. A 16 heures, reprise du bombardement par des avions légers munis de sirènes qui attaquent le bois en piqué. Ce sont des Stukas, dont on a beaucoup parlé plus tard. Des bombes tombent très près; un éclat brise le pot de confiture devant nous; nous avons vraiment la " baraka ". Mais aussi, sous le feu de la mitrailleuse et sous les bombardements, nous avons peur ! Mon père, qui avait fait toute la guerre de 14-18 et qui est mort en 1926 des suites de la guerre, a toujours dit que les actes héroïques étaient presque toujours irraisonnés et dus à un sentiment aigu de peur. Lui-même avait une citation et la croix de guerre ! Enfin le calme revient et toujours pas d'aviation pour nous ; le ciel appartient aux Allemands. Le pays tout proche n’a pas été totalement évacué, des réfugiés s’y sont arrêtés. Il y a eu plusieurs tués et blessés. Nous ne savons rien sur le sort des escadrons face à ces bombardements de l’aviation et de l’artillerie allemandes mais ce n’est que la préparation à une attaque imminente des unités au sol. Le calme règne jusqu’à 20 heures.
Nous partons, sans ordre précis, pour une expédition de ravitaillement vers Crèvecœur. Il fait un temps magnifique. Le secteur a beaucoup souffert des bombardements de l’après midi ; partout où il y a une habitation, après les incendies monte une colonne de fumée. A Breteuil, un incendie plus important durera toute la nuit. Après avoir emprunté des chemins détournés, nous arrivons à Crèvecœur, à la nuit. Mais là encore, il n’y a rien pour nous ; par contre, une rame de wagons est réservée à la 16ème D.I. Nous nous planquons dans les abords et nous dormons, d'un œil, dans les voitures, jusqu’à 3 heures. Les Allemands sont à deux kilomètres de là. Les diverses unités ont été dispersées et nous rencontrons des égarés sur toutes les routes.
A 3 heures 30, comme il n’y a plus personne à la rame de wagons, nous resquillons des quantités importantes de vin et de conserves et nous repartons en direction de Paillart. En vue de Breteuil, la route est coupée. Nous poursuivons et atteignons Paillart où nous retrouvons trois roulantes des escadrons. Nous profitons de l’aubaine et leur donnons une grande partie de notre " butin ". Nous nous restaurons nous-mêmes. Ils n’ont pas de nouvelles exactes de la situation des escadrons. Nous reprenons le chemin de Bonvillers. Au bout de quelques kilomètres, nous sommes obligés d’abandonner un camion vide à la suite d’une panne. Après avoir rejoint le bois de Bonvillers, au petit matin, un épais brouillard est tombé et se maintient jusqu’à 9 heures. Après le casse-croûte, nous creusons des trous pour nous protéger mais tout ceci est bien précaire.
Les tirs d’artillerie reprennent ; ils partent de l’autre côté du village et les " arrivées " se rapprochent de nous. Il est certain que les Allemands attaquent en force et nous sommes en arrière-garde de la division qui se replie. A 11 heures, les escadrons du G.R. qui étaient toujours en position se replient sur nous, mais en gardant le contact. La situation s’aggrave de minute en minute. Breteuil et Moreuil doivent être atteintes et dépassées par les automitrailleuses ennemies.
Trilles me rejoint et nous mangeons un morceau de lapin que nous avons eu aux roulantes, mais nous nous tenons prêts à partir à tout instant. Les tirs d’artillerie sont toujours très fournis. Les trous creusés ce matin sont vraiment inutiles. Le petit avion mouchard survole le bois mais nous sommes à l’abri de ses regards. L’ordre de repli arrive et l’itinéraire est étudié par le lieutenant. L’ordre est formel : repli dans le plus bref délai !
Maintenant, nous distinguons les tirs d’armes automatiques individuelles dans le bois. Il est déjà trop tard pour partir. Le premier convoi, y compris nos voitures, quitte le bois et s’engage sur une route à la sortie du village. Il ne va pas très loin ; la route et la crête, en campagne découverte, sont balayées par les tirs des automitrailleuses allemandes. La voiture légère du ravitaillement, qui contient tous les comptes du service et mes affaires (livret militaire, papiers, objets personnels...) est détruite et incendiée. Je n’ai jamais connu le sort exact des copains qui étaient dedans.
Tout l’escadron à cheval, qui a abandonné le combat à pied, se replie monté. Mais à la sortie du village, à la vue des automitrailleuses, il change de direction